La Main qui frappe et Winnetou
Chapitre II: En Californie
CHAPITRE II
EN CALIFORNIE
Nous avions traversé le Rio-Grande et laissé derrière nous le pays des Pahutas. Bientôt allaient se silhouetter devant nos yeux les premiers contreforts de la Sierra-Nevada, où les envi-rons du lac Mona nous offriraient un agréable lieu de repos.
Plusieurs jours de marche forcée nous séparaient mainte-nant du camp des Comanches. Nous avions parcouru de vastes savanes, franchi des montagnes escarpées, traversé un désert salin. Et, aussi endurants que nous fûmes, montures et cava-liers, les fatigues de cette longue et dure randonnée avaient en-tamé considérablement nos forces.
Pourquoi dirigions-nous nos pas précisément vers cette ré-gion limitrophe de la Californie ? D’abord parce que Bernard Marshall espérait y retrouver son frère, ensuite et surtout parce que nous avions appris en cours de route que les deux Morgan avaient échappé aux Comanches et que c’était au pays de l’or que nous avions les plus grandes chances de retrouver les deux gredins.
Après avoir quitté le camp des Comanches, nous avions chevauché toute la nuit, et, au milieu du jour suivant, nous avions déjà atteint la Sierra-Guadeloupe. Les montures de Sam et de Winnetou supportaient fort bien le nouvel effort qui leur était demandé et quant aux autres chevaux, tout frais, ils avan-çaient à vive allure.
La Sierra-Guadeloupe et, quelques jours plus tard, le Rio-Grande une fois franchis, nous pouvions nous considérer en sé-
– 241 – curité, car nos poursuivants n’avaient pratiquement plus aucune chance de nous rattraper.
À l’ouest du Rio-Grande, la Cordillère de la Sonora est for-mée de nombreuses montagnes allongées vers le nord, et nous en avions atteint les premiers vallonnements lorsqu’un nouvel incident surgit soudain.
Nous campions, vers midi, au sommet d’un plateau quand Winnetou, qui, des yeux d’abord, puis à la jumelle, scrutait les environs du haut d’un rocher d’où l’on pouvait embrasser une vaste étendue, s’écria tout à coup :
– Uff ! Il va falloir nous tenir sur nos gardes !
Une fois cet avertissement lancé sur le ton guttural propre aux Indiens, il quitta prestement son rocher et revint près de nous.
– Qu’y a-t-il ? demanda Marshall.
– Je viens d’apercevoir des hommes rouges.
– Combien sont-ils ?
Winnetou montra les cinq doigts de sa main gauche et trois de sa main droite.
– Huit. Et à quelle tribu appartiennent-ils ? ajoutai-je.
– Winnetou ne peut pas le dire, ces hommes ne portent au-cun insigne.
– Sont-ils sur le sentier de guerre ?
– Ils sont armés, mais je n’ai pu voir aucune trace de pein-ture sur leurs visages, même avec la longue-vue.
– À quelle distance sont-ils ?
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– Je pense que dans le quart du temps que les Visages-Pâles appellent une heure ils seront ici. Il faut nous séparer. Winnetou et Sans-Ears les laisseront venir ici tout en allant au devant d’eux. Quant à mon frère Charlie, il restera ici avec son cheval.
Il prit les quatre chevaux par la bride et les conduisit dans un fourré à l’abri d’un rocher, où ils ne risquaient pas d’être dé-couverts. Puis notre groupe se sépara selon le plan de Winne-tou. Je restai seul au camp, le regard tourné dans la direction où les Peaux-Rouges devaient déboucher, mon fusil à la portée de ma main.
Un quart d’heure ne s’était pas écoulé que je percevais net-tement un galop de chevaux. Bientôt plusieurs cavaliers surgi-rent qui me remarquèrent aussitôt. Après avoir échangé quelques mots et s’être assurés que j’étais seul, les Indiens s’élancèrent sur moi.
Mais, comme je restais tranquillement assis, feignant d’ignorer leur venue, ils s’arrêtèrent à une dizaine de mètres, comme je le présumais.
– Que fait le Visage-Pâle dans ces montagnes ? me deman-da le chef de file.
– L’homme blanc vient d’entreprendre un long voyage, et il se donne un peu de repos, répondis-je.
– D’où vient-il ?
– Des bords du Rio-Grande.
– Et où va-t-il ?
– Uff ! s’écria un Peau-Rouge avant toute nouvelle réponse de ma part. Les guerriers comanches ont déjà rencontré l’homme blanc dans la vallée du Rio-Pecos. Il était en compa-gnie de Ma-Ram, fils de To-Kei-Chun, et il a tiré sur les Visages-Pâles que nous poursuivions.
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Comment n’avais-je pas reconnu sur-le-champ ce guerrier qui avait fait partie du groupe des cinq cavaliers lancés à la poursuite des Morgan et dont l’intervention maladroite m’avait empêchée de capturer les bandits ? Ma mémoire des physiono-mies était d’ordinaire plus fidèle que cela ! Je remarquai que son visage, comme celui de ses compagnons, n’avait aucune trace de peinture. Cela avait suffi pour me dérouter sur leur compte, et puis j’avais eu à peine le temps de les entrevoir, car ils avaient vite disparu dans les broussailles où s’étaient réfugiés les deux Morgan.
Cependant mon interrogatoire continuait. Je jugeai bon de m’y soumettre de bonne grâce et de leur raconter ce qui s’était passé au camp.
– Où le Visage-Pâle conduisait-il Ma-Ram ? demanda pru-demment le chef de file.
– Dans le wigwam des Comanches.
– Et dans quelles circonstances l’a-t-il rencontré ?
– J’avais fait Ma-Ram prisonnier dans la vallée, où il était resté en arrière de l’escorte des guerriers comanches qui emme-naient Winnetou, Sans-Ears et un autre Visage-Pâle, leurs cap-tifs.
Ma réponse suscita visiblement surprise et indignation parmi eux.
– Uff ! s’écria le conducteur du groupe. Le Visage-Pâle a capturé le fils de notre grand chef ! Et que sont devenus les autres guerriers comanches ?
Ce disant, l’Indien portait furtivement la main à son cou-teau.
– L’homme blanc n’a fait aucun mal aux guerriers co-manches. Il s’est contenté de ligoter l’un d’eux. Quant aux autres, restés libres cependant, ils se sont comportés comme des
– 244 – sourds et des aveugles sans avoir l’air de s’apercevoir que leur jeune chef était contraint de me suivre.
Les Comanches goûtaient mal ma raillerie.
– Le Visage-Pâle ne dit pas la vérité, me riposta aussitôt le guerrier qui m’avait reconnu. Ma-Ram n’était pas prisonnier ; il était libre et portait ses armes.
– C’est parce qu’il m’avait promis de me suivre loyalement que je lui avais fait enlever ses liens et rendre ses armes.
– Uff ! Et qu’allait chercher l’homme blanc dans les wig-wams des Comanches ?
– L’homme blanc y allait délivrer ses amis Winnetou, chef des Apaches, et Sans-Ears, le célèbre chasseur. Après avoir cap-turé les quatre chefs comanches, il les a échangés contre ses compagnons. Puis ils sont partis, ayant obtenu des Comanches un quart de journée d’avance.
– Ainsi les prisonniers des Comanches se sont échappés ? demanda le guerrier, de plus en plus incrédule.
– Tu l’as dit.
