La Main qui frappe et Winnetou
Chapitre III: Dans la Cité de L’or
CHAPITRE III
DANS LA CITÉ DE L’OR
Quelques jours après avoir quitté le rancho de l’ex-grand d’Espagne, nous atteignîmes le sommet d’une colline d’où l’on pouvait déjà distinguer le panorama immense, mais encore très confus, de San-Francisco.
La capitale de la Californie est située à l’extrémité d’une langue de terre s’avançant vers le Pacifique. Son port, qui est l’un des plus pittoresques et des plus vastes du monde, est au fond d’une baie très profonde, où seraient à l’aise les flottes en-tières des deux Amériques.
À l’époque où se passe ce récit, la fièvre de l’or battait son plein. Les gens ne pensaient qu’à faire fortune du jour au len-demain. L’animation la plus intense secouait la cité. Partout les gens se démenaient, couraient, s’agitaient.
Dans les larges avenues de l’énorme cité internationale, se coudoyaient les représentants de tous les pays d’Amérique, d’Europe et d’Asie. Ici, c’étaient des Peaux-Rouges apportant sur le marché le produit de leurs chasses, là des Mexicains arbo-rant leur chatoyant costume national, plus loin des Tyroliens coiffés de leur petit chapeau vert orné d’une plume de casoar, des Hindous magnifiques enveloppés dans une ample houppe-lande d’un blanc éclatant et qui contrastaient singulièrement avec des chercheurs d’or à la peau bronzée et à la barbe hirsute. On y pouvait voir également des Mongols venus des hauts pla-teaux de l’Asie Centrale, des Malais qui avaient quitté les îles de la Sonde, des Chinois à nattes, originaires des bords du Yang-Tse. Involontairement, la pensée évoquait une Babel moderne, grouillante, d’où montait vers le ciel le plus infernal des chariva-
– 276 – ris. Quel contraste étrange avec le silence solennel et la solitude apaisante de la prairie.
Dès notre arrivée, nous nous mîmes à la recherche de Sutter Street, où nous découvrîmes facilement l’Hôtel Vallaloïd. C’était un bâtiment du style californien de l’époque, c’est-à-dire une bâtisse rudimentaire d’un seul étage, n’ayant guère plus d’allure qu’une baraque foraine.
Nous laissâmes nos chevaux à un horse-keeper (palefre-nier) de l’hôtel, tandis que nous pénétrions dans l’immense salle du rez-de-chaussée, où nous eûmes quelque peine à trouver une table libre, tant elle était bondée de consommateurs.
J’avisai aussitôt le garçon qui vint nous servir que j’avais une communication urgente à faire à señor Enrico Gonzalez.
– Yes, sir, me répondit-il. Voulez-vous le voir personnelle-ment ?
– Bien sûr. Annoncez-lui que des voyageurs désirent lui parler de choses importantes.
Quelques minutes plus tard, un homme à la taille élevée et au visage tanné s’approchait de notre table.
– Qu’y a-t-il à votre service ? demanda-t-il.
– Avez-vous un pensionnaire du nom d’Alain Marshall ? demandai-je.
– Mille regrets, señor, mais je ne connais pas les noms de mes pensionnaires. Il faut vous adresser pour cela à la patronne.
– Est-elle visible maintenant ?
– Je l’ignore totalement. Mais vous serez renseigné par la servante à laquelle il faut vous adresser.
Et, ceci dit, l’Espagnol s’éclipsa. Première constatation d’évidence : la gérance de l’hôtel incombait à l’épouse de señor
– 277 –
Enrico, tout comme celle du rancho reposait sur doña Eulalia, sa sœur.
Sans plus tarder, je me mis à la recherche du buffet, que je ne pouvais apercevoir dans cette salle encombrée et saturée de fumée. Entre temps, je croisai une petite femme grassouillette aux cheveux blonds, et qui portait un plateau chargé de plats fumants.
– Excusez-moi, mademoiselle, lui dis-je du ton le plus ai-mable. Aidez-moi à trouver la patronne. J’ai à lui parler d’urgence.
La jeune femme haussa les épaules.
– Trouver la patronne ? Croyez-vous donc que c’est si simple que cela ?
– Pourquoi ne serait-ce pas si simple ?
– On voit bien que vous venez de loin, reprit-elle avec con-descendance. Madame n’est visible que de onze heures à midi et de six à sept, le soir. Madame ne reçoit pas le premier venu, à n’importe quel moment.
– Le premier venu ? répétai-je, piqué au vif. Mais je ne suis pas du tout le premier venu !
– Qui êtes-vous alors ? Un savant ? Un astrologue ? Un ar-tiste ?
Devant cette avalanche de titres, je compris qu’il ne fallait pas craindre de m’en octroyer un des plus honorifiques.
– Je suis tout cela à la fois, dis-je avec assurance, et je vous prie d’annoncer à votre maîtresse le professeur Charles.
La servante parut favorablement impressionnée.
