La Main qui frappe et Winnetou
Chapitre VI: Helldorf Settlement
CHAPITRE VI
HELLDORF SETTLEMENT
Sur le rocher, près de la chapelle, nous aperçûmes plu-sieurs personnes, qui ne semblaient pas avoir remarqué notre arrivée. Elles nous tournaient d’ailleurs le dos, regardant vers l’ouest, où le soleil, déjà invisible, baignait le paysage de ses ul-times rayons. Tout à coup, le son cristallin d’une petite cloche retentit.
Nous assistions donc, dans ce paysage grandiose, à un ser-vice divin, célébré devant la chapelle en bois. D’un geste instinc-tif, je me découvris.
– Qu’est-ce que c’est ? me demanda Winnetou, à qui le sens de cette scène échappait complètement.
– C’est un settlement, une colonie, fit Walker.
– Winnetou a bien compris que c’est là une colonie, mais que signifient ces sons argentés ?
– C’est la cloche du soir : elle sonne l’Angélus.
– Uff ! Mais Winnetou ignore ce que c’est qu’une cloche du soir, et c’est la première fois qu’il entend parler de l’Angélus.
– Je vous expliquerai cela tout à l’heure, dit Walker.
Lorsque le dernier son de la cloche se fut évanoui, un chant retentit sur le rocher. C’était un chant a capella, à quatre voix, et, dès les premiers accords, j’éprouvai un profond étonnement. Je ne pus en croire mes oreilles, et ma surprise se mua en stupé-faction lorsque je distinguai les paroles de ce chant !
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La lumière du jour s’efface,
La nuit descend avec lenteur.
Ah ! si la souffrance du cœur
Pouvait aussi mourir sans trace !
Je dépose à tes pieds mon cœur.
Emporte-le jusqu’à ce trône,
Où Dieu reçoit, rouge couronne,
Les épines de mes douleurs.
Ave, ave Maria !
Je croyais rêver. C’était là un texte que j’avais composé moi-même. J’étais l’auteur de cet Ave Maria. Et, tandis que la suave mélodie s’insinuait dans mon cœur, une profonde et indi-cible émotion m’étreignait.
Plusieurs années auparavant, un de mes amis de Chicago, chef d’orchestre et compositeur bien connu dans cette ville, m’avait demandé de lui écrire les paroles d’un Ave Maria. Je m’étais acquitté volontiers de cette tâche, et lorsque, plusieurs semaines plus tard, j’avais assisté, pendant un concert, à la première audition de l’œuvre de mon ami, elle m’avait rempli d’une sincère admiration. Le public partageait sans doute mes sentiments, car le morceau avait eu un succès considérable.
Et voilà que maintenant j’entendais pour la seconde fois cette belle mélodie, loin de toute civilisation, en plein Wild-West, où je n’avais été accoutumé d’entendre que les chants de guerre sauvages des Peaux-Rouges. Et avec quelle perfection elle était exécutée par cette chorale des pionniers de l’Ouest !
Lorsque le dernier accord eut retenti au-dessus de la vallée, je pris ma carabine et tirai deux coups en l’air pour attirer l’attention des colons sur nous. Puis, éperonnant mon cheval, je m’élançai dans la vallée, traversai la rivière et me dirigeai tout droit vers les maisons de bois.
L’écho de mes coups de feu résonna longuement et fut cause d’une grande agitation parmi les colons. Les portes des
– 453 – maisons s’ouvrirent, et des hommes, l’air inquiet, parurent sur le seuil. Mais il faut croire que mon aspect les rassura quelque peu, car ils s’avancèrent à ma rencontre sans trop de méfiance.
À l’entrée de l’une des maisons se tenait une brave vieille aux cheveux blancs. Ses vêtements étaient simples, mais propres, et la douceur de son visage, souriant et affable, reflétait cette sérénité d’âme qui est le privilège des consciences pures au terme d’une existence de labeur et de courage.
