La Femme de paille

Catherine Arley · Chapitre 19 sur 21

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La Femme de paille

Chapitre 16

16

 

On ramena Hildegarde à sa cellule. Rien ne se passa. Il n’y eut ni tonnerre, ni éclair, ni miracle. Anton Korff, libre et sûr de lui, retourna dans la rue après avoir réendossé son personnage d’homme intègre. Sa position sociale restait inattaquable. Secrétaire de Karl Richmond depuis vingt ans, il possédait une grosse fortune personnelle. Son seul drame était sa fille, cette intrigante qui n’avait recherché sa trace que pour l’exploiter et qui, par le scandale qu’elle provoquait, allait pour toujours jeter un voile sur sa vieillesse. Mais il ferait son devoir, lui donnerait l’assistance qu’il lui avait refusée dans son enfance, serait à ses côtés, quelles que soient ses déclarations. Personne ne pourrait croire la vérité puisqu’elle ne l’avait pas dite au début. Ils avaient décidé de la trouver coupable et ne voudraient pas en démordre. Avant de passer devant le grand jury, son sort déjà, serait réglé.

Folle d’épouvante, Hildegarde songeait à tout cela en faisant les cent pas dans sa cellule. Elle avait pensé mander Sterling Kane pour revenir sur ses déclarations et lui dire, cette fois, toute la vérité en ne ménageant plus Anton Korff, mais ce qu’il avait insinué au sujet des bombes à retardement l’inquiétait. Sans doute bluffait-il, bien qu’elle fût sûre du contraire. Pourquoi lui aurait-il tout raconté, pas pour se vanter, certainement pas, mais pour démolir ses défenses et les réduire encore, en tendant d’autres pièges qu’elle ne pourrait, dans son désarroi, envisager. Il ne l’utilisait pas en complice mais en outil indispensable à son plan.

Il trouverait une explication pour le faux testament. De toute façon, la situation de Hilde ne pouvait pas être pire, seule, elle avait convoyé le cadavre et, de quelque façon que s’y prenne un avocat, ce serait une sacrée pilule à faire avaler à un jury.

Elle avait beau réfléchir, seule la vérité semblait présenter une issue. Ce qu’elle dirait pourrait être vérifié. En jouant sa parole contre celle d’Anton Korff, elle le mettrait dans le bain, la police le cuisinerait et trouverait sûrement une brèche dans son histoire.

Plus elle y pensait, plus elle se persuadait d’agir ainsi, quels qu’en soient les risques. Sa vie mise en jeu maintenant, elle n’avait pas l’intention d’être exécutée pour avoir seulement été cupide et imprudente.

Par sa gardienne, Hildegarde fit demander à Sterling Kane de la recevoir. Elle crut aussitôt qu’on allait l’amener au bureau mais il lui fut répondu qu’on viendrait la chercher quand on aurait besoin d’elle.

Le vent tournait. Elle devenait non plus une riche veuve, mais une intrigante qui aurait à répondre du meurtre de son mari. Une immense lassitude la terrassa. Enfermée toute seule au milieu du piège, elle ne trouvait pas le sésame pour en sortir.

La certitude de son bon droit ne lui apporta aucun réconfort. Anton Korff avait raison, il avait toutes les dames et il lui restait un pion : sa bonne foi. Qui en voudrait ?

Alors la sève de la vie monta en elle. Immobile, allongée sur son lit étroit, elle sentait le bouillonnement de son sang sous sa peau. Elle n’était pas malade dans son corps rond et ferme. Des années et des années passeraient avant que la vieillesse n’émoussât cette volupté. Des années…, à moins que la machination ne réussisse et qu’on ne l’emmène au quartier des condamnées à mort.

Les journées alors seraient comptées ainsi que les nuits, les pauvres nuits d’épouvante et de solitude au bout desquelles arriverait le grand jour… Entourée d’officiels et de journalistes, elle pénétrerait dans la chambre d’exécution.

Alors, à cette pensée, son cœur battait la chamade. La sueur l’inondait et la panique grandissait en elle au point que son corps se réduisait à une housse de chair terriblement vulnérable. Doucement, ses mains caressaient son visage. Elle ouvrait et fermait les yeux, remuait ses jambes sous la couverture rugueuse, sentait sous ses doigts le sang battre juste à la base de son cou. Elle avait besoin de s’écouter vivre encore.

La journée passa. À part l’heure des repas, personne ne se soucia d’elle. Il lui aurait fallu réfléchir, échafauder un plan, établir une défense, mais une apathie morne l’anéantissait. Tout se déroulait trop vite. Il y avait à peine quelques jours que Karl était mort, et voilà qu’Anton Korff, en lui dévoilant ses batteries, l’avait sonnée pour le compte.

Il aurait fallu, par un effort de volonté, se ressaisir, mais le secrétaire savait ce qu’il faisait et sans doute la préférait-il groggy que véhémente.

L’avocat annoncé ne venait pas. L’avait-il seulement contacté ? Quelles chausse-trapes lui préparait-il encore ?