– 278 –
– 279 –
– C’est bien, dit-elle. Montrez-moi votre table. C’est là-bas ? Eh bien ! retournez à votre place, je m’occuperai de votre affaire dès que j’aurai servi mon client.
Au bout de cinq minutes la servante revint.
– La patronne veut bien vous accorder quelques minutes. Suivez-moi.
Je fus introduit dans la petite antichambre, où je devrais attendre. Une sonnerie m’avertirait, ajouta la servante, du mo-ment où je serais autorisé à entrer chez Madame.
Ce n’est qu’au bout d’une demi-heure que je pus pénétrer dans la pièce attenante, espèce de bric-à-brac encombré d’objets les plus hétéroclites, mais qui témoignaient, malgré tout, d’une certaine recherche.
Doña Elvira était assise sur un sofa. Devant elle était étalée une grande carte de géographie. Elle avait sur les genoux une guitare et, à la portée de la main, un ouvrage de broderie com-mencé. Près de la fenêtre se trouvait un chevalet, avec une feuille de papier à dessin, où deux esquisses étaient ébauchées. La première représentait une tête de matou, à moins que ce ne fût celle d’une vieille femme ; la seconde relevait aussi du règne animal, mais sans que je puisse hasarder d’autres précisions quant à l’espèce ou à la variété de l’être qui avait pu servir de modèle.
Je m’inclinai profondément devant la maîtresse de céans, mais celle-ci ne semblait nullement s’apercevoir de ma pré-sence : elle continuait à tenir les yeux fixés sur un point du pla-fond où, malgré tous mes efforts, il m’était impossible de distin-guer quoi que ce soit qui pût ainsi attirer son attention. Enfin, tournant la tête vers moi, elle me demanda brusquement :
– Quelle est la distance exacte de la lune à la terre ?
– 280 –
Dans ce décor extravagant, la question ne me surprit qu’à moitié. Comment le bagage intellectuel de cette femme n’aurait-il pas été bizarre et cocasse, alors que le cadre dans lequel elle vivait était si étrange, si abracadabrant.
– Trois cent quatre-vingt-quatre mille kilomètres en moyenne, cette distance étant sujette à de légères variations, ré-pondis-je imperturbablement.
– Très juste.
Elle se replongea dans l’examen attentif du plafond, puis, sans transition :
– Qu’est-ce qu’un madrépore ?
– C’est une colonie de polypes dits madréporaires de na-ture calcaire, répandus surtout sous les tropiques.
– Très juste.
Le mystérieux point du plafond capta de nouveau toute l’attention de mon hôtesse, puis vint la troisième question, aussi inattendue que les deux précédentes.
– Qui était Solon ?
– Un législateur d’Athènes qui a donné une constitution à son pays.
– Très juste. Et maintenant, soyez le bienvenu, señor. Au-gusta m’avait fait prévoir un voyageur distingué et savant. Elle ne s’est pas trompée.
Ouf ! l’examen était terminé, et j’en étais fort honorable-ment sorti.
– Merci, doña Elvira de Gonzalez, répondis-je simplement, et, d’un pas ferme, je me dirigeai vers le siège qu’elle me mon-trait du doigt.
– 281 –
– Vous désirez sans doute être accueilli dans mon établis-sement ?
– C’est mon plus grand désir.
– Nous ferons tout pour vous donner satisfaction. Voici de l’encre et une plume, voulez-vous bien inscrire votre nom sur ce registre.
Je fis ce qu’elle me demandait, puis j’ajoutai :
– Je vous demande la permission d’inscrire également le nom de mes compagnons de voyage.
– Vous n’êtes donc pas seul ?
– Non, nous sommes cinq à la recherche d’un gîte.
– Ah ! vraiment ?
– Parfaitement. Il y a d’abord mon serviteur noir.
Il y avait là une légère entorse à la vérité, mais j’espérais que, grâce à ce petit mensonge, Bob ne serait pas trop mal reçu dans cette maison distinguée, où, pour avoir une chambre, il était bon d’avoir des notions étendues en matière d’astronomie, de zoologie et d’histoire.
– Très bien, dit doña Elvira. Et les trois autres sont-ils aus-si vos domestiques ? S’il en est ainsi, inutile de les porter sur le registre.
– Non, pas précisément, fis-je. L’un de mes compagnons est Winnetou, le chef des Apaches.
Doña Elvira poussa un petit cri de surprise.
– Le célèbre Winnetou ?
– Lui-même.
– 282 –
– Il ne faudra pas manquer, je vous prie, de me le présen-ter. J’aime les gens de qualité. Et inscrivez vite son nom sur le registre. Quels sont les autres ?
– Il y a également avec moi M. Sans-Ears, le…
– Le tueur d’Indiens ?
– On l’appelle ainsi, quoique ce surnom ne soit pas entiè-rement justifié.
– Inscrivez-le également. Je vois que vous êtes en illustre compagnie. Il en manque encore un, n’est-ce pas ?
– Le quatrième est mon ami Bernard Marshall, joaillier de Louisville, dans le Kentucky.
Cette fois la brave dame sursauta sur son siège.
