La Main qui frappe et Winnetou
Chapitre VII: Héros Malgré Lui
CHAPITRE VII
HÉROS MALGRÉ LUI
Par cañon, terme d’origine espagnole, les Américains dési-gnent une gorge sinueuse et profonde, creusée par un cours d’eau. Ce nom convenait parfaitement à Echo Cañon, situé au fond d’un vaste ravin parcouru par une rivière.
Depuis plusieurs années déjà la petite localité était desser-vie par une ligne de chemin de fer. Cependant la voie n’était que provisoire, et sa reconstruction figurait dans le plan des grands travaux. Ceux-ci se heurtaient, cependant, à de grosses difficul-tés dans cette région accidentée et ne progressaient que lente-ment. La direction avait même dû faire appel à un grand nombre de spécialistes.
Nous descendîmes dans la vallée par un petit sentier de montagne, au bas duquel nous rencontrâmes une équipe d’ouvriers occupés à faire sauter à la dynamite un bloc de granit. Notre arrivée causa un vif étonnement parmi les travailleurs : deux blancs armés jusqu’aux dents et conduits par un Indien, c’était là certes un spectacle assez insolite et plutôt inquiétant. Ils déposèrent aussitôt leurs outils et saisirent leurs armes.
D’un geste, j’essayai de les rassurer, puis en m’approchant d’eux :
– Good day, gentlemen, dis-je en les saluant. Laissez vos armes en repos, nous venons vers nous en amis.
– Mais qui êtes-vous ? demanda l’un d’eux.
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– Nous sommes des chasseurs, et nous vous apportons un message important. Qui commande actuellement le poste d’Echo Cañon ?
– C’est le colonel Rudge. Mais il est en voyage, et il faut vous adresser à l’intendant Ohlers, qui le remplace.
– Le colonel Rudge sera-t-il bientôt de retour ?
– Nous n’en savons rien. Il est parti à la poursuite des rail-troublers qui avaient attaqué un convoi.
– Où peut-on joindre son remplaçant.
– Descendez dans le village, on vous y renseignera.
Nous quittâmes les ouvriers et nous dirigeâmes vers le vil-lage. Celui-ci se composait de quelques blockhaus, de baraque-ments et de deux grandes bâtisses de pierre construites à la hâte. Il avait plutôt l’aspect d’un camp fortifié que d’une banale station de montagne. Une enceinte de pierre assez rudimen-taire, mais solide, haute d’environ cinq pieds, accentuait encore cette impression.
On accédait au camp par une large porte de chêne qui était grande ouverte.
M’adressant à un ouvrier qui travaillait sur la voie, je lui demandai où se trouvait l’intendant. Il désigna une des deux maisons de pierre. Je m’y dirigeai aussitôt. Chemin faisant, je ne rencontrai que quelques cheminots occupés à décharger un wa-gon de marchandises contenant des rails.
Ayant mis pied à terre, nous pénétrâmes dans le bâtiment. C’était un vaste hangar qui servait visiblement de dépôt et où s’entassaient tonneaux, caisses et sacs. Un petit homme sec était en train d’ouvrir une caisse. À notre vue, il eut un mouvement de surprise.
– Que me voulez-vous ? demanda-t-il sur un ton rude.
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Tout à coup, en remarquant Winnetou, il recula, effrayé.
– Un Indsman ! s’écria-t-il.
– Rassurez-vous, Monsieur, dis-je poliment, nous ne vous voulons pas de mal. Nous désirons parler à l’intendant.
– C’est moi-même, fit-il, en nous lançant un regard méfiant de derrière ses grosses lunettes.
– Excusez-nous, Monsieur, de vous déranger dans vos oc-cupations, dis-je. Notre intention était d’abord de nous adresser au colonel Rudge, à qui nous apportons un message, mais on vient de nous dire qu’il est absent.
– C’est bien, je vous écoute, dit-il en jetant un regard furtif vers la porte.
– Il paraît que le colonel est parti à la poursuite d’une bande de railtroublers ?
– C’est exact.
– A-t-il emmené avec lui une nombreuse escorte ?
– Je ne puis répondre à cette question. Cela ne vous re-garde pas.
– Sans doute, fis-je conciliant. Mais pourriez-vous nous dire au moins si vous êtes restés nombreux à Echo Cañon ?
– Vous êtes bien curieux, fit le petit homme sec en reculant insensiblement dans la direction de la porte. Pourquoi voulez-vous savoir tout cela ?
