La Main qui frappe et Winnetou
Chapitre III: Où la « Main qui Frappe » Refuse de Se Faire Juge
CHAPITRE III
OÙ LA « MAIN QUI FRAPPE » REFUSE DE
SE FAIRE JUGE
À l’endroit où les États d’Arizona, de Texas et de Nouveau-Mexique se rejoignent, c’est-à-dire sur les rives des confluents du Rio-Grande-del-Norte, se dressent la Sierra de los Organos, la Sierra Ranca et la Sierra Guadelupe, dont l’ensemble offre un spectacle sauvage. Par endroits, ce sont d’énormes montagnes nues, ailleurs, des étendues de forêts vierges denses et obscures séparées du reste du monde par des cañons et de profonds ra-vins ; cependant, le vent apporte des graines et du pollen qui permettent à ces montagnes de se couvrir d’une riche végéta-tion. L’ours gris fait des randonnées solitaires au milieu de ces rochers, mais on y trouve aussi des bisons sauvages, dont, en automne et au printemps, des troupeaux entiers parcourent le pays. Seuls, les plus audacieux parmi les chasseurs s’aventurent dans ces parages, pour ne pas parler de ces rebuts de la société civilisée qui viennent y chercher un refuge, ou encore de ces tri-bus indiennes qui soutiennent une guerre sans merci contre le monde nouveau. Parmi les rochers, on voit surgir tantôt le bon-net de fourrure d’un solide trappeur, tantôt le sombrero d’un Mexicain, tantôt la plume d’aigle d’un Peau-Rouge. Que vien-nent-ils faire ici ? Quelle force les pousse dans cette région fa-rouche ? Sans doute l’abîme qui les sépare à la fois de l’humanité et du monde animal et une lutte sans merci pour l’existence.
C’est là que se rencontrent les territoires de chasse des Apaches et des Comanches. C’est là que se sont déroulés tant d’actes d’héroïsme destinés à ne jamais figurer dans l’histoire.
– 132 –
Rio-Pecos, qui prend sa source dans la Sierra Jumenes, suit d’abord une direction sud-est, puis traverse la Sierra Ranca pour se diriger ensuite tout droit vers le sud. Au sortir de ces montagnes, il décrit à l’ouest un grand détour, encaissé, à droite et à gauche, entre les montagnes. Celles-ci s’écartent cependant suffisamment de ses bords pour former des langues de prairie, recouvertes d’une végétation luxuriante, qui vont se perdre dans les forêts vierges de la montagne.
Nous venions d’atteindre cette vallée que j’avais déjà tra-versée à maintes reprises, mais en nombreuse compagnie et par conséquent dans de meilleures conditions de sécurité. Cette fois, nous n’étions que quatre et pas entièrement maîtres de nos mouvements, puisque nous avions un prisonnier à surveiller. Il est vrai que celui-ci se montrait d’une docilité parfaite. Cepen-dant il n’était pas impossible qu’il méditât un plan de ven-geance.
Notre prisonnier marchait au milieu de nous, aux côtés de Bob. Sam se trouvait en tête, tandis que Marshall et moi for-mions l’arrière-garde. Ce matin-là, le soleil, bien que ce fût déjà la mi-août, nous baignait de ses rayons bienfaisants, d’autant plus précieux que, dans cette région ombragée, le crépuscule tombe dès le début de l’après-midi. Les nuits y sont assez froides et le matin est humide et frais, de sorte que nous avions jeté nos couvertures sur notre dos pour nous réchauffer.
Le jour, nous délivrions Hoblyn de ses liens et nous ne les lui remettions que pour la nuit. Il savait que sa vie était le gage de la véracité de ses renseignements.
– Sommes-nous encore loin du Head-Peak ? me demanda Marshall.
– Demain, nous gagnerons les montagnes, à moins que nous ne soyons obligés de changer de direction pour atteindre la vallée dont nous a parlé Hoblyn.
– 133 –
– Ne vaudrait-il pas mieux nous rendre d’abord dans les montagnes, où nous sommes sûrs de trouver Fred Morgan ?
– Même au cas où nous en serions sûrs, il serait imprudent de nous montrer. Mais, comme Patrick s’est rendu dans la val-lée, il est probable que nous y trouverons également son père ; Patrick ne doit avoir que quelques heures d’avance sur nous ; cette nuit, il a dû parcourir six milles et, s’il est parti comme je le suppose à l’aube ainsi que nous l’avons fait nous-mêmes, trois heures de marche nous séparent à peine de lui.
– Prenez garde, cria soudain Sam Hawerfield. Voyez-vous là-bas, par terre, cette branche verte ? Elle ne doit pas être cas-sée depuis longtemps, par conséquent quelqu’un est passé par là tout à l’heure.
Lorsque nous fûmes près de l’endroit, Sam ramassa la branche, l’examina, puis me la tendit :
– Qu’en dis-tu, Charlie ?
– Hum… Il n’y a pas plus d’une heure qu’elle a été cassée.
– C’est aussi mon impression. Vois-tu ces empreintes ?
Je me penchai vers le sol.
– Deux hommes. Attends !
Je tirai de ma poche deux baguettes avec lesquelles j’avais mesuré les empreintes relevées à l’emplacement du premier campement de Patrick et de son compagnon.
– Ce sont toujours eux. La longueur est exactement la même. Nous n’avons pas besoin d’aller plus loin, Sam.
– C’est juste, il ne faut pas qu’ils se doutent que nous sommes à leurs trousses. Ils ont dû avoir une raison quelconque pour mettre pied à terre à cet endroit. Voyez-vous, c’est là qu’ils
– 134 – ont laissé leurs chevaux – on voit les traces des sabots ; – quant à eux, ils sont entrés dans le bois. Allons un peu de ce côté.
Laissant nos trois compagnons, nous pénétrâmes à notre tour dans le sous-bois. Nous avançâmes ainsi quelques minutes en silence, puis Sam s’arrêta. À nos pieds, le tapis de mousse avait été foulé. En l’examinant de près, nous pûmes constater que la terre avait été creusée à cet endroit et que la mousse avait été remise à sa place. J’en soulevai quelques touffes.
– Une pioche ! s’écria Sam.
– En effet, dis-je non sans quelque étonnement. Une pioche a été déposée ici.
Sous la mousse, le sol portait encore la trace nette de cet outil.
– Qui donc a bien pu la cacher ici ? demanda Sam, per-plexe ?
– C’est facile à deviner. Lorsque le capitaine et son lieute-nant ont quitté la vallée, après avoir enfoui leur trésor, ils se sont aperçus que cet outil les encombrait et ont préféré le cacher quelque part. Allons un peu du côté de ces arbres, ils ont certai-nement laissé des marques pour retrouver plus facilement la route. Cette pioche était certainement destinée à permettre de sortir le trésor de sa cachette.
Je replaçai la mousse sur le sol et m’approchai des arbres. Effectivement, deux d’entre eux – ceux qui se trouvaient à droite et à gauche de la piste – portaient chacun trois entailles. De plus, quelques branches inférieures avaient été coupées.
– As-tu déjà fait tes déductions, Charlie ? me demanda Sam.
– Tu les as déjà faites sans doute toi-même. Il est évident que Patrick se dirige en effet vers la vallée.
– 135 –
– Il importe de le devancer et, pour cela, il nous faut savoir s’il y va directement ou s’il compte d’abord retrouver son père.
– Nous allons le savoir tout de suite.
Je me tournai vers Hoblyn :
– Sommes-nous encore loin de l’endroit où le chemin de la vallée s’écarte du fleuve ?
– Non. Si mes souvenirs sont exacts, nous n’en avons plus que pour deux heures environ.
– Dans ce cas, continuons notre route jusque-là. Sa piste nous montrera si, avant de s’emparer du trésor, il est allé re-joindre son père. Mais il nous faut faire halte ici, car si, pour une raison ou une autre, il s’arrêtait encore une fois en route, nous nous trouverions trop près de lui et il ne manquerait pas de nous remarquer.
– D’accord, Charlie, restons un peu ici. Toutefois, nous ne commettrons pas la même imprudence que nos deux compères et nous ne laisserons pas nos chevaux en liberté. Attachons-les sous les arbres et faisons une petite collation. Je n’ai rien avalé depuis ce matin et mon estomac commence à réclamer.
Nous suivîmes son conseil et nous assîmes sur la mousse qui nous offrait des sièges moelleux. Soudain Hoblyn, avec un cri d’étonnement, pointa son index vers les arbres.
– Regardez ce ravin de l’autre côté ! J’aurais juré y voir une lance d’acier.
– Impossible, dit Sam, à cette distance, personne ne serait capable de reconnaître une lance.
– Je ne suis pas de ton avis, Sam. Mais, ce qui me paraît bi-zarre, c’est que les Indiens sont les seuls à se servir de ces armes. Par conséquent…
– 136 –
À ce moment, je crus moi-même voir luire quelque chose au loin.
