La Femme de paille

Catherine Arley · Chapitre 11 sur 21

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La Femme de paille

Deuxième partie

 

 

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8

 

Le dimanche appartient au Seigneur. Tous les hommes courtois lui rendent visite dans ses églises ou dans ses temples. Quelques élus ont le rare avantage de lui présenter personnellement leurs civilités, à condition de mourir, bien entendu.

Karl Richmond avait beau être potentat, il avait le sens de la hiérarchie et, dès les premières heures du jour, il se trouva fin prêt pour paraître devant son Créateur.

Hildegarde constata le décès en allant dans la cabine de son mari partager avec lui son petit déjeuner.

Avant même de le toucher, elle sut qu’il était mort, à une certaine raideur dans la façon dont le buste reposait sur l’oreiller. Sous la lampe de chevet allumée, sa main tenait encore le livre qu’il avait dû feuilleter pour s’endormir. Sa poitrine creuse ne se soulevait plus et, dans son visage sans couleur, les yeux fixes semblaient voir à travers elle.

Immobile sur le seuil, elle n’osait faire un mouvement, ne comprenant pas encore ce que représentait ce spectacle sous ses yeux. D’une voix blanche, elle l’appela par deux fois. Sa propre voix la fit frémir. Enfin, en automate, elle referma la porte et s’approcha du lit.

Elle avança sa main vers celle du vieillard, mais n’eut pas le courage de la toucher ; alors, pour se donner une preuve supplémentaire, elle la passa plusieurs fois devant les yeux fixes qui ne cillèrent pas.

Lourdement, elle se laissa tomber sur le siège à ses côtés et resta un bon moment immobile, incapable de coordonner ses idées.

Ainsi il était mort ! Mais de quoi ? Et depuis combien de temps ? Pourquoi n’avait-il pas appelé ?

Ces questions se succédaient en chaîne et l’empêchaient de penser à autre chose.

La sonnette dont il ne s’était pas servi restait à portée de sa main. Machinalement elle regarda les objets habituels posés sur la table de nuit. Elle prit le verre, le retourna, le huma ; un peu d’eau restait dans le fond. La carafe aussi ne contenait que de l’eau aux trois quarts. Elle ne savait pas quoi faire, consternée, incapable d’assimiler la soudaineté de cette mort alors qu’hier elle avait passé la soirée avec lui à faire des projets et à lui poser une foule de questions sur la vie qui les attendait en Amérique. Leur tête-à-tête avait duré toute la soirée. Vers dix heures, le Jamaïcain leur avait apporté du thé et des biscuits comme chaque soir. Ils avaient bavardé un moment encore, elle lui avait dit bonsoir et avait voulu se retirer pour le laisser se reposer.

Et maintenant il était mort, tout seul, comme un pauvre !

Alors, très lentement, son esprit se remit à fonctionner. Elle ne devait pas rester ainsi, il fallait faire quelque chose. La stupeur fit place au malaise et à l’affolement.

Elle se leva et se dirigea vers la porte. Dans son dos, les yeux du mort devaient la fixer. Il fallait quitter cette pièce au plus vite. Elle ouvrit la porte. Au même moment, elle entendit le tintement des tasses sur la table roulante que poussait le Jamaïcain. Elle devait l’empêcher d’entrer. Instinctivement, elle saisit la clé sur l’intérieur du battant et l’enclencha dans la serrure. Au bout du couloir apparaissaient le domestique et son chariot roulant. En toute hâte, elle s’éloigna et à grandes enjambées gagna le centre de la coursive. Ils se croisèrent au milieu. Hildegarde évita son regard mais le sentit qui, perplexe, la dévisageait.

Il fallait penser et agir vite. Bientôt tous seraient au courant, dans cet univers étrangement clos et réduit.

À pas saccadés, elle se dirigea vers la cabine d’Anton Korff, frappa plusieurs fois et s’affolait déjà quand il la pria d’entrer.

Hirsute, mal rasé et bouffi de sommeil, appuyé sur un coude, il cilla dans la lumière quand elle ouvrit la porte. D’une main, il rapprocha les revers de sa veste de pyjama et étouffa un bâillement.

Hildegarde, malgré son émotion, hésita à le reconnaître sous cet aspect de vieux monsieur au réveil.