Se répéter inlassablement qu’il était un monstre ne pouvait la sauver. Elle devait agir. La fortune de son mari devenait sans importance. Elle voulait seulement vivre et aussi voir exécuter à sa place son père adoptif. Il fallait qu’il partageât ses angoisses, assumât ses responsabilités, expiât son crime, et elle serait là, au premier rang, pour jouir de sa défaite.

Mais cela aussi appartenait au domaine de l’utopie, car elle était dans de mauvais draps et pas lui. Et tandis qu’il agissait et minait le terrain, elle attendait, hébétée et incrédule, que le ciel, la chance, la chance ou Dieu sait quoi brandît la bannière de la justice.

Sa personnalité dédoublée n’arrivait pas à se confondre. Sa raison vacillait sous un voltage trop fort.

Elle marmonnait sans cesse des bouts de phrases inintelligibles où se complaisait sa stupeur incrédule. Le cauchemar avait cessé d’être une buée d’arrière-plan. Il devenait maintenant l’essence même de sa vie. Sans conviction, elle se pinçait de temps à autre pour essayer de croire qu’elle dormait. Un poids écrasant l’étouffait et elle se retrouvait tout à coup à moitié suffoquée parce que, pendant quelques instants, elle n’avait même plus osé respirer.

« Je suis seule, toute seule », et cette désolante constatation l’anéantissait presque autant que la machination dont elle était victime.

Vers la fin de la journée, elle redemanda Sterling Kane. On lui assura qu’il ne l’oubliait pas et cette douloureuse ironie la fit frémir.

Mais il ne la convoqua pas et la nuit succéda au jour. La nuit propice aux angoisses, à la peur, au désespoir. Le matin la trouva pâle et défaite mais résolue à se battre jusqu’au bout. Plusieurs fois, elle demanda à être entendue. Vers la fin de la matinée, elle fut exaucée et on la ramena une fois de plus dans le bureau.

Tous la regardèrent. Personne ne la salua. Aucun témoignage de sympathie ne vint l’encourager. Elle se laissa tomber sur la chaise.

— Vous avez demandé à me voir ? demanda Sterling Kane.

Un signe de tête et une pauvre ébauche de sourire.

— Avez-vous de nouvelles déclarations à faire ?

— Je veux dire la vérité.

— Encore ?

— Non, toute la vérité. Tant pis pour ce qui arrivera. Je ne veux pas être condamnée à mort pour un crime que je n’ai pas commis.

Il fit signe au greffier de se tenir prêt, alluma une cigarette, mais cette fois ne lui en offrit pas. Ce tout petit détail lui sembla un mauvais présage.

— J’ai été roulée. Tout cela a été comploté d’avance.

— Par qui ?

— Anton Korff.

— Votre père ?

— Il n’est pas mon père.

— Tiens, voilà du nouveau. Et qui est-il alors ?

— Il m’a adoptée. Je l’ai connu par une petite annonce parue dans un journal de Hambourg. Il me proposait un beau mariage et une vie luxueuse. Pour cela, j’ai accepté.

— Je ne pense pas sincèrement que vous soyez devenue folle depuis deux jours, mais je ne sais pas à quoi correspond cette nouvelle histoire.

— Il faut me croire. Cette fois, je dis la vérité. Je vais tout vous raconter. C’est lui qui a tout machiné pour toucher l’héritage, il a assassiné mon mari et m’a obligée à me promener avec le cadavre. Je viens seulement de comprendre qu’il voulait tout me faire endosser mais je n’accepte pas. Je n’aurai pas l’argent mais lui non plus. Lui ira en prison, il l’a tué !

— Allons, madame Richmond, inutile de crier. Je suis à côté de vous et je ne suis pas sourd. Mon devoir m’oblige à vous écouter, même si nous nageons dans la plus franche incohérence. Où voulez-vous en venir, au juste ?

— Anton Korff est coupable. Il faut l’arrêter. Je vous en prie. Vous ne pouvez pas me laisser condamner à sa place. Je n’ai rien fait, enfin, rien de grave. Je ne suis pas la seule femme à épouser un homme pour sa fortune.

— Si vous vouliez bien me dire une chose après l’autre, j’aurais peut-être plus de facilité pour vous comprendre.

— Il m’a adoptée pour me faire endosser la responsabilité de son crime. Je ne l’ai pas compris tout de suite, mais il me la dit, me l’a avoué, il a tout machiné.

— Que vous a-t-il dit exactement ?

— Qu’il m’avait adoptée pour que je sois sa fille et qu’il puisse hériter de moi à la mort de mon mari.

— Et quand vous a-t-il adoptée ?

— Quand je l’ai connu, à Cannes.

— Et vous ne l’aviez jamais vu avant ?

— Non, jamais. Je répondais seulement à son annonce.

— Où il vous proposait un beau mariage ?

— Oui.

— Alors pourquoi ne vous a-t-il pas épousée ?

