La Femme de paille

Catherine Arley · Chapitre 20 sur 21

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La Femme de paille

Chapitre 17

17

 

 

On la conduisit à sa cellule où elle se coucha et s’endormit aussitôt.

La gardienne raconta à la surveillante que cette fille-là était sûrement coupable car seuls les enfants et eux dorment du sommeil du juste.

Ni plus pesante ni plus longue, la journée vint s’ajouter à la précédente, exactement comme un petit fagot ajouté à un autre pour réaliser le bûcher.

Hildegarde était tombée, plus rien maintenant, à part un miracle, ne pouvait la sauver.

La comédie de la justice allait donner pour elle une mascarade de gala et tous les acteurs s’apprêtaient à entrer en scène : les juges, les avocats, les témoins, les journalistes et le grand rôle de composition : Anton Korff.

On lui poserait des questions et elle répondrait la vérité, mais personne ne voudrait la croire. Il fallait s’y résoudre, la petite Hildegarde n’en avait plus pour bien longtemps.

Un pantin disloqué l’habitait et nul magicien ne saurait réparer le ressort cassé. À partir de ce jour, une nausée permanente s’installa au creux de son estomac et, à la moindre parole étrangère, la nausée se soulevait comme sous un vent de tempête et la faisait chavirer.

On la laissa seule tout le jour, bien seule, bien démunie, et elle attendit, sage et docile, sans haine, ni remords, ni révolte. Assise sur son lit, elle attendit comme doit le faire un condamné bien élevé.

Il fallait essayer de souffrir avec le moins de dégâts possible. Elle y employa le peu de force qui lui restait. La prière sans doute aurait été efficace, malheureusement, elle n’avait pas la foi. Elle n’avait rien, plus rien qu’un peu de temps.

On vint la chercher dans la soirée pour l’amener au parloir.

Anton Korff l’y accueillit. Elle ne ressentit rien en le voyant. La haine ou la crainte ou la rage ne lui appartenaient plus.

Elle s’assit face à lui, les mains à plat sur la table, attendant qu’il parle, puisqu’il était venu pour sceller quelques nouvelles pierres à son édifice.

— Je viens de voir Sterling Kane, dit-il. Je vous remercie de la manière particulièrement stupide dont vous vous êtes comportée. Nos intérêts seraient communs que vous ne les auriez pas mieux servis.

Hildegarde ne répondit pas. Les mots entraient dans son oreille mais n’allaient pas jusqu’à sa tête.

— Je viens vous faire mes adieux car vous passez demain devant le juge et, comme vous serez inévitablement reconnue coupable, je ne pourrai plus vous revoir, du moins sans témoin, et nos entretiens seront alors bien dépourvus d’intérêt.

— Quelle est cette histoire de testament enregistrée sur magnétophone ?

Anton Korff se mit à rire.

— Je savais que ce serait une surprise pour vous. C’est une petite invention personnelle pour créer un mobile de meurtre. Je l’ai enregistré il y a déjà quelque temps. Que pensez-vous de mes dons d’imitateur ?

— Je savais que ce ne pouvait être Karl.

— Naturellement, l’amour donne des antennes !

— Je le savais.

— Mais avouez que je suis doué pour les imitations. Où j’ai été assez adroit, c’est en allant récupérer cet engin avec des ruses de conspirateur. Comme je me savais suivi, la comédie se révélait facile. Pourtant, tout a failli mal tourner. Ces zélés inspecteurs m’ont sauté dessus avec tant de conscience professionnelle qu’ils ont failli flanquer l’appareil à l’eau. Heureusement, je me méfiais, je m’y suis cramponné.

— Comme il faut aimer l’argent pour monter une pareille histoire !

— La vie est courte, ma chère, après elle nous attendent le néant, la décomposition et la pourriture. Tant que dure la vie, il faut l’exploiter.

— Mais pas au détriment des autres.

— Avez-vous songé à l’incroyable scandale représenté par une guerre ? Des milliers d’hommes sont tués, mutilés, torturés, prisonniers. Et pourquoi, je vous le demande ?

— Ne comparez pas.

— Non, bien sûr. Trente ans de poncifs et de formules à l’emporte-pièce sur l’honneur, la liberté, la fidélité et le devoir ne se révisent pas en un jour. Continuez à croire au bien-fondé des conventions sociales et mourez satisfaite, puisque vous n’êtes pas coupable.

