La Femme de paille

Catherine Arley · Chapitre 7 sur 21

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La Femme de paille

Chapitre 4

4

 

 

Dès que le bateau fut annoncé, Anton Korff décida d’aller seul à bord pour se rendre compte de l’humeur du pacha et voir quelle occasion fortuite permettrait à Hildegarde d’entrer en jeu.

Il lui fallut se débrouiller pour éviter une irruption de la part des journalistes.

Il ne put faire disperser la foule des badauds amoncelée sur le quai pour assister au mouillage.

Assis à l’arrière d’une limousine, attendant la fin des manœuvres, il dut entendre les commentaires de la masse livrée à elle-même. La compétition le laissa rêveur.

Enfin la passerelle fut mise et il fut le premier à monter à bord.

Un des officiers le salua à son passage, mais ne voulant pas s’attarder, il s’engouffra dans le carré et se fit annoncer au patron par un des domestiques attachés uniquement au service de Karl Richmond. Le vieillard devait s’ennuyer car il ne le fit pas attendre.

— Approchez, lui dit-il dès qu’il l’aperçut, et dites-moi en toute franchise ce que vous pensez de ça.

Anton Korff s’avança avec l’apparence du plus vif intérêt et accorda à l’œil malade le minimum de temps que la décence imposait.

— Je vais alerter un professeur, monsieur, vous ne pouvez rester ainsi. Je vais donner des ordres pour qu’on appelle Maurey à sa clinique de Lausanne. Il pourra prendre un avion dans la journée.

— Heureusement, vous voilà ; ces bougres d’ânes m’auraient laissé crever !

— Comment s’est passée la traversée, monsieur ?

— Oh ! bien, bien. Il y a eu paraît-il une tempête. J’ai eu des gens malades.

— Mais vous, comment vous sentez-vous ?

— Cet œil me fait un mal de chien.

— Certainement, mais je voulais dire : à part cela ?

— Trouvez-vous que ce ne soit pas suffisant ? On voit bien que vous n’êtes pas en cause.

— Ce n’est pas ce que je voulais dire.

— Oh ! ça va bien. Où en est l’affaire Bremer ?

— Réglée, monsieur. Définitivement neutralisé, il accepte vos conditions.

— M’avez-vous apporté des cigares ?

— Non, mais je vais donner des ordres.

— Inutile ! Ces ânes-là m’achèteraient n’importe quoi. Je veux que vous les choisissiez vous-même.

— Entendu, vous les aurez tout à l’heure. Que puis-je faire d’autre ?

— Occupez-vous de ce docteur, je veux le voir rapidement, je n’ai pas l’intention de m’attarder à Cannes. Tâchez d’arranger cela et revenez.

Anton Korff laissa ses dossiers pour les signatures, remonta dans la limousine et se fit conduire à son hôtel.

Ne perdant pas une minute, il demanda la communication avec la clinique Maurey à Lausanne. Il parlerait personnellement au professeur. Il venait de trouver le moyen officiel d’introduire Hildegarde dans la place.

Au bout d’un moment, la secrétaire lui dit qu’il avait Lausanne en ligne. Il brancha sa ligne privée et expliqua au docteur ce qu’il attendait de lui…

Une heure après, Hilde entrait dans son bureau.

Il détailla longuement, des pieds à la tête, sa transformation physique radicale. La jeune femme, devant lui, n’était pas spécialement belle avec son visage dur, mais elle avait de la classe, une classe que l’argent ne pouvait acquérir.

— Êtes-vous prête à affronter le fiancé ?

Elle approuva en souriant.

— Je vous préviens qu’il n’est pas très fringant en ce moment, mais cela va nous permettre de justifier votre arrivée. Vous serez sa garde-malade.

— Sa garde-malade ?

— Oui, il a une espèce de tumeur à l’œil qui l’inquiète beaucoup. Demain, le Pr Maurey arrivera de Suisse pour une consultation et, en plus d’un traitement, il recommandera une garde. Nous fouillerons la ville. Cette période de vacances désorganisant tout, nous n’en trouverons pas, bien entendu. Nous le laisserons fulminer un jour ou deux pour vous préparer une entrée de vedette. Vous n’aurez à ce moment-là qu’à paraître pour être le sauveur.

— Je vous arrête tout de suite. Je ne suis pas infirmière.

— Tant mieux. Il n’a pas besoin à proprement parler d’une garde-malade, mais d’une personne susceptible de lui tenir tête.

— Que vient faire alors cette histoire d’œil malade ?

