La Main qui frappe et Winnetou
La Poussière de la Mort
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
LA POUSSIÈRE DE LA
MORT
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CHAPITRE PREMIER
AU CAMP DES COMANCHES
Un silence profond régnait sur la vallée.
Nous étions quatre à partager ce sentiment pénible que doit éprouver tout justicier lorsque le coupable qu’il a démasqué subit le châtiment suprême en expiation de ses crimes. En dé-pouillant et en tuant maint voyageur inoffensif, en organisant des attentats contre des trains où périrent des centaines d’innocents, les deux redoutables bandits, Patrick et Fred Mor-gan, que nous venions de condamner à mort, avaient, certes,
cent fois mérité leur sort8. Et pourtant, une fois le jugement prononcé au milieu de la savane où nous avions capturé les bandits, nous ne pouvions nous défendre de ce malaise indéfi-nissable qu’inspire infailliblement la mort d’un être humain, si détestable soit-il. Aussi, avions-nous préféré ne pas nous char-ger personnellement de l’exécution des deux pirates de la prai-rie et les livrer au serviteur noir de mon ami Bernard Marshall, qui les avait entraînés vers le fleuve…
Mes trois compagnons étaient : Bernard Marshall, un mar-chand de Louisville, dont je viens de parler, Winnetou, le jeune et déjà célèbre chef des Apaches, auquel me liait une amitié de plusieurs années, et enfin le fameux chasseur de l’Ouest, Sam Hawerfield, plus connu sous le surnom mi-français mi-anglais
de Sans-Ears9, que lui avait valu la perte de ses oreilles dans
8 Voir dans la même collection : La Main qui frappe.
9 Sans-Oreilles.
– 176 – une sanglante aventure avec des Indiens. C’est à la poursuite des Morgan, qui avaient assassiné, tout récemment, le père de Bernard Marshall, pour s’emparer de ses richesses, que nous nous étions trouvés réunis.
Un peu à l’écart de notre groupe se tenait Hoblyn, un autre aventurier de la prairie, homme faible et sans caractère, dont les Morgan avaient fait leur instrument et que nous avions réussi à capturer. Repenti, il nous accompagnait maintenant, résolu à racheter, en servant une juste cause, ses anciens crimes.
Tout à coup, un hennissement anxieux partit du fourré où j’avais attaché mon cheval. C’était mon mustang qui m’appelait à sa manière. D’un bond, j’y courus pour voir mon cheval, les yeux brillants de frayeur, tirer sur ses liens comme pour cher-cher à s’en libérer. Aucun doute n’était permis : quelque bête fé-roce rôdait dans les environs, ou encore des Indiens s’approchaient de nous.
Inquiet, je lançai un appel à mes amis, dont j’étais éloigné d’une soixantaine de mètres. Malheureusement, je ne fus pas entendu, car, au même moment, un vacarme épouvantable s’éleva, dominant tout autre bruit.
Je courus à l’orée du bois où je me trouvais. Un spectacle atroce s’offrit à mes yeux. La clairière où j’avais laissé mes amis était envahie par des Peaux-Rouges de la tribu des Racurrohs. Lançant leur cri de guerre, ils avaient attaqué notre groupe. Trois ou quatre guerriers étaient occupés à ligoter Sam, qu’ils venaient de terrasser, deux autres entraînaient vers eux Bernard pris au lasso, Hoblyn gisait à terre, le crâne fracassé ; quant à Winnetou, je ne le voyais même pas, entouré qu’il était d’Indiens, contre lesquels il combattait sans doute avec son cou-rage habituel, mais qui n’allaient pas tarder à le maîtriser et à l’enchaîner à son tour.
Que faire ?
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Mon premier mouvement fut bien de me jeter dans la mê-lée pour essayer de délivrer mes amis. J’eus vite fait, cependant, de réprimer cette impulsion. Si je restais en dehors de la lutte, je pourrais, tôt ou tard, porter secours à mes amis, tandis qu’en m’exposant aussi à la légère je succomberais infailliblement à mon tour.
Et puis, sauf Hoblyn, mes trois amis étaient vivants, il me restait donc quelque chance de les délivrer. Enfin, ce que je sa-vais des Comanches, auxquels appartenait la tribu des Racur-rohs, me laissait supposer qu’ils emmèneraient les prisonniers dans leur camp pour leur faire subir des tortures raffinées. Or tout cela demanderait quelque temps, et, selon le proverbe in-dien : « Qui gagne du temps gagne la vie. »
Je retournai donc à mon cheval et, coupant rapidement ses liens, je sortis prudemment avec lui de l’épais taillis où nous nous trouvions.
À quelques centaines de mètres de là, la végétation se fai-sait moins dense. Sautant en selle, je m’élançai au grand galop dans la direction d’une haute colline qui se dressait à quelque distance. Je ne faisais rien pour dissimuler mes traces, espérant qu’au contraire mes poursuivants me découvriraient facilement et s’engageraient sur ma piste. Je me faisais fort de les égarer par la suite si mon stratagème réussissait.
Il devait en être comme je l’escomptais.
Plusieurs heures durant, je chevauchai vers l’Ouest, sur un terrain assez accidenté. Enfin, j’atteignis un cours d’eau, qui se prêtait merveilleusement à l’exécution de mon plan. Je fis en-trer mon cheval dans l’eau et me mis à remonter le cours de la rivière. Les sabots de ma monture ne laissaient aucune trace sur le fond rocailleux, ce qui arrêtait net ma piste. À quelques kilo-mètres en amont, la distance me paraissant suffisante pour dé-courager les recherches des Comanches, je montai sur la berge et me dirigeai, après ce détour, vers mon point de départ.
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Lorsque j’y parvins, la nuit commençait déjà à tomber. La vallée tragique, où avait eu lieu l’attaque qui avait coûté la vie à l’infortuné Hoblyn, était déjà baignée d’une ombre qui allait s’épaississant, et je ne pouvais rien entreprendre avant le lever du jour. Je m’enfonçai donc dans la broussaille et me mis à la recherche d’un coin propice à me servir de campement. Je ne tardai pas à découvrir une moelleuse couche de mousse et atta-chai mon cheval à un arbre proche. La brave bête était exténuée. Les chiffons dont j’avais eu soin d’envelopper ses sabots au re-tour, afin de laisser le moins de trace possible, l’avaient considé-rablement gênée dans sa course, et sa fatigue était telle que, sans accorder la moindre attention à l’herbe tendre des alen-tours qui pouvait lui fournir un copieux repas, elle s’allongea aussitôt à mes côtés.
