La Main qui frappe et Winnetou

Karl May · Chapitre 23 sur 28

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La Main qui frappe et Winnetou

Chapitre IV: Le Jugement de Tangua

CHAPITRE IV

 

LE JUGEMENT DE TANGUA

Le camp des Kiowas était situé à l’endroit où le Saltfork se jette dans le Red River. Il nous fallut traverser ce fleuve, et nous le fîmes à un endroit où ses eaux ne sont pas très profondes. Comme quelques heures de marche nous séparaient encore du but de notre voyage, Pida dépêcha en avant deux cavaliers qui devaient porter à Tangua l’annonce de notre arrivée. La nou-velle de la capture d’Old Shatterhand devait provoquer une vive joie parmi les sujets de Tangua.

Nous nous trouvions encore dans la savane, et la forêt qui s’étendait tout autour du confluent n’était pas encore en vue que déjà nous pûmes voir venir à notre rencontre plusieurs cavaliers au grand galop. Ils n’avançaient pas en groupe, mais isolément, ou tout au plus par deux ou trois suivant la vitesse de leur mon-ture. C’étaient des Kiowas impatients de voir ce spectacle rare : Old Shatterhand ligoté et réduit à l’impuissance.

Nous ayant rejoints, ils lancèrent des cris sonores, me jetè-rent un regard rapide et se mirent en queue de notre caravane. Aucun d’eux ne manifesta à ma vue cette curiosité intempestive et grossière que montrent en pareille circonstance les blancs « civilisés ». Les Peaux-Rouges sont en effet beaucoup trop fiers pour trahir l’intérêt ou l’émotion qu’ils ressentent devant des étrangers et à plus forte raison devant des ennemis.

Ainsi donc notre cavalcade grossissait de minute en mi-nute. Lorsque j’aperçus enfin la masse sombre de la forêt, nous étions déjà environ quatre cents hommes, tous guerriers dans la pleine force de l’âge. Depuis mon dernier passage dans cette ré-

 

– 595 – gion, le campement des Kiowas avait dû s’agrandir considéra-blement.

Les tentes des Kiowas étaient dressées parmi les arbres. Dans les allées, grouillait une foule composée surtout de vieil-lards, de femmes et d’enfants. Ces derniers n’étaient pas tenus à la même réserve que les guerriers, et, comme ils usaient large-ment de la liberté qu’ils avaient de manifester leurs sentiments, j’étais littéralement assourdi par le tapage qu’ils menaient. Cris, hurlements, rires, quolibets, tout cela concourait à créer une ca-cophonie indescriptible, témoignage de l’intérêt que notre arri-vée suscitait dans le camp.

Tout à coup, Pida, qui chevauchait à la tête de la caravane, leva le bras, d’un geste impératif, et le silence se fit aussitôt. Sur un autre signe du jeune chef, les guerriers formèrent un demi-cercle autour de Pida, qui était venu se placer auprès de moi, son prisonnier.

Santer imita son exemple et vint, lui aussi, vers moi, mais Pida ne lui accorda pas la moindre attention.

C’est en cette formation que nous nous dirigeâmes vers une vaste tente, dont le faîte était orné d’une plume d’aigle, insigne du chef.

Devant l’entrée de la tente, je vis un homme assis à la mode indienne. Je reconnus du premier coup d’œil Tangua, le grand chef de la tribu des Kiowas. Il avait considérablement vieilli de-puis notre dernière rencontre : il était d’une maigreur squelet-tique, et ses longs cheveux avaient complètement blanchi. Mais une lueur de haine dans son regard montrait qu’il n’avait pas changé de sentiment à mon sujet.

Pida mit pied à terre et ses guerriers suivirent son exemple. Le demi-cercle se resserra de plus en plus autour de nous, cha-cun voulait entendre les paroles par lesquelles Tangua allait m’accueillir.

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Je fus détaché de ma monture, les liens de mes pieds furent ôtés, de sorte que je pus me tenir debout devant le chef. Je n’étais guère moins curieux que les autres de savoir ce que celui-ci allait me dire, mais Tangua ne parut pas pressé de satisfaire notre curiosité.

Il me toisa longuement, promenant son regard de ma tête à mes pieds et de mes pieds à ma tête. Dans ses yeux, brillait une flamme de mauvais augure. Enfin il baissa les paupières.