– Pas possible ? Marshall, le joaillier de Louisville ?
– En personne. Il a un frère du nom d’Alain, qui a eu l’honneur de compter parmi vos pensionnaires, doña Elvira de Gonzalez.
– Quelle chose extraordinaire ! J’en suis ravie. Nous allons vous donner notre meilleur appartement. Il n’y a malheureuse-ment pas de chambres disponibles pour le moment dans notre hôtel, mais je vais faire le nécessaire pour vous loger convena-blement. En outre, vous me ferez le plus vif plaisir en venant dî-ner ce soir en notre compagnie.
– Je vous remercie infiniment, doña Elvira. Je suis très sensible à l’honneur que vous me faites, ainsi qu’à mes amis. J’ai l’habitude de conter mes impressions de voyage, et je ne manquerai pas de recommander très chaleureusement à mes fu-turs lecteurs l’Hôtel Vallaloïd.
– 283 –
– J’en serai bien aise, señor, mais je vous avoue que votre tenue évoque davantage, à première vue, le chasseur de la sa-vane que l’homme de lettres.
– C’est vrai, quoique les deux choses ne soient pas forcé-ment incompatibles. Pour l’instant, permettez-moi de vous de-mander un renseignement. M. Alain Marshall se trouve-t-il ac-tuellement à San-Francisco ?
– Non. Il a quitté notre ville il y a quelques semaines.
– Savez-vous où il s’est rendu ?
– Dans les mines d’or du Sacramento. Il m’a écrit voici trois semaines environ pour m’indiquer l’adresse à laquelle je devrais faire suivre son courrier. Il habite chez un Mr. Holley, que je connais personnellement. C’est un commerçant établi à Yellow-Wattergrounds.
– Avez-vous eu l’occasion, depuis, d’utiliser cette nouvelle adresse ?
– Oui, à deux reprises. D’abord je lui ai envoyé une lettre de la Nouvelle-Orléans, ensuite j’ai communiqué tout récem-ment cette adresse à deux clients de M. Marshall, qui étaient venus ici dans l’espoir de le rencontrer.
– Il y a combien de jours de cela ?
– Avant-hier. Les deux personnes en question ne sont par-ties qu’hier à l’aube.
– L’un d’eux ne paraissait-il pas bien plus âgé que l’autre ?
– Si, on aurait dit le père et le fils. Ils m’avaient été recom-mandés par ma sœur, chez qui ils avaient passé quelque temps.
J’étais suffisamment fixé sur l’identité des deux visiteurs.
– 284 –
– Je sais, dis-je. Nous-mêmes nous avons eu l’honneur, il y a quelques jours, d’être les hôtes de don Fernando de Venango e Colonna de Molynarès de Gajalpa y Rostredo.
– Vraiment ? fit doña Elvira, agréablement surprise. Je suis enchantée.
Tant de prévenance à mon égard méritait bien quelques compliments. Me tournant vers les tableaux, dont les sujets si-byllins m’avaient si fort intrigué dès mon entrée dans la pièce, je louai la délicatesse des lignes, le jeu des lumières et des ombres, ainsi que l’originalité des compositions.
– Je vois avec plaisir que vous vous entendez en art, señor, dit la dame, agréablement chatouillée dans son amour-propre d’artiste. Vous êtes le premier chasseur de l’Ouest qui, à ma connaissance, sache parler à une dame espagnole. J’en suis très heureuse, car je dois dire que les relations que ma sœur se fait généralement dans son rancho sont loin d’être aussi estimables.
– Ah ! puis-je vous demander ce qui motive un jugement aussi sévère de votre part ?
– Tenez, par exemple, ces deux autres voyageurs recom-mandés par doña Eulalia qui sont, je n’en veux pas douter, de très honnêtes gens, manquaient totalement de savoir-vivre. Ju-gez-en vous-même. Ils ont poussé l’indiscrétion jusqu’à me de-mander si mon ancien protégé, le jeune Alain Marshall, avait emporté avec lui en voyage un vrai « magot », parce que, di-saient-ils, ils avaient à lui proposer une affaire aussi magnifique qu’importante, mais qui devrait être réglée comptant. Comme si ces considérations sordides pouvaient intéresser un esprit de ma qualité !
Ainsi nous avions deviné juste : les deux Morgan avaient bien jeté leur dévolu sur le reste de la fortune des Marshall, qui se trouvait entre les mains d’Alain. Et ils s’acharnaient à sa poursuite !
– 285 –
Doña Elvira se leva et me tendit la main, que je baisai res-pectueusement.
– Je compte sur vous pour le dîner, je serai ravie de faire la connaissance de vos amis. Adios !
Je gagnai la porte à reculons et pris congé d’elle avec la même révérence que j’eusse faite à une reine. Rentré dans la grande salle, j’y retrouvai mes amis un peu impatients, à qui je racontai en détail mon entrevue avec la distinguée belle-sœur du ranchero.