Quel changement, en quelques heures, dans ma situation ! Le matin encore, entouré d’un groupe d’amis fidèles, j’étais plein de courage et d’entrain, et j’avais toutes raisons d’envisager avec confiance les jours qui allaient venir. Et voici que je me retrouvais seul dans la forêt, traqué par la tribu la plus redoutable de la savane, qui avait réussi à capturer mes compagnons. Et il ne suffisait pas de chercher à échapper à leurs ravisseurs. Mon devoir était de libérer mes amis, dont le salut reposait uniquement sur moi. Je savais que, dans leur malheur, tous comptaient sur mon aide, et j’étais prêt, d’ailleurs, à partager leur sort plutôt que de décevoir la con-fiance qu’ils mettaient en moi.
Le moment n’était pas, cependant, à de vagues considéra-tions sentimentales. Il fallait agir ! Mais, en attendant, il fallait réparer mes forces. Le cœur lourd, je me recommandai à la pro-tection du Tout-Puissant et m’allongeai pour un sommeil répa-rateur.
Lorsque j’ouvris les yeux, le soleil était déjà haut dans le ciel : j’avais dû dormir pendant de longues heures. Je me sentais frais et dispos.
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Pour commencer la réalisation de mon plan, je me mis à la recherche d’un endroit suffisamment caché, mais où l’herbe se-rait assez drue pour la pâture de mon cheval. L’ayant trouvé, j’attachai ma brave monture, en prenant soin de lui laisser assez de champ pour qu’elle ne se sente pas trop entravée.
Puis je retournai à la clairière où mes amis avaient été faits prisonniers.
Je n’ignorais pas les dangers que présentait cette expédi-tion. Escomptant mon retour, les Comanches avaient fort bien pu poster des gardes aux alentours, chargés de me cueillir. Mais hésiter, alors que la vie de Winnetou et de Sam était en jeu, c’eût été une lâcheté.
À pas feutrés, et avec mille précautions, je me dirigeais à travers les broussailles, faisant de fréquentes haltes pour prêter l’oreille et scruter les parages. Je mis deux pleines heures à faire le trajet qui, normalement, ne m’aurait pas demandé plus de dix minutes…
Je passais sous un vieux chêne lorsqu’un bruit étrange me parvint.
– Pssst !
J’étais sûr d’avoir distingué cet appel, qui semblait venir du haut de l’arbre, mais j’eus beau y fixer les yeux, je ne vis per-sonne. L’instant d’après, la voix se fit entendre de nouveau.
– Pssst !
C’était bien d’en haut que venait la voix. Quelqu’un cher-chait à attirer mon attention.
– C’est vous, Massa ?
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Je remarquai alors que le tronc du chêne, au-dessus des branches inférieures, était creux et que, dans le trou, s’encadrait le visage noir et luisant de Bob, le serviteur de mon ami Marshall.
– Vous attendre, Massa Charlie. Bob venir tout de suite !
J’entendis un bruit assez semblable à celui du ramoneur qui descend dans une cheminée. Puis des branchages craquè-rent et la végétation qui entourait le pied de l’arbre s’écarta. Le chêne était complètement creux, avec un trou en bas, mais tel-lement recouvert de plantes grimpantes qu’il fallait regarder de très près pour le découvrir.
– Massa Charlie rentrer dans la chambre, dit Bob. Les Peaux-Rouges jamais trouver le rusé Bob et Massa Charlie.
Je ne me fis pas répéter cette invitation deux fois et, à tra-vers les lianes, je me glissai dans ce que le « rusé Bob » appelait pompeusement sa chambre.
– Mes compliments, dis-je à mon hôte. Comment as-tu dé-couvert ce magnifique appartement ?
– Bob vu animal entrer dedans et regarder par la fenêtre. Ce qui est bon pour animal est bon pour Bob.
– Un animal ? fis-je. Quel animal ?
– Bob pas savoir. Animal assez grand, avec quatre pattes, deux yeux et une queue.
Ce signalement d’une précision merveilleuse me fit con-clure, ma connaissance de la région aidant, que l’animal dont Bob s’était approprié le repaire n’était autre qu’un racoon, nom que les Américains donnent au raton laveur, curieux petit mammifère connu pour ses habitudes hygiéniques : il n’avale jamais la moindre bouchée sans avoir au préalable rincé sa nourriture dans une source.
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– Quand as-tu découvert cet arbre ? demandai-je.
– Après que les deux bandits Morgan se sauver au moment où Indiens venir.
– Tu es donc là depuis hier ? Je t’en félicite. Et qu’as-tu pu voir de cet observatoire ?
– Bob entendu et vu beaucoup, beaucoup Indiens.
– Est-ce tout ? Sont-ils venus jusqu’ici ?
– Oui, mais eux pas pu trouver Bob trop bien caché. Plus tard, quand faisait noir, eux faire grand feu et rôtir gigot de l’ours que nous tué hier. Eux manger notre viande, c’est dégoû-tant.
L’indignation du brave nègre était sans doute légitime, mais j’aurais abandonné volontiers à nos agresseurs toutes nos réserves de victuailles pour la liberté de mes compagnons.
– Continue, dis-je à Bob.
– Puis le jour venir et Peaux-Rouges s’en aller.
– Et mes amis ? Que sont-ils devenus ?
– Bob pas savoir, parce que pas pouvoir aller avec eux. Mais lui vu Massa Winnetou, Massa Sam et Massa Bern ! Eux partis avec les Indiens avec beaucoup de cordes sur le corps. De sa petite fenêtre, Bob tout voir.
– Les Peaux-Rouges ont-ils laissé des sentinelles par ici ?
– Bob voir quelques Peaux-Rouges rester. Eux voulu faire Bob prisonnier, mais Bob trop malin.
– Combien sont-ils à garder cet endroit ?
– Bob pas compter, mais savoir où ils sont.
– Eh bien ! où sont-ils ?
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– Là-haut, à côté viande ours. Bob tout voir par sa fenêtre.
Je levai le regard. Puisque Bob était parvenu à se hisser jusqu’à l’ouverture qu’il appelait « sa fenêtre », pourquoi n’en ferais-je pas autant ? À mon tour, je grimpai à l’intérieur du tronc et, une minute après, je pouvais, du haut du poste de guet improvisé par Bob, embrasser du regard les environs.
Au fond de la vallée, j’aperçus en effet sous un arbre la sil-houette d’un Indien, chargé visiblement de monter la garde. Le gros des guerriers était parti avec les prisonniers, et un petit dé-tachement restait avec la mission de nous capturer à notre tour, Bob et moi, au cas où nous serions revenus.
Je redescendis, méditant sur le parti à prendre. Je déclarai au noir :
– Je n’en vois qu’un seul. Es-tu sûr qu’ils soient plusieurs ?
– Y en a, y en a, dit Bob avec assurance, mais Bob pas sa-voir où.