C’en était trop. Furieux, et se croyant aussi mystifié, le chef de la patrouille tira son couteau et les autres l’imitèrent aussitôt.
– Alors, le Visage-Pâle doit mourir.
Cette menace ne pouvait m’impressionner. N’avais-je pas ma carabine Henry à portée de ma main ? Mes adversaires, eux, n’avaient que leurs couteaux et leurs flèches, et seul le chef de file disposait d’un fusil, d’un modèle d’ailleurs antédiluvien.
– Les hommes rouges seront morts avant qu’ils puissent lever la main sur moi, dis-je tranquillement en désignant mon arme. Mais les guerriers comanches peuvent, si tel est leur désir dès maintenant, capturer de nouveau Sans-Ears et Winnetou.
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– Uff ! Où sont-ils donc ?
– Les voici qui approchent : Winnetou et Sans-Ears, le tueur des Indiens, ainsi qu’un autre ami blanc et son serviteur noir.
Pendant que je parlementais avec les Indiens, mes compa-gnons, qui avaient observé la scène de leurs cachettes, s’avançaient rapidement vers nous. Parvenus à peu de distance, ils s’arrêtèrent et mirent leurs fusils en joue. C’était le moment de faire de même et j’épaulai ma carabine.
– Les hommes rouges n’ont plus qu’à se rendre, m’écriai-je. Qu’ils descendent immédiatement de leurs chevaux.
Certes, les Comanches étaient plus nombreux que nous, mais notre supériorité en fait d’armes était trop évidente. Leur chef entreprit de négocier avec moi.
– Mon frère blanc ne voit-il pas que les guerriers rouges ne sont pas sur le sentier de guerre ?
– Il le voit parfaitement, répondis-je, mais des voyageurs pacifiques ne menacent pas de mort ceux qu’ils rencontrent sur leur route.
– Les guerriers rouges n’ont pas fait de mal à l’homme blanc ni à ses amis.
– Assez discuté, ripostai-je. Votre conduite est indéfen-dable. Pourtant l’homme blanc est généreux et il ne veut pas verser le sang des guerriers rouges. Qu’ils descendent de leurs chevaux, et je consens à fumer avec eux le calumet de paix.
Cette proposition dérouta complètement les Comanches. Ils flairaient une ruse, et c’est avec méfiance que le chef me de-manda :
– Quel est donc l’homme blanc qui me parle et comment s’appelle-t-il ?
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– Cette question est bien tardive, dis-je, mais la curiosité des guerriers rouges sera satisfaite. Mon nom est Old Shatter-hand.
– Uff ! La Main-qui-Frappe ! Alors tu dois dire vrai, déclara le conducteur du groupe, visiblement atterré et sentant toute ré-sistance impossible. Que mes frères suivent mon exemple et descendent de leurs chevaux.
Et, donnant l’exemple, il sauta de selle, s’assit à mes côtés et sortit sa pipe de son sachet à remèdes. Ses compagnons, d’abord, puis mes amis eurent vite formé le cercle rituel. La pipe, bourrée et allumée, passa ensuite de main en main. Après l’avoir fumée, Bernard eut la maladresse de l’offrir à Winnetou, assis à côté de lui. Mais celui-ci l’écarta d’un geste cassant.
– Le chef des Apaches, dit-il, a bien voulu prendre place aux côtés des Comanches par égard pour son frère blanc qui leur offre la paix. Mais il ne fumera pas avec eux le calumet. Qu’ils concluent avec mes amis tous les accords qu’ils veulent, mais qu’ils prennent garde de ne pas rencontrer Winnetou, car il ne manquerait pas de les envoyer rejoindre les chacals crevés du désert.
Évidemment, Bernard ignorait l’hostilité farouche qui, de-puis longtemps, opposait Apaches et Comanches. Ces derniers feignirent de n’avoir pas entendu les paroles de Winnetou. Pour faire diversion, je demandai :
– Mes frères rouges reviennent de la poursuite des deux bandits ?
– Old Shatterhand l’a dit.
– A-t-elle été fructueuse ?
– Non. Les deux coyotes ont réussi à quitter les terrains de chasse des Comanches, et ceux-ci n’ont pu les suivre dans les régions habitées par des tribus ennemies.
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– Mon frère rouge m’étonne. Lorsqu’il a vu la dernière fois ces deux bandits, ils n’avaient plus de chevaux. Comment ont-ils pu échapper à leurs poursuivants ?
– Ils ont volé les montures de deux guerriers comanches.
– Uff ! Les guerriers comanches n’ont-ils donc pas d’yeux pour voir les voleurs, ni d’oreilles pour entendre le bruit de leurs pas ?
– Les guerriers comanches s’étaient réunis autour du tom-beau de leur grand chef. Lorsqu’ils revinrent auprès de leurs chevaux, ils trouvèrent leur sentinelle poignardée et deux de leurs meilleurs bêtes enlevées par les assassins.
Après cet acte de témérité incontestable, les deux pirates de la savane se révélaient comme des adversaires vraiment redou-tables et qui avaient, ma foi, plus d’un tour dans leur sac. Ma ré-solution de les retrouver, dussions-nous, pour cela, faire le tour du monde, n’en fut que fortifiée, et je me félicitai d’avoir ren-contré ces Comanches dont les renseignements pouvaient nous être précieux. Je continuai donc à les interroger.
– Quand mes frères rouges ont-ils vu pour la dernière fois la trace de leurs ennemis ?
– Le soleil s’est couché deux fois depuis. Old Shatterhand compte-t-il les poursuivre lui aussi ?
– Old Shatterhand et ses amis sont précisément à leur re-cherche. Ils ont à régler des comptes avec eux.
– Uff ! Old Shatterhand parle d’or, et les vœux des Co-manches l’accompagnent. Qu’il continue de chevaucher tou-jours dans la direction où se couche le soleil, et demain, quand le soleil sera au-dessus de sa tête, il arrivera dans une longue vallée. Il devra la parcourir jusqu’au bout. Et, à la clarté de la lune, la nuit prochaine, il y trouvera la trace d’un feu de camp. Qu’il gagne alors la rivière qui coule dans la direction de l’ouest
– 248 – et qu’il en suive le cours. Il trouvera deux autres traces de feu. Au delà de la dernière commence le territoire de chasse des Na-vajos.
– À quelle distance les bandits se trouvaient-ils de mes frères au moment où ils ont dû interrompre leur poursuite ?
– À moins d’une demi-journée de marche.
– Les guerriers comanches diront à To-Kei-Chun et aux trois autres chefs que Winnetou, Sans-Ears et Old Shatterhand sont sur la piste des deux bandits et qu’ils ne s’accorderont pas de répit avant de les avoir capturés. Que Ma-Ram sache aussi par vous que Old Shatterhand pense souvent à lui. Bon voyage !
Le Comanche hésita une seconde, puis me demanda :
– Nous voudrions savoir si Winnetou, le chef des Apaches, pense poursuivre les guerriers Comanches.
– Il n’en fera rien, fis-je. Certes, il reste votre ennemi, mais vous avez fumé le calumet de paix avec son frère. Vous pouvez partir sans crainte, Winnetou ne cherchera pas à vous attaquer.
Les Comanches sautèrent en selle et s’éloignèrent. Bientôt nous partions à notre tour, en suivant la direction indiquée. Restait le danger que les Comanches retrouvent trop vite leurs frères, toujours peut-être à notre poursuite. Mais la chose était peu vraisemblable après plus d’une semaine de marche accélé-rée. L’assurance que nous allions poursuivre leurs ennemis al-lait calmer quelque peu, au contraire, leur ressentiment. Quant à nous, l’espoir de mettre bientôt la main sur les Morgan ravi-vait nos forces.