La servante ne tarda pas à venir nous chercher pour nous conduire dans « notre appartement ». On mettait, en effet, à notre disposition la partie de l’habitation privée des patrons, qui servait aux amis, et qu’avait occupée précédemment la fille de don Fernando. Elle était composée de deux pièces. Dans l’une s’installèrent Winnetou et Sans-Ears, tandis que nous nous ca-sions, Bernard et moi, dans la seconde. Quant à Bob, il dut se contenter d’une chambre plus modeste dans les communs.
La jeune servante ne tarda pas à nous apporter, sur les ins-tructions de sa charmante maîtresse, rasoirs, savon, eau chaude, serviettes, bref, tout ce qu’il fallait pour nous aider à reprendre promptement notre aspect d’hommes civilisés. Nous procé-dâmes avec grand plaisir à d’abondantes ablutions, et nous nous débarrassâmes non moins joyeusement de nos barbes de plu-sieurs semaines. Enfin, nous allions pouvoir nous mêler à la foule bigarrée de San-Francisco sans attirer trop l’attention. Winnetou, cependant, déclara préférer ne point quitter sa chambre. Il se rendait compte qu’il ne pourrait passer inaperçu dans les rues de la cité, et, s’il y avait quelque chose qu’il détes-tât, c’était de s’offrir en spectacle et d’être considéré comme un objet de curiosité. Sans-Ears, de son côté, renonça à la prome-nade.
– Les trottoirs des grandes villes usent trop les semelles, nous déclara-t-il d’un ton sentencieux. Quant aux maisons et
– 286 – aux gens, je n’en ai que trop vus dans la vie. Dépêchons-nous de retourner dans la savane, sinon, à force de m’ennuyer, je risque-rais de voir mes oreilles repousser. Et, du coup, c’en serait fait de Sans-Ears.
Cette heure brève passée dans la grande cité avait déjà suffi à éveiller chez Sam la nostalgie des vastes étendues de la prairie. Quelle devait être alors la profondeur des souffrances subies par ces prétendus sauvages qui, pour avoir défendu leur patrimoine sacré, arrosé de leur sang les terres jalonnées des tombeaux de leurs ancêtres et résisté courageusement aux envahisseurs blancs, s’étiolaient maintenant dans les prisons de Philadelphie ou d’Auburn !
Je sortis donc seul avec Bernard. Notre première visite fut pour le banquier de la famille Marshall. Celui-ci nous apprit que, la veille de son départ, Alain s’était fait délivrer une somme très importante destinée à l’achat d’une grosse quantité de poudre d’or.
Au cours de notre promenade dans la ville, nous entrâmes dans un store (magasin), dont les vitrines regorgeaient des cos-tumes les plus divers.
On trouvait de tout dans cet imposant magasin, depuis le costume d’apparat mexicain, pittoresque à souhait, jusqu’aux sobres combinaisons de travailleurs d’usine.
Rasés de frais, ayant fait grande toilette, il nous manquait cependant, pour être de vrais citadins, des costumes au moins présentables, car les nôtres portaient, hélas ! les traces par trop visibles de nos nombreuses aventures dans la savane.
Bernard arrêta son choix sur un costume mi-indien mi-trappeur. Le prix m’en parut élevé, mais je n’en laissai rien pa-raître, pensant que j’avais peut-être simplement oublié la vraie valeur des billets de banque, depuis que j’errais dans les soli-tudes où ils jouaient un rôle si effacé.
– 287 –
– À votre tour maintenant, Charlie, dit Bernard. Je veux vous trouver quelque chose de bien.
Malgré mes protestations – car je redoutais fort que le prix d’un costume neuf ne dépassât mes moyens, – je fus bientôt ha-billé de la tête aux pieds. Mon nouveau costume était composé d’une chemise en peau de jeune cerf parée de broderies in-diennes, d’une paire de leggings en daim, avec des franges sur le côté, et d’une veste de peau d’ours. Rien ne manquait, pas même le bonnet de castor bordé de peau de serpent à sonnettes.
J’étais à peine sorti de la cabine d’essayage, revêtu de ces magnifiques atours, que Bernard avait déjà réglé toute la note. J’allais sérieusement me fâcher, quand il me coupa la parole :
– Vos scrupules sont sans valeur, mon cher Charlie. Accep-tez avec calme ce petit acompte sur l’énorme dette dont je vous suis redevable. Nous réglerons nos comptes quand le moment sera venu.
Bernard voulut également acheter quelques effets pour Sam, mais, malgré mon désir de voir mon vieil ami équipé de neuf, j’en dissuadai Marshall, car je savais trop combien ce fa-meux chasseur de l’Ouest tenait à son accoutrement original, confectionné en grande partie par lui-même, et dont il ne se se-rait séparé pour rien au monde.
Ce fut Bob qui marqua le plus d’enthousiasme à la vue de mon costume, à notre retour à l’Hôtel Vallaloïd.
– Oh ! Massa ! Vous être maintenant très beau, presque aussi beau que Bob si lui reçoit nouveau costume !