– Good evening, grand mother ! (Bonsoir, grand’mère.) Ne craignez rien, je vous en prie, nous sommes d’honnêtes back-woodsmen. Me permettez-vous de mettre pied à terre ?
Elle acquiesça de la tête et répondit en souriant :
– Wellcome, Sir. Les honnêtes gens sont toujours les bien-venus parmi nous. Voici mon mari et mon fils Willy. Ils vien-nent à votre rencontre.
Les chanteurs, alertés par mes coups de feu, s’approchaient maintenant de moi à vive allure. À leur tête marchait un vieil-lard encore vert, suivi d’un solide gaillard, tous deux vêtus à la manière des trappeurs. Le vieillard me tendit cordialement la main et me salua en ces termes :
– Soyez le bienvenu à Helldorf Settlement ! C’est une joie pour nous de recevoir un voyageur. Descendez de votre cheval et venez vous reposer.
Je mis pied à terre, et nous échangeâmes une franche poi-gnée de main.
– Thank you, Sir, dis-je. Je vous remercie de votre bon ac-cueil. Serait-ce trop vous demander de donner l’hospitalité pour la nuit à trois voyageurs fatigués ?
– Cela va de soi. Vous trouverez dans ma maison tout ce qu’il vous faut.
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À ce moment, un homme encore jeune, au visage ouvert, s’approcha de nous, me regarda attentivement et s’écria :
– C’est incroyable : Quelle bonne surprise ! Vous ne devi-nerez jamais, père Hillman, qui est notre visiteur.
Et comme le vieux nous regardait tour à tour, étonné, il vint vers moi, me serra vigoureusement la main, le visage rayonnant de joie :
– Je suis bien aise de vous revoir, Monsieur. Vous êtes bien l’auteur des paroles de l’Ave Maria que nous venons de chan-ter ?
C’était à mon tour de manifester ma surprise.
– Oui, en effet, mais comment me connaissez-vous ? Où nous sommes-nous rencontrés ?
– À Chicago. J’y faisais partie de la chorale dirigée par M. Balding, votre compatriote, qui est aussi le mien. C’est notre chorale qui a chanté votre œuvre en première audition… Vous souvenez-vous encore de ce fameux concert ? À cette époque, j’étais encore second ténor, mais, depuis, ma voix a baissé de registre, et je suis devenu baryton.
– Un ami de Bill !
– Son compatriote !
– Un poète !
– L’auteur de notre Ave Maria.
Ces exclamations joyeuses fusaient partout à la ronde. Hommes, femmes, enfants, vieillards se pressaient autour de moi. Chacun tint à me souhaiter la bienvenue, et je dus serrer des dizaines de mains.
Entre temps, Winnetou et Fred nous avaient rejoints. L’apparition du chef des Apaches suscita une grande sensation
– 456 – parmi les colons, mais je m’empressai de dissiper l’inquiétude que la vue d’un guerrier rouge, armé de pied en cap, pouvait inspirer à nos paisibles hôtes.
– Permettez-moi de vous présenter Fred Walker, de mes amis, célèbre chasseur de la savane. Son compagnon est Winne-tou, le grand chef des Apaches, qui vient vers vous en ami.
– Winnetou ! s’écria le vieux Hillman. J’ai entendu plus d’une fois parler de vos exploits ! C’est un grand honneur pour nous de recevoir votre visite.
Il ôta son chapeau, tendit la main à l’Apache et dit :
– I am your servant, Sir. (Je suis votre serviteur.)
Cette manière respectueuse de saluer le chef des Apaches était quelque peu exagérée et gauche, mais la joie du vieillard était à coup sûr sincère. Winnetou comprenait et parlait l’anglais fort bien. Il s’inclina à son tour, serra la main du colon et dit :
– Winnetou is your friend. He loves the whites if they are good. (Winnetou est votre ami. Il aime les blancs, quand ce sont de braves gens.)