– C’est parfait, lui dis-je. Je vais tâcher de m’en rendre compte par moi-même. Attends-moi ici.
– Massa vouloir partir ? Oh ! Massa Charlie, mieux faire rester à côté Bob.
– Tu n’es pas raisonnable, Bob, fis-je. Ce n’est pas en res-tant ici que nous réussirons à sauver nos amis.
– Massa Charlie vouloir sauver Massa Bern ! Alors Bob très content et faire tout ce qu’on dira. Mais Bob vouloir aider à sau-ver Massa Bern, Massa Sam et Massa Winnetou.
– Nous sommes d’accord, lui dis-je. Tu m’aideras, et, pour commencer, reste ici et observe ce qui se passe. Et surtout ne te laisse pas prendre.
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– Massa Charlie être tranquille. Bob plus rusé que Peaux-Rouges.
Laissant dans l’arbre le fidèle noir, j’écartai les lianes et je quittai le refuge. C’était un réel soulagement pour moi de ne plus me savoir le seul rescapé de cette agression et de pouvoir compter désormais sur l’aide d’un auxiliaire dévoué, encore qu’il ne fallût pas s’attendre à un secours très actif de la part du brave Bob.
Comme d’habitude, les Comanches avaient agi avec astuce, en postant leurs sentinelles à proximité même de la dépouille de l’ours tué la veille. Dans ces parages où le gibier n’était pas très abondant, la chair encore fraîche de la bête constituait un puis-sant appât. Un imprudent n’aurait manqué de tomber dans le piège.
L’utilisation judicieuse des plus petites anfractuosités du terrain, des moindres broussailles m’amena, une heure plus tard, de l’autre côté de la vallée, à quelques pas à peine de l’Indien. Immobile comme une statue, son seul geste était de jouer distraitement de ses doigts avec un sifflet qu’il portait en sautoir. Sans doute était-il prêt, au moindre bruit, à alerter ses compagnons à coups de sifilet.
C’était un jeune homme âgé de dix-huit ans tout au plus, qui en était apparemment à sa première campagne. Son port noble, la finesse de ses traits expressifs, ainsi que la qualité de ses vêtements et de ses armes, révélaient un guerrier bien né. Je devinai en lui le fils d’un des chefs de la tribu.
La prudence la plus élémentaire me dictait, semblait-il, de le supprimer. Car, quand bien même je réussirais à le maîtriser, pour peu qu’il parvînt, au cours de la lutte, à alerter ses compa-gnons, j’étais perdu. Mais je ne pouvais me résoudre à détruire cette jeune existence, et puis sa capture pouvait m’aider à sau-ver mes amis. Je me décidai donc à risquer le tout pour le tout.
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Avec d’infinies précautions, je m’approchai encore de l’arbre sous lequel se trouvait le jeune Indien. Puis, d’un bond, je m’élançai sur lui, je le saisis au cou de ma main gauche, tan-dis que, de mon poing droit, j’assénai sur son crâne un coup qui n’aurait sans doute pas suffi pour un guerrier endurci, mais qui étendit sans connaissance l’adolescent.
Seul, un faible gémissement se fit entendre, pendant que le jeune Comanche s’écroulait. Je lui ligotai aussitôt les membres et l’attachai à l’arbre, assez entouré d’arbustes pour qu’on ne pût l’apercevoir de loin.
Ceci fait, je lui enlevai le sifflet du cou et le portai à ma bouche, m’efforçant d’imiter du mieux possible le signal strident des Comanches, que j’avais entendu à maintes reprises.
L’instant d’après surgissait des broussailles, à une cinquan-taine de mètres de là, un vieux guerrier, qui prit le pas de course vers l’arbre où j’avais surpris la sentinelle.
Dissimulé dans un massif, je le laissai me dépasser, puis je l’attaquai par derrière, le frappant de la crosse de mon fusil sur la tête. Cette fois non plus, je ne voulais pas tuer, mais seule-ment mettre l’homme hors de combat pour quelque temps.
J’attendis alors une ou deux minutes, mais personne ne vint plus.
Il y avait sans doute encore quelques Indiens dans les pa-rages, toutefois c’eût été une piètre ruse de guerre que de les at-tirer un à un à coups de sifflet pour les assommer à tour de rôle. Aucune certitude d’ailleurs qu’ils n’accourraient pas tous à la fois, me donnant du fil à retordre. Pareil stratagème n’était bon qu’une fois et, si j’y avais eu recours, c’était principalement dans l’espoir que le coup de sifflet aurait pour résultat de me révéler l’endroit où étaient cachés les chevaux.
En effet, je venais à peine de me débarrasser du vieux Peau-Rouge que j’entendis un faible hennissement provenant
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Je décidai de tenter la chance. Le vieux guerrier une fois li-goté avec sa propre ceinture, je jetai le jeune sur mon épaule, et, à la faveur des broussailles, je me dirigeai vers les chevaux. Bientôt je pus dénombrer six montures broutant paisiblement l’herbe, et je conclus de leur nombre que quatre autres senti-nelles se trouvaient dans les environs, postées sans doute à l’entrée de la vallée.
Ainsi renseigné, et avant d’entreprendre la partie la plus délicate de mon plan, je décidai de retourner à l’arbre de Bob, dont, d’ailleurs, je ne m’étais pas beaucoup éloigné. Le nègre, perché dans son observatoire, guettait déjà mon retour. À ma vue, il dégringola rapidement et courut à ma rencontre.
– Massa Charlie capturé Peau-Rouge ! s’exclama-t-il en distinguant la nature de mon fardeau. Peau-Rouge bien mort, pas vrai ?
– Non, lui dis-je, il est seulement évanoui. Mais tu n’as rien à craindre, il est bien ligoté.
Visiblement rassuré, le nègre fit une grimace de mépris à l’adresse du Comanche. Il ne pouvait pardonner à cette tribu d’avoir fait prisonnier son maître adoré. Je compris le fond de sa pensée et lui dis :
– Tu veux bien m’aider à sauver Mister Bernard, n’est-ce pas ?
– Bob vouloir tout faire pour sauver Massa Bern.
– Eh bien ! prends cet Indien sur tes épaules et marche tout droit jusqu’à ce que tu arrives au Grand Hicory. Là, tu le déposeras à terre et tu m’attendras.
– Bob fera ainsi, Massa Charlie.
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– Et surtout ne touche pas à ses liens. S’il arrive à se libé-rer, tu es perdu.
– Pas de danger Bob faire ça, dit le Noir avec un sourire as-suré.
– C’est bien. Alors, en avant !
Le colosse nègre jeta l’Indien sur son épaule, et je le vis se diriger de sa démarche lourde vers l’endroit indiqué.