– J’allais justement vous le dire. Nous venons de…
Ce n’était plus la peine de continuer. Le petit intendant ve-nait de nous fausser compagnie, ayant finalement gagné la sor-tie. Le grincement d’un verrou poussé précipitamment nous ap-prit que nous étions prisonniers.
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Je me retournai vers mes amis. Winnetou répondit à mon regard interrogateur par un haussement d’épaules. Quant à Fred, il fit une grimace dégoûtée. Pour ma part, j’éclatai tout bonnement de rire. La situation était en effet assez cocasse.
– Nous voilà dans une souricière, dit Fred, furibond. Cet imbécile nous prend manifestement pour des bandits.
À ce moment, un coup de sifflet retentit à l’extérieur et, m’approchant de la fenêtre, je vis des ouvriers accourant de toutes parts vers le bâtiment où nous nous trouvions. La grande porte de chêne, l’unique issue du camp, était fermée. Je comptai les hommes qui s’étaient rendus à l’appel de l’intendant. Ils étaient seize. Celui-ci jeta quelques ordres.
– L’exécution va bientôt commencer, dis-je en riant. En at-tendant qu’on nous tue, essayons de notre côté de tuer le temps.
– Je vais vous offrir le cigare du condamné à mort, plaisan-ta Fred, que ma bonne humeur avait gagné. Dommage qu’il n’y ait pas de rhum.
Il s’empara d’une boîte de cigares ouverte placée sur une chaise et me la présenta. Je pris un cigare, frottai une allumette et donnai du feu à Fred.
Sur ces entrefaites, la porte grinça dans ses gonds et nous entendîmes la voix grêle de l’intendant.
– Ne tirez pas, bandits, sans quoi vous êtes perdus !
L’instant d’après, quelques ouvriers, armés jusqu’aux dents, firent irruption dans le hangar, suivis de l’intendant, qui se réfugia immédiatement derrière un tonneau. De là, il essaya de nous tenir en respect en brandissant vers nous un gros rifle.
– Qui êtes-vous ? demanda-t-il lorsque, protégé par ses gens, son arme et le tonneau, il se sentit enfin en sécurité.
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– Drôle de question ! fit Fred amusé. Vous commencez par nous traiter de bandits, puis vous nous demandez de nous pré-senter. Sortez donc de votre cachette pour que nous puissions vous renseigner.
– Je ne suis pas fou, répondit l’homme. Il faut d’abord que je sache à qui j’ai affaire.
– Demandez-le gentiment et vous le saurez, mais nous n’avons pas d’ordre à recevoir de vous.
– Pour la dernière fois, je vous somme de me répondre : qui êtes-vous ?
– Allons, allons, ne vous mettez donc pas dans cet état-là, dit Fred. Je vois que vous allez faire une maladie si je ne vous réponds pas tout de suite, et j’en serais navré. Eh bien ! nous sommes des chasseurs de la prairie.
– Et quel est votre nom ?
– Notre nom n’a vraiment aucun intérêt pour vous.
– Dites donc ! cria l’intendant, au comble de la rage. Vous vous moquez de moi, je crois, mais ça ne va pas se passer comme ça ! Puisque que vous refusez de me révéler votre nom, dites-moi ce que vous venez chercher à Echo Cañon.
– Nous sommes venus ici pour vous mettre en garde.
– Nous mettre en garde ? Et contre quoi, s’il vous plaît ?
– Contre une bande d’Indsmen et de railtroublers qui se propose d’attaquer la station.
– Quelle histoire abracadabrante ! On ne me donne pas le change aussi facilement. J’ai tout de suite deviné que vous ap-parteniez vous-mêmes à cette bande de railtroublers. Vous êtes venus ici pour nous espionner, hein ?
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– Si vous le prenez sur ce ton-là, dit Walker, j’ai bien peur, monsieur l’Intendant, que nous nous fâchions.
– Taisez-vous ! Je perds mon temps à vous écouter.
Et se tournant vers ses hommes :
– Arrêtez ces bandits, cria-t-il en enflant sa voix, et ligotez-les.
Les ouvriers ne manifestèrent pas un grand enthousiasme à exécuter cet ordre. Trois ou quatre à peine esquissèrent un pas vers nous, mais un geste énergique de Fred suffit à les arrêter à mi-chemin.
– Minute, les gars ! cria le gros Walker en levant la main.