Cependant une discussion amicale s’était élevée parmi les habitants de la colonie, qui se disputaient l’honneur de nous ac-cueillir pour la nuit. Ce fut le vieux Hillman qui trancha les dé-bats :
– C’est devant ma maison que les voyageurs se sont d’abord arrêtés, et, par conséquent, ils logeront tous les trois chez moi. Maintenant, permettez à nos hôtes de se reposer un peu, car ils ont derrière eux un long voyage.
Force fut aux autres de s’incliner. Nos bêtes furent con-duites vers un hangar, qui servait d’écurie, tandis que nous étions introduits à l’intérieur de la maison. Une charmante jeune femme, l’épouse de Willy Hillman, nous y accueillit.
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Cependant qu’on nous servait des rafraîchissements et de petits gâteaux salés destinés à nous ouvrir l’appétit, je me fis conter par le menu l’histoire du settlement dont nous étions les hôtes.
Tous les colons, cinq familles en tout, avaient autrefois ha-bité Chicago et se connaissaient de longue date. Ils avaient long-temps caressé le projet d’acquérir une grande ferme pour l’exploiter en commun. Ils avaient amassé un peu d’argent dans la grande ville, mais, avant de fixer leur choix sur une région, avaient longtemps hésité. Un jour, cependant, un chasseur de l’Ouest leur avait vanté les richesses des Trois-Trétons et avait même ajouté que le sol renfermait des pierres rares, telles que l’agathe et l’opale. Le vieux Hillman, qui était lapidaire de son métier, avait été très impressionné par ce récit, et son enthou-siasme pour les Trois-Trétons s’était communiqué aux autres… Ils étaient cependant assez prudents pour ne pas baser leur ave-nir sur la découverte de pierres rares ; ils avaient donc décidé de considérer cette affaire comme d’un intérêt secondaire et de s’attacher, avant tout, à fonder une exploitation agricole pros-père et bien organisée.
Une fois la décision prise, le vieux Hillman était parti en éclaireur avec deux autres chefs de famille et, après plusieurs journées de recherche, ils avaient arrêté leur choix sur cette pit-toresque vallée. Ils étaient alors retournés à Chicago pour ra-mener les autres dans ce qu’ils appelèrent leur settlement. Commença alors une existence très dure, faite de labeur et de privations. Il ne leur avait pas fallu moins de trois années d’un effort ininterrompu pour cueillir enfin les premiers fruits de leur travail.
– Avez-vous déjà eu l’occasion de pousser jusqu’aux Trois-Trétons ? leur demandai-je.
– L’automne dernier, mon fils Willy et son ami Bill, le jeune homme qui vous a rencontré à Chicago, ont essayé d’aller jusque-là pour faire l’ascension de la montagne. Mais ils n’ont
– 458 – pas pu dépasser John Grace See. Au delà de ce lac, la forêt est trop sauvage et la montagne trop raide. Aussi ont-ils dû renon-cer à leur projet et rebrousser chemin.
– Cela ne m’étonne pas, fis-je. Ce sont de robustes gail-lards, mais point des hommes de l’Ouest.
– J’aurais cru pourtant mériter ce titre, après avoir passé trois ans dans cette région, dit Willy.
– Vous êtes devenus des colons, d’excellents colons même, mais on ne s’improvise pas Westman. Pour le devenir, il faut passer par un très rude apprentissage, qui vous manque forcé-ment encore.