La première partie de notre tâche, d’ailleurs simplifiée : suivre une piste jalonnée de feux de camp, fut rapidement ac-complie. Et comme les Navajos étaient des alliés des Apaches, ils nous reçurent fort bien grâce à la présence de Winnetou. Le chef de la tribu nous apprit que les Morgan n’avaient passé chez
– 249 – eux que quelques heures et qu’ils s’étaient enquis du chemin le plus court pour gagner le Colorado et le lac Mona.
Renseignements et prévisions s’avéraient justes : les ban-dits allaient au pays de l’or. Nous ne tardâmes pas à découvrir leurs traces, encore suffisamment nettes sur le sol humide.
Comme nous nous engagions dans la région de la Sierra-Nevada, notre chemin nous conduisit à travers un vaste plateau sillonné de nombreuses pistes de buffles. Cette découverte nous enchanta. La perspective de goûter à un bon rôti saignant était fort tentante après un long régime de viande sèche, et, sans être à court de provisions, nous avions là un moyen d’épargner nos réserves en puisant dans les ressources des contrées que nous traversions.
Accompagné de Bernard Marshall, qui en était à son pre-mier essai de chasse au buffle, je quittai la route et obliquai à droite, où la végétation plus dense décelait la proximité d’un cours d’eau. Il était presque midi, la chaleur accablante devrait y attirer quelques bêtes cherchant à s’abreuver ou à se rafraîchir. Les buffles, en particulier, aiment à s’ébattre dans les rivières, tout comme les humains. J’avais raisonné juste, et bientôt nous aperçûmes au loin un troupeau de quatre buffles. Nous prîmes le galop dans leur direction. Malheureusement, le vent soufflait de notre côté : ils nous eurent vite flairés et s’enfuirent. Je pres-sai l’allure de mon pur sang, et, dans cette course effrénée où Marshall resta vite en arrière, je pus apprécier la pleine valeur du présent de Ma-Ram.
Sa merveilleuse rapidité m’incita à vérifier une autre quali-té plus rare encore, mais que ma magnifique monture devait certainement posséder aussi, à savoir la souplesse dans la chasse au lasso.
J’atteignis les bêtes non loin d’un fourré. La troupe se composait d’un puissant taureau et de trois femelles. Je jetai mon dévolu sur l’une d’entre elles, jeune et grasse. Je réussis à
– 250 – la séparer du reste de la troupe et lui lançai le lasso. Mon cheval se comporta admirablement, ainsi que je l’espérais. Tandis que le lasso fendait l’air, il s’agenouilla sur ses pattes de devant, tout le corps penché en avant. Le nœud du lasso se resserra autour du cou du buffle. Celui-ci, dans ses essais pour se dégager, tirait violemment sur la corde, mais mon cheval tint bon, tirant de son côté. Le buffle perdit bientôt l’équilibre et s’abattit. Je sautai à terre, sortis mon couteau et, d’un geste rapide, le plongeai dans le garrot de la bête. Le cheval, qui avait suivi attentivement la scène, relâcha de lui-même le lasso.
J’allai à l’animal et lui tapotai le cou, caresse à laquelle il répondit en frottant sa tête contre mon épaule.
Je retirai alors mon couteau du garrot du buffle et m’apprêtai à le dépouiller lorsque Bernard me rejoignit.
– J’arrive trop tard, dit-il avec dépit. J’aurais aimé prendre une part plus active à cette chasse. Allons-nous continuer ?
– Non, ce n’est pas la peine. Nous avons maintenant de la viande en suffisance.
Pendant que Bernard descendait de son cheval, j’aperçus sur le flanc de la bête une marque au fer rouge.
– C’est curieux, dis-je, j’avais pris ce buffle pour une bête sauvage. En réalité, il appartient au cheptel d’une estanzia, d’une hazienda ou d’un rancho.
– Mais alors nous n’avions pas le droit de l’abattre ? fit Bernard.
– Si. Dans ces régions où le bétail abonde, en pratique seules les peaux ont de la valeur. L’usage local permet aux voya-geurs de tuer une bête pour se ravitailler, à condition de laisser la peau au propriétaire.
– Dans ce cas, il nous faudra nous mettre à la recherche de celui-ci.
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– Ce n’est même pas indispensable. Il nous suffira d’indiquer l’endroit où nous avons laissé la dépouille. Et encore si la ferme n’est pas par trop éloignée de notre route. Lors des abatages annuels, il arrive parfois qu’un fermier se trompe et mette à mort une bête appartenant à son voisin. En pareil cas, la coutume veut que l’on restitue simplement la peau. Il n’y a ja-mais de litiges au sujet de la chair. Si nous ne découvrons pas de ferme aux environs, nous laisserons simplement la peau ici, ce sera au propriétaire de la trouver. Et il la trouvera, n’ayez crainte.
Le buffle était tombé à cinq pas à peine du fourré au bord duquel j’avais surpris la troupe. J’avais à peine fini de le dé-pouiller lorsque j’entendis un bruit étrange, suivi aussitôt d’un cri aigu de Bernard. J’accourus et vis un cavalier vêtu à la mode mexicaine qui venait de capturer Bernard au lasso et l’entraînait rapidement avec lui.
Sans perdre un instant, car la vie de Bernard était en dan-ger, j’épaulai ma carabine et je fis feu sur le cheval du Mexicain. La bête, après deux ou trois pas, s’écroula.
Comme je m’élançai pour délivrer Bernard, le cavalier, qui avait roulé à terre, s’enfuit à toutes jambes.
Sans plus me soucier de lui, je m’occupai de mon ami.
Les enroulements du lasso lui serraient si fort les bras contre le torse qu’il était dans l’impossibilité de faire le moindre geste. Une fois Bernard libéré, je fus tout heureux de constater qu’il sortait à peu près indemne de l’aventure.
– Nom d’une pipe ! s’écria-t-il en palpant ses membres en-doloris pour s’assurer qu’aucun n’était cassé. Voilà un sport, peu plaisant. Que diable me voulait cet individu ?
– C’est ce que je me demande, moi aussi.
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– En tout cas, il aurait bien mérité la balle que vous avez préféré loger dans la peau de son cheval, observa Bernard.
– Si j’avais agi comme vous le suggérez, vous n’auriez pas eu à vous en réjouir, fis-je, car le cheval, même sans cavalier, aurait continué à vous entraîner. Ignorez-vous que le lasso s’attache à la selle du cheval et non pas à l’homme ?
– C’est vrai. Je n’y avais pas réfléchi, dit Bernard.
– Puisque vous n’avez rien de grave, monsieur Marshall, retournons au buffle. Mais dépouillons-le rapidement. Il ne faudrait pas s’attarder trop longtemps à cet endroit, trop fré-quenté à mon gré.
– Et moi qui me figurais que nous étions hors de danger depuis que nous avions quitté le territoire des Indiens !
– Il n’en est rien, malheureusement. La région que nous traversons est infestée de bandits mexicains et d’aventuriers yankees, bien moins recommandables souvent que les Peaux-Rouges. Ou je me trompe fort ou nous ne tarderons pas à ren-contrer quelques spécimens de cette catégorie de blancs, qui ne font guère honneur à notre race.