Quant à moi, je retournai auprès des chevaux. Ce n’était certes pas une entreprise aisée que d’emmener les six bêtes hors de la vallée, car il fallait monter une rude côte pour gagner l’autre versant de la montagne. Deux hommes n’auraient pas été de trop pour mener à bien cette besogne. Cependant je ne re-grettais point de m’être séparé de Bob, sachant par expérience que les chevaux des Indiens supportent mal l’odeur spécifique des nègres. Ils tolèrent à la rigueur d’être montés par eux, mais il n’en est pas de même quand ceux-ci veulent les conduire par la bride.
J’attachai tous les chevaux à la file, liant la queue de cha-cun d’eux à la tête du suivant, puis, tenant à la main la bride du cheval qui se trouvait en tête, j’entrepris la grimpée de la côte. La chose n’était pas facile, et les chevaux avançaient non sans peine. Par bonheur, les Comanches se trouvaient suffisamment loin pour ne pas entendre leurs hennissements. J’atteignis enfin le sommet et me mis à descendre doucement le versant opposé.
Privés de leurs montures, les guerriers indiens n’avaient plus la possibilité de rattraper leurs compagnons et encore moins de chance de mener à bien leur mission, qui était de s’emparer de Bob et de moi-même.
Le fidèle nègre surveillait de son mieux le prisonnier, et il fut visiblement soulagé de me voir arriver. La compagnie d’un Peau-Rouge, encore que captif, ne devait pas précisément l’enchanter.
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– Bob content Massa venir ! s’écria-t-il joyeusement. Co-manche rouler ses yeux comme diable, grogner et gémir comme bête féroce, mais Bob le faire taire avec tape sur la bouche.
– Tu ne dois pas le frapper, Bob, dis-je, d’abord parce que ce n’est pas bien, ensuite parce que c’est à ses yeux un outrage, que seule la mort peut effacer. Si jamais il retrouve la liberté et qu’il te rencontre, tu es perdu.
– Bob perdu, vraiment ? Oh ! Massa ! Alors Bob mieux tuer tout de suite Indien pour que ça n’arrive pas.
Et déjà il tirait de sa ceinture son couteau de chasse et le brandissait d’un air menaçant.
Je l’arrêtai d’un geste.
– Non, Bob. Je t’interdis formellement de faire du mal à ce prisonnier. D’ailleurs, vivant, il pourrait nous rendre plus d’un service, à nous et à ton maître. Aide-moi plutôt à l’attacher sur son cheval.
Ce disant, j’enlevai le bâillon de la bouche du jeune Indien.
– Mon frère rouge peut respirer, mais il ne doit pas parler, à moins que je l’interroge.
– Ma-Ram parlera quand il voudra, répondit fièrement le guerrier. Le Visage-Pâle me tuera et prendra mon scalpe quand bien même je me tairais.
– Ma-Ram ne sera pas tué et il gardera son scalpe, répon-
dis-je, car Old Shatterhand10 ne tue ses ennemis que dans le combat, et seulement quand il ne peut faire autrement.
10 La Main-qui-frappe.
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En apprenant qui j’étais, l’adolescent manifesta une vive surprise.
– Est-ce bien vrai ? Le Visage-Pâle serait-il Old Shatter-hand ?
– Je dis la vérité, répondis-je. Et Ma-Ram n’est plus l’ennemi de Old Shatterhand, mais son frère. Old Shatterhand le conduira dans le wigwam de son père.
– Le père de Ma-Ram est To-Kei-Chun11, le grand chef des Comanches, qui commande les guerriers des Racurrohs. Il tuera Ma-Ram parce qu’il s’est laissé capturer par les Visages-Pâles.
– Mon frère veut-il redevenir libre ? demandai-je.
Le jeune guerrier me dévisagea avec étonnement.
– Old Shatterhand voudrait-il libérer un prisonnier dont la vie et le scalpe lui appartiennent.
– Si mon jeune frère rouge me promet de ne pas chercher à s’enfuir et de me conduire auprès de son père, j’ôterai ses liens et je lui donnerai un cheval. Il pourra aussi conserver les armes attachées à sa selle.
– Uff ! Old Shatterhand a un poing de fer et un cœur d’or. Il n’est pas comme les autres Visages-Pâles. Mais n’a-t-il pas deux langues ?
– Je n’ai qu’une parole, fis-je pour le rassurer. Eh bien ! mon frère rouge veut-il m’écouter et attendre jusqu’à ce que nous arrivions devant To-Kei-Chun ?
– Ma-Ram veut bien.
11 Taureau-aux-grandes-cornes.
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– En ce cas, prends de ma main le feu de la paix ; il dévore-ra celui qui aura failli à sa parole.
Mon cheval était caché tout près de là. J’allai le chercher et tirai de la poche de la selle deux cigares. Puis, frottant une allu-mette, j’offris du feu à Ma-Ram, que j’avais libéré de ses liens. Et nous fumâmes chacun un cigare, selon le rite d’usage.
– Les Visages-Pâles n’ont-ils pas un Grand Esprit qui fait pousser les herbes aromatiques dont on bourre les calumets de paix ?
– Ils ont bien un Esprit, qui est plus puissant que tous les autres, et qui leur a fait don d’un grand nombre de plantes aro-matiques. Pourtant ils préfèrent fumer leur calumet dans leurs wigwams, et quand ils sont dehors ils fument plus volontiers les cigares, qui sont moins encombrants que les pipes.
– Uff ! des ci-cars ! Le Grand Esprit des Visages-Pâles est sage. Ces ci-cars sont plus faciles à transporter que les calumets.
Bob était passablement étonné de me voir tranquillement fumer aux côtés du guerrier rouge qui lui avait inspiré une si vive frayeur. Il hocha plusieurs fois la tête, puis, s’approchant de nous :
– Bob aimer aussi fumer un cigare de paix, dit-il.
– Tiens, en voici un, lui dis-je en lui tendant un troisième cigare. Mais tu ne l’allumeras qu’une fois en selle, car il est temps de partir.
Le Comanche alla chercher son cheval et le monta. Je con-naissais trop bien les Indiens pour redouter qu’il ne cherchât à s’enfuir. Bob se mit, lui aussi, en selle, non sans quelque mal, cependant que je liais les autres bêtes, de manière à pouvoir les conduire facilement. Puis j’enfourchai à mon tour ma monture, et notre petite caravane s’ébranla.
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Nous quittâmes la vallée qui nous avait été si fatale et, après avoir gagné le haut plateau, nous découvrîmes la trace des Comanches. Nous la suivîmes pendant longtemps, tout en pre-nant garde de rester invisibles aux Indiens. Ceux-ci avaient sans doute découvert le vieux guerrier ligoté et bâillonné, car ils me-naient maintenant grand tapage et remplissaient les environs de leurs cris de fureur. Mais je n’y prêtai pas attention. Quant à Ma-Ram, il avait suffisamment de caractère et de sang-froid pour ne pas laisser paraître ses sentiments.