Un silence profond régnait au camp, on aurait entendu vo-ler une mouche. Seuls les chevaux, au loin, poussaient de temps en temps un hennissement. Tangua ne parlait toujours pas. Cette scène qui se prolongeait était à la fois terrifiante et gro-tesque. Excédé, j’allais déjà y mettre fin en prenant le premier la parole, quand Tangua rompit enfin le silence :

– La fleur aspire à la rosée, mais l’air est torride. Déjà la fleur penche sa tête, près de mourir, lorsque tout à coup la pluie bienfaisante arrive.

Il se tut de nouveau, fit une brève pause et reprit :

– Le buffle erre dans la savane couverte de neige, cher-chant vainement quelque nourriture. Avec des mugissements plaintifs, il appelle le printemps, mais la belle saison tarde à ve-nir. Le buffle dépérit, ses forces baissent, déjà sa fin est proche. C’est alors qu’une brise tiède se lève et, avant d’expirer, la bête s’enivre du souffle printanier.

Quelle étrange énigme que celle de l’âme humaine ! L’homme qui se tenait devant moi fut jadis un guerrier rusé et perfide. Il m’avait poursuivi de sa haine, m’avait couvert d’insultes et de railleries, puis s’était juré de me tuer. Cepen-dant, lorsque je me trouvai face à face avec lui dans un combat à la vie et à la mort et qu’il fut réduit à ma merci, je l’avais épar-gné. Maintenant que le hasard venait de nous réunir à nouveau, le seul sentiment que j’éprouvais devant cet homme, qui n’était

– 598 – plus que l’ombre de lui-même – véritable fantôme dont la voix même semblait venir d’outre-tombe – mais qui pourtant tenait ma vie entre ses mains, était le sentiment d’une immense pitié.

Il parla de nouveau, en remuant à peine ses lèvres ex-sangues.

– Cette fleur, ce buffle, c’était Tangua. Il aspirait à la ven-geance, mais en vain. Des jours passaient, des mois, puis des années, et son heure ne venait toujours pas… Déjà il sentait proche le moment de sa mort quand soudain il vit venir l’instant si ardemment désiré.

D’un geste brusque, il leva son bras décharné, se redressa et, comme en transe, cria d’une voix aiguë :

– Oui, cet instant est venu !… Chien, je te tiens enfin ! Tu mourras, et de quelle mort !

Épuisé, il s’affaissa sur son siège et referma les yeux. Per-sonne n’osait rompre le silence, pas même Pida, qui se tenait toujours près de moi.

Un long moment s’écoula, puis Tangua, ayant repris ses esprits, demanda :

– Comment ce coyote puant vous est-il tombé entre les mains ?

Santer s’empressa de saisir cette occasion pour intervenir. Devançant Pida, à qui la question s’adressait, et qui allait déjà parler, il fit un pas vers Tangua et dit :

– C’est grâce à moi qu’il a pu être capturé. Veux-tu que je te dise comment ?

– Parle !

Santer se lança alors dans un long récit, destiné à faire res-sortir les mérites qu’il avait eus dans ma capture. Inutile de dire

– 599 – que sa version des événements était loin d’être objective ni con-forme à la vérité. Personne, pourtant, ne l’interrompit. Pida était trop fier pour souligner son propre mérite et les vantar-dises de Santer ne suscitaient en lui que du mépris. Santer ter-mina enfin son exposé, qu’il conclut en ces termes :

– Ainsi donc c’est à moi que tu dois de pouvoir aujourd’hui assouvir ta vengeance. Tu en conviens, n’est-ce pas ?

– Oui, dit le vieux.

– Alors, je vais te demander une faveur.

– Laquelle ?

– Old Shatterhand a dans sa poche un papier parlant. Je voudrais l’avoir.

Par le terme « papier parlant », les Indiens désignent une lettre ou un document.

– À qui appartient ce papier ?

– Pas à lui. Il l’a trouvé. Je suis allé exprès à Nugget-Tsill pour le chercher, mais malheureusement il m’a devancé…

– Bien, il est à toi, prends-le-lui.

Jubilant d’avoir obtenu si facilement gain de cause, Santer vint vers moi. Je ne dis rien, ne fis pas le moindre mouvement, mais je le fixai d’un regard menaçant. Intimidé, il n’osa pas d’abord me toucher.