Comme cet argument ne semblait convaincre qu’à moitié Willy Hillman, je poursuivis :
– D’autre part, vous ne vous y êtes pas très bien pris pour votre ascension. Votre première grande erreur est d’avoir choisi l’itinéraire le plus court, celui qui s’approche le plus de la ligne droite. Or cette route ne sera pas praticable avant cinquante ans, tant elle est couverte de fourrés inextricables, repaires de loups et d’ours… Les précipices se succèdent, bordés de rochers abrupts, dont la seule vue donne le vertige et dont la surface glissante trahit le pied. Il faut y passer par des cañons dont chaque recoin peut cacher des Indiens hostiles. Un vrai West-man aurait suivi le cours du Salt River et du John Grace River, qui, tous deux, se jettent dans le Snake River. De là, vous n’aviez qu’à gagner les Snake River Mountains, les Treton Pass Moun-tains, puis le Treton Pass lui-même, et seulement ensuite les Treton Range, la chaîne des Trois-Trétons, qui s’étend sur une cinquantaine de milles anglais. Voilà pour votre itinéraire. L’autre erreur ; c’est de vous être lancés dans une entreprise aussi dangereuse à deux seulement. Ne m’en veuillez pas de formuler toutes ces critiques : elles me sont dictées par une sin-cère sympathie. Mais, au fait, avez-vous trouvé les pierres pré-cieuses que vous y cherchiez ?
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– Oui, quelques agathes, mais de très petite taille.
– Nous reviendrons peut-être sur ce sujet. Mon ami Win-netou connaît les Montagnes Rocheuses jusque dans leurs moindres recoins. Je vais m’informer auprès de lui.
Je savais que Winnetou ne parlait que rarement, et tou-jours à contre-cœur, des trésors que décelait le sol des Mon-tagnes Rocheuses. Aussi, en lui posant la question, je craignais qu’il ne me répondît évasivement :
– Est-ce mon frère Charlie qui se propose d’aller à la re-cherche de l’or et des pierres ? demanda l’Apache d’un air grave.
N’ayant pas assisté au début de notre conversation, car il était passé dans les écuries pour jeter un coup d’œil sur nos che-vaux, Winnetou ignorait pourquoi je l’interrogeais à ce sujet. Je m’empressai donc de lui expliquer de quoi il s’agissait.
Le chef des Apaches réfléchit longuement, puis s’adressant au vieux Hillman :
– Est-il permis à Winnetou d’exprimer un vœu ?
– Certainement. Lequel ?
– Winnetou désirerait entendre encore une fois le cantique que les hommes blancs ont chanté tout à l’heure sur le rocher. Après quoi, il leur expliquera où ils pourront trouver des pierres brillantes.
La réponse de l’Apache me causa une surprise très vive. L’Ave Maria dont les sons nous avaient accueillis à notre arrivée dans la vallée avait-il fait sur Winnetou une impression si forte, si profonde, qu’il se montrât prêt, pour l’entendre une fois de plus, à trahir le secret des Montagnes Rocheuses ?
– Notre chœur vous le chantera bien volontiers, fit Hill-man.
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– Que les hommes blancs prospectent la Montagne de l’Aigle, et ils y trouveront des pépites d’or en quantité. Quant aux pierres, il en existe un grand nombre dans la vallée du Bea-verdam River, à l’endroit où cette rivière se jette dans le lac Yel-lowstone.
Tandis que je traduisais à mes hôtes les indications du chef apache et leur expliquais la manière la plus simple de gagner ces deux endroits, des voisins vinrent nous rendre visite, et force nous fut d’interrompre cette conversation.
Le repas fut simple, mais copieux, et la soirée qui suivit de-vait me laisser un souvenir inoubliable. Les colons étaient presque tous de fervents musiciens, et ils chantaient remarqua-blement. Ils nous firent entendre un véritable concert de chan-sons populaires, d’airs anciens et même quelques morceaux de musique classique.
Winnetou écouta, silencieux, ces flots de mélodies. Soudain il me demanda en langue apache :
– Quand ces hommes voudront-ils exécuter leur engage-ment ?
Je rappelai à Hillman la promesse faite au chef apache. Le vieillard pria alors les membres du chœur d’entonner l’Ave Ma-ria. Mais à peine avaient-ils commencé que l’Apache leva la main et s’écria :
– Non, pas ici. Entre ces murs, le chant ne résonne pas bien. Winnetou vous prie de le lui faire entendre du haut de la montagne.