— Il ne voulait pas le faire. Il voulait seulement me faire épouser Karl Richmond.

— Et celui-ci était au courant ?

— Non, bien sûr, autrement il n’aurait jamais accepté.

— En somme, il passait une annonce pour trouver une femme à son patron, lequel n’était au courant de rien ; pourtant son caractère, d’après tous les témoignages, relevait d’un misanthrope doublé d’un misogyne.

— Lui savait comme le manœuvrer. Il m’a dit que sans lui je ne pourrais rien faire et que sa fortune dépendait de la mienne.

— Et il vous a adoptée ?

— Oui, cela s’est passé ainsi.

— Quand il vous a proposé cette adoption, combien de fois vous étiez-vous vus ?

— Deux fois.

— Vous ne trouvez pas cela un peu court pour créer des liens familiaux ?

— Mais son plan reposait là-dessus.

— Et il vous a fait confiance, tout de suite, à la première visite ? Il vous a raconté toute sa petite histoire, vous a recrutée par une petite annonce et vous a garanti qu’il vous ferait épouser son patron, après quoi il le tuerait et vous ferait endosser le crime ? Où voulez-vous en venir au juste, madame Richmond ?

— Je sais bien que cette histoire a l’air rocambolesque mais je la raconte mal, sans doute. Je ne donne pas tous les détails mais elle est vraie puisqu’elle m’est arrivée. Vous devez me croire. Mon mari est mort. Je suis en prison. On m’accuse de meurtre. Ne pensez-vous pas que je puisse perdre mon sang-froid ?

— Voilà enfin une parole sensée.

— Je n’avais aucune raison de tuer mon mari puisque je ne l’avais épousé que pour sa fortune.

— Nous verrons cela plus tard. Revenons-en à Anton Korff. Maintenez-vous qu’il vous ait adoptée ?

— Je viens de vous le dire.

— Et, bien entendu, vous pouvez le prouver ?

— Je ne sais pas. Il s’est lui-même occupé de tous les documents pour l’adoption et le mariage.

— Mais vous pouvez fournir le nom de votre vrai père.

— Mes parents sont morts dans un bombardement.

— Il doit bien y avoir, quelque part, une trace de leur décès. Ils ont bien une tombe ?

— Non, je vous dis qu’ils sont morts dans un bombardement. On n’a jamais retrouvé leurs corps. Ils ont dû être enfouis sous des décombres.

— Mais vous aviez des témoins de cette mort ?

— Oui, les gens présents au même moment, mais quand les secours sont arrivés, tout le monde s’est dispersé.

— Ainsi la mort de vos parents n’a pas été enregistrée dans une mairie ?

— Non. J’étais trop anéantie pour m’en occuper.

— Alors comment expliquez-vous que les pièces concernant votre naissance soient tout à fait en règle et qu’ils vous reconnaissent pour la fille d’Anton Korff ?

— Mais il les a truqués, il ne m’avait parlé que d’adoption.

— Ces papiers viennent de Hambourg et sont des copies d’archives.

— Il a payé quelqu’un pour se les procurer.

— Mais il n’est jamais retourné en Allemagne depuis 1934.

— Il a sans doute chargé un complice de s’en occuper.

— Qui ?

— Je ne sais pas.

— Mais il faut savoir. Je comprends que vous teniez à vous décharger de la responsabilité d’un crime sur une autre personne, mais il faut encore que cette histoire tienne debout.

— Je vous explique. Je suis toute seule et vous ne cessez de me harceler. J’essaye pourtant mais vous ne voulez pas me croire. Vous avez décidé que j’étais coupable parce que je semble dans mon tort, mais cela ne veut rien dire. Seules les apparences sont contre moi.

— Pourquoi avez-vous transporté le cadavre de votre mari ?

— Je vous l’ai dit, pour que le testament soit enregistré.

— Un testament n’a pas à être enregistré, madame Richmond, il est temps que vous le sachiez ou que vous cessiez de nous le faire croire.

— Mon père l’avait prétendu.

— Pourquoi vous en aurait-il parlé puisqu’il n’y a jamais eu de nouveau testament ?

— Je ne connais rien aux problèmes de droit. Je n’ai fait que suivre les conseils d’Anton Korff.

— Pourquoi ?

— Laissez-moi, je vous en prie, cessez de me harceler !

— N’avez-vous jamais, à aucun moment, essayé d’acheter son silence ?

Hildegarde fit encore un effort pour reprendre la lutte, seule face à eux.

— Non, bien sûr, puisque lui est à l’origine de tout.

— Vous êtes certaine de ce que vous avancez ?

— Combien de fois faut-il vous répéter les choses pour que vous soyez persuadé de ma sincérité ?

— Alors, selon vous, votre père aurait assassiné votre mari ?

— Il n’est pas mon père !

— Répondez à ma question.

— Mais oui, il l’a tué et s’est arrangé pour me faire accuser. Si je suis exécutée, il devient forcément mon héritier.

— Pas s’il vous a adoptée.