– Écoutez, mes amis, ce ne peut être que des Indiens. Nous avons été bien inspirés de faire halte ici. Si nous avions continué notre route, ils n’auraient pas manqué de nous apercevoir, car, comme nous nous dirigeons vers l’ouest, le soleil en se couchant aurait trahi notre présence.
Je pris ma longue-vue et la braquai sur la vallée. Ce que j’aperçus me plongea dans une vive inquiétude.
– Tiens, Sam, regarde un peu toute cette troupe ; ils sont au moins cent cinquante.
Sans-Ears jeta un coup d’œil dans ma lorgnette, puis la passa à Marshall.
– Examinez un peu ces Peaux-Rouges, monsieur Marshall. Avez-vous déjà eu affaire à ces canailles de Comanches ?
– Non, jamais. Vous dites que ce sont des Comanches ?
– Oui. Il est vrai qu’à cet endroit nous pourrions également rencontrer des Apaches, mais ces derniers ont une coiffure dif-férente. Et puis voyez-vous ces traits rouges et bleus qui barrent leurs visages ? Ces couleurs indiquent qu’ils sont sur le sentier de la guerre. C’est pourquoi ils ont si bien acéré les pointes de leurs lances. Leurs carquois doivent être pleins de flèches em-poisonnées auxquelles j’aimerais autant ne pas avoir affaire. Ah ! s’il y avait seulement moyen de sortir de cette cachette pour effacer nos traces !
– Cela ne nous servirait à rien, Sam, dis-je, car ils finiraient tout de même par relever notre piste plus loin et par nous dé-couvrir.
– Évidemment. Mais nous gagnerions ainsi du temps, ce qui nous permettrait de nous mettre hors de leur portée.
– 137 –
– 138 –
– C’est assez raisonnable. Les traces des sabots suivent tout à fait la lisière de la forêt. Peut-être pourrons-nous les effacer sans sortir d’ici.
Près de moi croissait un jeune sapin. Je ramassai une des feuilles de pin sèches que je trouvai sous l’arbre et les éparpillai sur les traces. Cependant celles-ci pouvaient encore être remar-quées par le regard aigu des Indiens.
– Je me demande si cela servira à grand’chose, Charlie. Moi, ça ne me tromperait pas.
– Pourquoi ?
– Est-ce qu’un érable possède des feuilles de pin ?
En effet, la piste des chevaux s’étalait sous un érable, mais il était trop tard pour y remédier. Entre temps, les Indiens étaient descendus dans le ravin et s’étaient arrêtés, pendant que quelques guerriers faisaient une reconnaissance.
– À la bonne heure ! Ils ne viennent pas par ici ! s’écria Sam en poussant un soupir de soulagement.
– Qu’est-ce qui vous le fait supposer ? demanda Bernard.
– Explique-le-lui, Charlie, puisque tu sembles t’être chargé de l’instruction de ce jeune homme.
– C’est très simple. Deux de ces trois hommes, en recon-naissance, se sont dirigés en aval du fleuve, tandis que le troi-sième pousse son cheval dans l’eau. Il est donc certain qu’ils veulent traverser le fleuve et non pas continuer leur route en amont, car, dans ce cas, ils feraient leur inspection dans le sens opposé. Les deux premiers vont s’assurer que la route est sûre, tandis que le troisième est allé se rendre compte si on peut, à cet endroit, traverser le Rio-Pecos à la nage.
Les trois éclaireurs ne tardèrent pas à rejoindre le gros de la troupe. Sans doute avaient-ils rapporté de bonnes nouvelles,
– 139 – car, aussitôt, tous se mirent en marche dans la direction du fleuve. Nous pouvions maintenant les distinguer nettement et les compter : il apparut alors que j’avais même sous-estimé leur nombre à première vue. C’étaient tous des guerriers jeunes et vigoureux, recrutés sans doute parmi deux tribus, car ils avaient deux chefs à leur tête.
– Ces deux-là, dont la tête est ornée de plumes d’aigle, sont sans doute les chefs ? dit Bernard.
– C’est exact.
– J’avais entendu dire que les chefs montent toujours des chevaux blancs.
– Des chevaux blancs ? dit Sam, amusé par l’observation de notre jeune ami.
– On vous a mal renseigné, Bernard, dis-je à mon tour. Sur le vieux continent, il arrive que les chefs d’armée montent de magnifiques chevaux blancs. Mais ici, jamais. D’une manière générale, les Indiens évitent les couleurs claires et, même pour la chasse, ils n’utilisent pas de chevaux blancs, car cette couleur effraie le gibier. À plus forte raison dans leurs expéditions guer-rières. En hiver, quand c’est la couleur de la neige qui domine dans le paysage, il arrive aux chefs indiens de monter un cheval blanc, mais, alors, le cavalier lui aussi adopte un vêtement blanc. Moi-même, j’ai essayé une fois au Nord-Park un équipe-ment de ce genre et je n’ai eu qu’à m’en féliciter.
Entre temps, les chevaux des Indiens avaient pénétré dans l’eau et, malgré la force du courant, ils avançaient avec assez de sûreté, car, lorsqu’ils remontèrent sur l’autre rive, ils ne s’étaient pas écartés de beaucoup de la ligne de leur point de départ. Là, quelques guerriers furent à nouveau envoyés en re-connaissance et l’armée rouge se remit en route.
– 140 –
Nous poussâmes un soupir de soulagement, car le danger que nous avions couru n’était pas à mépriser. Sam caressait maintenant le cou de sa jument.
– Qu’en penses-tu, ma vieille Tony ? Qu’aurions-nous fait si les Peaux-Rouges nous avaient coupé, à moi les oreilles et à toi la queue ? Mais, au fait, ils n’auraient pas eu ce plaisir, car, j’y pense, nous n’avons plus de trophées de ce genre à leur offrir. À propos, Charlie, qu’adviendra-t-il si les Peaux-Rouges aper-çoivent les traces de Patrick et de son compagnon ? Il est peu probable que celles-ci leur échappent.
– Ils ne leur feront pas de mal, dit Hoblyn.
– Tiens, et pourquoi cela ?
– Mais parce qu’ils sont au mieux ensemble. Ce sont des Comanches de la tribu des Racurrohs. Le capitaine a fumé le ca-lumet de paix avec leur chef, après leur avoir vendu pas mal de marchandises.
– Ce n’est pas très réjouissant, car il est possible qu’ils se liguent contre nous.
– Oui, nous devons nous tenir prêts à cette éventualité. Ce-pendant, Patrick se gardera bien d’emmener avec lui ses alliés rouges dans la vallée. Tout au plus, par politesse, restera-t-il quelques heures dans leur camp, le temps de fumer avec les deux chefs un calumet de paix.
Je me glissai vers la lisière de la forêt et passai la tête entre les branches pour suivre du regard les mouvements des Peaux-Rouges. Ils venaient justement de disparaître derrière un coude du fleuve. Avant de retourner auprès de mes compagnons, je je-tai par hasard un regard en amont et retirai précipitamment ma tête. Sam aperçut ce brusque mouvement. Intrigué, il me dit :
– Que se passe-t-il ? On dirait que tu as vu encore d’autres Peaux-Rouges.
– 141 –
– Tu l’as dit. Du moins, je viens d’en voir un, à l’entrée du ravin.
Sans-Ears, qui avait gardé ma longue-vue, la porta à ses yeux.
– Mille tonnerres ! Tu as raison, Charlie. Reste à savoir s’il est seul ou s’il annonce l’arrivée d’une nouvelle troupe. Mais, ma parole… on dirait que c’est un Apache.
– Tu en es sûr ?
– On ne peut plus sûr. Et c’est même un chef. Il porte des cheveux très longs qui tombent jusque sur la croupe de son che-val. Maintenant, le voilà qui se dirige vers nous.
– Passe-moi la longue-vue.
Mais, lorsque je voulus à mon tour examiner l’Indien, ce-lui-ci n’était plus visible. Il venait d’entrer dans l’eau et l’élévation de la rive le dissimulait à nos yeux.
– Sais-tu à quoi je pense, Charlie ? Les Comanches sont poursuivis par les Apaches sans qu’ils s’en doutent et ce chef est allé en avant pour les épier. À ce que je vois, ce n’est pas un im-bécile, car, au lieu de les suivre sur leur piste, il les a observés du ravin voisin. Quant à nous, nous ferons mieux de nous mettre en sécurité. Cachez-vous derrière les arbres, car ces ban-dits ont des yeux de lynx. Comme il va sans doute passer près d’ici, tenez bien les narines de vos chevaux. Ils sont probable-ment habitués à hennir quand ils sentent l’approche d’un In-dien. Tous tes chevaux ne peuvent pas avoir la jugeote de ma Tony. Et, maintenant, silence ! Attention !