– Vous avez entendu, sir, les paroles du chef, dit-il d’une voix hésitante.

Il était devenu poli, me donnait même du « sir ». Comme je ne répondais pas, il ajouta :

 

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– Mister Shatterhand, soyez raisonnable et prenez-en votre parti. À quoi bon résister ? Je suis obligé de fouiller dans vos poches.

Il fit encore un pas vers moi et allongea la main. J’attendis qu’il fût tout près, puis, de mon double poing ligoté, je lui asse-nai sur le menton un coup si vigoureux qu’il chancela et s’écroula.

– Uff ! s’écrièrent quelques Peaux-Rouges.

Tangua, cependant, se fâcha et se mit à vociférer.

– Ce coyote se défend malgré ses liens. Ligotez-le donc plus solidement pour qu’il ne puisse plus bouger et prenez-lui ce pa-pier parlant.

C’est alors que Pida, jusque-là silencieux, intervint :

– Mon père, le grand chef des Kiowas, est un homme sage et juste. Il écoutera la voix de son fils.

Une lueur de tendresse brilla dans les yeux de Tangua, qui sembla un instant reprendre son aspect humain, puis, d’un ton adouci, il demanda :

– Que signifient les paroles de mon fils ? La demande de Santer n’est-elle pas légitime ?

– Elle ne l’est pas.

– Pourquoi ?

– Ce n’est pas Santer qui a vaincu Old Shatterhand, mais les guerriers kiowas. Old Shatterhand a renoncé à la résistance et s’est rendu à moi de plein gré. C’est donc mon prisonnier à moi.

– Évidemment.

 

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– En conséquence, à qui revient son cheval, ses armes et tout ce qu’il a sur lui ?

– À toi.

– De quel droit alors Santer exige-t-il que lui soit livré ce papier parlant ?

– Ce papier lui appartient.

– Peut-il le prouver ?

– Le fait qu’il est allé à Mugworthills pour le chercher le prouve. Old Shatterhand n’a fait que le devancer.

– Si ce papier lui appartient, il doit savoir ce qu’il contient. Si je me trompe, que mon père me le dise.

– Tu ne te trompes pas.

– Eh bien ! que Santer nous dise quel est le langage de ce papier.

Le défi de Pida plongea Santer dans un vif embarras. Il se doutait bien que ces feuilles avaient trait au trésor de Nugget-Tsill, mais il n’en était pas absolument sûr. Et, surtout, il ne te-nait aucunement à mettre les Peaux-Rouges dans le secret. Si ce papier indiquait une nouvelle cachette, il voulait être seul à la connaître. Aussi essaya-t-il d’éluder cette épreuve.

– Le contenu de ce papier ne saurait intéresser personne en dehors de moi-même. Le fait que je me suis rendu à Mug-worthills pour le prendre suffit à prouver qu’il est mon bien. Si Old Shatterhand a pu le trouver avant moi, c’est uniquement parce que mon désir de vous apprendre au plus tôt la mort de Winnetou m’a mis en retard.

– C’est juste, dit Tangua. C’est Santer qui nous a apporté la nouvelle. Qu’on lui donne le « papier parlant », c’est sa proprié-té.

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L’expression du visage de Pida m’indiqua qu’il renonçait à braver la volonté de son père pour soutenir ma cause. Après tout, au nom de quoi se serait-il exposé pour me permettre de conserver un papier dont il ne pouvait soupçonner l’importance ? Aussi pris-je moi-même la parole :

– Les paroles de Santer peuvent paraître justes, mais elles ne le sont pas. Il ment comme toujours. Ce n’est pas pour ce pa-pier qu’il est venu à Mugworthills.

Le son de ma voix fit tressaillir le vieillard, mais, l’instant d’après, il éclata :

– Avez-vous entendu l’aboiement de ce coyote puant ? Mais cela ne lui servira de rien, la cause est entendue.

– Pida, le jeune et vaillant chef des Kiowas, a dit que Tan-gua était juste et sage, continuai-je imperturbable. Si cela est vrai, il ne prendra aucune décision avant d’avoir examiné les faits.

– Cela va de soi.

– Alors, dis-moi franchement si tu me crois capable de mentir.

Tangua hésita un moment, puis dit :

– Old Shatterhand est le plus redoutable des Visages-Pâles, il est aussi mon pire ennemi, mais je ne l’ai encore jamais en-tendu parler avec deux langues.