— Mais vous avez dit vous-même qu’il a agi comme mon vrai père.

— Admettons. Il vous aurait donc engagée pour endosser son crime et hériter de vous ?

— Oui, exactement. Vous avez compris. C’est ce que je voulais dire. Maintenant vous savez tout.

— Mais qu’arrive-t-il si vous n’êtes pas condamnée à mort ?

— Comment cela ?

— Vous êtes jeune et jolie. Le jury influencé par un bon avocat peut avoir pitié de vous et vous imposer une réclusion définitive, peut-être même après appel votre peine sera-t-elle commuée.

— Et alors ?

— Alors, je vous demande, pourquoi dans ce cas aurait-il tué votre mari ?

— Il était sûr que je serais condamnée.

— On ne commet pas un crime d’intérêt sur la base de probabilités.

— Il l’a prétendu, pourtant. Il m’a raconté en détail toute la combinaison.

— Et quand vous a-t-il dit cela ?

— Hier, quand il m’a rendu visite.

— Croyez-vous qu’un assassin insoupçonné irait se mouiller par des aveux intempestifs ?

— Il voulait que je sache tout. C’est un monstre. Il est venu se moquer de moi. Il me déteste…

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas. Je ne comprends rien à tout ce qui m’arrive. J’ai peur et je ne veux pas mourir, croyez-moi.

— Eh bien, si j’ai un conseil à vous donner, plaidez coupable. Vous êtes vénale, mais vous n’êtes pas la seule. Vous avez des excuses. Vous venez d’un pays où la vie ne doit pas être drôle. Vous avez cédé à un moment de folie.

— Mais je ne l’ai pas tué. Lui l’a tué.

Sterling Kane se leva et, les deux mains à plat sur le bureau, se pencha vers Hildegarde.

— Curieux, la vie, tout de même ! Votre père vous a abandonnée quand vous étiez gosse. C’est assez moche et il est normal que vous lui en vouliez, mais depuis qu’il vous a retrouvée, il a rattrapé le temps perdu et vous n’avez pas d’ami plus fidèle que lui dans cette histoire. Voulez-vous que je vous en donne la preuve ?

Abasourdie, elle le regarda.

— Allez chercher les magnétophones, dit-il à l’inspecteur qui, toujours silencieux, assistait aux interrogatoires.

Hildegarde ne comprenait rien et commençait à douter de sa raison. Avait-elle réellement reçu la visite d’Anton Korff, lui avait-il réellement parlé ou vivait-elle éveillée un cauchemar ?

L’inspecteur revint bientôt avec deux magnétophones qu’il posa sur le bureau. Sterling Kane en frappa un du plat de la main.

— Celui-ci était à bord du yacht, dit-il. Savez-vous comment nous l’avons récupéré ?

Son air ahuri répondit à sa place.

— En suivant votre père, qui, pour vous sauver, s’est cru obligé de monter sur le bateau de nuit, en évitant nos inspecteurs, en garant sa voiture à l’autre bout de la jetée. Nous l’avons cueilli à la descente de la passerelle et il a tenté de jeter l’appareil dans la darse.

— Je ne comprends pas.

— Chacun son tour, il me semble. Nous allons déjà nous occuper de cet appareil. Nous reviendrons à l’autre ultérieurement… Faites-moi marcher cela, dit-il à l’homme qui les avait apportés.

Et il se carra dans son fauteuil pour allumer une cigarette.

Le garçon ouvrit le couvercle, brancha la fiche et manœuvra des boutons sur le plateau. Le ruban tournait à l’envers et l’on aurait dit un dialogue entre deux Chinois parlant à toute vitesse.

— Vous allez assister à l’interrogatoire de votre père et apprécier la différence de vos sentiments pour vous prouver qu’aucune antipathie personnelle ne me guide. Quand nous aurons tout entendu, il vous appartiendra de conclure quelle version reste, en toute honnêteté, la plus acceptable.

Et il fit signe de mettre l’appareil en marche.

Tout d’abord, Hildegarde ne reconnut pas les voix des deux hommes et ne comprit pas le sens des phrases. Il lui sembla que ces deux appareils, telles des machines infernales posées sur le bureau, allaient causer sûrement sa perte. Avec angoisse elle regardait les deux roues dévider et enrouler leur ruban. Le haut-parleur était très net. Peut-être qu’en fermant les yeux elle aurait pû croire que ce dialogue avait lieu maintenant, dans ce bureau, et qu’elle n’y assistait qu’à titre de spectatrice.

— Je ne comprends rien, disait la voix qu’elle reconnut pour celle d’Anton Korff, ma fille a dû s’affoler, normal qu’elle ne m’ait pas fait confiance. Toute son enfance peut en témoigner. Je l’ai délibérément négligée et ne sais trop comment aujourd’hui réparer le terrible préjudice que je lui ai causé.