En effet, quelques minutes plus tard, un bruit de sabots nous parvint. Tandis que mes compagnons se retiraient plus au fond du fourré, moi je restai tapi sous un buisson près de la li-sière. L’Indien avançait, les yeux rivés au sol. Avait-il remarqué les herbes couchées ou une trace ? C’était probable, car je voyais
– 142 – maintenant son regard se poser sur les empreintes dissimulées par les feuilles de pin. Un soupçon venait de naître dans son es-prit, et, en un clin d’œil, il fut à terre, son tomahawk à la main.
– Feu ! Charlie, me chuchota Sam.
D’un bond, je quittai mon buisson et me précipitai vers l’Indien. Son bras vigoureux s’apprêtait à lancer le tomahawk.
– Winnetou, le jeune chef des Apaches, souhaite-t-il la mort de son frère blanc ?
Winnetou laissa retomber son bras et une flamme joyeuse brilla dans ses yeux noirs.
– Charlie !
C’est tout ce qu’il dit, mais à l’accent de sa voix je compris combien cette rencontre inattendue le comblait de joie. Moi-même, heureux de revoir mon frère rouge, je me jetai dans ses bras. Il me serra fortement contre sa poitrine.
– Que fait mon frère Winnetou à cet endroit du Rio-Pecos ? demandai-je.
Il glissa son tomahawk dans sa ceinture et répondit :
– Les Comanches ont quitté leur village pour semer la ter-reur parmi les Apaches. Le Grand-Esprit a ordonné à Winnetou d’aller chercher leurs scalpes. Mais que vient faire ici mon frère blanc ? N’est-il pas parti, ainsi qu’il me l’avait dit il y a plusieurs lunes, pour regagner le wigwam de son père et de ses sœurs au delà de l’Océan ?
– J’ai, en effet, visité le wigwam de ma famille, mais l’esprit de la savane m’a rappelé.
– Mon frère blanc a bien fait de revenir. Personne ne peut se soustraire aux ordres de la Prairie. Howgh !
– 143 –
Il prit son cheval par la bride et pénétra avec moi sous bois. Ce n’est qu’alors qu’il aperçut mes compagnons. Cependant, il ne manifesta aucune surprise. Il tira de la poche de sa selle une pipe et du tabac et s’assit sur l’herbe.
– Winnetou est allé loin vers le Nord, chercher les herbes sacrées pour son calumet. Charlie sera le premier qui en fumera avec moi.
– D’autres encore fumeront ce soir le calumet de paix avec mon frère rouge.
– Winnetou a l’habitude de ne fumer le calumet de paix qu’avec des hommes courageux dont le cœur ni les lèvres ne connaissent le mensonge. Mais il sait que son frère blanc ne fraie qu’avec ces hommes braves et sans reproche.
– Le jeune chef des Apaches a-t-il entendu parler de Sans-Ears, le valeureux chasseur ?
– Oui, mais il ne l’a jamais rencontré. Sans-Ears est agile comme le serpent, rusé comme le renard et téméraire comme le jaguar. Il boit le sang des hommes rouges et il marque sur son fusil le nombre de ses victimes, mais il n’en veut qu’aux lâches qui ont assassiné sa femme et son enfant. Je vois là son cheval. Pourquoi ne vient-il pas fumer avec Winnetou le calumet de paix ?
Sam se leva et se dirigea vers nous, mais je vis à sa dé-marche que la présence de ce jeune Apache, qui avait la réputa-tion d’être le guerrier à la fois le plus redoutable et le plus juste de la savane, l’intimidait.
– Mon frère rouge a dit la vérité. Je ne tue que les lâches et je suis toujours prêt à porter secours aux braves, dit-il d’une voix tremblante d’émotion.
Je fis signe à Bernard d’approcher.
– 144 –
– Que le chef des Apaches daigne arrêter son regard sur ce jeune homme. Il possédait autrefois toute une fortune, mais des criminels blancs ont assassiné son père et lui ont ravi ses biens. Le meurtrier se trouve ici sur le Rio-Pecos et sa fin est proche.
– Winnetou est son frère. Il l’aidera à punir l’assassin. Howgh !
Cette dernière interjection revenait souvent dans la bouche du jeune Apache pour donner plus de force à ses paroles. Ainsi, nous venions de gagner à la cause de Bernard un allié précieux entre tous. L’Apache, qui avait bourré sa pipe, l’alluma avec soin. Après avoir lancé trois bouffées vers le sol et une vers cha-cun des points cardinaux, il m’offrit le calumet. Je répétai son geste et passai à mon tour la pipe à Sam. Celui-ci la tendit enfin à Marshall et la pipe revint à son propriétaire. Cette cérémonie accomplie, Sam se mit à questionner le chef Apache.
– Mon frère rouge est-il suivi de nombreux guerriers ?
– Uff !
Cette expression signifiait toujours chez Winnetou un grand étonnement. Mais Sam, qui ignorait les habitudes des Apaches, crut ne pas avoir été compris et répéta sa question.
– Je voulais savoir si mon frère rouge était suivi de nom-breux guerriers.
– Uff ! Mon frère blanc pourrait-il me dire combien il fau-drait d’ours pour venir à bout de mille fourmiliers ?
– Un seul suffirait.
– Et combien il faudrait de crocodiles pour avaler cent cra-pauds ?
– Un seul.
– 145 –
– Et combien il faut de chefs apaches pour détruire cette nuée de Racurrohs ?… Quand Winnetou déterre son tomahawk de guerre, il ne se fait pas accompagner de ses hommes, mais se met en route tout seul. Il n’est pas le chef d’une tribu particu-lière, mais le roi de tous les Apaches. Il lui suffirait d’étendre le bras pour que des milliers de guerriers accourent de toutes parts vers lui, prêts à suivre ses ordres. Il a beaucoup de langues qui lui racontent ce que font les fils des Comanches et il a beaucoup de couteaux et de tomahawks pour détruire ses ennemis.
Puis il se tourna vers moi :
– Je serais heureux d’apprendre pourquoi mon frère blanc fait route avec ses compagnons.
Je lui fis un récit bref mais complet des événements qui nous avaient amenés à nous rendre sur le Rio-Pecos. Il m’écouta attentivement, puis baissa le regard. Il tira une dernière bouffée de sa pipe qu’il glissa dans sa poche.
– Que mes frères blancs daignent me suivre.
Il prit son cheval par la bride, le conduisit hors du fourré et l’enfourcha. Je me plaçai à ses côtés et nous nous mîmes en marche. Winnetou montait une bête agile, à l’ossature puis-sante, que je connaissais depuis longtemps. À première vue, elle faisait l’effet d’une haridelle fatiguée et personne n’aurait voulu croire que c’était là une monture de choix. Pourtant, elle était inégalable au galop, excellente au trot, inlassable au pas. Son in-telligence ne le cédait en rien à celle de Tony et elle avait déjà mis en fuite plus d’un loup et d’un puma. Cavalier et cheval ne formaient qu’un corps et une âme, une volonté et une décision, et il n’arrivait jamais que la bête déçût les espoirs de son Maître, autant pour son courage que pour son endurance.
– 146 –
*
* *
Lorsque nous atteignîmes la piste des Comanches, nous pûmes nous rendre compte que la horde se croyait en parfaite sécurité, car elle ne s’était pas donné la peine d’effacer ses traces. Nous continuâmes à suivre celles-ci pendant une heure en nous arrêtant à chaque tournant pour étudier le terrain. Nous venions justement d’arriver à la lisière d’une forêt et nous nous proposions de contourner celle-ci lorsque, soudain, l’Apache tira la bride de son cheval.
De sa main droite, il désignait quelque chose devant lui et le silence qui accompagnait son geste était un avertissement éloquent qui nous incitait à la prudence. Je scrutai l’horizon, mais en vain. Je n’aperçus rien de suspect.
Cependant, Winnetou accrocha son fusil à sa selle et tira son couteau. Il descendit de cheval et disparut dans les arbres sans mot dire.
– Que se passe-t-il, Charlie ? demanda Sam.
– Je n’en sais rien.
– Il m’a l’air d’un drôle de phénomène, ton Apache ! Il ne peut pas nous dire ce qu’il y a ?
– Il n’est pas bavard de nature. Il a certainement aperçu quelque chose qui l’a alerté et il est allé se rendre compte si sa supposition était juste. Tout cela est si évident qu’il aurait été superflu d’ouvrir la bouche.
– Tout ça, c’est très beau, mais nous ne savons pas mainte-nant quoi faire ni de quel côté aller.
– Si, nous le savons parfaitement. Nous n’avons qu’à at-tendre ici son retour ou un signal quelconque. C’est simple comme bonjour.
– 147 –
– Massa, oh ! ah ! Massa entendre ? s’écria Bob dans son langage particulier.
– Quoi ?
– Là-bas homme crier !
– Où donc ?
– Là, dans les arbres.
Je dévisageai mes compagnons, mais aucun d’eux ne sem-blait avoir rien entendu. Cependant, le nègre avait l’ouïe fine et ne nous aurait pas alarmés pour rien.