— Le professeur vous laissera des consignes très précises. Faire un pansement est à la portée de tout le monde. Pour le reste, ne vous faites pas d’illusions, il ne se confiera pas à une infirmière. Il lui faudra des sommités médicales, et pour toutes les corvées, il a ses domestiques privés, trop habitué à eux pour se confier à quelqu’un d’autre. Vous serez l’élément décoratif pour les tisanes, les potions et une main fraîche sur le front de temps en temps. Vous me comprenez ?

— Pas du tout. Je ne vois pas pourquoi il déciderait de m’épouser si je fais partie de son personnel.

— Là, à moi d’en juger car il y a un mécanisme très simple pour venir à bout de ce faux dur à cuire. Malheureusement je m’en suis aperçu trop tard pour l’appliquer à mon cas personnel, mais j’ai l’intention de vous faire profiter de cette petite expérience.

— Je vous écoute.

— Faites-le marcher. Voilà le secret. Au premier contact que vous aurez avec lui, il faudra lui tenir tête, ne l’oubliez pas ; ne le laissez prendre aucun avantage sur vous, sans quoi vous êtes flambée.

— Mais si je suis son employée et que je lui résiste, il va me flanquer à la porte ?

— Bien au contraire, il recherche cela depuis des années. Il est prêt à tout sacrifier pour quelqu’un qui conserverait un peu de dignité humaine face à lui. Les autres le supportent parce que les bénéfices qu’ils en tirent étouffent leurs scrupules. Ne soyez pas de cette race-là. Il va vous ignorer et commencer à vous insulter. Ne le laissez pas faire et vous gagnerez la partie.

— Pensez-vous que ce soit suffisant pour qu’il tombe amoureux de moi ?

— L’amour n’a rien à faire dans cette histoire. Il va se prendre à votre jeu et vous épouser parce qu’il n’aura pas d’autre moyen de vous soumettre. Il essayera naturellement de vous acheter ; plus vous résisterez, plus vous prendrez de valeur à ses yeux et surtout, quand il vous proposera le mariage, ne tombez pas là-dessus comme sur la réalisation de vos rêves. Un rôle en or, mademoiselle Maëner.

— Un vrai prince charmant, à ce que je vois ?

— Non, un magnat, beaucoup mieux.

— Dois-je acheter un uniforme ?

— Si vous voulez, cela le mettra en confiance, mais n’accusez pas trop le côté nurse, il lui serait difficile de vous imaginer autrement.

— J’ai compris.

— Ne le décevez pas et méfiez-vous de lui car il est malin. Dès que vous l’aurez accroché, vous serez le centre de ses pensées.

— Il sera aussi le centre des miennes, ne vous inquiétez pas.

— Je pense que nous nous sommes dit l’essentiel. Il veut reprendre la mer rapidement, nous ne resterons donc pas à Cannes. Nous nous verrons sans cesse sur le bateau et je vous tiendrai au courant de votre cote. Bonne chance, mademoiselle Maëner.

Elle se leva et ils se serrèrent la main. Leur association allait devenir effective.

Le Pr Maurey, bon docteur de quartier mais homme d’affaires remarquable, avait rapidement compris que les milliardaires représentaient une manne céleste et qu’ils endosseraient toutes les névroses pour qu’on s’intéressât à eux. Le professeur n’avait donc que des cas exceptionnels pour des gens médiocres.

Il avait ouvert une clinique scandaleusement chère et luxueuse où le gotha des économiquement forts venait tuer le temps en attendant qu’il se vengeât.

Appelé régulièrement en consultation aux quatre coins de l’Europe, il garantissait, moyennant des honoraires extraordinaires, une maladie exceptionnelle.

Présentant beau, parlant peu, sauf dans un jargon médical que personne ne comprenait, il impressionnait favorablement ses clients qui ne juraient que par lui et se chargeaient entre eux de sa publicité.

Il arriva par avion à Cannes où l’attendait Anton Korff, avec qui il s’était lié d’une étrange amitié. Ce dernier n’était pas dupe de la personnalité du docteur et celui-ci le savait. D’autre part, le secrétaire ne représentait pour lui qu’un arriviste installé dans un fromage.

Cette mutuelle lucidité leur évitait toute comédie dans leur rapport et ils se retrouvaient toujours avec plaisir.

— Qu’a-t-il aujourd’hui ? demanda le spécialiste tandis que la voiture les emmenait au bassin des yachts.

— Mal à un œil ; on dirait de la conjonctivite.

— Et vous, que devenez-vous ?

— Toujours pareil ; nous allons bientôt reprendre la mer. Cela ne m’emballe pas tellement.

— Voulez-vous que je le mette en observation ?

— Non, inutile. Je compte emporter de la distraction.

Le masque de dignité de la sommité médicale fit place à un air jovialement égrillard.