— Je vous en prie. Je suis jeune. Je ne veux pas mourir.

— Croyez-vous que j’en ai envie, moi ? Et pourtant nous devons tous partager la même certitude.

— Je vous en prie, Anton Korff, je ferai ce que vous voudrez, mais laissez-moi vivre.

— Allons, ma chère, nous n’allons pas sombrer dans une sentimentalité pleurnicharde.

— Alors pourquoi êtes-vous venu, par sadisme ?

— Mais non, par convention, tout simplement, et je ne cesserai de le faire sous peine de me porter préjudice, mais à l’avenir nos entretiens seront sous surveillance. Si je ne vous donne pas aujourd’hui quelques détails vrais susceptibles de vous intéresser, je crains de ne plus avoir l’occasion de le faire.

— Tout cela ne m’intéresse pas.

— Allons donc ! Cette apathie ne va pas durer. Quand vous retrouverez un peu de virulence, il est de mon intérêt que vous envisagiez la vérité comme seule issue ; car cette vérité-là racontée prend une résonance tout à fait incohérente. Et puisque vous avez eu la maladresse de vous y fier, vous serez obligée de vous y maintenir.

— Peut-être que j’ai été stupide avec Sterling Kane, mais mon avocat saura vous confondre.

— Savez-vous que j’ai quelques témoignages irréfutables et d’autant plus qu’ils m’ont coûté cher, dont un qui prouve que vous habitiez un meublé à Cannes chez une certaine Mme Redot et depuis 1946. Cette personne dont j’ai assuré les vieux jours ne me trahira pas. Il vous sera assez difficile, sachant cela, de prétendre que vous m’avez connu par une annonce parue dans un journal de Hambourg, alors que vous n’y habitiez plus depuis des années.

— Les gens pour qui je travaillais ne seront peut-être pas de cet avis.

— Ils connaissaient une demoiselle Maëner, pas une demoiselle Korff.

— Physiquement je n’ai pas changé.

— Bien sûr, mais pour que l’on vérifie vos dires, il faudrait qu’une personne au moins émette des doutes sur la version que je leur présenterai et qui sera fignolée, je vous prie de le croire. Où pensez-vous trouver cette personne ? N’oubliez pas que vous n’avez aucune explication à donner au transfert du cadavre et pas davantage en ce qui concerne les traces de poison trouvées dans l’un de vos sacs à main. Mon rôle consistait à suggérer, pas à affirmer. Et n’oubliez pas surtout que l’opinion publique se dresse contre vous. À ses yeux vous représentez la fille vénale, intrigante, sans cœur et meurtrière. En vous présentant en victime, non seulement personne ne vous croira, mais vous commettrez la plus grosse faute tactique qui soit à redouter.

— Pourquoi me racontez-vous cela ?

— Et de quoi voulez-vous que nous parlions sinon de votre bref avenir ?

— Vous êtes persuadé que je serai condamnée.

— Il me semblerait par trop optimiste de ne pas l’envisager.

— Et si on ne m’exécute pas, que devenez-vous ? Quoi qu’il en soit, je peux très bien obtenir une réclusion à vie. Je ferai appel après le procès. Alors que ferez-vous, Anton Korff, je vous le demande ?

— Eh bien, vivez et voyez, ma chère, mais laissez-moi vous dire que j’avais envisagé également cette éventualité.

Et un sourire d’une glaciale ironie passa sur ses traits. Hildegarde en frémit et ne répondit pas tandis que la nausée s’emparait d’elle. Le silence s’infiltra, grandit puis prit possession d’eux. Anton Korff sembla le savourer avant de se lever et de prendre congé.

— Nous nous retrouverons demain devant le juge et plus jamais, je le crains, en tête à tête. Permettez-moi de vous donner un conseil désintéressé de vainqueur à vaincu : n’attachez pas trop d’importance à ce qui vous arrive. Vous avez eu du bon temps. Pensez-y, il faut vous en souvenir.

— Je n’ai jamais rencontré un tel monstre !

— Cela ne m’étonne pas, les gens sont si médiocres !

— Je vous souhaite, entendez-vous, autant de mal que vous m’en avez fait.

— Bien sûr. Laissez-moi seulement ne pas y attacher plus d’importance qu’à des souhaits de bonne année.

— Allez-vous-en !

— Au revoir, Hildegarde.