– Votre ami a raison, dit Bill. Ce cantique demande à être chanté au sein de la nature. Venez, sortons tous.
Les chanteurs se mirent à gravir la colline, tandis que nous demeurions dans la vallée.
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Winnetou resta un moment à mes côtés, puis disparut dans les ténèbres.
Tout à coup, la douce et pure mélodie s’éleva au sommet de la colline :
La lumière du jour s’efface,
La nuit descend avec lenteur.
Ah ! si la souffrance du cœur
Pouvait aussi mourir sans trace !
Nous écoutions ce chant sublime dans un silence recueilli. Les voiles de la nuit avaient enveloppé les chanteurs, et ainsi, sous la voûte étoilée du firmament, le cantique semblait couler du ciel.
Lorsque les derniers accords se furent évanouis, nous de-meurâmes encore longtemps immobiles, profondément émus, et ne reprîmes le chemin de la maison de Hillman que lorsque les chanteurs, descendus de la colline, nous appelèrent. Cepen-dant je cherchai en vain Winnetou parmi nous.
Tout d’abord je ne m’inquiétai pas de son absence, pensant qu’il ne tarderait pas à revenir ; mais comme, au bout d’une heure, il n’était toujours pas de retour, je pris mon fusil et partis à sa recherche, craignant qu’il ne lui fût arrivé quelque fâcheuse aventure.
En quittant la maison, je priai mes hôtes de ne point me suivre, quand bien même ils entendraient un coup de feu. En ef-fet, il n’était pas impossible que Winnetou ait été victime d’un accident, mais, au fond de moi-même j’avais formulé une tout autre hypothèse sur l’absence prolongée de l’Apache.
Me tournant dans la direction où j’avais vu disparaître l’Apache, j’arrivai bientôt au bord du petit lac. Celui-ci était do-miné par une falaise qui projetait une ombre épaisse sur l’eau sombre. Au sommet de cette falaise, j’aperçus la silhouette de celui que je cherchais. Immobile comme une statue, Winnetou
– 462 – semblait perdu dans la contemplation de la nappe scintillante de l’eau.
À pas feutrés je grimpai sur la falaise, m’approchai de lui, sans troubler sa méditation. Un très long moment se passa avant que Winnetou sortît de son immobilité. Enfin il leva len-tement le bras, désigna l’eau et dit avec tristesse :
– Ti pa-apu chi itchi. (Ce lac est comme mon cœur.)
Je ne répondis rien. Il y eut un nouveau silence, et ce n’est qu’après une longue pause que Winnetou reprit :
– Ntcha-nha Manitou ncho : ehi aguan t’enese. (Le Grand Manitou est bon. Je sens que je l’aime.)
Je savais que la moindre réflexion de ma part aurait immé-diatement rompu le fil, de ses pensées et troublé ses sentiments. Je continuai donc à me taire. Cependant Winnetou poursuivait, le regard perdu au loin :
– Mon frère Charlie est un grand guerrier, mais il est aussi un homme de bon conseil. Mon âme est pareille à la sienne, et pourtant je ne le retrouverai jamais quand je serai arrivé aux territoires de chasse éternelle.
Cette pensée semblait l’affliger sincèrement. C’était là une nouvelle preuve de la profonde affection qu’il me portait. Il con-tinua :
– J’ai entendu dire que, quand un blanc a eu une vie sans tache, son âme va au ciel. Mais où est le ciel de mon frère ?
– Où sont les territoires de chasse éternelle de Winnetou ?
– Le Grand Manitou règne sur toute la terre et sur les étoiles, dit Winnetou.
– Mais pourquoi accorde-t-il une si petite partie de cette terre à ses fils rouges, alors qu’il est si généreux pour ses enfants
– 463 – blancs ? Que sont les territoires de chasse éternelle auprès de ce paradis merveilleux qui attend, dans l’au-delà, les blancs bons et justes ? Le Grand Manitou aimerait-il donc moins ses enfants rouges ?