Nous dépeçâmes le buffle et découpâmes les parties les plus tendres, puis, les ayant chargées sur nos chevaux, nous nous hâtâmes de rejoindre nos amis. Ceux-ci n’avaient pas pro-gressé beaucoup, ayant fait, entre temps, une courte halte.
Bob apprécia bruyamment notre arrivée.
– Oh ! Oh ! Massa Bern et Charlie apporter joli beefsteak ! s’écria-t-il en trépignant de joie. Bob chercher tout de suite bois et faire feu pour cuire rôti de buffle.
Comme la vue de cette viande saignante avait aiguisé notre appétit, nous approuvâmes sa proposition, et, tandis qu’il s’affairait autour du feu, je racontai à Sam et à Winnetou notre étrange aventure. La viande cuite à point, nous prîmes place au-
– 253 – tour du brasier, et Bob mit à nous passer les morceaux les mêmes cérémonies qu’un maître d’hôtel de palace. Ce qui ne l’empêcha pas, d’ailleurs, une fois tous les convives servis, d’engloutir avec une rapidité ahurissante une quantité énorme de viande ; seulement ses manières avaient perdu, à ce moment, toute distinction. Il faisait claquer la langue presque à chaque bouchée, se caressait l’estomac tout en roulant les yeux, bref donnait le spectacle parfait de la gourmandise, que dis-je, de la goinfrerie satisfaite.
Tout à coup Sam s’écria :
– Behold ! Je vois là-bas un groupe de cavaliers. Qu’est-ce que cela peut bien être ?
Je saisis ma longue-vue et la braquai dans la direction qu’il indiquait.
– Effectivement, des cavaliers s’avancent vers nous. Trois… cinq… huit. Oui, ils sont huit.
– Crois-tu qu’ils nous aient vus ? demanda Sam.
– Sûrement. La fumée de notre feu leur a certainement si-gnalé notre présence.
– Peux-tu distinguer leurs costumes ?
– Ils sont coiffés de sombreros et leurs chevaux sont har-nachés à la mexicaine.
– Alors nous ferions bien de tenir nos fusils prêts, car nous allons recevoir, sans doute, une visite qui n’est pas sans rapport avec la rencontre de Bernard et de l’homme au lasso.
Quelques centaines de mètres à peine nous séparaient maintenant du groupe de cavaliers : une petite caravane compo-sée d’un maître et de ses sept serviteurs. Dans l’un de ceux-ci je reconnus l’homme dont j’avais abattu le cheval pour délivrer Bernard.
– 254 –
Parvenus à une certaine distance de nous, ils pressèrent leur galop, se dispersèrent, pour nous encercler peu à peu.
Cependant, nous poursuivions notre repas sans paraître apercevoir leur manœuvre.
– Ces gaillards ont tout l’air de vouloir faire notre connais-sance, hihihi, fit Sam. Laissez-moi m’expliquer avec eux. Je sais quel langage il faut leur tenir. Et si, d’aventure, les choses se gâ-taient, je me charge à moi seul de les mettre à la raison.
Le cercle allait en se resserrant autour de nous, et bientôt quarante mètres à peine séparaient notre groupe des Mexicains. Le chef de la caravane s’avança alors dans notre direction et nous interpella dans le langage de la région, qui est un mélange d’espagnol et d’anglais.
– Qui êtes-vous et que faites-vous ici ?
Sam prit son air le plus sérieux pour lui répondre :
– Nous sommes des Mormons originaires de Salt Lake Ci-ty. C’est en missionnaires que nous nous rendons en Californie.
– Vous avez été très mal inspirés de choisir ce pays, reprit le Mexicain d’un air sombre. Et que fait cet Indien parmi vous ?
– Pardon, répondit Sam, ce n’est pas un Indien. C’est un Esquimau de la Nouvelle-Hollande. Nous nous proposons de l’exhiber dans des foires si nos affaires ne marchent pas.
– Et le nègre ? dit le Mexicain, poursuivant son interroga-toire.
– Vous faites erreur, protesta Sam. Ce n’est pas un nègre, mais un homme de loi natif du Kamtchatka. Il se rend à San-Francisco pour plaider une affaire.
Le brave Mexicain devait posséder des notions assez rudi-mentaires en matière de géographie et d’ethnographie pour ac-
– 255 – cepter ainsi sans méfiance les explications abracadabrantes de Sam. Et, toujours sur le même ton de mauvaise humeur, il con-tinua :
– C’est égal, vous ne valez pas plus cher les uns que les autres. Vous m’avez volé une vache, vous avez tenté d’assassiner un de mes vaqueros ; et que vous soyez missionnaires, avocats ou Esquimaux, cela ne change rien à l’affaire. Je vais vous ap-prendre à vivre, moi. Vous êtes mes prisonniers, et vous allez me suivre dans mon rancho.
Sam écoutait cette explosion de menaces avec une fausse humilité. Puis il se tourna vers nous pour nous consulter.
– Qu’en dites-vous, Charlie ? Pour ma part, je commence à avoir soif, et je ne serais pas fâché de me faire offrir un rafraî-chissement dans son rancho.
– Je n’y vois pas d’inconvénient, répondis-je. Après tout, nous ne courons aucun risque, puisqu’il ne s’agit pas d’une grande hacienda avec des centaines de domestiques, mais d’un simple rancho, selon la propre expression de son propriétaire.
– Well ! Alors acceptons l’invitation.
S’avançant vers le Mexicain, il prit un air penaud :
– Vous parlez sérieusement, señor, et vous voulez nous ar-rêter pour une telle peccadille ?
De s’entendre traité de simple señor, piqua au vif notre Mexicain.
– Apprenez que je ne suis pas señor. Je suis un don, un grand d’Espagne ; mon nom est don Fernando de Venango e Colonna de Molynarès de Gajalpa y Rostredo ! Mettez-vous bien cela dans la tête !
Sam parut profondément impressionné par ce chapelet de noms, débité avec volubilité et sans reprendre haleine.
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– Je vous présente mes plus humbles excuses, dit-il. Nous sommes vos serviteurs, et nous espérons que le grand seigneur que vous êtes se montrera magnanime à notre égard.
– Allons, en avant, marche ! cria don Fernando, et, avec la docilité d’enfants bien sages, nous nous levâmes pour le suivre.
Avant de monter en selle, je pris soin d’éteindre soigneu-sement le feu du camp, un incendie de prairie étant toujours à craindre dans ces régions particulièrement chaudes.
De nous tous, ce fut Bob qui se montrait le plus réjoui.
– Bob bien content ! Il devenu avocat d’un pays ne savoir où. Dans rancho, préparer pour nous beaucoup de bonnes choses à boire, et Bob pouvoir mouiller gosier desséché.
Escortés des cavaliers mexicains, nous nous mîmes en route. Ceux-ci nous menèrent à un galop effréné, normal pour eux, d’ailleurs. Tout en les suivant, j’observais les costumes ma-gnifiques de nos gardiens, taillés dans des étoffes souples aux couleurs chatoyantes. J’admirais le large sombrero, l’écharpe noire nouée sous le menton, la veste courte aux manches large-ment fendues et ornée de broderies, le vaste pantalon s’évasant vers le bas, maintenu par une ceinture où brillaient d’énormes pistolets. Le pistolet et le lasso sont les armes par excellence du cavalier mexicain, et chacun est passé maître dans leur manie-ment.