Soudain, un cri retentit et cette fois nous le perçûmes très nettement. C’était le cri d’un oiseau moqueur, ou plutôt tout autre l’aurait pris pour le cri de cet oiseau appelé ici wipp-por-will, mais, moi, je n’ignorais pas que les Apaches excellaient dans l’imitation de ce cri particulier qui leur servait de signe de ralliement.
– Tiens, c’est curieux, observa Sam. Je n’aurais pas cru que le wipp-por-will se rencontrait dans cette région. Il y a bien longtemps que je n’ai pas vu ce curieux oiseau.
– Mais si, tu l’as vu à l’instant, car ce n’est autre que Win-netou qui nous appelle. En avant. Le voilà qui nous attend à la lisière de la forêt.
Nous nous dirigeâmes tous vers l’Apache, moi conduisant sa monture par la bride. Arrivés près de l’Indien, nous aper-çûmes, à ses pieds, un homme ligoté avec sa propre ceinture. Le prisonnier poussait des gémissements plaintifs et un effroi sans borne se lisait dans ses yeux fixés sur Winnetou.
L’Apache le considérait avec dédain. L’homme était un blanc. En m’apercevant, une lueur d’espoir passa dans ses yeux. Sans doute, se disait-il que, frère de race, j’allais intervenir en sa faveur. À la vue de Sam, son espoir sembla encore s’accroître.
– 148 –
– C’est un blanc, un Yankee ! s’écria Sans-Ears. Pourquoi mon frère rouge le traite-t-il en ennemi ?
– Mauvais œil répondit sèchement l’Apache.
Derrière nous, un cri de stupéfaction retentit. Nous nous retournâmes et vîmes Marshall qui fixait le prisonnier de l’air de quelqu’un qui n’en croit pas ses yeux.
– Holfert ! Pour l’amour de Dieu, que faites-vous ici ?
– C’est vous, monsieur Marshall ?… répondit l’homme ligo-té qui, selon toute apparence, connaissait bien Bernard.
Cependant, cette rencontre ne semblait lui causer qu’une joie modérée.
– Qui est cet homme ? demandai-je à notre jeune compa-gnon.
– C’est un nommé Holfert, un ouvrier qui a travaillé dans nos ateliers.
Un ancien ouvrier de Marshall à proximité du lieu où de-vait se trouver Morgan ! La chose me parut fortement suspecte. Je me tournai vers le prisonnier.
– Je suis très heureux de faire votre connaissance, mon-sieur Holfert. Ne voudriez-vous pas nous dire où nous pourrions rencontrer votre bon ami, je veux dire Fred Morgan ?
L’homme eut un sursaut.
– Vous êtes détective, monsieur ?
– Ce que je suis, vous l’apprendrez toujours assez tôt. Pour le moment, c’est à vous de répondre : Où est Morgan ?
– Défaites mes liens. Je vous le dirai ensuite.
L’étonnement de Marshall allait croissant.
– 149 –
– Il n’est pas question de défaire vos liens. Toutefois, je vais les relâcher un peu. Bob, donne-lui plus de liberté de mou-vement.
À la vue du nègre, Holfert eut un nouveau sursaut. Lors-qu’il put s’asseoir, je me plaçai en face de lui et me mis à l’interroger.
– Et maintenant je vous demande pour la troisième fois où se trouve Morgan.
– À Head-Peak.
– Depuis quand le connaissez-vous ?
– Depuis plus d’un mois.
– Où l’avez-vous rencontré ?
– Il m’a donné rendez-vous à Austun.
– Un rendez-vous ? Donc vous vous connaissiez déjà.
Le prisonnier se tut. Je tirai mon revolver.
– Regardez un peu ce joujou, mon ami. Faites-moi le plai-sir de me dire ce que vous savez sur la mort de votre patron. J’espère que la vue de ce revolver vous incitera à me dire toute la vérité. Dans l’Ouest, on fait encore moins de manières avec les assassins que dans les États. Ainsi vous connaissez Morgan depuis longtemps ?
– C’est un parent à moi.
– Il vous a rendu visite à Louisville ?
– Oui.
– Allons, continuez, ce n’est pas la peine d’attendre mes questions.
– Je dirai tout, mais pas devant M. Marshall.
– 150 –
Je pensai qu’il était préférable de donner satisfaction sur ce point au meurtrier, découvert de façon si miraculeuse. Je fis donc signe à Bernard de s’éloigner, mais celui-ci, après avoir fait un détour, s’arrêta derrière le prisonnier, caché par un tronc d’arbre.
– Et maintenant je vous écoute.
– Morgan est venu plusieurs fois me voir et il m’entraîna au jeu. Comme je perdais, je finis par lui devoir plusieurs mil-liers de dollars. Je ne pouvais pas lui payer ma dette et il me menaçait… Je lui avais, en effet, donné comme garantie une traite avec la fausse signature de mon patron. Mis au pied du mur, je ne pus que lui révéler l’endroit où se trouvaient les clefs du magasin.
– Et vous saviez ce qu’il allait faire ?
– Oui, nous avions décidé de partager et d’aller au Mexique. Mais d’abord il fallait nous séparer afin d’éviter les soupçons. Il me fixa une date pour nous rencontrer à Austun.
– Vous lui avez donc dit que votre patron portait sur lui la principale clef ?
– Oui, mais je ne croyais pas qu’il allait le tuer. Il avait dit qu’il ne ferait que l’étourdir. Il lui a donné un coup de couteau, mais je n’y suis pour rien. Nous avons partagé sur les lieux tout ce que nous avons trouvé.
– Il a pris les diamants et vous le reste.
– C’est cela. Comme j’étais de la partie, j’ai pu convertir fa-cilement en argent ces objets et…
– Et je devine le reste… Morgan vous a maintenant repris votre butin.
– Mais oui.
– 151 –
– Il faut que vous soyez bien bête d’avoir cru qu’un homme aussi lâche pourrait se montrer loyal avec vous. Vous pouviez vous douter que, s’il vous faisait venir ici dans le désert, c’était pour s’emparer du reste du butin. Comment s’y est-il pris pour vous le voler ?
– Hier soir, c’est lui qui montait la garde et je me suis en-dormi profondément. En me réveillant, je vis Morgan se pen-cher sur moi avec son couteau. Il m’avait d’abord retiré mes armes. La peur m’a donné des forces. Je l’ai repoussé et je me suis enfui. Il s’est mis à ma poursuite, mais, comme il faisait nuit, j’ai pu m’échapper. J’ai couru toute la nuit pour me mettre hors de sa portée, car je savais qu’il ne renoncerait pas à me poursuivre. Enfin, épuisé, je me suis couché ici pour me reposer un peu. Mais je n’ai pu m’endormir, car des Indiens sont tout de suite passés par là. J’ai voulu m’éloigner, c’est alors que ce Peau-Rouge est arrivé et m’a ligoté.
Visiblement, cet homme était à bout de forces, ce qui avait facilité ses aveux. Maintenant, nous savions tout ce que nous voulions savoir. Je me tournai vers Bernard :
– Cet homme vous appartient. Faites-en ce que vous vou-lez.
Bernard ne répondit pas. Sans doute, le désir de vengeance et la pitié se livraient une lutte décisive dans son âme.
– Ce coquin mérite, sans doute, la mort, dit-il enfin, cepen-dant rendons-lui la liberté. Dieu le punira.
– La punition que vous lui infligez ainsi est plus cruelle que la mort elle-même. Sans armes, sans cheval et sans secours, il est exposé aux pires dangers.
– Dans ce cas, emmenons-le avec nous et nous le renver-rons dès que cela sera possible.
– 152 –
– Il nous encombrera, d’autant plus que nous avons déjà un prisonnier. Ils pourraient tous deux tramer un complot contre nous.
– Nous serons toujours quatre contre deux.
– Je ne veux pas dire qu’a eux deux ils mettraient notre vie en danger, je pense à d’autres éventualités qui pourraient nous causer de graves ennuis. Cependant, moi non plus, je ne veux pas être son juge suprême. Nous pourrions lui donner une de nos bêtes de somme et quelques armes. Demandez à Winnetou ce qu’il en pense.
Le jeune Apache avait assisté un peu à l’écart à cette pé-nible scène. Il s’approcha de nous et ôta la ceinture qui liait les bras de Holfert.
– Lève-toi !
Le prisonnier se dressa sur ses pieds. Winnetou désigna sa main et dit :
– L’homme blanc a-t-il lavé sa main du sang de sa victime ? Car seul le sang peut laver le sang. C’est la volonté du Grand Manitou, le Grand-Esprit de la savane. L’homme blanc voit-il cette branche au bord du fleuve ?
– Oui.
– Qu’il l’apporte donc ici. S’il parvient à l’arracher, il con-servera la vie, car la branche est le symbole de la paix et de la grâce.