Excédé, il avait décidé de mettre fin à cette scène stupide et plongeait la main dans sa poche pour en tirer son portefeuille contenant sa carte de policier, lorsque je l’arrêtai à mon tour :
– Laissez vos papiers tranquilles, Fred. Je serais bien cu-
rieux de savoir si dix-sept railroaders 24 suffisent à avoir raison de trois Westmen. Allez-y donc, Messieurs, si le cœur vous en dit. Mais je vous préviens charitablement : qui s’y frotte s’y pique.
D’un air menaçant, je m’armai de mes deux pistolets et me précipitai vers la porte. Winnetou et Walker, imitant mon exemple, braquèrent leurs armes sur les railroaders. Ceux-ci n’essayèrent même pas de bouger.
Cette petite démonstration avait suffi pour faire perdre à l’intendant sa superbe assurance. Avec une vitesse vertigineuse, il avait déjà disparu derrière son tonneau, et seul le canon de
24 Cheminots.
– 475 – son fusil, pointé vers le toit du hangar, indiquait encore l’endroit probable où pouvait se cacher son propriétaire.
La poltronnerie de leur chef n’était évidemment pas faite pour stimuler le courage des cheminots. Tous avaient visible-ment envie de se mettre à l’abri et ne manifestaient pas la moindre intention de nous opposer résistance.
Négligeant le chef invisible, je m’adressai directement à eux :
– Nous pourrions maintenant vous enfermer à notre tour dans ce hangar, mais nous n’en ferons rien. J’ai une communi-cation à faire à ce courageux M. Ohlers, et je vous prie de me le retrouver. C’est dans votre intérêt que j’insiste pour lui parler, car, si vous m’obligez à partir sans vous avoir parlé, vous allez être tous égorgés par les Ogellalahs et leurs alliés.
Après quelques instants d’hésitation, le pusillanime rem-plaçant du colonel Rudge, toujours derrière son fût, consentit à montrer le bout de son nez. Voyant que rien de terrible ne lui arrivait, il finit par surgir tout entier de sa cachette. Je lui expo-sai alors la situation en quelques phrases succinctes. Lorsque j’eus terminé, l’intendant était blanc comme de la craie. Littéra-lement effondré par mes révélations, il alla, les jambes flageo-lantes, s’asseoir sur un bloc de pierres et balbutia d’une voix blanche :
– Je vous fais mes excuses, Sir. Ce que vous venez de me dire est sûrement vrai. D’ailleurs les voyageurs de votre train m’ont raconté que deux chasseurs n’étaient pas remontés dans leur compartiment pour continuer le voyage. C’était donc vous, Messieurs ?
» Et vous dites que ce gentleman qui vous accompagne est Mr. Winnetou. Soyez les bienvenus !
Puis se tournant vers Walker :
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– J’ai déjà entendu parler de vous, monsieur Walker, et je suis heureux de recevoir votre visite. Et vous, Monsieur, pour-rai-je savoir votre nom ?
Je me nommai sans révéler, cette fois encore, le surnom sous lequel j’étais connu dans le Wild.
– Enchanté de faire votre connaissance, dit-il. Et mainte-nant nous pourrons peut-être parler de choses utiles. Croyez-vous que le colonel ait pu prendre connaissance du message que vous lui avez laissé dans la forêt ?
– J’en suis persuadé.
– Alors, il va sans doute se hâter pour revenir ici, n’est-ce pas ?
L’homme cherchait, visiblement, à être rassuré.
– Certainement, fis-je.
– Cela me fait plaisir, un très grand plaisir même. Vous ne pouvez pas vous imaginer combien je serais content s’il pouvait déjà être là.
Je l’assurai que j’étais parfaitement capable de l’imaginer et lui demandai ce qu’il comptait faire.
Fort embarrassé, il se gratta longtemps le menton avant de me répondre :
– Voyez-vous, je n’ai à ma disposition que quarante hommes, qui travaillent sur la voie pour la plupart, dit-il d’une voix hésitante. Nous ne sommes pas assez nombreux et je crains fort…
– Eh bien ! insistai-je, voyant qu’il ne parvenait pas à ter-miner sa phrase.
– Je crains fort qu’il ne nous soit pas possible de nous dé-fendre ici. Je me demande donc si nous ne ferions pas mieux…
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Cette fois encore, il n’osa pas aller jusqu’au bout de sa pen-sée.
– Quoi ? Que voulez-vous faire ?