— Monsieur Korff – et cette fois Sterling Kane parlait –, cet interrogatoire reste confidentiel. Vous avez répondu longuement cet après-midi à toutes nos questions. Il ne s’agit maintenant que de quelques points de détail qui sont lourds de conséquence pour votre fille. Vous nous avez dit avoir quitté New York pour la Floride aussitôt le yacht à quai. Vous nous en avez même donné les raisons, mais il se trouve que la situation étant assez particulière, nous nous sommes rendus à votre domicile où, parmi votre courrier, nous avons trouvé une lettre émise du bassin des yachts. Nous l’avons ouverte et en voici la teneur :

« Cher Père,

Ci-inclus un chèque barré de 200 000 dollars. Le premier mais

aussi le dernier et pour solde de tout compte. Je te le donne parce que mon mari est mort. Il endormira, j’espère, tes scrupules. Le temps doit couler sur cette affaire et ce moyen te le fera passer agréablement.

Ta fille affectionnée.

Hildegarde Korff Richmond. » Et un chèque barré, à votre nom et daté de vendredi accompagnait cette lettre. Pouvez-vous nous donner quelques éclaircissements à ce sujet, monsieur Korff ?

Il y eut un très long silence. Incrédule mais subjuguée, Hildegarde ne pouvait détacher ses yeux du magnétophone. Le silence dans le bureau et dans l’appareil s’éternisait. Si elle n’avait vu le ruban s’enrouler autour des bobines, elle aurait pu croire à une panne.

— Je crois qu’il…, commença la voix d’Anton Korff, mais brusquement Sterling Kane coupa le courant et, le buste un peu incliné vers la jeune femme, lui dit d’une voix douce :

— Je vous ai demandé tout à l’heure si, à aucun moment, vous n’aviez essayé d’acheter le silence de votre père. Vous en souvenez-vous ? Deux fois, j’ai posé la question. Maintenant, pour la troisième fois, j’attends une réponse.

Hildegarde, la bouche ouverte, portait son regard de l’appareil à l’inspecteur et ne semblait pas se rendre compte de ce nouveau coup dur.

— Continuez-vous à nier que vous avez tué votre mari et que moyennant 200 000 dollars vous avez tenté d’acheter le silence de votre père ?

Alors, moitié bafouillant, moitié pleurant, elle parla.

— Il m’a fait signer cette lettre quand il m’a engagée. Il disait que c’était une garantie de ma bonne foi mais qu’il ne s’en servirait qu’au cas où je refuserais de lui donner cet argent quand je toucherais mon héritage.

— Je croyais qu’il devait s’approprier toute la fortune en héritant de vous ?

— Bien sûr, c’est ce qui se produit, mais au début il avait une autre version. Il voulait seulement que le legs de mon mari passe de 20 000 à 200 000 dollars.

— Et cette lettre, selon vous, a été écrite quand vous l’avez connu ?

— Oui.

— En France ?

— Oui.

— Comment alors saviez-vous son adresse à New York ?

— Parce qu’il me l’a dictée.

— Et la deuxième fois que vous voyez cet inconnu, vous lui écrivez une lettre aussi compromettante signée de son propre nom et de celui d’un mari que vous ignoriez encore ?

— Mais cette lettre ne comptait pas, elle devait servir de garantie.

— Alors pourquoi le chèque y est-il joint ?

Hildegarde le regarda fixement et se mit à se tordre les mains.

— Il me l’a demandé avant que nous arrivions à New York. Il voulait me faire chanter.

— Pour le meurtre de votre mari ?

— Oui, en me mettant cela sur le dos.

— Mais le chèque est daté du vendredi et votre mari n’est mort que le samedi matin. Comment alors aurait-il pu vous faire chanter puisque le crime n’était pas encore commis ?

— Je ne sais pas. Il a prétendu que nous ne nous reverrions qu’en Californie et que si notre avion était accidenté, notre mort ne lui laisserait que 20 000 dollars. Il disait que cet argent représentait une assurance sur la vie.

— Puisque vous prétendez qu’il a tué votre mari, il n’en n’avait pas besoin.

— Mais Karl vivait alors, je ne pouvais pas savoir.

— Et vous avez signé un chèque de cette importance sans sourciller. Comment comptiez-vous le justifier aux yeux de votre mari car, si importante soit votre fortune, 200 000 dollars représentent déjà un joli capital.

— Karl ne l’aurait pas su.

— Pourquoi ? Parce que vous saviez déjà que vous alliez le tuer ?

— Ce n’est pas vrai ! Ce n’est pas vrai ! Ce n’est pas vrai !

Hildegarde n’en finissait pas de crier.

— Allons, calmez-vous, madame Richmond. Je vous pose des questions. Je ne dicte pas les réponses.

Et il appuya sur un des boutons. Le ruban se rembobina en dialecte chinois puis il arrêta, remit en marche avant et la voix reprit.

— … cissements à ce sujet, monsieur Korff…

Puis à nouveau l’effarant silence et la voix gênée et triste du secrétaire.