Cette singulière condition nous causa une vive surprise. Holfert se dirigea vers le fleuve dont nous nous trouvions sépa-rés par quatre cents pas environ. Il tendit la main pour atteindre la branche lorsque Winnetou épaula son fusil à crosse d’argent. Un coup de feu partit et Holfert atteint à la tête roula dans l’eau.
Parfaitement calme, Winnetou rechargea son arme.
– 153 –
– L’homme blanc n’a pas apporté la branche, il devait mourir. L’Esprit de la savane est juste et généreux. Il n’accorde pas de grâce à ceux qu’il destine à la perdition. L’homme blanc aurait été tué par les Comanches ou par les stakemen et son corps aurait été dévoré par des coyotes.
Puis il sauta à cheval et s’éloigna sans tourner la tête. Nous le suivîmes, profondément émus. Les traces des Comanches étaient toujours très nettes. Craignant pour Winnetou, j’allais déjà le rejoindre, lorsque trois coups de feu retentirent. Nous nous arrêtâmes net et Winnetou revint sur ses pas. Il descendit à terre, se glissa sous les buissons, puis nous fit signe d’en faire autant.
– Les Comanches et deux Visages-Pâles, dit-il.
Il s’enfonça davantage dans le fourré et nous le suivîmes, laissant Bob et Hoblyn avec les chevaux. Devant nous s’étalait la vallée du fleuve, qui s’élargissait à certains endroits en formant un cirque. Sur la rive droite, les deux chefs des Comanches avaient planté leurs lances. Eux-mêmes étaient assis par terre en train de fumer leur calumet en compagnie de deux blancs. Ils contemplaient les jeux guerriers auxquels se livrait la troupe des Comanches. La présence des Blancs m’intrigua. Je pris ma longue-vue, puis la tendis à Sans-Ears :
– Mille tonnerres ! Mais, c’est Fred Morgan et son fils. Comment se fait-il qu’ils soient ensemble et avec les Indiens ?
– C’est très facile à expliquer. Morgan, en train de pour-suivre Holfert, a sans doute rencontré Patrick, qui n’était pas très éloigné de nous. Quant à leur présences auprès des Peaux-Rouges, il ne faut pas s’en étonner, étant données leurs bonnes relations.
– Mais comment allons-nous faire pour les enlever à cette bande ?
– 154 –
– Je ne crois pas qu’ils restent longtemps ensemble, car ils n’ont certainement pas l’intention de révéler l’existence de leur trésor aux Indiens.
– Dans ce cas, attendons un peu les événements. Morgan a visiblement, renoncé à la poursuite de Holfert.
J’allai chercher les chevaux, que j’amenai dans notre ca-chette, où je les déchargeai.
Lorsque Hoblyn aperçut la partie encaissée de la vallée, il tendit le bras et dit :
– Voilà la gorge que nous devons suivre pour arriver au trésor.
– Là-bas ? Cela ne nous arrange pas.
– Pourquoi, Charlie ? me demanda Sam.
– Parce que nous ne pourrons pas y arriver avant les deux bandits. Il est certain, en effet, qu’aussitôt les Comanches partis ils se dirigeront de ce côté.
– Ne vous inquiétez pas, dit Hoblyn. Seul, le capitaine et moi connaissons ce chemin. Le lieutenant en suivra un autre, en longeant le lit d’un confluent.
– Dans ce cas, rien ne presse, nous pouvons, nous aussi, assister tranquillement à ce curieux spectacle.
*
* *
En effet, le spectacle qui s’offrait à nous était du plus haut intérêt. Les Comanches s’étaient séparés en deux groupes qui devaient figurer des adversaires. L’art de l’équitation dans cette tribu présente des particularités qui frappent un européen non initié. Les Comanches ne connaissent pas, par exemple, l’usage de la selle ni celui de la bride, dans le sens que nous donnons à
– 155 – ces mots. Ils attachent au dos du cheval une couverture pliée ou une peau de bête aux deux extrémités de laquelle est fixée une courroie très large, qui entoure le cou du cheval et dans laquelle le cavalier passe le bras s’il veut se laisser glisser contre le flanc de sa monture en maintenant une seule jambe sur le dos de la bête.
Ce harnachement particulier, ainsi qu’une adresse extraor-dinaire acquise à force d’entraînement, permettent à ces guer-riers rouges de se servir de leurs montures comme de boucliers en les plaçant entre eux et l’adversaire, tout en gardant une par-faite liberté de mouvement ; la multitude des positions qu’ils peuvent prendre sur le cheval leur permet de lancer leurs flèches ou de tirer des coups de feu tantôt d’en haut, tantôt d’en bas. Les chevaux sont éduqués pour se prêter aux manœuvres de leurs maîtres, de sorte qu’aucun mouvement inattendu de leur part ne vient compromettre la justesse de la visée. La cour-roie dans laquelle on passe le bras à la hauteur de l’épaule est fixée à la crinière, sur le garrot du cheval, si bien que, même au cas où la selle viendrait à glisser, le cavalier peut rester sur le cheval.
Notre attention était si complètement captée par ces exer-cices que nous ne pensions plus au danger. Une seule fois, je tournai la tête dans la direction d’où nous étions venus et ce fut fort heureux, car cela me permit d’apercevoir, à la lisière du bois, deux cavaliers qui examinaient la piste des Comanches. Je les désignai à mes compagnons.
– C’est le capitaine et Conchez ! s’écria Hoblyn.
– Oui, ce sont eux. Il s’agit d’effacer vite nos traces.
Ce fut l’affaire de quelques minutes. Tandis que les autres se retiraient à nouveau dans la cachette, Winnetou et moi conti-nuâmes à observer les cavaliers. Soudain, un cri de guerre re-tentit dans le camp des Comanches. Précipitamment, nous re-joignîmes Sam, Marshall et Bob pour voir ce qui se passait de
– 156 – l’autre côté. Les deux cavaliers, qui étaient descendus à terre pour mieux examiner la piste, s’arrêtèrent à proximité de deux grands érables derrière le tronc desquels j’avais trouvé un poste d’observation idéal. Je pus ainsi assister à leur conversation, mon tomahawk à la main :
– Ce sont des Comanches, disait le capitaine. Nous n’avons donc rien à craindre de ce côté. Mais il importe de savoir qui sont ces deux blancs.
– Ils sont trop loin, je ne peux pas distinguer leurs traits. Mais voyez-vous cet alezan : je jurerais que c’est le cheval de Pa-trick, notre lieutenant.
– Oui, ce ne peut être que lui. Ainsi mes soupçons étaient fondés. S’il passe par ici sans m’en avertir, c’est qu’il se dirige vers la vallée au trésor. C’est par hasard qu’il a rencontré les In-diens. Je me demande ce que nous allons faire : aller les punir de ce pas ou les suivre et les prendre en flagrant délit.
Conchez s’efforça de persuader son chef que la seconde so-lution était préférable. Il était évident qu’il tenait à connaître, lui aussi, la cachette du trésor.
Il réussit à convaincre le capitaine, qui se rendait d’ailleurs compte que les Comanches, qui se trouvaient sur le sentier de la guerre, n’allaient pas tarder à se remettre en route.
– Tu as raison, dit-il, d’autant plus que j’ai la certitude d’y arriver avant Patrick, car je connais un raccourci qu’il ignore. Ce n’est pas lui qui mettra la main sur le trésor, si toutefois celui-ci se trouve encore dans la cachette.
– Que voulez-vous dire par là, capitaine ?
– Je pense à Old Shatterhand et à Sans-Ears, qui nous ont déjà joué un mauvais tour. La disparition de Hoblyn me laisse à penser. Qui sait s’il n’a pas offert ses services à ces deux chas-seurs…
– 157 –
– Hum… Dans ce cas, peut-être vaudrait-il tout de même mieux nous adresser aux Comanches.
– Pour trahir notre secret et leur permettre de s’emparer du trésor ? Non ! D’ailleurs, nous avons tout le temps de réflé-chir, car, à ce que je vois, les Peaux-Rouges ouvrent leurs sacs à provision. Cela me rappelle que j’ai faim. Sors la viande.
En se dirigeant vers les chevaux, Conchez n’aurait pas manqué de m’apercevoir. Je me retirai à temps pour échapper à son attention. Je retournai auprès de Sam et lui demandai son avis sur la tactique à observer devant cette nouvelle situation.
– Laissons-les tranquilles, ces deux-là, Charlie.
Mais Winnetou secoua la tête d’un air désapprobateur.
– Mes frères blancs oublient qu’ils ne possèdent qu’un scalpe.
– Qui donc oserait s’en emparer ?
– Ces serpents de Racurrohs.
– Ils n’y parviendront pas. D’ailleurs, ils ne tarderont pas à partir, car ils sont sur le sentier de la guerre.