Les montures étaient à tous égards dignes de leurs cava-liers. C’étaient des bêtes de race, d’une résistance peu com-mune. Elles portaient des selles très hautes à la mode mexi-caine, assurant aux cavaliers un maximum d’équilibre et rédui-sant considérablement le risque de se laisser désarçonner, même dans les courses les plus folles.
Une demi-heure après, nous arrivions en vue d’une pro-priété qui ne pouvait être que le fameux rancho de notre grand d’Espagne. Bientôt nous pénétrions dans une large cour, et nos
– 257 – gardiens mettaient pied à terre, nous invitant à suivre leur exemple.
– Doria Eulalia ! Doria Alma ! Venez vite ! Je vous amène du monde, cria le ranchero dans la direction du bâtiment prin-cipal.
La porte s’ouvrit, et deux silhouettes féminines s’y montrè-rent, dans un accoutrement tel qu’on eût dit de simples ser-vantes de cabaret villageois. Elles étaient nu-pieds et nu-tête, les cheveux en désordre, et leurs corsages, jadis blancs, apparais-saient d’une couleur douteuse.
À la vue de notre groupe, d’aspect plutôt hétéroclite et dé-concertant, ces dames, qui étaient bien la femme et la fille du noble Mexicain, se mirent à pousser des gloussements très peu encourageants.
– Qu’est-ce que c’est que ces gens, don Fernando de Ve-nango e Colonna ? s’écria la plus âgée d’un ton aigre. Des invités sans doute ! Mais ne songez-vous pas à la besogne que cela nous donne, à nous autres pauvres femmes ? Ces cinq gaillards vou-dront sûrement manger, boire, jouer, fumer et dormir ! Et vous avez fait cela sans nous prévenir ? Eh bien ! non, vous passez la mesure, don Fernando ! Et, puisqu’il en est ainsi, allons-nous-en, Alma. Débrouillez-vous avec vos cinq amis, don Fernando ! Ah ! pauvre de moi, hélas ! pourquoi vous ai-je écouté quand vous m’avez suppliée, il y a vingt-cinq ans, de vous épouser et de quitter tout pour vous…
– Regarde, maman ! s’exclama la jeune fille en interrom-pant les lamentations de sa mère, comme ce monsieur res-semble à notre cher don Allano !
En même temps, elle montrait de la main Bernard Marshall.
– Peut-être bien, mais ce n’est pas lui, répliqua doña Eula-lia.
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Puis elle recommença à dévider le chapelet de ses rancunes conjugales :
– Vous avez des manières insupportables, don Fernando de Venango e Colonna ! Où êtes-vous allé chercher ces nouveaux hôtes ? Le ménage ne me donne-t-il pas assez de mal sans ce-la ?… Je trime du matin au soir, je ne sais plus où donner de la tête, je suis à bout de forces, et c’est ce moment-là que vous choisissez pour m’amener cinq personnes de plus à table…
– Mais, doña Eulalia, ce ne sont pas des invités, protesta le ranchero, qui avait vainement essayé, à plusieurs reprises, d’arrêter le flot intarissable des protestations de son irascible épouse.
– Et qu’est-ce donc alors ?
– Ce sont des prisonniers, doña Eulalia.
– Des prisonniers ? Et pourquoi faire, grand Dieu, don Fernando de Venango de Molynarès ?
– Je les ai capturés parce qu’ils ont tué une de mes vaches et trois de mes vaqueros. Telle est la vérité, doña Eulalia.
Décidément, notre hôte ne manquait pas d’imagination, à en juger par les prouesses qu’il nous prêtait si généreusement.
– Est-ce possible ? s’écria l’épouse courroucée. Une vache et trois vaqueros, dites-vous ? Mais c’est épouvantable, c’est horrible, c’est criminel. Et vous les avez pris sur le fait, don Fer-nando de Colonna de Gajalpa ?
– Je pense bien, doña Eulalia. Quand nous les avons sur-pris, ils étaient en train de dévorer leurs victimes, déjà tuées et dépouillées.
Les yeux de doña Eulalia s’arrondirent de stupeur.
– 260 –
– Quoi ? Dépouillées et dévorées ? Parlez-vous de la vache ou des trois vaqueros, don Fernando de Gajalpa y Rostredo ?
– De la vache d’abord, doña Eulalia.
– Et après, don Fernando de Rostredo y Venango ?
– Après ? Après, ils ont été heureusement dérangés au mi-lieu de leur festin de cannibales. Nous les avons matés, fait pri-sonniers, puis amenés ici.
– Matés et fait prisonniers ! Mon Dieu ! comme vous avez été courageux ! Ah ! vous méritez grandement la considération dont on vous entoure, déclara d’un ton plein d’admiration l’épouse soudain calmée.
Cependant l’hommage rendu à sa vaillance chatouillait agréablement l’amour-propre de l’ex-grand d’Espagne.
– Mais qui sont ces hommes, don Fernando de Molynarès e Colonna ?
– Les trois blancs sont des missionnaires mormons, qui vont à San-Francisco convertir les Californiens.
– Oh, par exemple ! s’écria la brave dame, de nouveau épouvantée. Des missionnaires qui volent des vaches et dévo-rent des vaqueros, mais c’est la fin du monde ! Et les autres, don Fernando de Rostredo de Venango ?
– Ce noir qui a l’air d’un nègre, poursuivit son mari, est un avocat de hum… hum… de la Terre de Feu. Il va à San-Francisco pour recueillir un héritage.
– À la bonne heure ! Et, en attendant, il voulait cueillir nos vaches. Et voilà un bel avocat !… Il pourra attendre, celui-là, avant que je lui confie un procès ? Et le dernier, don Fernando de Colonna y Gajalpa ?
– 261 –
– Vous voulez dire l’homme qui a l’air d’un Indien ? Eh bien ! c’est un Hottentot du… hum… hum… du Groenland. Il se propose d’exhiber les missionnaires à la foire. Mais, moi, c’est ailleurs que je compte les exhiber. Vous allez le voir tout de suite, doña Eulalia.
– Oh ! mon Dieu ! Qu’est-ce que vous voulez faire, don Fernando de Molynarès, y Gajalpa de Venango ?
– Vous allez voir comment je les ferai pendre et fusiller. Faites venir tous mes gens, doña Eulalia.
– Tous vos gens, don Fernando y Rostredo de Venango ? Mais, sauf la vieille négresse Betty, nous sommes au complet. D’ailleurs, la voici justement qui arrive. Au fait, n’avez-vous pas dit que trois de vos vaqueros ont été tués ? Or je constate que tout le monde est là. Quelles sont donc les victimes, don Fer-nando y Rostredo de Colonna ?
– Les victimes ? Ne vous inquiétez pas, doña Eulalia, nous en trouverons bien. En attendant, señores, fermez toutes les is-sues afin que les prisonniers ne puissent pas s’enfuir. Nous al-lons immédiatement nous constituer en cour martiale pour ju-ger ces criminels.
Et « toutes les issues », c’est-à-dire, en l’occurrence l’unique porte du rancho, furent fermées à l’aide d’un énorme verrou, ce qui mettait, entre parenthèses, ce brave don, avec ses doñas et ses señores, entièrement à notre merci.
– Parfait ! déclara le ranchero. Maintenant attachez les montures des prisonniers, apportez-moi une chaise, et nous al-lons les juger.
Nous nous gardâmes bien de déranger ces braves gens dans leurs préparatifs. Nos cheveux étant éloignés, plus rien ne nous gênait, et la partie pouvait commencer.