Un peu éberlué de la voir chez lui, il lui fit pourtant signe de s’asseoir et alluma sa lampe de chevet.

— Il est mort, dit-elle, sans aucun ménagement.

— Qui est mort ?

— Karl Richmond.

Alors il y eut un instant de silence et tout à coup il fut assis sur sa couchette.

— Qu’est-ce que vous racontez là ?

— Comme chaque matin, je suis allée dans sa cabine pour prendre mon petit déjeuner avec lui et je l’ai trouvé là, mort.

— Comment pouvez-vous en être sûre ?

— Je ne sais pas, mais je le suis. Il ne bougeait pas. Il me regardait fixement. Il tenait encore un livre à la main. Oh ! c’est affreux. Hier, pas plus tard qu’hier, nous avons parlé toute la soirée.

— Allons, calmez-vous. Qui avez-vous alerté ?

— Mais personne ; je suis venue tout de suite vous trouver.

Anton Korff se leva avec une dextérité étonnante pour un homme de son âge et passa une robe de chambre de soie.

— Vous n’avez parlé à personne ?

— Non, je viens de vous le dire.

— Il sera toujours temps d’alerter les autres.

— Mais que pouvons-nous faire ? Il est mort, je vous dis. Je l’ai vu. Je suis restée un moment dans sa cabine.

— Je veux le voir moi-même. Invraisemblable qu’il ait pu mourir sans que personne s’en aperçoive. Passez, je vous suis.

Il ouvrit la porte. Pour la deuxième fois ce matin-là, Hildegarde suivit le même chemin. Son cœur battait à grands coups dans sa poitrine. L’émotion, l’angoisse et la peur venaient de s’y installer.

Avec des gestes fébriles, elle fouilla ses poches pour retrouver la clé. Elle tremblait tant qu’elle dut la donner à Anton Korff pour qu’il ouvrît. Il la fit entrer et referma soigneusement derrière eux.

Instinctivement, Hilde cacha son visage dans ses mains, mais le secrétaire, avec des gestes précis, avait pris déjà le pouls du vieillard. Il lâcha bientôt le poignet en hochant la tête.

— Fâcheux ! marmonna-t-il, très fâcheux.

— Qu’est-ce qui est fâcheux ?

— Qu’il soit mort si tôt. Cela n’arrange pas nos affaires. De quoi a-t-il pu mourir à votre avis ?

— Comment le saurais-je ?

— Il est encore tiède. Cela a dû se passer à l’aube. Cessez de pleurer. Il nous faut réfléchir vite si nous ne voulons pas nous retrouver dans le pétrin.

— Mais pourquoi y serions-nous ?

— Parce que le testament pour le notaire n’est pas enregistré et que si nous ne trouvons pas de solution, la fortune nous passera sous le nez.

— Alors que faut-il faire ?

— Je n’en sais rien. Laissez-moi réfléchir. À quelle heure l’avez-vous trouvé ?

— Mais à l’instant ! Je suis venue chez vous aussitôt après.

Il se mit à marcher de long en large. Hildegarde ne le quittait pas des yeux.

Timidement elle proposa :

— Il faudrait peut-être un médecin ?

Il ne parut pas l’entendre, puis tout à coup s’arrêta face à elle.

— Êtes-vous complètement idiote ? N’avez-vous pas encore compris qu’il est mort et qu’on ne peut plus rien pour lui ? Lui peut quelque chose pour nous si nous agissons intelligemment. Il y a quelques millions de dollars à la clé. Si votre désintéressement vous fait honneur, tant mieux pour vous, je n’ai pas, quant à moi, l’intention d’être frustré.

— Oubliez-vous que je l’ai épousé pour cela !

— Alors cessez de vous conduire de manière aussi conventionnelle et aidez-moi à trouver une solution.

— Mais qu’espérez-vous puisqu’il est mort ? Dans une heure tout le bateau sera au courant.

— Cessez de crier et regardez les choses en face. Si nous pouvons nous en sortir, il faut agir maintenant. Réfléchissez bien. Avez-vous parlé à qui que ce soit, du moment où vous êtes sortie de sa cabine pour venir à la mienne ?

— Non, à personne, je suis venue directement… Toutefois, j’ai croisé le Jamaïcain qui apportait le petit déjeuner.

— Vous a-t-il vue ?

— Bien sûr, nous nous sommes croisés.