Notre chevauchée silencieuse, toujours sur la même piste, nous mena le soir jusqu’au Rio-Pecos. La berge de la rivière se prêtait fort bien à un campement de nuit. Nous nous y instal-lâmes, non sans avoir pris toutes les précautions imposées par les circonstances.
Sous les selles des chevaux indiens, nous trouvâmes une provision de viande sèche, ce qui nous dispensa de nous livrer à une partie de chasse avant le repos. Un examen attentif de la piste me révéla que le gros des Comanches avait sur nous une avance considérable et telle qu’elle écartait de nous toute me-nace d’attaque nocturne. Néanmoins, je décidai de monter la garde une partie de la nuit et de me faire relayer, pour l’autre, par Bob. Quant à Ma-Ram, il s’endormit aussitôt du sommeil profond propre à son âge.
Lorsque le jour se leva, je débarrassai les quatre chevaux sans cavaliers de leurs harnais et les poussai vers la rivière. Ils la traversèrent facilement et disparurent bientôt à notre vue, ca-chés par les broussailles de la rive opposée. Ma-Ram assistait, impassible, à cette scène, s’abstenant de faire la moindre re-marque.
La piste que nous suivions était très nette, les Comanches n’ayant pas cherché à la dissimuler. Il était évident qu’ils se croyaient en parfaite sécurité. Ils avaient longé la rive droite du Rio-Pecos jusqu’à la Sierra Guadeloupe. Là, à mon étonnement, la piste bifurquait. L’une de ses branches, qui marquait le pas-
– 192 – sage du plus fort des deux détachements, s’engageait dans la montagne, alors que l’autre continuait à longer la rivière.
Je mis pied à terre pour examiner les deux pistes de plus près. Parmi les empreintes qui formaient la seconde, celle qui continuait à suivre le Rio-Pecos, j’identifiai sans peine les traces des sabots de la vieille Tony, la vénérable jument de mon ami Sam. Cette piste aboutissait à une clairière, qui portait les traces d’un campement de nuit. Je me tournai alors vers Ma-Ram.
– Les fils des Comanches se sont rendus dans la montagne pour s’incliner sur la tombe de leur grand chef, lui dis-je.
– Mon frère dit vrai, fit-il.
– Quant à l’autre piste, celle que nous suivons, elle mène au wigwam des Comanches, où les guerriers rouges conduisent leurs prisonniers.
– Tel fut en effet l’ordre des deux chefs des Racurrohs.
– Les fils des Racurrohs ont-ils emporté avec eux le trésor des Visages-Pâles ?
– Oui, ils l’ont gardé, car ils ignoraient auquel des Visages-Pâles il appartenait.
– Où se dressent les wigwams des Comanches ? demandai-je.
– Dans la savane qui sépare cette rivière du fleuve que les Visages-Pâles appellent Rio-Grande.
– Cette savane est aussi limitée par deux montagnes, n’est-ce pas ?
– Le Visage-Pâle ne se trompe pas.
– Dans ce cas, nous n’emprunterons pas cette piste et prendrons la direction du sud.
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– Mon frère fera comme il voudra, dit Ma-Ram, toutefois je crains qu’il ne puisse trouver, sur ce chemin, de l’eau pour lui et pour ses bêtes.
Je fixai sur lui un regard scrutateur.
– Mon frère rouge a-t-il jamais vu des montagnes proches d’un grand cours d’eau d’où ne coulerait pas la moindre source ? Pour ma part, je n’en ai point connu.
– Mon frère verra qui a raison, de lui ou du Comanche.
– Je sais pourquoi le Comanche répugne à aller dans la montagne, dis-je en souriant.
– Que mon frère le dise, s’il le sait.
– Pour rentrer chez eux, les fils des Racurrohs suivent le bord de la rivière. Or ce chemin décrit un grand arc de cercle. Si nous prenons le raccourci par la montagne, nous avons de grandes chances de les rattraper avant qu’ils aient gagné leurs wigwams.
Voyant sa pensée percée à jour, Ma-Ram se tut. Je dénom-brai alors les empreintes des chevaux : ils étaient au nombre de seize. Mes trois amis, Winnetou, Sam et Bernard, étaient escor-tés de treize hommes. Et, comme ils devaient être solidement li-gotés, il me faudrait, même si je parvenais à les rejoindre à temps, compter plus sur la ruse que sur la force pour les libérer.
Décidé, malgré tout, à tenter la chance, je pris la direction du sud et m’engageai résolument dans la montagne. Notre route présentait de plus en plus de difficultés, et je comprenais main-tenant pourquoi les Comanches avaient préféré suivre le bord de la rivière, quitte à allonger sensiblement leur itinéraire. Notre avance se faisait d’autant plus laborieuse que je ne con-naissais pas du tout la région et que Ma-Ram se gardait bien de me donner la moindre indication.
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Au début de l’après-midi nous avions cependant franchi la montagne et nous nous trouvions dans une savane qui s’étendait à perte de vue. À gauche, on apercevait, au loin, le ru-ban scintillant du Rio-Pecos.
La pente que nous venions de descendre était boisée, et la forêt qui se prolongeait le long du fleuve gagnait même sur la prairie.
Au bord d’un ruisseau, dont les méandres serpentaient vers le Rio-Pecos, les traces des Comanches redevenaient visibles. Elles dataient de la veille, vers le milieu de la journée. Un peu plus loin, sur la berge d’un autre cours d’eau, où les arbres ré-pandaient une ombre bienfaisante, nous découvrîmes l’emplacement d’un campement de fortune, où les Peaux-Rouges avaient dû passer quelques heures, sans doute les plus torrides du jour.
Je décidai d’imiter leur exemple, tout en choisissant pour notre halte un endroit situé à quelque distance du fleuve, au mi-lieu des broussailles, qui offrait ainsi plus de sécurité. J’avais été bien inspiré de prendre cette précaution puisqu’à peine m’étais-je allongé et avais-je conseillé à Ma-Ram d’en faire autant que je vis Bob, parti pour faire boire son cheval dans la rivière et y prendre un bain, accourir tout haletant.
– Massa ! Massa ! Bob voir des cavaliers venir ici ! Un, deux, trois, quatre, cinq, six cavaliers. Partir vite d’ici ou les abattre ? Comment faire, Massa ?