Et après un dernier regard, il frappa à la porte pour que le gardien vienne le chercher.

Hildegarde fut ramenée à sa cellule.

Elle ne lut plus les journaux. Son histoire complètement déformée et mise au goût du public l’effarait et la faisait douter de sa propre raison. Assise sur son lit, écoutant le tam-tam de son cœur, elle essayait d’imaginer les visages hostiles à qui, demain, il lui faudrait faire face. Les questions insidieuses creuseraient sous ses pas des trappes dont son avocat ne pourrait la sortir, puisqu’elle ne le connaissait pas et que de toute manière il serait chapitré par Anton Korff. Le scandale existait, mais ambiant, ni virulent, ni personnel, comme elle le constaterait demain en reprenant contact avec la foule. Il lui faudrait se battre tout seule contre eux tous. Et pourquoi se battre ? Pourquoi remuer toute cette boue ? Une infinie lassitude la terrassa. Il n’y avait pas d’issue. Si par miracle elle n’était pas condamnée à mort, ce serait la réclusion à vie que dix ou quinze années de bonne conduite réduiraient à quelques mois de liberté, tout là-bas au seuil de sa vieillesse. Elle avait déjà trente-quatre ans. Une vieille femme aigrie et sans ressources sortirait de prison à sa place. Voilà l’avenir le plus optimiste à envisager.

Assise sur son lit, les yeux dans le vague, ravalant la boule de sanglots qu’il ne fallait pas laisser éclater sous peine de n’avoir plus aucun courage, elle sut, sans se l’avouer, que sa décision était prise.

Navrant d’en arriver là, victime de sa propre bêtise. Combien de femmes avaient trouvé des maris par des petites annonces ? Pourquoi cette exception, pourquoi ce fiasco et puis toujours pourquoi, pourquoi ? L’erreur consistait à chercher des réponses logiques. L’expérience ne profite qu’à celui qui la fait.

Hildegarde se leva et alla appuyer son front brûlant contre les barreaux. Un grand mur gris en face bornait son horizon. En tournant un peu la tête sur la droite, elle pouvait apercevoir une porte grise également par où entraient et sortaient les surveillantes. Une cellule inoccupée de chaque côté flanquait la sienne. Si elle l’avait voulu, on lui aurait donné une radio, des livres, des cigarettes, toutes sortes de bonnes choses pour tromper la solitude car elle ne suivait pas encore le régime des condamnées à mort. Elle demeurait en transit, attendant qu’on statuât sur son cas ; pas de preuves formelles comme le laissait entendre Sterling Kane, mais de lourdes présomptions. Elle restait pour cette nuit encore dans une espèce d’être normal dont les désirs, les souhaits pouvaient être exaucés. En plus, elle avait la fortune et tant qu’il n’était pas prouvé noir sur blanc qu’elle s’en trouvait indigne, tant qu’on lui en laissait la jouissance, tous pensaient que la chance pouvait tourner et que mieux vaut ménager les puissants.

Mais demain, quand Anton Korff assemblerait une à une les pièces de son puzzle, quand un avocat inconnu avec qui elle n’avait jamais parlé prendrait sa défense, quand le juge lui poserait les questions de la routine et que ses réponses n’éveilleraient l’intérêt de personne, que deviendrait-elle alors, la pauvre Hildegarde, sinon une condamnée en puissance mise au régime des cellules dans la terrible promiscuité des prisons de femmes. Il y aurait de quoi se faire des amies parmi les infanticides, les putains, les voleuses, les avorteuses, les parricides, les syphilitiques ! De quoi échanger des confidences et des recettes ! Plus jamais seule alors, mais mêlée à ce cloaque, partageant leur existence et allant au cachot si elle négligeait le règlement. Elle porterait l’uniforme et apprendrait à haïr les surveillantes, à passer des messages en fraude, à se solidariser pour les tam-tams des jours d’exécution, en attendant la sienne. Là, alors isolée dans le quartier des condamnées à mort, surveillée de jour et de nuit par des gardiennes qui se relayeraient devant sa porte, elle aurait droit d’envisager l’au-delà, de dormir, de se laver, d’uriner sous le regard ennuyé d’une garde-chiourme qui, forte de son droit, saurait lui rappeler que la vie éternelle n’est pas faite pour les chiens.