— Mais alors, il est entré dans la cabine ?

— Non, je l’avais fermée à clé.

— Cela ne vaut guère mieux. Il faut parer au plus vite à tout nouveau danger. Je retourne chez moi. Sonnez et trouvez un prétexte pour l’empêcher d’entrer et surtout essayez d’être naturelle ; il ne doit se douter de rien. Dès que vous le pourrez, venez me rejoindre au salon. Nous ne devons pas avoir l’air de comploter. N’oubliez pas cela.

— Vous n’allez pas m’obliger à rester seule avec lui ?

— Voyez-vous d’autres solutions ?

— Mais ce n’est pas possible. Il ne cesse de me regarder.

— Ne vous en plaignez pas. Cela peut-être nous permettra d’en sortir.

— Que voulez-vous dire ?

— Avez-vous bien compris ? Vous êtes censée prendre votre petit déjeuner avec votre mari, comme les autres jours. Il n’y a rien d’anormal. Souriez. Soyez détendue. Vous arrivez à New York. Jouez bien la comédie et tout s’arrangera.

Anton Korff entrebâilla la porte, jeta un coup d’œil au couloir désert et, après un petit signe d’encouragement, disparut dans la coursive.

Hildegarde referma la porte sans oser se retourner. Le secrétaire avait raison. Elle devait garder son sang-froid. Elle ne voyait pas comment les choses pouvaient s’arranger, mais puisqu’il l’avait dit, il devait entrevoir une solution.

Elle décrocha le téléphone intérieur et réclama le petit déjeuner. Il n’y eut aucun commentaire. Son interlocuteur ne paraissait au courant de rien. Toutefois il ne fallait pas se faire d’illusions. Le domestique avec son chariot avait dû frapper à la porte du vieillard et tourner le bouton en ne recevant pas de réponse. La porte fermée avait dû le surprendre autant que l’attitude bizarre qu’avait dû avoir Hildegarde en le croisant. Cela provenait peut-être d’une mauvaise impression, mais il lui fallait jouer serré pour l’effacer.

Le silence de la cabine l’oppressait. Elle devait à un constant effort de volonté de ne pas regarder le cadavre. L’homme allait arriver d’un instant à l’autre. Il fallait agir rapidement. Soudain ses yeux accrochèrent la radio posée sur un meuble. Elle tourna le bouton, alluma une cigarette. Des borborygmes troublèrent le silence. Avec des gestes impatients, elle chercha une station, tomba sur de la musique de danse, augmenta l’intensité, éteignit la lampe de chevet et alluma celle de la salle de bains. Il fallait détourner l’attention du domestique et lui faire croire son patron à sa toilette. Alors, aussitôt, elle fit couler un bain et supprima tout éclairage dans la cabine.

Puis, l’oreille collée à la porte, elle guetta tous les bruits extérieurs. La musique emplissait la chambre et semblait faire un bruit infernal. Son cœur, en métronome, lui broyait la poitrine.

Enfin, le tintement des tasses lui parvint. Le Jamaïcain approchait. Elle se retourna vivement. Karl Richmond, dans l’obscurité, donnerait le change.

Il frappa à la porte.

Sur la pointe des pieds, elle courut à la salle de bains, en revint, un peigne à la main, tandis que d’une voix forte, pour couvrir le bruit de l’eau et celui de la radio, elle se mit à parler.

— Non, Karl, je la préfère bleue. J’ai toujours pensé que le bleu me flattait. J’avais, autrefois…

Et elle ouvrit la porte, masquant le lit avec son dos.

Comme elle s’y attendait, le Jamaïcain essaya de jeter un coup d’œil. Elle lui sourit, attrapa la table roulante, la tira dans la cabine en disant :

— Le petit déjeuner, Karl, finissez votre toilette, je m’en occupe.

Et d’un geste de la main, elle lui fit signe de disposer. Mais il n’avait pas envie de partir, il faisait du zèle.

— Voulez-vous que j’ouvre les rideaux, madame ?

— Inutile ; nous monterons sur le pont dès que nous serons prêts. New York est-il en vue ?

— On commence à le deviner. Puis-je aider M. Richmond ?

— Je vous sonnerai si nous avons besoin de vous. Venez nous prévenir quand nous entrerons dans la baie.