– Évacuer complètement Echo Cañon, dit-il dans un souffle honteux, mais soulagé d’avoir enfin exprimé son idée… qui n’avait rien d’héroïque.
– Vous n’y pensez pas ! protestai-je. Ce serait une lâcheté. Vous consentiriez à abandonner toutes les installations à ces bandits, leur laisser toutes vos réserves ? Mais ce serait briser votre carrière irrévocablement.
– Que voulez-vous que je fasse ? fit-il piteusement. J’aime mieux sauver ma peau que ma situation. On arrive toujours à s’employer dans la vie, mais on ne vit qu’une fois, n’est-ce pas ?
– Pourquoi ne pas chercher à sauver l’une et l’autre, et votre honneur par-dessus le marché ? À propos, combien d’hommes le colonel a-t-il emmenés avec lui ?
– Une centaine, et ce sont précisément les plus vaillants.
– Je m’en aperçois.
Le petit homme feignit de n’avoir pas compris mon allu-sion et me demanda à son tour :
– Et combien sont les Indiens ?
– Plus de deux cents, en comptant les railtroublers.
– Sapristi ! Ils ne feraient qu’une bouchée de nous. Déci-dément, la seule solution raisonnable, c’est de nous écarter de leur chemin.
– Pshaw ! En vous enfuyant, vous ne résoudrez rien. Dites-moi plutôt quelle est la station la plus proche disposant d’une forte garnison.
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– Promontory. Il y a là environ trois cents hommes armés, y compris les ouvriers de la voie.
– Parfait. Lancez immédiatement un télégramme au com-mandant de Promontory pour lui demander de vous envoyer sur-le-champ une centaine de robustes et courageux gaillards.
Ce conseil, pourtant d’une grande simplicité, eut pour effet de plonger notre homme dans une profonde perplexité. Mais bientôt son visage s’éclaira :
– Après tout, vous avez raison. Vous venez de me donner là une excellente idée.
– Je suis enchanté qu’elle vous convienne. Demandez aussi à Promontory des provisions et des munitions. On ne sait ja-mais ce qui peut arriver. Bien entendu, ce renfort doit arriver dans le plus grand secret, car, si les espions des Ogellalahs prennent vent de cela, l’attaque n’aura pas lieu.
– Tant mieux, alors ! s’écria le pacifique intendant, ravi par cette perspective.
– Ce n’est pas mon avis. S’ils renonçaient à vous attaquer pour le moment, ce ne serait que partie remise, et il serait à craindre que, la prochaine fois, ils tombent sur vous à l’improviste. Mieux vaut cent fois leur enlever une fois pour toutes le goût de ce genre d’aventures.
– Ce serait pourtant bon de gagner un peu de temps ! sou-pira Ohlers.
– Ce n’est pas certain. En tout cas, votre télégramme doit partir immédiatement. À quelle distance d’ici se trouve Promon-tory ?
– À quatre-vingt-onze milles.
– Y a-t-il là-bas une locomotive et des wagons ?
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– Certainement.
– Parfait. Alors, demandez que le secours nous soit expédié demain dès la tombée de la nuit, afin qu’il arrive ici après-demain avant le jour. Les éclaireurs indiens ne pourront être ici que demain soir. D’ici là, nous aurons tout le temps nécessaire pour renforcer les fortifications du camp.
– C’est ça. Fortifions-nous ! s’exclama Ohlers.
– Rassemblez donc vos hommes et ordonnez-leur de rele-ver partout le niveau de l’enceinte de trois pieds. Les hommes de Promontory vous donneront un coup de main dès qu’ils se-ront arrivés. Il faut que les murs soient assez hauts pour empê-cher les Indiens de voir ce qui se passe à l’intérieur du camp.
– Allons donc ! De la montagne, ils verront quand même tout ce qu’ils voudront, objecta Ohlers.
– Ils ne verront que ce que nous voudrons bien leur mon-trer, rectifiai-je. J’irai moi-même au-devant des Ogellalahs, et vous serez avertis à temps de leur approche. Et maintenant, autre chose : tout le long de l’enceinte, à l’intérieur, il faudra élever une sorte de rempart avec des troncs d’arbres et des planches, d’où les défenseurs pourront faire le coup de feu au moment de l’attaque.
– Pourquoi pas, après tout, dit Ohlers. D’accord !