Je fus très sensible à ce compliment, sachant que, de la part de mon ami noir, c’était là une appréciation on ne pouvait plus flatteuse.
Sam n’était pas dans la chambre, où, décidément, il se sen-tait trop à l’étroit. Je le trouvai dans la grande salle, qui servait à
– 288 – la fois de buvette et de restaurant. Il me fit signe de m’approcher et de prendre place auprès de lui.
– Tendez l’oreille, mes amis, dit-il à voix basse. Vous pour-rez entendre ici une conversation qui ne manquera pas de vous intéresser.
Je ne dissimulai pas ma surprise.
– Voyez-vous ce bonhomme qui parle, dit-il en indiquant de la tête la table derrière nous, autour de laquelle plusieurs hommes menaient une conversation animée, il a raconté des
choses fort instructives sur les mineurs et les diggers13. Il paraît
qu’une bande de bravos14 sévit dans ces parages, spécialisée dans l’attaque des diggers qui reviennent des mines d’or la bourse bien garnie.
Je prêtai l’oreille et, grâce aux explications préliminaires de Sam, je m’efforçai alors d’écouter l’homme d’un certain âge, un vieux chercheur d’or sans doute, parlant avec animation, que je venais d’apercevoir à peu de distance de nous.
– Well, disait-il, vous savez déjà que je suis d’Ohio, c’est dire si je connais la savane, les fleuves et les montagnes. J’ai dé-jà eu affaire aux pirates du Mississipi et aux brigands du Woo-dland. Eh bien ! malgré tout, je n’aurais jamais cru que pareilles choses fussent possibles, et surtout qu’on pût les voir se pro-duire en plein jour !
– En effet, fit un autre. C’est tout à fait extraordinaire. Huit hommes s’attaquer à une caravane de quinze hommes bien ar-més, quelle audace incroyable !
13 Chercheurs d'or.
14 Bandits.
– 289 –
– Oui, c’est incroyable, mais vrai, reprit le premier. En vé-rité, non pas quinze contre huit, car, sur ce nombre, il y avait six
tropeiros15, sur lesquels il ne fallait pas trop compter dans la bagarre. Nous n’étions que neuf mineurs avec moi, et encore trois d’entre nos compagnons avaient la fièvre et étaient si ma-lades que c’est tout juste s’ils pouvaient se tenir sur leurs mu-lets. Comment, dans cet état, auraient-ils pu tirer juste ou com-battre au couteau ? Vous voyez donc qu’en fait de quinze, nous n’étions que six.
– C’est vrai, fit un autre. Mais le chemin est très fréquenté, et les bandits couraient grand risque en vous attaquant.
– Ils avaient préparé habilement leur coup à l’avance et sa-vaient qu’à certaines heures de la journée le trafic sur la route est très faible. Mais écoutez plutôt : je m’en vais tout vous con-ter par le détail.
» Nous avions trouvé, au delà du lac des Pyramides, un fi-lon très riche. Après huit semaines d’un travail acharné, chacun de nous quatre avait ramassé une centaine de livres de pous-
sière d’or et de nuggets16. Mais le filon s’était épuisé, et d’ailleurs deux d’entre nous, à force de barboter dans l’eau à longueur de journée, ont fini par attraper des rhumatismes épouvantables. On a beau dire, rester à tremper toute la journée
comme un marsouin en secouant sans cesse sa battea 17 n’est pas un métier digne d’un homme. Bref, nous pliâmes bagages et retournâmes à Yellow Watergrounds, où nous échangeâmes nos sacs de poudre contre de l’argent chez un Yankee qui nous avait offert un prix plus honnête que ces trafiquants éhontés qui pul-
15 Conducteurs de mulets.
16 Pépites.
17 Batte : outil dont se servaient les chercheurs d'or.
– 290 – lulent aux abords des mines. Ces profiteurs, qui font du troc ne se gênent pas pour vous proposer, en échange d’une once d’or, une livre de farine moisie ou une demi-livre d’un tabac infect. Dans ces conditions, on préfère porter son or un peu plus loin, et notre Yankee avait pas mal de clients. Il s’appelle, je crois, Marshall, et il est originaire du Kentucky. »
À ces mots, Bernard, qui était venu nous rejoindre entre temps, se retourna subitement et s’adressant à l’homme qui parlait :
– Ce Yankee est-il toujours à Yellow Watergrounds ?
– Je n’en sais rien, dit-il, et d’ailleurs cela ne me regarde pas. Mais, si vous continuez à m’interrompre, je ne viendrai ja-mais à bout de mon histoire. Ce Marshall, donc, nous acheta tout ce que nous avions. Si nous avions eu un peu plus de ju-geote, nous ne nous serions pas attardés à cet endroit. Mais nous fîmes la bêtise de rester, d’abord pour nous reposer, en-suite pour attendre d’autres chercheurs d’or qui feraient route ensemble avec nous. Déjà des bruits couraient que certains mi-neurs partis de Yellow Watergrounds n’étaient jamais arrivés à Sacramento ou à San-Francisco.
– Toujours les bandits ?