— La garde-malade ?

Anton Korff se mit à rire.

— La garde-malade, oui.

— Jolie ?

— Je n’en sais rien, je ne la connais pas, mais sa présence devient nécessaire, il y a trop d’hommes sur ce bateau.

— Ah ! ah !

— Non, pas à ce point-là, mais enfin, les journées sont longues et je ne suis plus tellement jeune.

— Ne la surchargez pas de travail.

Et ils se mirent tous deux à rire, ravis de pouvoir échanger des plaisanteries aussi stupides.

La consultation dura une bonne heure, délai raisonnable puisqu’il déjeunait à bord et que son avion décollait en début d’après-midi.

Anton Korff fut chargé de trouver une garde-malade et l’infirme n’ennuya personne, enfermé dans sa cabine et soigné par ses Jamaïcains en attendant l’arrivée d’une personne compétente.

Deux jours passèrent sans qu’il se présentât de garde. Le vieillard écumait et le personnel se terrait, attendant que passât l’orage.

Il décida d’aller mouiller à Nice dans l’espoir d’y trouver quelqu’un. Alors, comme par miracle, surgit celle que tout le monde attendait.

Hildegarde franchit la passerelle de coupée et tous les hommes la dévisagèrent. Élégante et sûre d’elle, s’adressant à l’officier en second, elle lui dit que le syndicat d’initiative l’avait recommandée à Anton Korff. Ce nom lui servit de laissez-passer et elle fut conduite immédiatement auprès du malade.

Richmond renvoya ses domestiques, se précipita sur elle de toute la force de son fauteuil roulant et lui demanda si elle n’était pas un peu folle de le faire attendre deux jours alors qu’il souffrait le martyre.

Droite et impassible, Hilde le dévisagea, ôta ses gants, les plia, les posa sur son sac et dit posément :

— Je suis au chômage cinq mois de l’année, mais l’été, il y a sept fois plus de monde sur la côte et moi j’ai sept fois plus de travail ; alors je choisis mes malades. Si vous êtes aussi odieux que vous le paraissez, dites-le, j’ai d’autres projets.

Karl Richmond, d’étonnement, en laissa tomber la serviette qu’il tenait en boule sur son œil.

— Pourquoi n’êtes-vous pas venue plus tôt ?

— Parce que j’assistais une jeune accouchée. Je suis allée ce matin au syndicat d’initiative qui m’a remis une liste de noms demandant des gardes. Vous étiez inscrit en tête de liste.

— Savez-vous qui je suis ?

— Karl Richmond, bien sûr, voyez ma liste.

— Savez-vous que je suis milliardaire ?

— Et alors ?

— Plus intéressant pour vous de me soigner que de vous occuper d’une rentière.

— Vraiment ! Je suis payée au tarif syndical. L’avantage social, vous en bénéficiez, pas moi.

— Mais, petite hypocrite, vous savez pertinemment que je vous paierai dix fois ce que vous paieront les autres.

— Certainement pas, monsieur Richmond.

— Honnête, peut-être ?

— Non, prévoyante, sans plus. Je ne veux pas vous donner ce petit avantage sur moi pour que vous vous croyiez autorisé à me faire tourner en bourrique. Vous me paierez comme les autres et vous serez correct, comme les autres, sinon je reprends ma liste. Sommes-nous bien d’accord, monsieur Richmond ?

Le vieillard la regarda d’un air dubitatif.

— Drôle de fille, marmonna-t-il en faisant pivoter son fauteuil pour s’éloigner d’elle. Eh bien, maintenant que vous voilà, occupez-vous de moi.

— Bien entendu ! Quelles sont les instructions ?

— Mon secrétaire vous expliquera. Vous avez un nom ou on vous siffle ?

— On siffle assez souvent sur mon passage ; mais je m’appelle Hildegarde Maëner.

— Compatriote ?

— Allemande, de Hambourg.

— Ça me plaît, nous parlerons allemand.

— Si vous voulez.

— Qu’est-ce que vous fichez en France ?

— Et vous ?

Il la regarda. La colère l’empourpra, puis Hilde se mit à sourire, alors, un peu à contrecœur, il en fit autant.

— Avez-vous besoin de moi ou puis-je aller dans ma cabine défaire mes bagages ?

— Vous avez bien le temps, restez avec moi.

Et, tourné vers la baie, il lui demanda tandis qu’il ne cessait de l’observer dans le reflet de la vitre :

— Parlez-moi de Hambourg. Je n’y suis pas retourné depuis 1934, mais parlez-moi en allemand, je vous prie.

Hildegarde, étonnée, se dit qu’il serait facile à manœuvrer puisqu’il était sentimental.

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