– Si mes estimations sont exactes, le colonel et ses hommes seront de retour avant l’attaque des Peaux-Rouges. Ainsi donc, en comptant les renforts de Promontory, nous serons deux cent quarante contre environ deux cents. De plus, nous serons proté-gés par des fortifications, tandis que l’adversaire sera exposé à nos balles. Enfin, l’élément surprise jouera entièrement en notre faveur. Dès la première salve, les assaillants seront décimés.
– Ils s’enfuiront en désordre et nous leur donnerons la chasse comme à des bêtes sauvages, dit en jubilant le petit in-
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– Espérons-le, dis-je en souriant. Mais, pour le moment, il ne s’agit pas de nous endormir sur nos lauriers futurs. Des tâches urgentes nous attendent. Avant tout, soyez assez aimable pour nous faire servir quelque chose à manger, car nous mou-rons de faim. Ensuite, vous aurez à lancer le télégramme à Pro-montory. Enfin, il faut immédiatement donner des ordres pour relever la hauteur de l’enceinte.
– C’est entendu, Sir, je vais faire le nécessaire. D’ailleurs, je n’ai plus aucune envie de m’en aller, car j’ai la conviction la plus absolue que les Ogellalahs seront battus à plate couture. Lais-sez-moi faire et vous verrez ce dont je suis capable. Quant à votre dîner, comptez sur moi, je m’en charge personnellement. Je suis ce qu’on appelle ici un self-made man, un homme qui s’est fait lui-même, et j’ai commencé ma carrière comme cuisi-nier.
Effectivement, M. Ohlers semblait bien plus familiarisé avec le maniement des casseroles qu’avec celui des armes, car le souper auquel nous fûmes conviés ne laissait rien à désirer.
Dès qu’ils eurent reçu des ordres, les ouvriers d’Echo Ca-ñon se mirent à l’œuvre avec une véritable rage. Les travaux de fortification se poursuivirent sans relâche toute la nuit, et le lendemain, à l’aube, en me réveillant, je fus enchanté de voir combien ils avaient progressé.
Ohlers m’apprit alors que, non content d’avoir expédié la dépêche convenue la veille, il avait envoyé en outre à Promonto-ry un message oral par le chef du train régulier de nuit. Mais cette précaution s’avéra bientôt superflue, car, vers la fin de la matinée, bien avant l’heure prévue par moi, le convoi de se-cours, formé dès la réception du télégramme, arriva à Echo Ca-
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ñon. Il amenait une centaine de cheminots armés, des muni-tions et des vivres.
Les nouveaux venus se joignirent immédiatement à l’équipe travaillant aux fortifications et, grâce à leur concours, vers une heure de l’après-midi, le relèvement de l’enceinte était terminé.
Sur mon initiative, tous les tonneaux vides qui se trou-vaient dans l’entrepôt furent remplis d’eau et placés derrière l’enceinte. Il n’était pas impossible, en effet, que nous ayons à soutenir un siège en règle, et une provision d’eau potable, qu’il fallait chercher assez loin, pouvait s’avérer nécessaire. En outre, il était prudent de parer contre un éventuel danger d’incendie.
Les stations voisines furent informées qu’aucune modifica-tion ne devait être apportée à l’horaire habituel des trains, afin de ne donner aucun soupçon à l’ennemi.
– Après le déjeuner, je partis avec Winnetou et Walker en exploration. Nous étions bien mieux qualifiés que les braves cheminots pour remplir cette mission, et d’ailleurs personne de la garnison d’Echo Cañon ne s’offrit à nous accompagner.
Il fut convenu que, dès que l’un de nous trois reviendrait au camp avec la nouvelle que les espions rouges étaient en vue, on ferait sauter une cartouche de dynamite, signal destiné à rappe-ler les deux autres… Une explosion de ce genre, courante dans ces chantiers, où il était souvent nécessaire de faire sauter des rocs, ne pouvait, en aucun cas, donner l’éveil à nos ennemis.
Après avoir fait quelques centaines de mètres ensemble, nous nous séparâmes. Certes, nous savions que les éclaireurs ennemis devaient venir du nord, mais des explications de l’intendant il ressortait qu’il existait trois sentiers au nord d’Echo Cañon. Rien ne nous permettait de deviner lequel de ces trois sentiers les espions des Ogellalahs allaient emprunter.
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Je pris le sentier du nord-ouest, Winnetou celui du nord et Walker tourna vers le nord-est, s’engageant dans le chemin que nous avions suivi nous-mêmes la veille.
Il fallait nous tenir sur nos gardes, car, d’un moment à l’autre, l’ennemi pouvait surgir en face de nous…
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