– Bien sûr. Nous attendîmes donc quelques semaines, au bout desquelles nous nous décidâmes tout de même à partir, parce que les aubergistes et les commerçants, sachant que nous avions un peu d’argent, nous écorchaient sans vergogne, pour ne pas parler des joueurs de cartes ni des pipeurs de dés profes-sionnels qui nous harcelaient du matin au soir afin de nous en-traîner au jeu. Or, comme cinq autres mineurs s’apprêtaient à partir, nous finîmes par nous décider à former ensemble une ca-ravane. Nous louâmes des mulets et des tropeiros et achetâmes quelques armes. Au départ, nous étions fort bien équipés. À dé-faut de courage véritable, nos tropeiros, en particulier, étaient
– 291 – armés jusqu’aux dents, de quoi décourager, semblait-il, tous les bandits qui se trouveraient sur notre chemin.
» Les premiers jours de notre voyage se passèrent sans in-cident, mais bientôt le temps se gâta, la pluie commença à tom-ber, et ceux d’entre nous qui avaient contracté des fièvres tom-bèrent malades. Nous fûmes obligés de les attacher à leurs mon-tures et de ralentir notre marche, déjà fort entravée par les in-tempéries, si bien que nous n’arrivions plus à parcourir que huit milles par jour. Et encore, c’était de notre part un miracle de vo-lonté, car nous avancions littéralement dans un océan de boue.
– Je sais ce que c’est. J’ai fait le voyage dans des conditions pareilles, observa un auditeur. Ce n’était certes pas une partie de plaisir.
– Well ! Nous avions fait environ les deux tiers de notre chemin, lorsqu’un soir, occupés à dresser nos tentes pour la nuit, nous entendîmes des coups de feu. Comme je levais les yeux, j’eus à peine le temps de voir nos tropeiros se précipiter sur leurs mulets et s’enfuir à toute vitesse. Je sautai sur mon fu-sil, tandis que les balles volaient déjà autour de moi. Mes cinq compagnons valides, qui travaillaient à la lueur des torches, étaient déjà victimes de cette agression subite, et les bandits, qui venaient de repérer les trois malades, les prenaient à leur tour pour cible. Sans le hasard qui m’avait fait travailler un peu à l’écart des autres je ne serais pas là à vous raconter cette lamen-table histoire. Que me restait-il à faire ? Et, à ma place, les amis, qu’auriez-vous fait ?
– Damn ! grommela un mineur. Je me serais jeté sur les bandits pour en tuer le plus possible et vendre ma peau au plus cher.
– Moi, dit un autre, j’aurais cherché à les exterminer en les canardant à distance.
– 292 –
– Vraiment ? riposta le héros de l’aventure. C’est facile à dire quand on est là, attablé devant son verre plein, dans une auberge, mais je vous garantis qu’à ma place vous n’auriez pas plus fait le malin que moi. Me jeter sur les bandits aurait été pure folie. Essayer de les abattre à coups de fusil eût été courir au-devant d’une mort certaine, sans grands résultats non plus.
– Eh bien ! qu’avez-vous fait ?
– Écoutez la suite. J’avais mon argent en bons billets de banque dans ma poche, et je savais que mon mulet n’était pas loin, attaché au poteau d’une tente. Je décidai de rejoindre ma monture et de m’enfuir. À ce moment même retentit un coup de sifflet, suivi d’une bruyante galopade. Devinez d’où cela prove-nait ? Ne cherchez pas plus longtemps, vous ne devineriez ja-mais.
Et le vieux mineur poursuivit son récit dans un silence ab-solu :
– C’étaient nos tropeiros qui, de connivence avec les ban-dits, revenaient chercher leur part du butin. Je n’avais donc plus affaire alors à huit, mais à quatorze adversaires. Heureusement, à la faveur de l’obscurité déjà assez grande et du bruit tapageur de leur retour sur le champ de bataille, je réussis à détacher mon mulet et à détaler sans attirer immédiatement leur atten-tion. Chance inespérée, ma monture se trouvait extraordinaire-ment docile. Si souvent, comme vous savez, ces bêtes s’arrêtent, butées, dans les circonstances les plus inopportunes, et ni les cris ni les coups ne peuvent alors les faire avancer. Mon brave mulet se mit à galoper comme un cheval de course. Les bandits, qui avaient fini par remarquer ma fuite et par se mettre à ma poursuite, ne purent me rejoindre. La nuit noire aidant, ils per-dirent bientôt complètement ma piste.
– Vous étiez sauvé ! s’exclama joyeusement Marshall, qui avait suivi avec une ardente curiosité le récit du chercheur d’or.
– 293 –
– Oui, monsieur, lui répondit celui-ci, en lançant, cette fois, un regard, sympathique. Je suis arrivé sain et sauf à San-Francisco et ne suis pas trop mécontent, voyez-vous, cama-
rades, de pouvoir déguster ici un verre de porter18 en votre compagnie.
– Sauriez-vous reconnaître vos agresseurs ? demanda l’un des auditeurs.