Et comme l’Apache ne répondait pas, je repris :
– Mais ce n’est pas là la question. Le fait est que mes frères rouges commettent une terrible erreur. La foi des hommes blancs proclame : le bon Manitou est le père de tous les enfants, au ciel et sur la terre. Par contre, la foi des hommes rouges dé-clare : le grand Manitou n’est que le dieu des hommes rouges. Il leur ordonne de tuer tous les blancs. Mon frère Winnetou est sage et juste, qu’il réfléchisse.
Pas de réponse. Je me tus un instant, puis :
– Le Manitou des rouges est-il le même que celui des Vi-sages-Pâles ? S’il en est ainsi, pourquoi permet-il que les hommes rouges disparaissent de la terre, alors que les blancs se multiplient et étendent leur domination sur toute la planète ? Supposons maintenant que le Manitou des rouges ne soit pas celui des Blancs. Alors ce dernier est infiniment plus puissant, et aussi plus miséricordieux que votre Dieu rouge. Le Dieu des Visages-Pâles leur donne ici-bas la terre et toutes ses richesses et, dans l’au-delà, la vie éternelle au paradis. Le Manitou des rouges, par contre, ne donne à ses fils que la savane désolée, les montagnes désertiques peuplées d’animaux féroces, où le meurtre fait loi. Et même dans les sombres territoires de chasse éternelle, c’est encore le règne du meurtre.
» Les guerriers rouges ajoutent foi à leurs sorciers qui leur promettent le pouvoir d’exterminer, dans l’au-delà, les âmes des blancs. Pourtant, si l’âme de Winnetou rencontrait sur ces terri-toires baignés de sang l’âme de son frère Charlie, voudrait-il le tuer ?
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– Uff ! s’écria l’Apache d’une voix rauque. Winnetou dé-fendrait l’âme de son frère blanc contre tous les guerriers rouges. Howgh !
– En ce cas, que mon frère Winnetou veuille bien réfléchir. Ce qu’il vient de dire n’est pas en accord avec ce que lui racon-tent les sorciers.
Winnetou et moi, nous nous connaissions depuis de longues années. Nous avions partagé les périls et les triomphes de la vie aventureuse de la savane. Mais, durant toutes ces an-nées d’amitié fraternelle, nous n’avions jamais abordé la ques-tion de nos croyances respectives, et cela sur la demande même de Winnetou. Je m’étais toujours gardé de faire la moindre ré-flexion qui, même indirectement, pût porter atteinte à sa foi. Je savais qu’il appréciait ma discrétion à ce sujet, et les paroles que je venais maintenant de prononcer devaient avoir d’autant plus de poids.
Il réfléchit longtemps, puis me posa cette question :
– Pourquoi tous les blancs ne sont-ils pas comme mon frère Charlie ? S’ils lui ressemblaient tous, Winnetou aurait con-fiance en leurs prêtres.
– Pourquoi tous les hommes rouges ne sont-ils pas comme mon frère rouge ? ripostai-je. Il y a des bons et des méchants, aussi bien parmi les Visages-Pâles que parmi les Indiens. La terre est grande, et l’on peut voyager mille journées sans revenir à son point de départ. Mon frère ne connaît qu’une toute petite partie de l’univers. Or, c’est précisément là où vit mon frère, dans la savane, que viennent se cacher ceux des blancs qui doi-vent fuir la justice de leurs frères de race parce qu’ils ont des crimes sur la conscience Voilà pourquoi Winnetou s’est fait une idée fausse sur la nature des blancs… Mon frère parcourt, soli-taire, la prairie et la montagne, en chassant le buffle et en li-vrant combat à ses ennemis. Mais en retire-t-il une vraie joie ? La mort ne le guette-t-elle pas derrière chaque arbre, derrière
– 465 – chaque rocher ? Son existence n’est-elle pas faite uniquement de soucis, d’efforts et de déceptions ? A-t-il jamais pu accorder toute sa confiance, toute son affection à un homme de sa race ? Son âme tourmentée trouve-t-elle le repos et la consolation dans son wigwam, orné d’horribles scalpes ? Or le Sauveur des hommes blancs a dit à tous ceux qui souffrent : « Venez vers moi, je vous donnerai le calme et la paix. » Je suis venu vers Lui et il a apaisé mon cœur. Pourquoi mon frère n’imiterait-il pas mon exemple ?