– Mon frère blanc est un chasseur plein d’astuce et de cou-rage. Mais il ignore les chemins que suivent les Comanches. Ces hommes vont pénétrer dans les montagnes, où ils se rendent sur la tombe de leur chef, ainsi qu’ils le font tous les ans à la date où ce chef a trouvé la mort de la main de Winnetou.
– Qu’est-ce que cela peut bien me faire ? Qu’ils aillent sur la tombe de leur chef ou aux cinq cents diables, cela m’est bien égal ! rétorqua Sam.
– Mes frères blancs sont libres d’agir à leur guise, observa l’Apache. Ils veulent épargner un ennemi pillard et meurtrier et
– 158 – ils paieront de leur sang cette légèreté. Le chef des Apaches a parlé. Howgh !
Il m’était très désagréable de contredire mon ami Winne-tou, pourtant il me répugnait de répandre le sang lorsque cela n’était pas absolument nécessaire. J’étais plongé dans ces ré-flexions, lorsqu’un nouveau cri retentit dans le campement des Comanches. Un événement quelconque avait dû s’y produire. Nous remarquâmes que le capitaine et son compagnon étaient également alertés. Je me glissai une fois de plus vers la lisière du bois pour voir ce qui se passait.
Les Comanches formaient un groupe compact sur la rive, autour d’un objet qu’ils examinaient attentivement. Puis ils reje-tèrent cet objet dans l’eau, et les guerriers formèrent un cercle autour des deux chefs et des blancs.
– Ils ont trouvé quelque chose dans le fleuve, dis-je à mes compagnons en les rejoignant. Probablement le corps de Hol-fert.
Winnetou se leva en silence et disparut dans les arbres. Je devinai ses intentions. Il se proposait de gagner à la nage l’endroit où se tenaient les Comanches pour savoir à quoi s’en tenir. Je n’ignorais pas que le jeune chef apache était un nageur émérite, cependant je comprenais que son entreprise était des plus hasardeuses. Il était, en effet, à redouter que le capitaine et Conchez, poussés par la même curiosité, ne tentassent la même entreprise ou, ce qui serait pis encore, que les Comanches, intri-gués par ce corps percé tout récemment d’une balle, ne se mis-sent à la recherche du meurtrier. En effet, une des lois de la sa-vane veut qu’on cherche toujours à connaître ses adversaires éventuels.
Le trajet que Winnetou devait faire d’abord en aval, ensuite en amont, était au moins d’un mille. À un excellent nageur cela ne demandait pas plus d’une demi-heure, y compris les dix mi-nutes de course qui nous séparaient du fleuve. Mais, à peine un
– 159 – quart d’heure s’était-il, écoulé, que je vis le capitaine et son compagnon partir à leur tour. Nous n’avions aucun moyen de les en empêcher.
Ce que j’avais prévu arrivait. Les deux cavaliers se rappro-chèrent des Comanches, puis se dirigèrent vers le fleuve. Je pensais que Winnetou avait dû, avant de plonger, se débarrasser de ses vêtements et de ses armes, en gardant tout au plus son couteau, et que cela pourrait le trahir. Sans hésiter une seconde, je décidai de me porter à son secours. Je saisis mon fusil.
– Attendez-moi ici !
Avec ces mots, je quittai la cachette et allai me poster dans un autre coin de la forêt, d’où je pouvais observer l’endroit où le mystérieux objet avait été jeté dans l’eau. Mais, avant d’y parve-nir, je vis le capitaine épauler son fusil et tirer un coup de feu vers un point du fleuve. Le coup avait raté. Je connaissais bien les dons extraordinaires de plongeur de Winnetou. Cinq se-condes après le coup de feu, je vis le jeune Apache surgir à nou-veau à la surface, gagner la rive et se jeter sur le capitaine. Celui-ci épaula sa carabine. Le moment n’était pas aux réflexions. Mais déjà, avec un geste d’une adresse incroyable, Winnetou avait fait dévier l’arme et le coup partit en l’air. Il allait arracher son fusil à Conchez, lorsque les Comanches, qui avaient entendu la détonation, s’élancèrent au galop vers le théâtre de la lutte. Winnetou eut encore le temps de saisir le fusil du capitaine et de le jeter dans l’eau, puis, avec des bonds de panthère, il se mit à remonter le fleuve. Il ne lui fallait pas plus de dix minutes pour gagner l’endroit où il avait laissé ses vêtements et personne n’aurait pu le rattraper dans cette course. J’espérais qu’ensuite il serait assez prudent pour s’engouffrer dans la forêt et nous re-joindre après un détour.
– Il faut partir d’ici immédiatement, dis-je à Sam.
– 160 –
– Je me demande un peu où nous pourrions aller. Les Co-manches et ces deux coquins de blancs nous rattraperaient vite si nous sortions de notre cachette.
– Non, ils seront trop occupés à suivre la piste de Winne-tou. Vite ! sortez les chevaux jusqu’à la lisière. Vous attendrez que les Peaux-Rouges dépassent cet endroit, puis vous vous lan-cerez sur leur propre piste, de façon à ne pas laisser de traces. Je reste seul ici pour attendre Winnetou.
– Seul ?
– Naturellement, répondis-je en désignant du regard Hoblyn, qui ne m’inspirait toujours pas une confiance illimitée. Les autres n’ont pas assez d’expérience, il faut que tu les accom-pagnes.
– C’est bien, en avant ! Les Peaux-Rouges nous ont déjà dépassés.
Tandis que Sam et Marshall s’éloignaient, suivis du nègre et du prisonnier, je me mis en devoir d’effacer les quelques traces qu’ils avaient laissées sur leur passage et, à peine avais-je terminé cette besogne, que Winnetou surgit à mes côtés.
– Uff ! Ces chacals de Comanches cherchent la trace de l’Apache. Où sont les compagnons de mon frère blanc ?
– Ils sont partis.
– Les pensées de mon frère blanc sont toujours sages. Les Visages-Pâles ne nous attendront pas longtemps.
Il endossa hâtivement les vêtements qu’il avait portés jusque-là à la main et conduisit son cheval hors du fourré. Un coup d’œil me suffit pour m’assurer que les Comanches étaient trop loin pour que nous ayons à les redouter. Aussi eus-je le temps de demander :
– Qu’a donc trouvé mon frère rouge dans le fleuve ?
– 161 –
– Le cadavre du Visage-Pâle. Winnetou a agi aujourd’hui, à deux reprises, avec la légèreté d’un enfant. Mais il va réparer ses fautes et il espère obtenir le pardon de ses frères blancs.
Nous ne tardâmes pas à rejoindre nos compagnons à l’endroit où notre chemin se séparait de celui des Comanches. Sam était descendu de sa Tony, dont il était occupé à envelopper les pieds. Ensuite, il s’occupa des sabots des autres bêtes. Pour ce faire, il avait découpé une des couvertures emportées du re-paire des bandits. Nous descendîmes dans la gorge indiquée par Hoblyn. Winnetou nous suivait à pied pour effacer nos traces.
Lorsque nous eûmes laissé derrière nous le premier tour-nant du ravin, je m’arrêtai.
– Bernard, prenez mon cheval par la bride jusqu’à mon re-tour.
– Que veux-tu faire, Charlie ? demanda Sam.
– Attendre ici pour voir quelles sont les intentions des Co-manches.
À peine quelques minutes s’étaient-elles écoulées que j’entendis un bruit de sabots. C’étaient quelques Comanches ac-compagnés des deux Morgan. Ils avançaient lentement, les yeux rivés au sol. À l’endroit où nous nous étions arrêtés pour enve-lopper les sabots de nos chevaux, leur attention sembla être atti-rée par quelque chose qu’ils ramassèrent et tournèrent, intri-gués, entre leurs mains. Ils se concertèrent un moment. Puis les deux blancs et un chef rouge se détachèrent du groupe et s’engagèrent à pied dans le ravin.
Ils jetaient de tous côtés des regards scrutateurs, auxquels, je le craignais fort, la moindre trace laissée par nous n’échapperait pas. Comme ils passaient près de moi, je pus dis-tinguer l’objet mystérieux que le chef gardait dans sa main. C’était un fil de laine qui était tombé par terre pendant que nous
– 162 – déchirions la couverture pour envelopper les sabots de nos che-vaux. Notre vie ne tenait qu’à un fil, c’était bien le cas de le dire.
Les hommes avancèrent un peu plus avant dans le ravin, mais ils firent bientôt demi-tour et rebroussèrent chemin. Ils étaient persuadés que personne n’était passé par là et ne ju-geaient plus nécessaire d’observer le silence. Aussi pus-je en-tendre les propos qu’ils échangeaient.
– Ce sont, sans doute, les empreintes de nos propres che-vaux qui nous ont trompés, dit Fred Morgan.
– Mais qui pouvait bien être ce Peau-Rouge et les deux blancs ? dit le fils.
– Nous ne tarderons pas à le savoir, car ils ne nous échap-peront pas. Comme l’Indien était nu, il était difficile de deviner à quelle tribu il appartenait.