— Je crois qu’il s’agit là d’un affreux malentendu. Nous avions parlé souvent avec ma fille de l’héritage fabuleux qu’elle aurait à la mort de son mari. Normal, ma fille n’a pas été très heureuse, elle faisait des tas de projets enthousiastes. Une si grosse fortune ! Son mari, déjà âgé, ne pouvait être éternel. Quelques jours avant le drame, nous en avons reparlé et j’ai eu quelques mots désagréables qui ont dépassé ma pensée. J’ai dit à Hildegarde qu’elle avait plus de chance que moi et que, sans effort, elle toucherait le centuple de ce que je possédais après une vie de travail ; pas très élégant de ma part, je le reconnais, mais je ne suis pas un saint. Son enthousiasme ce jour-là m’a agacé et m’a fait envie. Nous n’en avons pas reparlé, mais ma fille est généreuse, sûrement en pensant à cela elle m’a adressé cette lettre et ce chèque. Il n’y a aucune autre explication possible.

Sterling Kane à nouveau arrêta l’appareil.

— Je vous laisse seule juge de l’attitude de ce prétendu monstre dont le seul intérêt est de vous nuire.

Avant qu’elle n’ait pu répondre, il avait remis le magnétophone en marche et le dialogue reprenait.

— … lettre et ce chèque. Il n’y a aucune autre explication possible.

— Ne croyez-vous pas plutôt, monsieur Korff, que votre fille, après avoir tué son mari, a voulu acheter votre silence ?

— Je me refuse à écouter une supposition aussi monstrueuse.

— Pourtant, le poison a bien été administré par quelqu’un ! On a relevé les empreintes de M. Richmond et de sa femme sur le verre où il a bu pour la dernière fois.

— Cela ne veut rien dire. Les Jamaïcains font le service gantés.

— Nous sommes d’accord, mais si les empreintes sont celles de votre fille et de votre gendre, cela prouve qu’ils furent les derniers à se servir du verre.

— Absurde, car alors la première chose, si ma fille avait été coupable, aurait consisté à effacer les empreintes, trop élémentaire pour que nous en discutions.

— Il le faut, monsieur Korff. Il s’agit d’un meurtre. Je comprends vos sentiments, mais la vérité, autant pour vous que pour moi, doit rester le souci capital. Comment expliquez-vous que l’on ait retrouvé des traces de poudre dans l’un des sacs de votre fille ? Ces traces analysées ont révélé qu’elles contenaient une forte dose de curare, le seul poison que l’on ait relevé dans le corps de M. Richmond après l’autopsie.

— Présomption ne veut pas dire preuve.

— Même quand ce poison est extrait d’une fleur uniquement tropicale et très répandue aux Bermudes. Qui, à part Mme Richmond, est descendu à Hamilton ?

— Des hommes de l’équipage, sûrement.

— Les Jamaïcains sont-ils descendus ?

— Non, ils ne le font jamais. Ils sont engagés à l’année et travaillent exclusivement sur le yacht. Pour compenser leurs longs mois de loisirs, ils ne prennent pas de congés.

— Qui, à part eux, avait accès aux cabines ?

— Personne, en principe.

— C’est tout ce que je voulais savoir, monsieur Korff.

On entendit un curieux bruit dans l’appareil. Des objets devaient être déplacés, puis Anton Korff murmura « merci » et poussa une longue expiration. Sans doute venaient-ils d’échanger des cigarettes. Ils semblèrent fumer un moment en silence, puis, à nouveau, la voix de Sterling Kane demanda :

— Monsieur Korff, vous avez jusqu’ici refusé de répondre de votre étrange conduite quand on vous a surpris en visiteur clandestin sur le yacht. Heureusement pour nous, vous n’avez pu vous débarrasser du magnétophone que vous étiez venu chercher à bord. Et nous en avons écouté la bande plusieurs fois, cela va sans dire. Peut-être, puisque nous sommes dans le secret, pourriez-vous nous renseigner plus complètement ?

— Je me refuse à le faire. Les témoignages enregistrés ne sont d’aucune valeur devant les tribunaux.

— Mais nous ne sommes pas au tribunal. Vous êtes dans mon bureau et nous recherchons tous deux la vérité. Peut-être pouvons-nous nous aider mutuellement ?

À nouveau, Sterling Kane débrancha l’appareil.

— Peut-être vous plairait-il d’entendre cette autre conversation si toutefois le fait d’entendre la voix de votre mari ne vous bouleverse pas trop.

Et il fit signe de le mettre en marche.

Les lèvres sèches, le cœur dans la gorge, Hildegarde, pétrifiée, sentait se fermer le gouffre où elle était tombée. Le secrétaire avait raison. Elle n’avait aucune chance de s’en sortir. Sa combine se tenait de A à Z. Pas une gaffe, pas un impair. Tout se déroulait comme un mouvement d’horlogerie. Il avait raison. Elle n’était pas encore morte, mais où était la différence ?

La voix de son mari résonna tout à coup dans la pièce.