D’un bond je fus au bord du fourré qui nous abritait : six chevaux se dirigeaient effectivement à toute allure vers notre campement. Ils avançaient par deux rangs de trois, chacun diri-gé par un cavalier et les deux autres montures de chaque groupe ne portaient sur leur dos que de volumineux paquets. Bob s’était donc trompé quand il avait estimé à six le nombre de nos adver-saires. Mais était-ce bien des adversaires ? Je reconnus vite que les cavaliers n’étaient point des Peaux-Rouges mais deux blancs.
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L’instant d’après, cependant, j’aperçus à l’horizon un autre groupe de cavaliers, qui, de toute évidence, étaient les poursui-vants des premiers. Je portai aussitôt mes jumelles à mes yeux, mais je faillis les laisser tomber tant ma stupéfaction fut grande. Je venais de reconnaître que les deux blancs traqués par les In-diens n’étaient autres que Fred Morgan et son fils Patrick, les deux redoutables pirates de la savane, qui, à la faveur de la con-fusion créée par l’attaque des Comanches, avaient échappé au châtiment qui les attendait.
– Lounds ! m’écriai-je. Comme on se retrouve !
Les deux cavaliers, serrés, à chaque minute, de plus près par leurs poursuivants, continuaient à galoper dans ma direc-tion. Encore quelques instants et ils se trouveraient à la portée de mon fusil. Devais-je abattre ces criminels ou les capturer vi-vants ? Entre ces deux solutions, je ne balançai pas longtemps : je ne souillerais pas mes mains du sang de ces malfaiteurs. Le fusil à l’épaule, j’attendis.
Les deux fugitifs se dirigeaient sans aucun doute vers la ri-vière, et quelques centaines de mètres à peine les séparaient des Indiens qui étaient au nombre de cinq. Déjà j’entendais distinc-tement le halètement des chevaux à bout de forces. Je pressai deux fois sur la gâchette et les deux montures atteintes à la tête s’écroulèrent, entraînant dans leur chute leurs cavaliers.
Je me précipitai vers eux, mais déjà retentissait tout près de moi le cri de guerre des Comanches.
– Oh-hi-hi-hihihi !
La voix de Ma-Ram s’était jointe au chœur de ses frères de race. Avant que j’eusse pu faire un geste, j’étais cerné et voyais brandir au-dessus de ma tête trois tomahawks et deux couteaux de chasse.
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– Cha ! cria Ma-Ram en étendant son bras en un geste pro-tecteur. Arrêtez-vous ! Ce Visage-Pâle est un ami de Ma-Ram.
Aussitôt tomahawks et couteaux de chasse s’abaissèrent, et, d’hostile, l’attitude des Comanches à mon égard devint respec-tueuse. Puis ils se tournèrent vers les deux fugitifs, mais ceux-ci avaient bien mis à profit l’instant de répit procuré par cet inci-dent. Ils avaient pris la fuite et disparu dans les broussailles. Quant aux bêtes de charge, elles avaient réussi à se débarrasser de leurs liens, et, de leur galop affolé, venaient d’atteindre le fleuve. Je pus encore les apercevoir comme elles s’y jetaient, mais, trop lourdement chargées, elles coulèrent à pic aussitôt.
Quatre Comanches s’étaient précipités dans la forêt à la suite des fugitifs : je retins le cinquième.
– Mon frère rouge voudrait-il me dire, lui demandai-je, pourquoi les guerriers comanches poursuivent ces Visages-Pâles ? Je crois savoir que Morgan et son fils entretenaient de bons rapports avec votre tribu, il n’y a pas encore bien long-temps.
– C’est exact, répondit l’Indien, l’air sombre. Malheureu-sement, les blancs ont la langue fourchue, tout comme les ser-pents. Nous avons accueilli ces deux hommes-là comme des amis, et ils nous ont récompensés en tuant, la nuit, une senti-nelle, et en s’enfuyant avec le trésor.
– Le trésor ?
– Oui, l’or et les ordonnances des médecins.
Ce que les Peaux-Rouges appelaient les ordonnances des médecins ne pouvait être que les lettres de crédit et des billets de banque. Quant au trésor, c’était celui que nous avions saisi sur les deux bandits et dont une grande partie était le produit du vol commis au préjudice de mon ami Bernard et de son in-fortuné père. Maintenant or et billets de banque gisaient au fond de l’eau, où l’on ne pouvait songer à les repêcher, car le
– 198 – fleuve, dans cette partie de son cours, était très profond, et ses eaux tumultueuses laissaient pressentir de nombreux tourbil-lons.
Ainsi la maudite poussière d’or et les âpres convoitises au-tour d’elle venaient de faire une victime de plus : le malheureux garde Peau-Rouge assassiné par les deux Morgan pour s’emparer à nouveau du butin déjà ensanglanté. Deadly dust ! Poussière de mort, comme disent les hommes de la savane.
Que fallait-il faire ? Poursuivre nos ennemis ou voler au se-cours de nos amis ? C’était tout naturellement d’essayer de libé-rer les prisonniers des Comanches. D’ailleurs, je pouvais fort bien laisser le soin de poursuivre les Morgan aux cinq guerriers indiens, qui connaissaient infiniment mieux la région.
– Pourquoi mon frère blanc tire-t-il sur les chevaux et non point sur les cavaliers ? me demanda Ma Ram. Old Shatterhand connaît pourtant l’art de tirer à la cible ?
– Pourquoi Old Shatterhand n’a-t-il pas tué Ma-Ram alors que la pointe de son couteau était placée contre le cœur de ce-lui-ci ? ripostai-je du tac au tac. Old Shatterhand ne tue jamais sans y être absolument contraint. Au surplus, il a tiré sur les chevaux, car il désire parler aux cavaliers.
– Il pourra satisfaire ce désir, dit Ma-Ram, lorsqu’il aura rattrapé les fugitifs en compagnie de ses frères rouges.
Je ne pus réprimer un sourire. Ma-Ram avait vraiment à cœur de m’empêcher de rejoindre mes amis, et, pour cela, de m’entraîner à la poursuite des deux Morgan.
– Il ne cherchera pas à les rattraper, dis-je. Dommage que les guerriers comanches aient jugé plus opportun de s’en pren-dre à Old Shatterhand qu’à ces criminels qui, sans cela, seraient déjà pris tous les deux. Mais Old Shatterhand connaît la bra-voure des Comanches : il ne doute pas qu’ils réussissent à rat-traper les deux méchants Visages-Pâles et à les ramener dans
– 199 – leurs wigwams. Que Ma-Ram monte sur son cheval et qu’il me suive.
Depuis cet incident, j’avais autre chose à faire que de m’attarder à cet endroit. Un calcul rapide s’était en effet imposé à mon esprit : au départ, mes amis étaient accompagnés de treize cavaliers. De ce nombre, si on retirait la sentinelle assas-sinée par les Morgan, les deux bandits eux-mêmes et enfin les cinq Comanches qui les poursuivaient, la garde de mes amis restait réduite à cinq Indiens. Mes chances de les libérer gran-dissaient considérablement, toujours à condition que je puisse rejoindre leur groupe à temps.