– Eh bien ! puisque tu le reconnais, je t’affirme que per-sonne en dehors de moi ne pouvait savoir où se trouvait ce pa-pier ni ce qu’il contient. Santer n’en savait pas davantage que n’importe qui. C’est lorsqu’il a vu ce papier dans ma main que l’idée lui est venue de s’en emparer. J’espère que tu me crois.

– Tangua veut bien croire que Old Shatterhand ne ment pas, mais je n’ai pas non plus de raisons de soupçonner que

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Santer a menti. Tangua veut être juste, aussi lui faut-il des preuves.

– Je puis t’en fournir pour ma part. Santer est venu à plu-sieurs reprises à Mugworthills, Tangua le sait bien, puisqu’il lui a permis d’y chercher de l’or. C’est dans le même but qu’il y est allé cette fois, et non point pour y chercher un papier.

– C’est un mensonge ! cria Santer.

– Non, c’est la vérité. Puisque Tangua veut des preuves, qu’il s’informe donc auprès des trois amis de Santer. Il les a amenés là-bas pour l’aider dans ses recherches, et il n’était pas alors question d’un papier.

Gates et les deux autres ne pouvaient me démentir et leur perplexité était évidente. Craignant d’être trahis par eux, Santer se hâta d’intervenir.

– Je soutiens que c’est pour chercher ce papier que je me suis rendu à Mugworthills. Tout au plus voulais-je profiter de cette occasion pour effectuer quelques fouilles. C’est pour cela que j’ai fait appel à ces amis, que ce papier ne pouvait intéresser d’aucune façon.

Ces paroles produisirent sur Tangua l’effet escompté par Santer.

– Santer a très bien répondu, dit le vieil Indien. Ainsi, les deux parties semblent avoir raison. Comment savoir la vérité ?

– Ce n’est pas difficile, fis-je. Invite Santer à te dire si ce papier a de la valeur pour lui.

– Bien sûr qu’il en a ! s’écria Santer. Il est évident que j’y tiens même beaucoup puisque j’ai fait un si long chemin pour le retrouver.

– Très bien, mais dans ce cas tu dois savoir s’il s’agit d’un seul papier ou de plusieurs.

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– De plusieurs, bien sûr, dit Santer qui m’avait vu feuilleter le testament.

– Combien de papiers y a-t-il exactement ? Deux, trois, quatre, cinq ?

Santer se tut, craignant de se compromettre par une ré-ponse trop précise.

– Vous voyez bien qu’il ne sait pas, fis-je mettant à profit son silence.

– Et qu’est-ce que cela prouve ? C’est un détail dont on n’est pas forcé de se souvenir.

– Soit, dis-je. Mais, alors, il doit se souvenir au moins si l’écriture de ces feuilles est à l’encre ou au crayon. Mais je parie que, cette fois encore, il se gardera bien de répondre.

Je prononçai ces paroles d’un ton intentionnellement iro-nique, afin de provoquer une réponse immédiate de Santer. En effet, cette question était un piège. Santer savait que l’encre est introuvable dans le Wild-West, sauf dans les forts, et que les chasseurs ne se servent généralement que de crayon dans les rares circonstances où il leur arrive d’écrire. Il était donc à pré-voir qu’il supposerait que le document était fait au crayon. Or Winnetou avait écrit son testament à l’encre, et même à l’encre rouge. Il n’y avait vraiment pas de chance qu’il pût deviner cette dernière particularité.

– Si vous croyez me confondre, dit Santer railleur, détrom-pez-vous. Il s’agit d’une écriture au crayon.

– Vous êtes sûr de ne pas vous tromper, dis-je d’un ton que je m’efforçai de rendre hésitant.

– Absolument sûr, fit-il triomphalement. Je dis bien que l’écriture de ces feuilles est au crayon.

 

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– Très bien, dis-je. Dans ce cas, il ne me reste qu’à deman-der à ceux des guerriers kiowas qui ont déjà vu des « papiers parlants » et savent distinguer les marques de l’encre de celles de crayon, de venir plus près pour examiner ces papier.

Deux Peaux-Rouges se présentèrent. Je dis à Pida :

– Je prie le jeune chef des Kiowas de sortir ces papiers de ma poche et de les montrer à ses hommes. Il peut également prendre comme témoins les camarades de Santer. Ce dernier, toutefois, doit rester à l’écart.