— Entendu, Korff ? Je veux que vous voyiez mes gens à New York et que vous fassiez établir cela au plus vite.

— Certainement, disait le zélé secrétaire, bien qu’il n’y ait aucune urgence. Vous ne vous êtes jamais mieux porté. Le mariage vous sert de jouvence.

Avec effroi, Hildegarde reconnut le petit rire grinçant de son mari.

— Les jeunes femmes d’aujourd’hui sont si étranges ! En tout cas, elles restent pour moi aussi incompréhensibles qu’elles l’étaient dans ma jeunesse. Peut-être est-ce que je vieillis, Korff, mais celle-ci représente une énigme et je me demande sans cesse si c’est une sainte ou un petit vampire qui attend le moment de se repaître de mon cadavre.

— Nous en sommes tous là pour des raisons différentes. La moitié du monde court après l’amour de l’autre moitié. Vous n’êtes pas si mal partagé !

À nouveau cet effroyable petit rire qui déjà de son vivant la faisait frissonner.

— Avez-vous branché votre appareil ? Je n’ai pas l’intention que vous m’assommiez après avec une foule de détails.

— Oui monsieur, depuis quelques instants.

— Alors… voyons.

Et un bruit de vaisselle trop près du micro la fit sursauter.

— Gardez toutes les formules du précédent. Je n’ai que deux clauses à changer, une concernant ma charmante petite femme. Je ne veux pas qu’elle dispose de tout mon argent. Il y en a trop et elle est trop jeune. Je me tiens pas non plus à ce qu’elle le gaspille avec quelque stupide gigolo rencontré sur la plage. Trop d’argent lui changerait le caractère ; mais je veux qu’elle en ait et que le souvenir que je lui laisserai en soit réchauffé. C’est une bonne petite. Voyons Korff, laissez-moi réfléchir. En plus des maisons et des bijoux, disons 2 millions de dollars. Est-ce raisonnable ?

— Très généreux de votre part.

Puis le petit rire à nouveau et après un silence, seul rompu par des objets que l’on bougeait dans la pièce, le vieillard reprit :

— Eh bien, entendu, disons 1 million.

— Vous venez de dire 2 ?

— Croyez-vous ! Je ne m’en souviens pas. Disons alors 1, comme on dit un mari, un enfant, un héritage. Cela me semble un bon chiffre. Où diable cet imbécile a-t-il rangé mes lunettes ?

— Voulez-vous que je sonne ?

— Tout à l’heure. Vous faites préparer tout cela, n’est-ce pas ? Je signerai avant mon départ pour la Californie.

— Entendu, monsieur.

— Et pour vous, Korff, que dois-je faire ?

Le secrétaire ne répondit pas.

— Vous manquez d’ambition mais vous êtes brave. J’ai toujours pu compter sur vous. Peut-être n’êtes-vous pas très intelligent, un peu lent, un peu tatillon, enfin, vous devenez vieux. Il faut bien que je pense à vous. Alors, combien ?

— Ce n’est pas à moi de répondre.

— Si, imbécile, puisque je vous le demande !

— Dans le précédent testament, je touchais 20 000 dollars.

— Cela vous suffisait-il ?

— Non, si vous me le demandez.

— Combien voulez-vous ?

On l’entendit se racler la gorge et proposer d’une voix timide.

— Cent…

— Cent quoi ? dollars ? Et le vieillard, ravi de sa plaisanterie gloussait de plaisir. Allons, répondez, Korff, 100 ou 100 000 dollars.

— Cent mille dollars.

— Bravo, pour une fois que vous avez une initiative, il faut que je vous encourage. Vous en aurez 300 000.

— Oh ! Monsieur…

— Ne me remerciez pas ou je change d’avis. Je n’aurais pas tenu auprès de moi le rôle que vous avez choisi pour tous les pétroles du Texas, alors inutile de considérer cela comme un bienfait des dieux.

À ce moment on frappa à la porte.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda le vieillard.

— Le thé, sans doute.

— Dois-je débrancher ?

— Oui, et n’oubliez pas que je veux que cela soit tapé dès…

Mais la voix s’était tue. L’interrupteur manié par le secrétaire avait coupé le vieillard au milieu de sa phrase.

Le silence se réinstalla tout doucement dans la pièce. Hildegarde, complètement dépassée par les événements, ne comprenait pas ce que signifiait cet enregistrement et ce qu’elle devait en penser.

Sterling Kane ne le lui demanda pas et remit en marche l’autre appareil.

Il la regardait et on ne pouvait rien lire dans ses yeux. Ils demeuraient braqués sur elle, sans plus. Et la moindre de ses réactions était photographiée, assimilée, classée.

Les voix du premier magnétophone reprirent leur dialogue.

— … vérité, peut-être pouvons-nous nous aider mutuellement. Aviez-vous mis votre fille au courant de ce nouveau testament ?

— Évidemment.

— Comment a-t-elle réagi ?

— Eh bien, enfin, comment dire ? Elle a été plutôt déçue. Elle pensait, comme le laissait entendre le premier testament, hériter de la totalité de la fortune.