C’est tout ce que je pus entendre, car ils étaient déjà loin. Cependant, cela me suffit pour me persuader que nous étions en sécurité et que le capitaine avait préféré éviter une rencontre avec les Comanches. Sans doute avait-il jugé plus sage de pren-dre son lieutenant sur le fait.
Bientôt, les éclaireurs rejoignirent le gros de la troupe et, de mon côté, je me dirigeai vers mes compagnons. Ceux-ci avaient déjà parcouru un bon bout de chemin et il me fallut une demi-heure pour les atteindre. Winnetou me lança un regard in-terrogateur et je lui racontai brièvement ce que j’avais vu et en-tendu.
– Les fils des Comanches ont des yeux et ne voient pas, ils ont des oreilles et n’entendent pas les pas de leurs ennemis ! Mes frères blancs peuvent enlever les mocassins de leurs che-vaux.
Nous suivîmes d’autant plus volontiers son conseil que les chiffons gênaient la marche de nos montures.
– 163 –
Ce n’était pas chose facile que d’avancer dans ce ravin, bar-ré çà et là par des arbres déracinés par l’âge ou renversés par l’orage. À mesure que nous avancions, la région devenait plus sauvage. À la tombée de la nuit, nous installâmes un campe-ment provisoire où nous pûmes nous reposer sans être déran-gés. À l’aube, après une courte reconnaissance sur le chemin parcouru, nous continuâmes notre route.
Bientôt, les arbres se firent plus espacés et l’eau plus rare. Nous traversâmes plusieurs lits de torrents desséchés. Ils étaient très profonds, ce qui prouvait la force du courant qui les avait creusés. En temps de pluie, ils se remplissaient sans doute complètement, et l’eau avait poli les roches qui les bordaient. Nous suivîmes une de ces vallées, toujours dans la direction de l’ouest. Le lit du torrent était de moins en moins profond et, fi-nalement, nous aperçûmes devant nous les flancs boisés de la Sierra Ranca. Au pied des montagnes, les cours d’eau étaient plus nombreux et allaient tous se jeter dans le Rio-Pecos. L’un d’eux prenait sa source dans la vallée que nous cherchions. Grâce aux indications de Hoblyn, vers le soir, nous parvînmes à notre but. La vallée mesurait environ un mille et demi de long et à peu près autant de large. Elle était entourée de collines cou-vertes d’une épaisse végétation. Comme nous avions, sans au-cun doute, une grande avance sur les autres, nous pûmes nous restaurer et nous reposer en toute tranquillité Naturellement, nous laissions toujours à l’entrée de la vallée une sentinelle, qui devait nous avertir dès qu’elle s’apercevrait de quelque chose d’anormal.
Vers le matin, ce fut le tour de Sam. À peine avait-il pris sa faction que nous le vîmes revenir vers nous.
– Ils arrivent, annonça-t-il.
– Qui ? demandai-je.
– Tu m’en demandes trop. Tout ce que j’ai vu, c’est qu’ils sont deux à cheval.
– 164 –
Je courus vers l’entrée de la vallée et, à l’aide de ma longue-vue, je pus distinguer les deux Morgan, qu’un quart d’heure de course séparait maintenant de nous. Comme, d’une part, nos traces avaient été soigneusement détruites et que, d’autre part, nous étions plus nombreux, nous n’avions rien à redouter. J’allais déjà m’en retourner avec Sam, lorsqu’un bruit venant des fourrés voisins attira mon attention. Je prêtai l’oreille : le bruit se répéta. Ce ne pouvait être que des hommes ou des bêtes qui se frayaient un chemin à travers les broussailles. Nous nous dissimulâmes sous un buisson. Une minute plus tard, nous pouvions voir que nous n’avions pas affaire à du gibier, mais au capitaine et à Conchez. Leurs chevaux soufflaient péniblement et l’attitude des cavaliers eux-mêmes révélait une extrême fa-tigue. Ils avaient certainement parcouru un chemin particuliè-rement difficile.
– Enfin ! s’écria le capitaine en poussant un soupir de sou-lagement. Je ne referais pas de si tôt un pareil voyage. Mais l’essentiel c’est que nous soyons arrivés à temps. Personne ne nous a devancés, heureusement.
– Qu’est-ce qui vous le fait supposer ? demanda Conchez.
– Ma cachette est intacte. Donc les Morgan ne sont pas en-core venus. Et quel autre se serait aventuré ici ?
– Vous avez sans doute raison, mais vous ne pensez donc plus à Sans-Ears et à Old Shatterhand ?
– Non. Car, s’ils ont suivi Morgan, ils sont certainement tombés sur les Comanches et, dans ce cas, ils n’ont pu continuer leur route.
– Mais qui était donc cet Indien nu qui nageait dans le Rio-Pecos, et ce cadavre blanc ?
– Cela n’a aucun intérêt pour nous. Nous n’avons plus rien à craindre, du moment que nous avons les Comanches entre nous et ceux qui s’aviseraient éventuellement de nous suivre.
– 165 –
– Et que ferons-nous si les Comanches nous trouvent ici, car nos traces sont aussi nettes que celles d’une troupe de bi-sons ?
– Ça n’a pas d’importance. Tout au plus s’étonneront-ils que nous ne nous soyons pas fait connaître plus tôt, mais il suf-fira que je leur raconte la trahison de mon lieutenant pour qu’ils trouvent cela naturel. Quant à ce lieutenant, il…, mais, par Sa-tan ! n’est-ce pas lui que j’aperçois ?
– Lui-même !
– Tant mieux. Ainsi, nous le tenons. Il apprendra quelle punition je réserve à ceux qui trahissent leurs camarades.
– Dites, capitaine, quand vous lui aurez fait son affaire, est-ce que vous avez vraiment l’intention de sortir votre trésor en ma présence ?
– Certainement.
– Et vous comptez le partager entre tout le monde ou sim-plement entre nous deux ? Il me semble qu’après un tel voyage j’ai bien mérité ma part.
– Tu as tout à fait raison, Conchez, mais, avant tout, il fau-dra donner une leçon à ces deux canailles. J’aperçois un endroit où nous serons très bien pour les observer.
Et il indiquait notre propre campement à l’abri des arbres. Ils venaient délibérément vers nous, avec une telle insouciance qu’ils n’avaient même pas remarqué les empreintes que Sam et moi avions laissées sur notre passage.
Nos compagnons, qui avaient entendu le bruit, s’étaient le-vés. Je n’oublierai jamais la stupéfaction qui se peignit sur le vi-sage des deux cavaliers, lorsque en approchant du fourré ils aperçurent le Peau-Rouge qu’ils avaient vu nager dans le Rio-Pecos. Leur ébahissement était vraiment comique.
– 166 –
– 167 –
– Hoblyn ! s’écria Conchez en reconnaissant son ancien compagnon d’armes.
– Comment ? c’est Hoblyn ? fit à son tour le capitaine. Que viens-tu faire ici dans la Sierra Ranca et qui sont ces gens ?
Je m’approchai de lui et lui donnai une tape sur l’épaule.
– Ce sont vos bons amis, capitaine. Approchez-vous et met-tez-vous à votre aise. Vous êtes les bienvenus !
– Mais qui êtes-vous ?
– Avant de me nommer, permettez-moi de vous présenter mes camarades. Ce gentleman noir est Bob, ancien compagnon de route de M. Williams, que vous connaissez bien. Ce gentle-man blanc est M. Marshall, de Louisville, qui a quelques mots à dire à ce même Morgan qui s’apprête à sortir les œufs d’or de votre nid. Ce seigneur indien est Winnetou. Vous devez le con-naître de nom, ce qui me dispense de plus amples présentations. Enfin, ce personnage est appelé couramment Sans-Ears, quant à moi, on me nomme parfois Old Shatterhand.
La peur avait fait perdre l’usage de la parole au capitaine, qui ne put que marmonner :
– Est-ce possible ?
– Tout à fait possible Maintenant, je vous en prie, prenez place et mettez-vous à votre aise comme je l’ai fait moi-même, quand je suis allé vous écouter dans votre retraite. Je vous ai même, je crois, emprunté, sans plus de façon, votre pistolet. Pas plus tard qu’avant-hier, je vous ai encore écouté pendant que vous étiez en train d’observer les Comanches et d’échanger des idées que j’ai trouvées fort intéressantes. Bob, débarrasse donc ces messieurs de leurs armes qui pourraient les gêner et, pour leur permettre de mieux se reposer, ligote-leur les jambes et les bras.
– Voyons, señor ! balbutia le capitaine.
– 168 –
– Ça va, ça va, nous vous parlons le seul langage que méri-tent les stakemen. Ne faites pas d’efforts inutiles. Avant même que les Morgan soient ici, vous serez ligotés ou, si vous le préfé-rez, morts.