Délectable alors d’attendre le jour de son assassinat légal. Sûrement des tas de petits détails matériels l’occuperaient, peut-être les punaises, l’odeur des baquets de nuit à la tête de son lit et des tas d’autres choses à découvrir que son imagination de fille saine et normale n’entrevoyait pas encore.

Elle ferma les yeux, submergée par la nausée, et dut se tenir aux barreaux pour ne pas tomber. Le malaise passa. Elle rouvrit les yeux et vit le mur gris. Allons, rien n’était perdu. Elle avait un peu anticipé, simplement. Sa petite cellule verrouillée et à claire-voie restait bien confortable. Les visites ne l’importunaient pas. Le lit de sangles se révélait préférable à un tas de paille. Il n’y avait aucune raison, mais là alors, aucune raison de s’en faire !

Hildegarde se remit à faire les cent pas. Douze en long, sept en large. Les larmes lui brouillaient la vue et la transpiration l’obligeait à essuyer ses mains régulièrement sur sa jupe. Quelque chose de turbulent et de bavard, sans doute son instinct, hurlait au fond d’elle-même et la sommait d’agir. Il ne fallait pas écouter cette voix lâche qui prétendait que n’importe quelle vie valait mieux que pas de vie du tout. Il ne fallait pas l’écouter. Il ne fallait pas penser. Il fallait croire simplement devenir d’un coup une grande mystique, se confier à Dieu, lui raconter ses ennuis et le laisser se débrouiller avec.

La tension devenait si forte que, par moments, Hildegarde en oubliait de respirer. Alors, une main au mur, l’autre sur sa gorge, elle aspirait et soufflait, aspirait et soufflait, aspirait… Sa main laissait sur le mur une empreinte moite qui s’effaçait doucement.

La marche reprenait, douze en long, sept en large. Penser à son enfance grignotait le temps, mais l’enfance s’estompait et n’avait pas laissé de si bons souvenirs. La guerre aurait pu la distraire, la guerre avait trop duré et ne l’avait frustrée d’aucune catastrophe : bombardements, incendies, mort de ses parents, de ses amis. Bien qu’en filigrane le souvenir du soldat dans les ruines devînt lancinant, elle retrouvait au creux de ses mains et de son ventre le goût de son corps, la douceur de sa peau et cette tendre plage près de la hanche. Quel visage avait-il alors ? Quelle était la couleur de ses yeux, la qualité de son regard ? Elle s’affolait de le perdre à nouveau, de ne plus trouver que des fragments de rêve pour le reconstruire. Seuls demeuraient intacts l’odeur de son blouson et le contact de sa barbe naissante quand, le nez enfoui dans son épaule, elle apprenait à aimer. Maintenant que lui restait-il, puisqu’elle n’avait ni passé ni avenir ? Son âme. Ah oui ! parlons-en de celle-là, de cette petite intelligence tout enrobée d’ambition qui l’avait précipitée dans ce trou !

Épuisée, elle se laissa tomber sur le lit et, du bout du pied, ôta ses chaussures. Se coucher, s’allonger entre des draps bien frais, fermer les yeux, dormir peut-être…

Machinalement, elle ôta ses bas. Ils glissèrent, fins et doux, le long de ses jambes et de ses pieds minces et cambrés, aux ongles soigneusement vernis. Comment seraient-ils après vingt ans de prison ?

Peut-être ne remettrait-elle plus jamais de bas aussi transparents. Elle les fit couler entre ses mains comme une caresse de soie, seul lien entre le luxe et elle, seul lien entre la vie et elle, entre la vie et…

Alors nerveusement, par secousses, du pied du talon, elle les tendit jusqu’au bout de leur élasticité. Les nylons filent mais ne se déchirent pas. Elle renouvela l’expérience. Semblables à une longue cordelette souple, ils étaient capables de supporter tous les chocs. On pouvait s’en servir à défaut de corde. La corde et le pendu, voilà encore une image qui n’appartient plus au monde moderne.

Pour mener à bien cette opération, il ne fallait pas y penser. Il ne fallait pas laisser l’instinct avide vous convaincre. Il fallait seulement que les mains accomplissent des gestes efficaces en nouant bien solidement les deux bas bout à bout, rien là d’affolant et de définitif. Seulement les attacher pour qu’ils ne se dénouent pas au moment de remplir leur office. Faire un nœud marin, facile. Elle avait eu un yacht autrefois et le capitaine lui avait appris à faire une épissure, à relever une position où à prendre une hauteur de soleil ; mais tout cela se révélait inutile aujourd’hui, juste un nœud, un nœud de laguis. Elle s’en souvenait très bien.