Les « experts » ne tardèrent pas à se prononcer. Unani-mement ils déclarèrent que l’écriture était à l’encre.

– Imbéciles ! grommela Santer. Ils ne connaissent même pas la différence entre l’encre et le crayon. Et dire que je voulais les prendre pour associés !

Mais il n’osa pas protester contre l’avis des Indiens, ni re-procher ouvertement à Gates sa sincérité, qu’il jugeait déplacée.

Pida remit alors les feuilles dans leur enveloppe et se tour-na vers son père :

– Old Shatterhand a vaincu son adversaire, dit-il. Mon père, le grand chef des Kiowas, sait maintenant ce qu’il faut penser des droits que Santer a sur ces papiers.

– Ces papiers parlant appartiennent à Old Shatterhand, déclara solennellement le vieillard.

– Et puisque Old Shatterhand est mon prisonnier, ajouta Pida, ils sont maintenant ma propriété. Pour que deux Visages-Pâles y tiennent tant, il faut qu’ils soient importants. Je les gar-derai dans mon sachet à remèdes.

Je ne savais si je devais me réjouir de ce nouveau jugement de Salomon ou le déplorer. Je savais que Santer n’avait pas re-noncé pour si peu à s’emparer du testament, et, en somme, ces

– 606 – papiers étaient plus en sécurité chez Pida que sur moi, qui étais enchaîné. Si le bandit m’avait attaqué la nuit, j’aurais pu diffici-lement empêcher qu’il s’appropriât le testament de Winnetou. Mais il m’était par contre pénible de me séparer de ces papiers, sans compter que j’aurais sûrement du mal à rentrer en leur possession au cas où je parviendrais à m’évader.

Santer, de son côté, n’accueillit cette décision qu’avec un enthousiasme médiocre. Il se mordit les lèvres et, d’un ton qu’il voulut rendre détaché, il dit :

– Garde-les, tant pis ! J’aurais voulu avoir ces papiers qui n’ont d’intérêt que pour moi, mais, après tout, cela n’est pas très important puisque je les sais par cœur. Ils n’ont aucune valeur pour toi, car tu ne sais pas lire. Venez, mes amis, dit-il en s’adressant à Gates et à ses compagnons, nous n’avons plus rien à faire ici et il est temps de nous chercher un abri pour la nuit.

Il s’éloigna, suivi de Gates, Clay et Summer. Ni Tangua, ni son fils ne cherchèrent à les retenir. L’affaire des papiers ainsi close, je pensais qu’on s’occuperait de ma personne. Je ne me trompais pas. Se tournant vers son fils, Tangua dit :

– Je vois que vous n’avez pas vidé les poches de votre pri-sonnier puisqu’il gardait encore, en venant ici, ses papiers par-lants. Pourquoi avez-vous omis de le faire ?

– Parce que c’était inutile, répondit Pida. Old Shatterhand va mourir de toute façon au poteau de torture et il est superflu de lui infliger cette humiliation. Nous lui avons pris ses armes, et cela suffit. Tout ce qu’il a sur lui me reviendra après sa mort.

Je pensais que Tangua, qui n’avait aucune raison pour m’épargner des humiliations, protesterait, mais le vieux chef enveloppa son fils d’un regard tendre qui reflétait la fierté.

– Pida, le jeune chef des Kiowas, est un guerrier plein de noblesse, dit-il, il tue ses ennemis, mais il ne les déshonore pas. Sa gloire éclipsera bientôt celle du maudit Apache dont nous

– 607 – venons d’apprendre la mort. Tangua lui réserve la faveur de pouvoir plonger son couteau dans le cœur d’Old Shatterhand au moment où l’âme de ce dernier sera prête à quitter son corps torturé. Ainsi donc son scalpe reviendra à Pida, qui pourra s’enorgueillir d’avoir non seulement capturé mais aussi tué le Visage-Pâle le plus dangereux qui ait foulé le sol de nos prairies. Et maintenant je vais tenir conseil avec les Anciens pour décider de la manière dont ce chien blanc devra périr. En attendant notre décision, qu’on l’attache à l’arbre de la mort !

Sur un geste de sa main, deux guerriers kiowas s’emparèrent de moi et m’entraînèrent vers le poteau de torture.

 

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