Il s’inclina, mais déjà elle repoussait la porte et la refermait sur lui.

Appuyée au battant, elle essaya de calmer son émotion, ralluma la lumière et se retrouva au même point avec le cadavre dans son lit. Elle alla fermer le robinet dans la salle de bains, hésita pour la radio, la laissa, sortit de la cabine, la ferma à clé, garda celle-ci au creux de sa main et se rendit chez elle pour se changer avant de retrouver Anton Korff au salon.

Il l’attendait et rien ne subsistait de son désordre du matin. Son impeccable élégance le lui rendit tel qu’elle le connaissait. Il feuilletait une revue, un verre de whisky à portée de la main.

D’un regard impératif, il lui fit comprendre de rester sur ses gardes, puis nonchalamment se leva, jeta un coup d’œil d’inspection au travers des vitres et s’assura que nul ne pouvait les surprendre, puis, assis de l’autre côté de la table, il lui demanda en souriant :

— Tout s’est-il bien passé ?

Hildegarde voulut lui expliquer, mais de la main il lui fit signe de passer les détails de moindre importance.

— Souriez, ma chère, un importun peut entrer à l’improviste. Nous bavardons à bâtons rompus. Avec cette tête, personne n’y croira.

— Qu’allons-nous faire ?

— Rien. J’y ai réfléchi. Il ne faut rien faire. Nous agirons comme si Karl Richmond n’était pas mort. Il n’y a pas d’autre solution.

Hildegarde avala sa salive et le regarda sans comprendre.

— Nous serons à New York dans la journée. Votre mari, un vieil original, misanthrope, fatigué, débarque et ne veut voir personne aujourd’hui. Ce ne sera pas la première fois. Demain le testament sera enregistré et, par une curieuse coïncidence, votre mari succombera à une attaque. Je connais plusieurs médecins qui, moyennant de somptueux honoraires, ne feront pas de difficulté pour le permis d’inhumer. Vous deviendrez alors une des plus riches veuves du pays et moi, un père à l’abri du besoin. Voyez-vous une meilleure solution ?

Hildegarde, la bouche ouverte, le regardait toujours sans comprendre.

— Souriez, ma chère, et donnez-moi votre point de vue.

Enfin, elle réussit à articuler.

— Vous avez dit vous-même que nous ne passerions pas inaperçus, qu’il y aurait des journalistes, des photographes, tout une foule de badauds. Comment envisagez-vous donc de quitter ce bateau avec un homme mort ?

— Vous devriez cultiver votre sang-froid. Je vous ai déjà dit que nous n’arriverions à New York qu’en fin de journée. Les officiels monteront à bord pour nous accorder le permis de séjour. Cela ne fera aucune difficulté, je les accueille toujours. D’autre part, votre mari invalide nous fournit un grand atout. Il sera dans son fauteuil avec des lunettes et un chapeau rabattu sur les yeux. Il possède à New York une voiture carrossée spécialement pour lui permettre d’y monter avec son fauteuil roulant. Sitôt arrivé chez lui, il s’enferme dans ses appartements et se refuse, par votre intermédiaire naturellement, à recevoir qui que ce soit.

— Mais des gens vont essayer de lui parler !

— À vous, ma chère, de les évincer. Ce que vous avez réussi avec le Jamaïcain n’était pas irréalisable. Refaites la même chose et tout ira bien. Une fois chez lui, facile de condamner sa porte.

— Il faut que vous restiez avec moi. Je n’y arriverai jamais toute seule.

— Pour vous tenir la main, sans doute, et vous encourager ! Croyez-moi, j’aurai assez à faire entre le médecin et le notaire.

— Mais aujourd’hui, les domestiques vont sûrement se douter de quelque chose !

— Tout dépend de votre attitude. Ce n’est pas la première fois qu’il reste enfermé chez lui. Et n’oubliez pas l’importance de cette escale pour distraire tout le monde. L’essentiel nous reste à faire maintenant. Vous devez m’aider. Ce ne sera pas agréable, mais pas moyen de faire autrement.

— Quoi encore ?

— Il faut l’habiller et l’installer dans son fauteuil.

— Ne comptez pas sur moi.

— Si, ma chère, je suis bien obligé et nous n’avons pas tellement de temps devant nous. Dans quelque temps, la rigidité cadavérique aura fait son œuvre et nous ne pourrons plus le bouger. Allez dans sa cabine, je vous y rejoins. Je vais chercher des sangles.