– 262 –
Trois chaises furent placées au centre de la cour : une pour don Fernando et les autres pour les dames. Quant à nous, on nous mit debout devant nos juges, sous la garde vigilante des vaqueros.
– Nous procéderons d’abord à l’identification des inculpés, dit le ranchero, montrant ainsi qu’il avait l’occasion d’assister à quelque séance de tribunal. Comment t’appelles-tu ? dit-il en se tournant vers le nègre.
– Bob, répondit l’interpellé.
– Un vrai nom de bandit. Et toi ?
– Winnetou.
Le ranchero s’esclaffa.
– Winnetou ! Pas mal ! Non content de voler une vache, il se met maintenant à voler un nom célèbre ! Regardez cet homme qui a la prétention de se faire passer pour le plus fa-meux des chefs indiens ! Et toi ? dit-il en s’adressant à Bernard.
– Marshall, répondit le jeune homme.
– Vois-tu, maman, non seulement il ressemble à notre ami, mais il porte le même nom ! s’écria la jeune fille.
– Silence ! tonna don Fernando. Sur deux yankees trois s’appellent Marshall. Et ton nom à toi ?
– Sans-Ears.
– De mieux en mieux ! Encore un voleur de nom. Nous sommes ici, paraît-il, en illustre compagnie.
– Et toi, mon gaillard, tu ne t’appellerais pas Washington, par hasard ?
– Non, je m’appelle Old Shatterhand.
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Cette fois, la mesure était comble. L’ex-grand d’Espagne, de plus en plus convaincu qu’on se moquait de lui, se mit à hur-ler et à trépigner.
– Ah vous voulez vous payer ma tête ! Je vous apprendrai à me respecter, crapules que vous êtes ! Vous allez me donner vos vrais noms, et plus vite que ça !
Je m’étais approché petit à petit du groupe des vaqueros, de façon à me poster à côté du gaillard qui avait pris au lasso mon ami Bernard, car je pensais qu’il méritait une bonne cor-rection.
– Personne ne vous a menti, fis-je. Voulez-vous que je vous prouve, moi, mon identité ?
– Commençons par vous, répondit le ranchero.
– Voici la carte de visite de la Main-qui-frappe, dis-je, tan-dis que, de mon poing nu, j’assenais un coup vigoureux sur la tête du vaquero, qui s’écroula sans un gémissement.
– Au secours, Alma ! Au secours ! Je vais m’évanouir, piail-la doña Eulalia, qui se leva, vacilla et tomba de tout son poids dans les bras de son mari, tout empêtré du volumineux paquet.
Certes, les Mexicains sont, comme chacun sait, d’excellents cavaliers, mais, une fois qu’ils ont mis pied à terre, ils se révè-lent généralement de piètres combattants. Les vaqueros, appe-lés à l’aide par notre noble Mexicain, ne faisaient pas exception à la règle et, quoique supérieurs en nombre, ils comprirent ins-tinctivement que toute résistance était impossible. Je m’écriai alors :
– Ne craignez rien, señores, nous ne vous ferons aucun mal à condition que vous vous montriez raisonnables.
Et, m’avançant vers les trois juges, je m’inclinai respec-tueusement :
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– Doña Eulalia, dis-je, permettez-moi de rendre hommage à votre beauté et à vos belles vertus féminines. Daignez sortir de votre torpeur et accorder un regard à vos admirateurs.
En guise de réponse, la noble dame poussa un faible gémis-sement, puis se décida à ouvrir ses petits yeux. Je vis qu’elle était rassurée par mes paroles, mais ne savait encore quelle con-tenance prendre.
– Gracieuse dame, continuai-je, souffrez que je fasse appel à la générosité de votre cœur. Le jugement que don Fernando se proposait de rendre ne pouvait être équitable, puisque lui-même est juge et partie. Permettez-nous donc de remettre notre sort entre vos douces mains. Ainsi, nous en sommes sûrs, jus-tice nous sera rendue.
– Vraiment, señor, vous voulez que je vous juge ? dit la brave femme d’une voix qu’elle s’efforçait de faire aussi douce que possible, sans doute pour justifier le portrait flatteur que je venais de faire d’elle.
– C’est notre vœu le plus cher, doña Eulalia. Veuillez excu-ser notre tenue indigne de votre gracieuse personne. C’est que, depuis des semaines, nous parcourons la savane. Mais nous sa-vons que le cœur d’une belle femme cache toujours des trésors d’indulgence.
– Êtes-vous vraiment les personnalités dont vous avez cité les noms ?
– Nous avons dit l’exacte vérité, doña Eulalia.
– Ces illustres señores m’ont demandé d’être leur juge, Fernando. J’entends bien leur donner satisfaction. Avez-vous quelque chose à objecter ?
L’infortuné don Fernando aurait eu, certes, plus d’une sé-rieuse réserve à faire, mais doña Eulalia lui jeta un regard si courroucé qu’il se retrancha derrière un mutisme farouche.
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Puis, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, il quitta sa chaise et déclara, mais sans beaucoup de conviction :
– Prenez mon siège, doña Eulalia. J’espère que vous ferez pendre ces cannibales.
– Justice sera rendue, n’ayez aucune crainte, don Fernando de Colonna y Molynarès.
S’adressant ensuite à moi avec bienveillance.
– Je vous écoute, señor. Qu’avez-vous à dire pour votre dé-fense ?
– Certes, ce que je vais prendre la liberté de vous exposer, gracieuse doña Eulalia, est bien prosaïque, et je m’excuse à l’avance. Cependant, je vous demanderai de faire effort pour comprendre la terrible situation dans laquelle nous nous sommes trouvés. Figurez-vous que vous êtes un voyageur affa-mé et harassé de fatigue. Vous rencontrez dans la savane une vache, ou, plus exactement, la femelle d’un buffle, dont la chair pourrait apaiser la faim qui vous tenaille. Vous considéreriez-vous alors en droit de tuer cette bête, si vous aviez, d’autre part, la ferme intention d’en restituer la peau à son légitime proprié-taire ?
– Cela va de soi. Telle est, d’ailleurs, la coutume de notre pays.
– Comment ? protesta le ranchero, en se dressant comme un ressort.
Mais son épouse lui coupa net la parole.
– Silence ! don Fernando de Colonna y Gajalpa. Asseyez-vous. Vous parlerez lorsque je vous en aurai donné l’autorisation !
Le ranchero se laissa tomber sur son siège avec un soupir de résignation. Les sourires et les mimiques des vaqueros révé-
– 266 – laient à ce moment ce que le déroulement de la scène conjugale laissait déjà deviner : dans le ménage du noble Mexicain, c’était doña Eulalia qui portait la culotte.
– Eh bien ! nous avons rencontré une vache, poursuivis-je, et nous avons tué cette bête que le hasard mettait sur notre chemin pour nous procurer de la nourriture. Voilà notre crime. Pendant que je m’apprêtais à la dépecer, arriva le vaquero que voici, dis-je en désignant l’homme gisant toujours évanoui der-rière moi. Prenant au lasso le señor Marshall, il essaya de l’entraîner derrière son cheval. Si je n’étais pas accouru et n’avais pas abattu la monture de ce malotru, c’en était fait de mon compagnon.
– Marshall, vous dites bien Marshall, fit la dame. Ce nom m’est très cher. C’est celui d’un grand ami de notre famille, le señor Allano Marshall, qui habitait chez ma sœur à San-Francisco.
– Alain Marshall ? m’écriai-je. N’était-il pas originaire de Louisville, aux États-Unis ?