Curieux de savoir qu’on allait le faire et de n’y mettre aucun cérémonial ; mais après tout, il ne s’agissait pas d’un numéro de cirque, mais d’un geste assez fréquent chez des prisonniers.

Tout serait mieux. Il n’y aurait plus de boue, plus de scandale, plus de honte, plus rien que le néant.

Anton Korff serait bien content. Personne ne serait là pour la pleurer, pas même un petit chien pour se laisser mourir sans comprendre…

Bien sûr, tout cela dénotait une sentimentalité pleurnicharde, mais Hildegarde était allemande et les gens de son peuple ont toujours pleuré pour des rengaines, des défilés militaires ou des edelweiss. Et puis, avec cette dernière faiblesse, on ne pourrait lui reprocher d’être seule à pleurer sur son cas. Il fallait vaincre cette autre au fond de son cœur qui ne voulait pas et se débattait et criait et avait peur et n’en finissait pas d’avoir envie de vivre !

Ses mains palpaient son corps chaud, bien vivant, bien huilé, prêt à supporter des années et des années avant de montrer un signe de fatigue. Ses yeux voyaient et le pire peut-être venait de là : ne plus jamais regarder les arbres et la mer et les sables blonds à l’infini sur les grandes plages. Elle s’en voulut de pleurer à un moment pareil. Ses forces menaçaient de la quitter. Il fallait résiter, remonter son propre courant, vaincre sa chair vivante et apeurée, Il n’y aurait pas de délai. Demain l’enfer des interrogatoires allait la happer, la rouler, la moudre, la déchirer. Autant partir avant, seule, sans témoin et dans l’indifférence.

Elle se leva, jeta un coup d’œil à la porte par-delà sa grille pour s’assurer que personne ne venait. Tout semblait calme, l’heure du souper depuis longtemps passée. La nuit, pour les geôliers, n’est faite que pour dormir.

Elle revint dans la cellule, écrasa du dos de la main les larmes qui lui brouillaient la vue, prit la lanière de bas, et, mettant un genou sur le lavabo, fit un rétablissement pour attraper le premier barreau de la lucarne. En se tirant sur ses bras de toutes ses forces, elle réussit à se maintenir debout en équilibre sur le minuscule lavabo de fer émaillé ; mais il ne fallait pas tomber, sa chute attirerait une surveillante qui comprendrait très vite et lui confisquerait sa seule arme. Il fallait être adroite et discrète. Elle le fut. Les bas passés dans le barreau et solidement arrimés, il n’y eut plus que le nœud coulant à faire. Ce fut simple, puis Hildegarde le passa autour de son cou, releva ses cheveux sur sa nuque et les laissa retomber derrière le collier de nylon. Elle n’avait plus qu’à laisser glisser une jambe, puis l’autre ; elle oscillerait quelques instants. Il ne faudrait surtout pas essayer de se raccrocher. Il faudrait attendre. Ce ne serait pas long. La petite bête de l’instinct se débattrait mais il ne lui serait pas possible d’agir et ses cris seraient vite étouffés dans le grand afflux de sang qui allait l’étouffer.

Elle hésita un instant, son dernier instant. Un seul geste et la mort s’éloignerait en lui restituant ses pauvres chances. Le plus dur : être seule, n’avoir personne à qui penser, à qui adresser un suprême adieu…

Lentement, elle fit glisser sa jambe dans le vide. L’autre dans le lavabo qui meurtrissait le pied. Son équilibre ne tenait plus qu’à un tout petit hasard. Il ne dura pas. Elle se sentit vaciller, tendue au bout de la corde. Comme un plongeur, elle ferma les yeux, se laissa aller et, parce qu’on l’appelle toujours dans les cas désespérés, murmura un bref « Oh ! mon Dieu ». Comme d’habitude, il ne répondit pas. Mais cela n’avait plus d’importance. Elle n’était déjà plus Hildegarde et pas encore tout à fait un cadavre. Elle se débattait sur la dernière frontière tandis que le sang, dans un bruit infernal, lui noyait les oreilles, lui poussait la langue hors de la bouche et la faisait vaciller dans les ténèbres.

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