Toute cette scène s’était déroulée avec une telle rapidité que les scélérats n’eurent même pas le temps de penser à oppo-ser de la résistance.
– Et maintenant, cher capitaine, dites-nous où se trouve cette cachette qui fait tant envie aux deux Morgan ?
– Cela ne vous regarde pas.
– Vous nous ferez tout de même le plaisir de satisfaire notre curiosité, mais d’abord apprenez-nous ce que sont deve-nus les marchands ainsi que le compagnon de votre lieutenant.
– Les marchands… hum… je n’en sais rien…
– Tiens ! dans ce cas, je suis mieux renseigné que vous. Et les faux agents en fourrures ?
– Deux sont rentrés et le troisième a été tué par le lieute-nant. Nous avons trouvé son cadavre.
– C’est ce qui me semblait bien. Laissez-vous bâillonner sans faire de manières. Il est inutile que vos cris trahissent notre présence aux deux nouveaux venus.
Fred Morgan et son fils venaient justement d’apparaître à l’entrée de la vallée. Ils s’arrêtèrent un moment pour inspecter le terrain. Puis Patrick éperonna son cheval et se dirigea au trot dans notre direction, suivi de son père. Ils ne semblaient pas avoir l’intention de séjourner dans les parages et s’arrêtèrent devant une touffe de ronces.
– C’est ici, père, dit Patrick. Dépêchons-nous, au cas où nous serions suivis.
– 169 –
Ils mirent pied à terre et attachèrent leurs chevaux à un arbre qui se trouvait au bord du cours d’eau. Tandis que les bêtes s’abreuvaient, les deux gredins déposèrent leurs armes sur le sol et, à l’aide de leurs couteaux, se mirent en devoir de cou-per les ronces.
Lorsque la terre fut mise à nu, Patrick la creusa un peu, puis en sortit un paquet entouré d’une peau de buffle.
– C’est tout ? demanda le père.
– Oui, c’est tout, mais ça suffit. Les billets de banque et les papiers de valeur ne prennent pas beaucoup de place. Et, main-tenant, nous n’avons plus rien à faire ici, allons-nous-en.
– Si vous restiez encore un peu pour nous tenir compa-gnie ?
C’était Sam qui avait prononcé ces paroles. D’un bond, je me trouvai, à mon tour, entre les hommes et leurs armes. Sam avait maintenant l’air d’un tigre prêt à se jeter sur sa proie. Les deux hommes esquissèrent un geste, comme pour se saisir de leurs fusils, mais la vue de mon revolver arrêta leur élan.
– Qui êtes-vous ? cria Fred Morgan.
– Demandez donc à monsieur votre fils, le soi-disant Meercroft ?
– De quel droit nous attaquez-vous ?
– Du même droit qui vous a fait attaquer M. Marshall à Louisville, répondit Sam, qui, un peu plus tard, vous a poussé à faire dérailler un train et, qui, autrefois, vous a fait tuer la femme d’un nommé Sam Hawerfield.
– Soyez assez aimables pour vous allonger ici par terre, dis-je à mon tour. Vous vous exécuterez d’autant plus volontiers que je vais vous dire à qui vous avez à faire. Voici Winnetou, le chef de tous les Apaches, voici Sans-Ears, ci-devant Sam Hawerfield.
– 170 –
Quant à moi, votre fils vous dira qui je suis. Je compte jusqu’à trois. Si vous n’êtes pas couchés d’ici là, vous pourrez recom-mander votre âme à Dieu. Un. Deux. Trois.
Les poings serrés et en se mordant les lèvres, ils obéirent.
– Bob, ligote-les.
– Bob bien content ! Bob savoir bien ligoter, dit le nègre – et, en un clin d’œil, il nous démontra que ce n’était pas chez lui une simple vantardise.
Bernard, qui était resté avec les autres prisonniers, s’approcha de nous. Fred, en l’apercevant, écarquilla les yeux comme s’il voyait un revenant.
– Marshall !
Bernard lui lança un regard sombre, mais ne dit mot. Je vis qu’il était altéré de vengeance.
– Bob, amène les autres ici, dit Sam, nous n’avons pas l’intention de nous éterniser dans ce coin.
L’instant d’après, le chef des bandits et son acolyte étaient allongés aux côtés des deux Morgan.
– Qui va les juger ? demanda Bernard.
– Charlie, proposa Sam.
– Non, nous tous, nous avons plus ou moins un compte personnel à régler avec eux. Seul, Winnetou pourra être un juge impartial. Il a la parole.
Mes compagnons m’approuvèrent et l’Apache fit un signe de tête pour marquer son acquiescement.
– Le chef des Apaches entend la voix de l’Esprit de la sa-vane et il tâchera d’interpréter fidèlement sa volonté. Il jugera équitablement les Visages-Pâles. Que mes frères blancs pren-
– 171 – nent leurs armes, car seuls les hommes armés peuvent disposer du sort des prisonniers.
C’était une coutume indienne et, par respect pour l’Apache, nous ne voulions pas la transgresser.
– De quoi accusez-vous cet homme ? demanda-t-il en dési-gnant Hoblyn ?
– D’avoir exercé le honteux métier de stakeman.
– S’est-il rendu coupable, à votre connaissance, d’un meurtre ?
– Non.
– Qui sert-il en ce moment, vous ou les stakemen.
– Nous.
– Dans ce cas, mes frères blancs doivent le juger avec leur cœur et non pas avec leurs fusils. Winnetou souhaite que cet homme soit libre, mais ne retourne jamais avec les stakemen.
Nous fîmes un signe approbatif de la tête. Je tendis à Hoblyn le fusil et le couteau de Fred Morgan.
– Prenez, vous êtes désormais libre et vous avez le droit de porter des armes.
– Merci, dit Hoblyn avec gratitude. Je ne vous donnerai pas de raisons de regretter votre acte.
Cependant, Winnetou continua son instruction.
– Qui est ce Visage-Pâle ?
– C’est le chef des stakemen.
– Cela suffit. Il doit mourir. Mes frères blancs partagent-ils mon avis ?
– 172 –
Notre silence marqua notre approbation. Le verdict était accepté à l’unanimité.
– De quoi accusez-vous cet homme ? demanda Winnetou en désignant Conchez.
– D’être un stakeman.
– Qu’est-il venu chercher ici ? Il vient avec l’idée de priver ses camarades de leur part du trésor. Qu’il meure !
Nous hochâmes la tête toujours en silence. Winnetou pour-suivit :
– Mais ce n’est pas de la main d’un homme libre qu’il rece-vra la mort. – Et, en désignant Patrick : Ôte les liens de cet homme. C’est lui qui noiera les deux stakemen, car ils ne méri-tent pas d’être tués avec une arme.
Dans son âme sanguinaire, le jeune Morgan n’était pas mé-content de jouer le rôle de bourreau. Tandis qu’il exécutait sa sinistre besogne, je tournai la tête pour ne pas assister à la mort des misérables qui avaient cependant mille fois mérité leur châ-timent.
Deux minutes après, c’était fait. Patrick se laissa ligoter à nouveau ; sa résistance aurait d’ailleurs été vaine.
– Qui sont ce père et ce fils ? demanda ensuite Winnetou. De quoi les accusez-vous ?
– Je les accuse du meurtre de ma femme et de mon enfant, dit Sam.
– Je les accuse d’avoir assassiné mon père, ajouta Bernard.
– Et moi, je les accuse d’avoir préparé un attentat contre un train et d’avoir tué un fonctionnaire du chemin de fer, dis-je en terminant l’acte d’accusation. Enfin, j’accuse le fils de tenta-tive de meurtre sur ma personne et celle de mes compagnons.
– 173 –
– Cela suffit, dit Winnetou. Ils ont mérité la mort. Que cet homme noir mette terme à leur vie.
– Non ! dit Sam. Je réclame le droit de les punir moi-même. Depuis de longues années, je les poursuis dans l’espoir de venger les deux êtres qui m’étaient les plus chers au monde.
– La revendication de mon frère est juste. Qu’il dispose de ces deux vies.
– Sam, murmurai-je en me penchant vers lui pour ne pas être entendu des autres, ne souille pas tes mains du sang de ces meurtriers. Il n’est pas digne de toi d’accomplir ta vengeance sur deux prisonniers sans armes. Laisse-les au nègre.
Le rude chasseur fronça les sourcils et garda un silence fa-rouche. Afin de lui laisser le temps de réfléchir, je me dirigeai avec Bernard vers le cheval de Fred Morgan. Dans les fontes nous trouvâmes des perles, dans lesquelles le fils du joaillier re-connut celles qui avaient appartenu à son père. En fouillant l’homme, nous trouvâmes également, dans une poche de sa chemise de peau de buffle, un paquet qui contenait la part de butin soustraite à Holfert. Je les remis à Bernard.
Cependant Bob entraînait vers le fleuve les deux coupables qui allaient enfin expier les horribles forfaits de leur existence criminelle.
– 174 –