– Mais oui. C’est lui. Le connaissez-vous ?
– Bien sûr. Mon ami Bernard Marshall, joaillier à Louis-ville, est son propre frère.
– Santa Lauretta ! Quelle bonne surprise ! Señor Allano, en effet, nous a parlé souvent de son frère, joaillier à Louisville. Alma, ma chère Alma, ton pressentiment ne t’a pas trompée. Venez sur mon cœur, señor Bernardo, vous êtes le bienvenu parmi nous.
Elle se précipita sur Bertrand, qui fit une timide tentative pour échapper à l’étreinte qu’il prévoyait et voulait s’en tirer avec un respectueux baise-main. Ce fut peine perdue. Déjà la corpulente personne le serrait contre son opulent corsage et ap-pliquait sur chacune de ses joues un baiser retentissant.
– 267 –
Bernard, une fois les effusions de doña Eulalia calmées, s’informa :
– Je suis précisément à la recherche de mon frère. Pour-riez-vous me dire où il se trouve actuellement, doña Eulalia ?
– Ma fille Alma l’a vu, il y a quelque temps, chez ma sœur. À son départ de San-Francisco, elle apprit de votre frère qu’il comptait aller au pays de l’or. Mais dites-moi, señor Bernardo, ces messieurs sont-ils tous vos amis ?
– Bien sûr, ce sont même de très bons amis, à qui je dois vie et liberté. Señor Old Shatterhand m’a délivré alors que j’étais captif des Comanches et voué à une mort certaine.
Notre juge en jupons joignit les mains, pleine de compas-sion.
– Est-ce possible ! Quelle aventure épouvantable ! Pauvre señor Bernardo ! Il faudra me raconter tout cela en détail ! Mais comment êtes-vous Mormons ? Votre frère ne l’est pas !
– Nous ne sommes pas Mormons, doña Eulalia. Mon ami Sans-Ears a voulu simplement en conter à votre mari.
La dame se tourna brusquement vers le ranchero.
– Vous êtes un nigaud, don Fernando, d’avoir ajouté foi à ces innocentes plaisanteries. En tout cas, je vous prie de vous mettre ceci dans la tête : ces messieurs ne sont pas plus des cannibales qu’ils ne sont des Mormons. Toutes vos accusations sont sans fondement. Señor Marshall et ses amis sont mes invi-tés, et ils resteront parmi nous aussi longtemps qu’ils le vou-dront. Alma, ma fille, va dans la cuisine et apporte-nous une bouteille de whisky. Il faut fêter cette journée mémorable.
En entendant sa femme demander du whisky, le visage as-sombri du ranchero se dérida soudain. Sans doute ne lui arri-vait-il pas souvent de déguster la boisson préférée des yankees, que sa femme devait réserver pour les grandes occasions. Sa sa-
– 268 – tisfaction était manifeste. J’eus même l’impression, tant sa joie grandissait à vue d’œil, que le whisky allait faire office de calu-met de paix.
Bientôt Mlle Alma parut avec la bouteille traditionnelle bien cambrée et des verres pour tous. Ces dames, en effet, ne dédai-gnèrent pas de tremper leurs lèvres gourmandes dans la célèbre boisson. Mais le whisky de nos hôtes n’avait avec la boisson si prisée des Anglo-Saxons, rien de commun que le nom. C’était une étrange mixture et qui montait fortement à la tête.
Seul, Winnetou refusa énergiquement le verre qu’on lui tendait : il avait fait vœu, depuis longtemps, de ne jamais goûter à l’« eau-de-feu ». Son attitude dédaigneuse contrastait vio-lemment avec la satisfaction béate de notre ranchero qui, ab-sorbant force rasades, coup sur coup, s’attira une nouvelle ob-servation de son épouse attentive.
– Doucement, doucement, don Fernando de Venango de Rostredo y Colonna. Vous savez bien qu’il ne m’en reste plus que deux bouteilles. Conduisez maintenant les señores dans la chambre d’amis. Les dames iront faire toilette, puis nous nous mettrons à table, car nos invités ont sûrement grand faim. Viens, Alma. Adios, señores.
Les « dames » disparurent alors derrière une tenture qui devait dissimuler soit un cabinet de toilette, soit une cuisine, soit une pièce faisant office des deux à la fois. Conduits par don Fernando, nous pénétrâmes dans la fameuse chambre d’amis qui était, en réalité, un simple hangar. Nous n’en avions pas moins là une table et surtout des bancs en bois blanc, c’est-à-dire de quoi nous asseoir.
Mais, auparavant, je voulus aller jeter un coup d’œil aux chevaux. Cela me paraissait très nécessaire, car j’avais constaté, dès le début, que les vaqueros les avaient examinés avec beau-coup d’intérêt et qu’ils avaient palpé non sans envie les sacoches rebondies de nos selles. Je connaissais aussi l’honnêteté très re-
– 269 – lative des valets de ferme des rancheros mexicains. Je sortis donc dans la cour afin de m’assurer que tout était bien en sûre-té.
Avisant Bob, je lui fis signe de rester auprès des chevaux, qui paissaient sur le pré devant l’entrée du rancho. Mais le noir ne parut pas enthousiasmé de mon ordre.
– Massa aller manger beaucoup bonnes choses dedans maison. Pourquoi Bob faut rester dehors ?
– Parce que tu es plus brave que Winnetou et plus rusé que Sans-Ears. Je sais que tu t’acquitteras à merveille de cette tâche difficile.
– Massa être tranquille. Bob brave et rusé. Tant qu’il est à côté chevaux, il y a pas danger.
Comme je rentrais dans la pièce, où toute la société mascu-line se trouvait déjà réunie, les dames parurent. Elles arboraient des costumes mexicains très seyants, que rehaussait encore le rebozo, somptueux fichu tissé par les Indiens et qui sert de coiffe. Propres et bien mises, elles eurent vite fait disparaître la fâcheuse impression que leur tenue négligée avait produite sur nous à notre arrivée.
On se mit à table, et le repas commença. Le service était as-suré par la vieille négresse, mais les maîtresses de maison s’occupaient sans cesse de nous, veillant à ce que nous ne man-quions de rien.
Les plats qu’on nous servit étaient tous des spécialités de la région : un rôti de bœuf au riz, fortement assaisonné de poivre rouge de Cayenne, des pâtes à l’ail, des pois secs aux oignons, un ragoût de mouton très pimenté, des poulets de grains et un tournedos, ma foi, succulent. Tout cela tellement relevé d’épices que, pour éteindre l’incendie qui ravageait nos gosiers, force nous fut de les noyer au moyen de copieuses rasades de vin.
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Le festin terminé, ce fut le tour des liqueurs et des cigares. Je fus soudain saisi de remords à la pensée de Bob, oublié dans la cour. Mais la maîtresse de maison avait donné des ordres pour que le brave noir fût également servi, et il avait reçu sa part de tous les mets, y compris les boissons qui lui furent servies dans un pot de pommade vide, tous les verres étant occupés.
Après de telles agapes, il ne fallait pas songer à se remettre en route le jour même. D’ailleurs, nos aimables hôtesses ne l’entendaient pas ainsi. La jeune doña Alma, qui avait gardé une vive sympathie à Alain Marshall, ne cessait d’interroger à son sujet Bernard, et, quant à moi, la courtoisie exagérée que j’avais prodiguée tout à l’heure à doña Eulalia me valait maintenant d’être submergé sous les flots de paroles de cette dame extraor-dinairement loquace. Je montai si vite en son estime qu’utilisant mon prénom Charles elle me baptisa bientôt señor Carlos, et puis même don Carlos. Excédé de son éloquence, je pris prétexte pour sortir d’aller voir nos chevaux.