– Winnetou ne connaît pas celui que son frère blanc ap-pelle le Sauveur.
– Je pourrais le lui faire connaître. Winnetou veut-il m’écouter ?
Il fit oui de la tête et dit :
– Mon frère Charlie a raison. Winnetou n’aime personne autant de lui. Il lui a donné toute sa confiance, il lui a ouvert son cœur plus qu’il ne l’a fait pour aucun de ses frères rouges. Oui, Winnetou n’a qu’un seul ami, et le sort a voulu que cet ami fût un Visage-Pâle et un chrétien. Mon frère connaît les pays de ce monde et leurs habitants ; il a voyagé partout et a lu les livres des blancs. Il est sage au conseil, courageux au combat et clé-ment pour les vaincus. Il aime les hommes rouges et leur veut du bien. Il n’a jamais menti à son frère Winnetou, et aujourd’hui encore il lui dit la vérité. Winnetou ajoute plus de foi à ses pa-roles qu’à celles de tous les sorciers rouges et de tous les savants blancs. Les hommes rouges hurlent et font du tapage ; les hommes blancs chantent des cantiques qui résonnent délicieu-sement dans le cœur de l’Apache. Je prie mon frère de me répé-ter les paroles du cantique que je viens d’entendre ce soir.
Je lui récitai les paroles de l’Ave Maria, en lui en expli-quant le sens. Je lui parlai ensuite de la religion du Christ en es-sayant de lui en faire comprendre la beauté et la grandeur. Ce n’est pas tant à sa raison que j’en appelais qu’à son cœur, et
– 466 – j’employais un langage simple, mais sincère. Je ne terminai mon discours par aucune conclusion, laissant Winnetou maître de son jugement et de sa décision.
Il ne m’interrompit pas une seule fois et, lorsque j’eus ter-miné, il resta silencieux, plongé dans ses pensées. Enfin il se le-va et me tendit la main.
– Mon ami Charlie a prononcé des paroles que l’Apache n’oubliera jamais. Les pensées de Winnetou vont maintenant vers le glorieux Manitou des blancs, fils du Créateur mort en croix, qui a enseigné aux hommes la bonté et le pardon. La foi des hommes rouges, c’est la haine et la mort ; celle des hommes blancs est l’amour et la vie. De la mort et de la vie, Winnetou sait maintenant ce qu’il devra choisir. Que mon frère Charlie soit remercié. Howgh !
Nous retournâmes au settlement, où nos amis commen-çaient déjà à s’inquiéter de notre absence. La conversation rou-lait sur les railtroublers et les Ogellalahs. Je fis remarquer aux colons que leur settlement, situé loin de tout centre civilisé, au-rait dû être depuis longtemps fortifié. S’ils n’avaient pas été in-quiétés jusque-là, c’était uniquement parce que la colonie était à l’écart des principales pistes suivies par les Peaux-Rouges. Il au-rait suffi qu’un éclaireur rouge s’avisât de pousser ses re-cherches jusque-là pour que le fruit des trois années de labeur fût compromis et la vie même des colons mise en danger. Les quatorze chefs de famille et leurs femmes, quoique bien armés, n’auraient pu prétendre repousser l’attaque d’une tribu rouge ou d’une bande de pirates de la savane. Les colons en convin-rent bien volontiers et décidèrent d’entreprendre sans tarder les travaux de fortification indispensables.