– Ma foi non, ils étaient tous masqués. Toutefois l’un d’eux, le chef, je crois, a ôté son masque pour donner un coup de sifi-let. J’ai pu assez bien distinguer ses traits. C’était un mulâtre portant une balafre sur sa joue droite, probablement la trace d’un coup de couteau.
– Et les tropeiros ?
– Ceux-là, je les reconnaîtrais, mais j’espère bien ne plus devoir retourner dans cet enfer, où Satan entraîne les pauvres bougres en leur faisant miroiter la poussière d’or. Toutefois, si la chose vous intéresse, je peux vous donner le nom du mulero, le chef de l’équipe des tropeiros : il s’appelle Sanchez. Si vous voulez mon conseil, tâchez de l’éviter. Remarquez bien qu’aujourd’hui il s’appelle Sanchez, mais que demain il peut s’appeler tout à fait autrement. Ces types-là ne sont pas à un nom près.
– Ainsi, d’après vous, il s’agirait d’une bande organisée.
– Bien sûr ! Tropeiros, muleros, bandits des grands che-mins, trafiquants louches s’entendent tous fort bien et consti-tuent de véritables bandes de malfaiteurs, qui rappellent les fa-meux hounds de San-Francisco de triste mémoire. Pour s’en dé-barrasser, les diggers et les mineurs devraient fonder des comi-tés de vigilance, chargés de faire la chasse à ces criminels,
18 Bière brune d’origine anglaise, à base de malt.
– 294 – comme on a fait jadis pour les hounds dans cette ville. Il n’y a pas d’autre moyen.
– Excusez-moi, dit Bernard, voyant que le chercheur d’or avait achevé son récit. Vous avez parlé, tout à l’heure, d’un mar-chand du nom de Marshall. Je suis son frère. Dites-moi, je vous prie, tout ce que vous savez de lui.
– Vraiment, vous êtes son frère ! dit le chercheur d’or, vi-vement intéressé. Vous lui ressemblez, effectivement. Que vou-lez-vous savoir au juste ? Je suis à votre entière disposition.
– D’abord quand l’avez-vous vu pour la dernière fois ?
– Voyons, il y a de cela quatre semaines… Oui, c’est bien cela.
– Croyez-vous que j’aie encore quelque chance de le trou-ver à Yellow Watergrounds ?
– Je ne saurais vous l’affirmer. C’est que, chez nous, dans les mines, on est aujourd’hui ici et demain ailleurs. Il arrive qu’on parte en voyage sans y avoir songé la veille.
– C’est tout de même étrange qu’il ne réponde pas à mes lettres.
– Êtes-vous sûr qu’il les ait reçues, vos lettres ? fit le vieux chercheur d’or. Il est fort possible que même s’il est resté à Yel-low Watergrounds, il n’ait jamais eu l’occasion de lire une seule des lignes que vous lui destiniez ! Cela ne serait pas la première fois qu’une lettre envoyée dans la région des mines d’or ne fût jamais parvenue à son destinataire. Il y aurait des hounds der-rière cet escamotage de vos lettres que cela ne m’étonnerait pas du tout. Vous descendez dans une auberge et vous découvrez subitement que l’aubergiste appartient aux hounds. Vous allez faire vos emplettes dans un store et vous constatez assez vite que le propriétaire est un hound. Vous faites une partie de cartes avec trois consommateurs d’un cabaret, et il apparaît le
– 295 – plus souvent que l’un d’eux et parfois tous les trois sont membres de l’association secrète des hounds. J’irai plus loin : vous avez entrepris, en compagnie d’un homme qui a su vous inspirer confiance, l’exploitation d’un filon aurifère, et, un beau jour ; vous apprenez à vos dépens – quand cela ne vous coûte pas la vie – que votre associé est un hound qui s’approprie sans façon le fruit de votre travail. Ou, s’il ne se sent pas de taille à se mesurer avec vous, il vous vend alors à des bravos chargés de vous détrousser et qui lui versent pour ce renseignement une part du butin. Partout, dans les mines, vous avez les plus grandes chances de tomber sur des hounds. Voilà pourquoi je suppose que la poste non plus n’est pas indemne de ces bri-gands. Mais, si j’ai bien compris, vous voulez rejoindre votre frère ?
– Parfaitement.
– Dans ce cas, je vous donnerai un bon conseil. À vous de le suivre si vous le voulez, cela vous regarde. Pour aller à Yellow Watergrounds, vous avez le choix entre deux routes principales : la première se dirige vers le sud et passe par un contrefort mon-tagneux, que l’on appelle la Nouvelle-Almade, connue pour ses gisements de mercure et de cinabre ; la seconde se dirige vers le nord et, après avoir bifurqué vers l’ouest, débouche dans la fa-meuse région aurifère du Sacramento. Yellow Watergrounds se trouve, comme vous le savez, dans la vallée d’un affluent du Sa-cramento.
– J’ai entendu beaucoup parler de la région, mais je ne la connais pas, répondit Marshall.