Je les trouvai parfaitement reposés et en très bonne forme. Il n’en était malheureusement pas de même pour Bob, qui, non loin d’eux, se roulait dans l’herbe, ruait, poussait des gémisse-ments à fendre l’âme.
– Qu’as-tu donc, Bob ? lui demandai-je en me penchant sur lui.
– Oh ! Massa, massa ! Bob mourir ! me répondit-il d’une voix plaintive.
– Que t’est-il arrivé ? Parle !
– Oh ! mon Dieu ! Bob avoir mangé braises, et maintenant il a feu dans gorge et flammes dans estomac. Massa aider Bob pas mourir !
Le pauvre nègre était victime de la cuisine mexicaine. Il s’était gavé de tous les mets qu’on lui avait apportés, et le pot de pommade, souvent vidé jusqu’à la dernière goutte, fit le reste.
– 271 –
– Il faut calmer ton gosier, mon brave Bob, si tu veux que ça se passe. Que préfères-tu, de l’eau, du lait ou du whisky ?
D’un bond le noir fut sur ses pieds, le visage épanoui, les yeux humides de reconnaissance.
– Oh ! massa, eau, lait pas bon pour estomac. Seulement whisky pouvoir sauver Bob.
– Cours vite trouver doña Eulalia et demande-lui du whis-ky, sinon je ne réponds pas de ta vie.
Bob disparut en courant dans la maison pour revenir l’instant d’après, avec un bon tiers de bouteille de whisky. Comment avait-il pu obtenir ce qui représentait le précieux reste de la provision du rancho ?
Bob, devinant ma pensée, expliquait déjà :
– Miss Eulalia pas vouloir donner whisky à Bob, mais Bob dire c’est pour massa Charlie et alors elle donner toute la bou-teille.
Je n’eus pas le cœur de le blâmer pour sa supercherie. Fort de mon silence approbateur, il se mit à boire, d’ailleurs avec modération, à petites gorgées, et son malaise eut vite disparu.
L’après-midi s’écoula rapidement. Le souper fut servi dans la même pièce, avec un menu aussi copieux qu’à midi. Je me trouvais être, cette fois encore, le voisin de doña Eulalia qui, pendant le repas, trouva l’occasion de me glisser à voix basse :
– Don Carlos, j’ai un secret à vous confier.
– Ah ! vraiment ?
– Oui, et un secret important. Mais je ne peux rien dire de plus ici, devant tout le monde. Trouvez-vous, après le repas, sous l’un des trois platanes, à droite dans la cour.
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J’avoue que ma curiosité fut fortement aguichée par l’allusion confidentielle de ma voisine, et le souper me parut in-terminable. Dès qu’il fut achevé, j’allai m’étendre sous l’un des platanes indiqués. Mon attente fut courte. Bientôt arrivait doña un éventail à la main.
– C’est bien à vous d’être venu, me dit-elle. J’irai tout de suite au fait. Señor Bernardo m’a parlé, au cours du dîner, de deux malfaiteurs que vous poursuivez. Je ne pouvais rien révé-ler à table, mais sachez que ces deux hommes ont fait halte dans notre rancho.
– Voilà qui est intéressant, fis-je.
– Ils ont passé ici la nuit d’avant-hier et sont repartis aussi-tôt.
– Ont-ils dit où ils comptaient se rendre ?
– Ils devaient gagner San-Francisco en passant par la Sier-ra Nevada. Je leur ai beaucoup parlé de señor Allano, et ils se proposaient de lui rendre visite.
Tout cela était du plus haut intérêt. D’un naturel bavard, doña Eulalia avait parlé du jeune homme aux deux voyageurs.
Quelle proie magnifique en perspective pour nos lascars, sans compter l’occasion inespérée pour eux de se venger de Bernard sur son frère !
– Ces gens se sont beaucoup intéressés à votre sœur et à señor Allano ?
– Eh oui ! Ils ont été jusqu’à manifester le désir de se faire confier en guise d’introduction, une lettre que le mari de ma sœur nous a envoyée assez récemment.
– N’aurait-il pas été plus simple de leur donner quelques mots de recommandation de votre main ? demandai-je.
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Ma question causa à mon interlocutrice un visible embar-ras.
– Oh ! dit-elle, se ravisant vite, nous n’y avons pas songé.
Je compris que l’écriture n’était pas le fort de doña Eulalia. Je n’insistai pas davantage.
– Que fait votre beau-frère ? demandai-je encore.
– Il est directeur de l’Hôtel Vallaloïd à San-Francisco et s’appelle Enrico Gonzalès.
Désireux de dissiper les derniers doutes, tout en pensant que notre hôtesse avait bien deviné la véritable identité de ses deux récents invités, je me fis donner par elle un signalement aussi précis que possible de leurs personnes. Ses renseigne-ments levèrent mes dernières hésitations : il s’agissait bien des deux Morgan. Mais pourquoi diable ce secret dont doña Eulalia entourait ces révélations ? Elle aurait pu, me semblait-il, en par-ler à table. Finalement, je mis cela sur le compte de sa nature romanesque. Il ne restait qu’à la remercier chaleureusement. Je la complimentai à ce propos sur son génie policier et pris congé d’elle par un baise-main des plus cérémonieux.
Je rentrai dans le rancho et gagnai un dortoir, non pas notre chambre, mais bien l’unique pièce de la maison où se réu-nissaient pour dormir propriétaires, invités vaqueros, chiens, chats et jusqu’aux volatiles de la basse-cour.
Les couches à même le sol, préparées à notre intention, n’avaient rien de confortable. Nous aurions cent fois préféré passer la nuit à la belle étoile, comme de coutume ; mais c’eût été faire affront à nos hôtes.
Levés dès l’aube, nous remerciâmes don Fernando et les deux dames de leur « brillante » hospitalité, pour conserver le langage fleuri qui nous avait si bien réussi et partîmes, accom-pagnés des vœux de tous. Le vaquero, à qui j’avais infligé une si
– 274 – sévère correction la veille, se joignit lui-même au concert de souhaits. Il ne le fit, il est vrai, que sur l’ordre impératif de doña Eulalia qui, femme de tête, avait décidément l’œil à tout.
Don Fernando de Venango e Colonna de Molynarès y Rostredo voulut nous accompagner en personne un bout de chemin et ne nous quitta que vers midi. Dès la veille du soir, le whisky et les autres mixtures alcooliques aidant, il nous avait juré amitié éternelle, mais, au cours de la route, il ne cessa de nous assurer de son vif désir de nous revoir sous son toit le plus tôt possible. Le juge sanguinaire de la veille avait fait place au blanc qu’une visite de gens civilisés avait, pour un instant, sorti de l’isolement monotone de la savane.
Grâce aux renseignements précieux de dopa Eulalia, nous pûmes raccourcir considérablement notre trajet. Après une brève halte sur les bords du lac Mona, nous nous dirigeâmes à marche forcée vers la Sierra Nevada pour gagner, en passant par Stockton, San-Francisco, la fameuse capitale de la Californie.
Devancer les deux bandits afin de les empêcher de com-mettre quelque nouveau crime et réunir les deux frères Marshall, justifiait, aux yeux de tous, cette folle et exténuante chevauchée.
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