Je leur conseillai d’établir quelques ouvrages défensifs avec des troncs d’arbres équarris et des barres de fer, non point sur l’emplacement même de la colonie, mais un peu plus loin, sur une langue de terre avançant dans le lac. Cette disposition leur
– 467 – permettrait de mettre à profit la défense naturelle que leur of-frait le lac.
D’après mes calculs, le chemin que devaient emprunter les railtroublers pour se rendre à Echo Cañon passait assez loin du settlement, néanmoins je recommandai aux colons de se tenir sur leurs gardes et de procéder aussitôt à l’édification du bar-rage.
Lorsque, après le départ des autres colons accourus pour nous tenir compagnie, nous pûmes enfin nous coucher, l’heure était fort avancée. Pour la première fois depuis de longs jours, nous goûtâmes le plaisir d’un lit confortable. Le lendemain ma-tin, nous nous levâmes de bonne heure et, après avoir remercié encore nos aimables hôtes de l’excellent accueil qu’ils nous avaient fait, nous nous mîmes en route.
Les colons nous accompagnèrent un bout de chemin, et nous dûmes leur promettre de ne pas oublier de leur rendre vi-site au cas où le hasard nous ramènerait dans la région. Je leur dis que cette occasion pourrait se présenter prochainement, à notre retour d’Echo Cañon.
Par une délicate attention, avant de nous quitter, les huit chanteurs formèrent un cercle et exécutèrent une dernière fois pour nous l’Ave Maria qui avait fait une si profonde impression sur Winnetou. L’Apache s’en montra touché et, le chant termi-né, il serra vigoureusement la main de tous les membres du chœur.
– La mélodie des hommes blancs continue à résonner dans le cœur de Winnetou, dit-il. Le chef des Apaches a pris cette nuit une importante décision. Quels que soient les combats qu’il lui faudra livrer, il n’enlèvera plus jamais le scalpe d’un homme blanc, car il sait maintenant que les Visages-Pâles sont les en-fants du Grand Manitou, qui est aussi le père de tous les hommes rouges. Voilà la promesse que Winnetou vous fait au-jourd’hui.
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Cette résolution était, certes, le premier fruit de notre en-tretien de la veille. Mais mes paroles ne susciteraient-elles pas d’autre écho dans l’âme, noble et sensible, du chef des Apaches ? J’avais de bonnes raisons pour croire que, bientôt, cette première décision serait suivie d’autres, plus importantes encore. Les questions que j’avais soulevées devaient depuis longtemps tourmenter l’esprit de l’Indien. Ainsi le grain met longtemps à mûrir au sein de la terre, mais, dès qu’il a germé, il croît rapidement sous l’effet bienfaisant du soleil et s’épanouit en fleur.
Nos bêtes s’étaient complètement remises des fatigues que nous avions dû leur imposer la veille. Elles avançaient mainte-nant au grand trot et nous pouvions espérer gagner Echo Ca-ñon, dont les colons nous avaient indiqué le chemin le plus court, avant la tombée de la nuit. Durant toute la journée, Win-netou ne se départit pas de son silence, ne répondant à mes questions que par des monosyllabes. Pourtant, tandis qu’il che-vauchait à notre tête, nous devançant tous deux de plusieurs longueurs de cheval, je crus l’entendre fredonner la douce mé-lodie de l’Ave Maria. Cela me frappa d’autant plus que, d’une manière générale, les Indiens ne sont guère musiciens. Dans l’après-midi, les contours des montagnes se firent plus nets. Nous avancions maintenant dans un véritable labyrinthe de gorges et de défilés. Enfin, le soir, arrivés au sommet d’une haute colline, nous aperçûmes, au loin dans la vallée, des bâti-ments éparpillés autour de la voie ferrée. La station d’Echo Ca-ñon et ses paisibles habitations ouvrières, que nous avions réso-lu de sauver d’une sauvage agression, se trouvaient à nos pieds.
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