— Pour quoi faire ?

— Il ne serait pas indiqué qu’il dégringolât de son fauteuil au moment où nous le débarquerons.

Hildegarde réprima un frisson et obéit à Anton Korff.

Ce petit intermède macabre leur prit pas mal de temps. La jeune femme le vécut dans un cauchemar. La radio, par dérision, serinait les derniers succès d’un groupe anglais tandis que le cadavre, lui, commençait à se raidir.

Heureusement, le secrétaire ne perdait pas la tête et se chargeait de tout le travail. Il habilla le mort et l’arrima solidement sur sa chaise par des sangles dissimulées sous le veston. Les chevilles furent liées ensemble et attachées au marchepied tandis qu’un plaid lui recouvrait les jambes. Une corde également passait à hauteur du cou et rejoignait l’autre aux omoplates. Un cache-nez la dissimulait. Anton Korff lui mit les lunettes fumées qu’il portait à la lumière du jour et lui rabattit un chapeau sur les yeux.

Ainsi, l’illusion créée, personne ne pouvait supposer que le vieillard avait cessé de vivre.

Il arrêta sa sinistre besogne pour tendre un whisky à Hildegarde, prête à défaillir.

— N’oubliez pas : dès que nous serons à quai, vous serez seule responsable de la bonne marche des événements. Il ne faudra laisser personne l’approcher. Je vais câbler pour que la voiture vous attende. Le trajet sera court, mais sera la partie la plus risquée. Personne ne doit avoir le moindre doute. Votre vigilance ne devra pas se relâcher une seconde !

« Dès que vous serez chez lui, vous vous enfermerez dans ses appartements et il vous sera facile alors d’éviter les indiscrétions. N’oubliez pas de lui faire monter à dîner. Débrouillez-vous comme vous voulez, mais il vous faudra prendre votre dîner et le sien. Le plateau doit retourner vide à l’office.

« N’oubliez pas non plus de parler à haute voix. Il y aura sans doute des domestiques pour rôder autour de sa porte. Votre mari, souffrant, reste vivant. N’oubliez pas cela et tout ira bien. Je me charge du reste. Ne recevez et n’alertez personne, quoi qu’il arrive. Je vous contacterai.

— Mais si tout ne marchait pas comme vous le dites ?

— N’ayez aucune inquiétude et faites ce que je dis. Il ne s’agit que d’une journée. Si par malchance un impondérable remettait tout en cause, ne répondez à aucune question avant de m’avoir revu, compris ?

— Je meurs de peur.

— Normal. Maintenant allez vous reposer, sur le pont de préférence. On doit vous voir. Vous avez montré suffisamment d’impatience à la pensée d’arriver à New York. N’éveillez pas les soupçons en changeant d’attitude. Buvez encore un peu, cela ne vous fera pas de mal.

Et tandis que Hildegarde, défaite, ne pouvait détacher ses yeux de la sinistre mascarade, Anton Korff lui murmura :

— Dès demain vous serez riche et tout cela ne sera plus qu’un cauchemar. Une fortune aussi considérable excuse bien quelques mauvais moments.

Après, tout se déroula dans un rêve. La jeune femme regardait agir cette autre partie d’elle-même qu’elle ne connaissait pas. Sa voix paraissait normale, ses gestes assurés, mais dans sa tête se creusait un gouffre où elle ne cessait de dégringoler. En équilibre sur la corde raide, elle savait que le moindre faux pas lui serait fatal.

Les officiers occupés par les manœuvres ne lui prêtaient pas attention. Le personnel ne songeait qu’à l’escale et s’apprêtait à débarquer.

Anton Korff avait eu raison. Le fait d’arriver à New York créait un dérivatif profitable.

Soigneusement maquillée pour dissimuler sa pâleur, les jumelles autour du cou, elle feignait de se passionner pour la côte dont on distinguait maintenant chaque contour. Dans quelques heures les officiels viendraient à bord. Il lui restait un peu de répit. Sous le ciel bleu s’étirait la mer calme. Le seul bruit venait de la salle des machines. Chacun veillait à son poste, même le vieillard installé dans son fauteuil roulant et qui n’attendait plus que le moment d’entrer en scène.

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