Nous nous remîmes donc en route à une vitesse redoublée. Vers le crépuscule, un nouvel examen de la piste de la petite ca-ravane me permit de constater avec satisfaction que celle-ci n’avait plus que quelques heures d’avance sur nous. L’assassinat de la sentinelle, la fuite des deux Morgan et enfin la conviction des Comanches qu’ils n’étaient pas poursuivis étaient sans au-cun doute autant de raisons qui avaient ralenti leur marche.
Aussi, malgré maintes allusions de Ma-Ram à l’opportunité d’une halte, fis-je hâter notre allure jusqu’à une heure très avan-cée du soir et je ne m’arrêtai que lorsque l’obscurité presque to-tale rendît impossible toute reconnaissance de la piste.
Quelques heures de repos et, dès la pointe du jour, nous nous remettions en selle.
La piste s’éloignait maintenant du fleuve et s’engageait au fond de la savane, toujours vers le sud. Elle était de plus en plus fraîche, signe que la caravane était de plus en plus proche. Je me réjouissais déjà de pouvoir la rejoindre vers midi, lorsque, soudain, mon attention fut attirée par une autre piste, croisant la première, et qui marquait le passage d’un groupe d’au moins quarante cavaliers. À cet endroit, les deux détachements s’étaient unis, pour se diriger, au nombre d’une cinquantaine de cavaliers, vers le sud.
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– Uff ! s’exclama Ma-Ram.
Mais déjà il avait dissimulé sa satisfaction sous un air im-passible, et seuls ses yeux rayonnaient de joie et, pour cause, laissaient deviner les espoirs que soulevait en lui l’apparition de ce renfort.
– À quelle distance sommes-nous du camp des Co-manches ? demandai-je au jeune Indien.
– Les Racurrohs n’ont pas de camp, me répondit-il. Ils ont construit un village, qui est plus vaste que les petites villes des Visages-Pâles, dans la savane. Si mon frère blanc maintient cette allure, nous y arriverons avant que le soleil ne disparaisse derrière les hautes herbes.
À midi, nous faisions une courte pause pour reprendre aus-sitôt notre marche. Vers le soir, j’aperçus à l’horizon des con-tours sombres, qu’à l’aide de mes jumelles je pus identifier : c’était des tentes.
La récente arrivée des prisonniers avait dû provoquer là-bas une vive sensation, parfaitement justifiée par la renommée de mon ami Winnetou. Les Comanches avaient même oublié, dans leur émotion, de poster des sentinelles autour de leur vil-lage, de sorte que nous pûmes parvenir tout près des habita-tions sans la moindre difficulté.
J’arrêtai alors mon cheval et me tournant vers Ma-Ram :
– C’est bien ici que se trouvent les wigwams des Co-manches ? lui demandai-je.
Ma-Ram fit oui de la tête.
– Mon frère rouge croit-il que nous y trouverons To-Kei-Chun, le grand chef des Racurrohs ?
– Le père de Ma-Ram ne quitte jamais ses enfants.
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– Mon frère rouge voudrait-il se rendre auprès de lui et lui annoncer la visite de Old Shatterhand ?
Ma-Ram me dévisagea avec étonnement.
– Old Shatterhand ne redoute-t-il pas les Comanches ? Il tue bien le buffle et l’ours gris, mais il ne viendra jamais à bout des Comanches, qui sont aussi nombreux que les arbres dans la forêt.
– Old Shatterhand tue assurément les bêtes féroces de la forêt, mais il n’est pas l’ennemi de ses frères rouges. Il ne craint ni les Sioux, ni les Kiowas, ni les Apaches, ni les Comanches. Il est l’ami de tous les guerriers vaillants et ne réserve ses balles qu’aux criminels. Ma-Ram peut aller rejoindre son père ; je l’attendrai ici.
– Comment cela ? Ma-Ram n’est-il pas prisonnier de Old Shatterhand ?
– Ma-Ram n’est plus mon prisonnier depuis que nous avons fumé ensemble le calumet de paix. Il est libre.
– Uff !
Ce seul son guttural exprima la joie du jeune Indien, qui, déjà, éperonnant son cheval, partait au galop. Quant à moi, je descendis de ma monture en la laissant paître paisiblement et je m’assis par terre.
Bob imita mon exemple, mais son visage était soucieux.
– Que feront Peaux-Rouges de Bob quand Massa l’emmènera chez eux ?
– Nous verrons bien, répondis-je.
– Bob pas tenir à voir, répondit le noir. Bob pas envie se faire empaler et rôtir par Indiens.
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– D’abord, il n’est pas dit qu’il en sera ainsi, fis-je pour le rassurer. Ensuite, une chose est certaine si nous voulons sauver Massa Bernard, il nous faut aller chez les Comanches.
Cet argument eut raison des dernières hésitations de Bob.
– Si c’est pour Massa Bernard, Bob y aller tout de suite. Tant pis que Peaux-Rouges l’empaler, le rôtir et le manger, pourvu que Massa Bern avoir liberté.
Et cette déclaration héroïque s’accompagnait d’une mi-mique épouvantable. Puis il sortit de sous la selle de son cheval un morceau de viande sèche et y mordit à belles dents, voulant goûter sans doute une dernière fois, avant son martyre, aux plaisirs de la bonne chère.
Notre attente ne devait guère se prolonger et bientôt nous vîmes un groupe de cavaliers s’approcher. Formés en cercle qui se resserrait de plus en plus autour de nous, ils poussaient des cris en agitant leurs armes et, soudain, quatre d’entre eux, quatre chefs bondirent vers nous à bride abattue, comme pour nous écraser. Dans sa frayeur, Bob s’aplatit à terre. Quant à moi, je restai assis et immobile. Le moment d’après, les quatre cava-liers passaient au-dessus de nos têtes dans un galop infernal.
– Aïe ! Aïe ! Indiens écraser Bob et Massa ! hurlait le nègre, tout en levant prudemment la tête pour s’assurer que le danger était passé.
– Ils n’en ont pas la moindre intention, dis-je. Ils veulent simplement mettre à l’épreuve notre courage.
– Mettre à l’épreuve courage ? Très bien. Eux venir et voir que courage pas manquer à Bob.
Il se remit sur son séant et prit un air farouche, destiné, dans son esprit, à inspirer une crainte profonde à tous les Peaux-Rouges du monde.
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Cependant, les chefs avaient mis pied à terre, et ils s’approchaient de nous.
Le plus vieux prit la parole :
– Pourquoi l’homme banc ne se lève-t-il pas lorsqu’il voit devant lui les chefs des Comanches ?