– Well ! Je disais donc que cette première route suit, vers le sud, d’abord la baie de San-Francisco, puis s’en écarte, traverse le Rio-San-Joachim, pour monter ensuite vers la vallée du Sa-cramento. Là, il n’y a plus qu’à monter tout droit. Il est facile, d’ailleurs, de rencontrer, chemin faisant, des gens qui vous in-diqueront la route. Si vous n’avez pas beaucoup de bagages, en
– 296 – cinq jours vous êtes rendu. Et, cependant, je vous déconseille vivement de prendre ce chemin.
– Pourquoi ?
– D’abord parce que, si c’est le moins pénible, ça n’est pas le plus court. Ensuite parce que cette région fourmille de hounds. Enfin parce qu’au cours de ce voyage vous vous ferez délester d’un nombre impressionnant de dollars.
– Délester ? Comment cela ?
– Mais, tout naturellement, dans les cabarets où vous des-cendrez et qui pratiquent cyniquement ce qu’on appelle le « coup de fusil »… À chaque nuit passée dans l’un de ces établis-sements, on va vous remettre une note dont le détail vous fera dresser les cheveux sur la tête. C’est ainsi qu’on vous compte pour la chambre un dollar, alors que vous avez passé la nuit dans la cour, un dollar pour le lit qui, en l’occurrence, est une simple botte de paille ; un dollar pour l’éclairage, fourni uni-quement par la lune ; un dollar pour le service, alors que vous n’avez pas vu la trace de domestique ; un dollar pour la cuvette, alors que vous avez dû vous laver dans le Sacramento ; un dollar pour la serviette aussi invisible que le pot à eau. Le seul article que vous avez à payer pour l’avoir réellement reçu, c’est préci-sément la note sur laquelle sont énumérées toutes choses fan-taisistes dont vous n’avez pas eu le moindre usage, note pour la présentation de laquelle vous avez à acquitter encore un dollar de plus.
– Tout à fait charmant ! s’esclaffa Marshall au milieu des jurons et des éclats de rire des consommateurs de l’estaminet.
– Aussi vous engagerai-je plutôt à passer par San-Joan pour bifurquer ensuite à l’est, ce qui vous amènera jusqu’au bord du Sacramento, non loin du but de votre voyage. Mais si jamais vous rencontrez dans cette région un mulâtre portant une balafre sur la joue droite, tirez sur lui sans scrupule et sans
– 297 – attendre, car le gredin ne vous manquerait pas, lui. Et, de toutes façons, vous aurez débarrassé cette terre d’un fameux coquin.
Nous remerciâmes chaleureusement le chercheur d’or de ses précieux conseils. Quelques minutes plus tard, la bonne ve-nait nous annoncer que le dîner était servi. Nous fûmes con-duits dans une petite salle, où doña Elvira, ayant fait magnifique toilette, nous attendait déjà. La maîtresse de maison avait l’air d’une reine donnant audience à ses sujets. Elle n’aurait pu mettre plus de cérémonie, je pense, à recevoir à sa table un au-thentique maharadjah. Par contre, le patron de céans était invi-sible.
Pendant le repas, qui fut excellent, doña Elvira ne cessa de nous questionner sur nos aventures, et nous nous fîmes un plai-sir de lui raconter par le menu les dramatiques péripéties de notre voyage jusqu’à San-Francisco, ce qui parut l’intéresser grandement. Tout à fait charmante, elle trouva le moyen de glis-ser un compliment à chacun de nous et, en se levant de table, elle exprima le désir de nous garder longtemps sous son toit.
– Nous vous remercions de votre bonté, doña Elvira de Gonzalez, lui répondis-je. Nous ne manquerons pas de profiter de votre aimable invitation, mais il nous faut faire un petit voyage avant de pouvoir nous abandonner aux délices d’un re-pos qui sera alors bien gagné.
– Un voyage ? Et pourquoi donc ?
– Nous nous rendons à Yellow Watergrounds, d’où nous comptons vous ramener Alain Marshall.
– Très bien, señores. Je vais donner des ordres à Augusta pour qu’elle mette à votre disposition tout ce dont vous pourriez avoir besoin pendant votre voyage. J’espère vous revoir encore avant votre départ. Adios, señores.
Elle quitta la salle de sa démarche souple et distinguée.
– 298 –
Un rapide coup d’œil à nos montures, et nous rentrions nous étendre, non sans une vive joie, sur les lits confortables de l’Hôtel Vallaloïd.
Le lendemain matin, nous étions levés dès l’aube et, vu l’heure matinale, nous chargeâmes de nos adieux à doña Elvira sa servante qui avait rempli nos sacoches de toutes sortes de victuailles appétissantes, et nous nous mîmes en route en lon-geant la baie de San-Francisco, en nous efforçant de suivre les indications du sympathique chercheur d’or.
Mais arriverions-nous à temps à Yellow Watergrounds ? Cette crainte, ainsi que l’hospitalité réconfortante de doña Elvi-ra allaient, nous le sentions bien, nous donner des ailes…
– 299 –