— En revanche, personnellement, vous y gagniez ?

— Oui.

— Vous deviez donc déposer ce testament en arrivant à New York ?

— Exact.

— Pourquoi n’avez-vous pas été chez les notaires ?

— Je n’ai pas eu l’occasion.

— Allons, MonsieurKorff, voilà une mauvaise raison. N’est-ce pas plutôt parce que votre fille vous avait demandé d’attendre un peu ? N’est-ce pas pour la sauver que vous n’en n’avez plus fait mention quand il a été évident qu’elle a tué son mari précipitamment pour que seul le premier testament reste en vigueur ? Elle a dissimulé le corps, non pas comme elle nous l’a raconté pour que ce nouveau testament ait le temps d’être enregistré, mais pour se laisser le temps matériel de le détruire. Le chèque de 200 000 dollars qu’elle vous a adressé prouve assez qu’elle vous était reconnaissante du service rendu.

— Absolument pas.

— Alors, pourquoi êtes-vous allé chercher ce magnétophone secrètement, de nuit, comme un voleur ? Pourquoi avez-vous essayé de le jeter à l’eau dès que nous vous avons appréhendé ? Pourquoi avez-vous renoncé à toucher 300 000 dollars sinon parce que votre fille serait inculpée et que vous teniez à éloigner d’elle tout soupçon ?

— Ma fille n’avait aucune raison de le tuer. Elle héritait de 1 million de dollars.

— Bien sûr, mais en comparaison de la totalité de la fortune, le legs déjà devient moins séduisant.

— Pour Hildegarde, 1 million de dollars représentait une somme fabuleuse.

— Mais pour vous remercier de votre discrétion en ce qui concerne le deuxième testament, elle vous a envoyé la lettre accompagnée du chèque ?

— Cela n’a aucun rapport.

— Allons, monsieur Korff, rendez-vous à l’évidence. Vous avez fait ce que vous avez pu pour elle. Vous n’êtes responsable que de son éducation, pas de sa moralité.

— Tout cela n’est qu’une effroyable erreur.

— Bien sûr, bien sûr ; mais les petits détails s’enchaînent avec trop de rigueur.

Sterling Kane arrêta l’appareil.

— Tout le reste ne présente pas d’intérêt, tout au moins en rapport de ce chef d’accusation. Qu’en dites-vous, madame Richmond ?

— Je nie. Je nierai jusqu’au bout. Je suis victime d’une machination ; je ne suis pas coupable.

— Ne voulez-vous pas comprendre dans votre propre intérêt qu’il ne sert à rien de nier l’évidence ?

— Je n’étais pas au courant de ce testament. Ni mon mari, ni Anton Korff ne m’en ont parlé.

— Cela semble difficilement admissible.

— Je suis sûre que mon mari ne l’a pas dicté.

— Et qui alors ?

— Je ne sais pas ; mais je suis sûre qu’il ne l’a pas fait.

— Vous allez passer devant le tribunal la semaine prochaine, mais ça ne sera rien en rapport du grand jury. Vous ne pourrez éluder les questions, ni vous lancer dans l’affabulation comme vous l’avez fait jusqu’ici. Il faudra envisager un système de défense. Je vous parle ainsi dans votre propre intérêt.

— Pourquoi ne voulez-vous pas me croire ? Pourquoi réfutez-vous automatiquement ce que je dis ?

— Parce que mon métier est la recherche de la vérité et qu’elle jaillit beaucoup plus des faits que des mots.

— Mais si vous ne me croyez pas, aucun jury ne me croira.

— Voilà pourquoi je vous dis de plaider coupable. Vous avez au moins une chance d’éviter l’exécution.

Hildegarde resta sans réaction.

Les yeux dans le vague, elle venait, tel un bœuf, de recevoir le coup de merlin. Ses oreilles bourdonnaient. La masse des deux magnétophones posés sur la table pesait d’un poids anormalement élevé.

Un petit ressort au fond d’elle-même venait de lâcher et il devait être de la plus haute importance car toute la machinerie compliquée de son corps semblait en panne. Elle n’avait plus ni peur, ni froid, ni faim, ni désir, ni crainte. Elle savait qu’elle existait encore. Ses oreilles entendaient le bourdonnement de leur conversation. Ses yeux les regardaient mais il y avait une gigantesque tour d’ivoire pour les séparer et elle restait à l’intérieur de la tour pour les voir sans les entendre et sans leur parler. Eux vivaient à l’extérieur, eux et tous les autres, même ceux à qui elle n’avait jamais parlé et qui n’habitaient ni ce pays ni le sien, mais une contrée lointaine où elle n’irait jamais.

Aussi seule, aussi pauvre, aussi démunie que doit l’être le mort anonyme dans la boîte bête de son cercueil, aussi insensible, aussi paisible, mais seulement pas tout à fait aussi morte.

Seul le temps saurait réparer ce tout petit détail sans importance.

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