– En les accueillant assis, il leur montre qu’ils sont les bienvenus, répondis-je. Que mes frères rouges prennent place à mes côtés.
– Un chef comanche ne s’asseoit qu’aux côtés d’un autre chef, répondit-il. Où se trouve donc le wigwam du Visage-Pâle et où sont ses guerriers ?
Je m’armai d’un tomahawk.
– La marque d’un chef est d’être fort et courageux. Si les hommes rouges doutent de ma qualité de chef, qu’ils se mesu-rent avec moi. Ils verront bien si je dis la vérité ou non.
– Quel est le nom du Visage-Pâle ?
– Les guerriers rouges et blancs m’appellent Old Shatter-hand.
– C’est l’homme blanc lui-même qui s’est sans doute dé-cerné ce nom.
– Si le chef comanche refuse de se battre avec moi à armes égales, qu’il prenne son tomahawk et son couteau. Moi, je me contenterai de mes mains nues. Howgh !
– Le Visage-Pâle vient de prononcer là des paroles bien téméraires. Il aura l’occasion de montrer s’il a du courage. Qu’il monte à cheval et qu’il suive les guerriers racurrohs.
– J’accepte, mais, auparavant, les guerriers racurrohs ne veulent-ils pas fumer avec moi le calumet de paix ?
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– Ils en décideront en leur conseil.
– Ils ne s’y refuseront pas, puisque je viens parmi eux dans un esprit de paix.
Je montai en selle, cependant que Bob enfourchait, non sans peine, sa monture récalcitrante. Les chefs comanches con-tinuaient à affecter d’ignorer sa présence ; chacun sait, en effet, que les Indiens affichent le plus profond mépris à l’égard des nègres.
Escorté par les quatre Comanches, notre groupe se dirigea à vive allure vers le village. Après nous être engagés dans l’allée principale, nous nous arrêtâmes devant une tente plus vaste que les autres, qui devait être celle du grand chef. Les quatre Co-manches mirent pied à terre et j’imitai leur exemple.
Entre temps, toute la suite des quatre chefs nous avait re-joints et je me trouvais entouré de nombreux guerriers. Pendant le trajet, j’avais perdu de vue Bob, et je ne parvenais pas à le re-pérer dans la foule.
Le chef qui s’était fait le porte-parole des autres désigna alors de sa main ma ceinture :
– Le Visage-Pâle doit maintenant me remettre ses armes.
Je secouai négativement la tête.
– Je ne suis pas votre prisonnier, puisque je suis venu chez vous de mon plein gré. Par conséquent j’ai le droit de conserver mes armes.
– Nous ne pouvons laisser ses armes au Visage-Pâle puisque nous ignorons encore quelles sont ses intentions.
– Les Comanches auraient-ils donc peur de moi ? Car, dans le cas contraire, pourquoi insisteraient-ils pour que je leur re-mette mes armes ?
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Cette remarque sembla piquer au vif l’amour-propre du chef. Il consulta du regard ses compagnons et, sûr de leurs sen-timents, il dit :
– Les guerriers comanches ignorent la peur. L’homme blanc peut conserver ses armes.
– Bien, fis-je. Puis-je savoir le nom du noble guerrier à qui j’ai l’honneur de parler ?
– Old Shatterhand a devant lui To-Kei-Chun, dont le seul nom fait trembler ses ennemis.
– Je demande à mon frère To-Kei-Chun de me faire donner une tente. J’y demeurerai jusqu’à ce que les guerriers racurrohs aient pris une décision à mon égard.
– Les paroles du Visage-Pâle sont sages. Il recevra une tente où il pourra attendre la décision des guerriers racurrohs. Ceux-ci vont délibérer pour savoir s’il leur convient ou non de fumer le calumet de paix avec Old Shatterhand.
D’un signe de tête il m’invita à le suivre, ce que je fis en conduisant mon mustang par la bride. Les Comanches for-maient une double haie sur notre passage. Nous traversâmes ainsi le village. Dissimulées sous leurs tentes, les femmes regar-daient avec une vive curiosité le Visage-Pâle qui avait osé s’aventurer avec une telle témérité dans le camp. Certes, ma si-tuation ne laissait pas d’être très précaire. Quelle chance surtout que les sujets de To-Kei-Chun ne fussent pas de la même tribu combattue à Mapimi par mon frère rouge prisonnier, Winnetou, le chef des Apaches !
Les tentes des habitants rappelaient celles des tribus du Nord, que j’avais eu déjà l’occasion de voir de près. Leur édifica-tion, assez sommaire, est exclusivement l’ouvrage des femmes, car les hommes de cette région laissent toute occupation n’ayant pas trait à la guerre, à la chasse et à la pêche, au sexe que nous qualifions communément de faible.
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Ce sont les femmes qui préparent les peaux de bêtes, avec lesquelles elles confectionnent les huttes. Séchées au soleil, les peaux sont ensuite découpées, tendues et fixées sur des pieux, qui constituent la charpente de ces constructions rudimentaires. Et tous ces travaux pénibles, et qui demandent une certaine adresse, sont leur œuvre.
L’enceinte de chaque tente, toujours de forme conique, comprend deux compartiments concentriques, l’un intérieur, l’autre formant une sorte de couloir extérieur. Une ouverture ménagée au sommet de la tente sert de voie d’échappement à la fumée de l’âtre. Chacune des deux parties de la tente peut aussi être divisée en plusieurs pièces par des cloisons constituées par des peaux de bêtes.
La tente à laquelle je fus conduit était fort exiguë. Laissant mon cheval au dehors, attaché à un pieu, j’écartai le rideau de l’entrée, formé de deux moitiés de peaux de bêtes, et pénétrai à l’intérieur, sans plus me préoccuper du chef qui, d’ailleurs, ne manifestait pas l’intention de m’y suivre. La tente était vide.
Quelques minutes plus tard, le rideau s’écartait pour livrer passage à une vieille Indienne portant un fagot sur son dos. Elle jeta le bois par terre, sortit pour revenir peu après avec un grand pot fortement ébréché rempli d’eau et de divers ingré-dients que je ne pus reconnaître. Elle se mit en devoir d’allumer le feu, puis se mit à faire cuire ma soupe au-dessus de la braise.
Étendu à même le sol, je l’observais, tandis qu’elle vaquait à ses occupations. Pendant tout ce temps, je ne lui adressai pas la moindre parole. C’eût été baisser singulièrement dans l’estime de mes hôtes que d’engager une conversation avec la vieille femme. J’étais bien certain, en effet, que cette scène avait des témoins invisibles pour moi, car les chefs des Comanches tenaient trop à être au courant de mes moindres faits et gestes pour qu’il en fût autrement.