La Main qui frappe et Winnetou
Chapitre II: Où la « Main qui Frappe » Retrouve un Vieil Ami
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
CHAPITRE II
OÙ LA « MAIN QUI FRAPPE » RETROUVE
UN VIEIL AMI
Entre le Texas, l’Arizona, le Nouveau-Mexique et la réserve des Indiens, autrement dit entre les chaînes des monts Ozarques, la Sierra Guadeloupe inférieure et supérieure et les monts Gualpa, encerclée de montagnes qui voisinent avec le Rio-Pecos supérieur et les sources de la Red River, de la Sabine, de Trinidad, du Brasos et du Colorado, s’étend une immense et effrayante région qu’on pourrait appeler le Sahara des États-Unis. Des étendues désertes recouvertes de sable brûlant alter-nent avec des plateaux rocailleux dont le sol nu et desséché n’offre pas la moindre possibilité de vie, même au plus modeste des êtres vivants. Nuits glaciales et journées caniculaires se sui-vent sans aucune transition. Aucune oasis n’interrompt, comme au Sahara, la monotonie du paysage. Pas le moindre cours d’eau n’anime de sa fraîcheur vivifiante ce pays désolé. La riche région montagneuse se transforme soudain en un désert infini où la mort semble rôder sans cesse. Çà et là, créé par quelque force mystérieuse, se dresse un arbuste solitaire de mezquite comme pour se rire de l’œil assoiffé qui se pose sur cette tache verte. Çà et là, autre phénomène surprenant, une variété sauvage de cac-tus surgit du sol, formant parfois des bouquets, parfois de véri-tables tapis, sans que l’on puisse comprendre comment cette végétation trouve sa subsistance dans ce sol déshérité.
Mais ni le mezquite ni les cactus ne reposent l’œil de la monotonie environnante. Leurs feuilles sont d’un vert gris et couvertes d’une épaisse couche de poussière, et leur silhouette rigide est sans grâce. Gare au cheval que son cavalier imprudent dirigerait vers une de ces oasis de cactus ! Les piquants de cette
– 69 – plante, durs comme des pointes d’acier, lui blesseraient si cruel-lement les sabots que plus jamais il ne pourrait marcher. La seule ressource qui reste au cavalier est alors de donner à sa monture le coup de grâce.
Malgré l’horreur qui règne sur cette région, l’homme n’a pas hésité à braver ses frontières. Des routes y sont tracées, qui mènent vers Santa-Fé et Fort-Union, d’un côté vers le Paso-del-Norte, de l’autre vers les prairies et les forêts fertiles du Texas. Mais par le mot « route » il ne faut pas comprendre les voies construites qui, dans les pays civilisés, portent ce nom. Certes, de temps en temps, un chasseur solitaire y passe ou une troupe d’Indiens ou encore un troupeau de buffles, mais ils ne suivent ni les uns ni les autres aucun chemin tracé ; ils se frayent leur propre passage aussi longtemps que le terrain le leur permet et que certains indices du sol leur font supposer qu’ils sont sur la bonne voie. Mais, même pour l’œil le plus exercé, ces indices fi-nissent par manquer. Aussi, les voyageurs ont-ils eu recours à des jalons qu’ils plantent d’intervalle en intervalle.
Ce désert réclame des victimes qui, étant donnée son éten-due, sont plus nombreuses que celles du Sahara d’Afrique ou du Chamo d’Asie. Les cadavres humains, les charognes animales, les fragments de harnachements, vestiges de chariots et autres tristes épaves jonchent le chemin, témoins muets mais combien éloquents d’autant de drames poignants. Au-dessus de tous ces restes, des vautours planent inlassablement, s’attachant à la suite de chaque être vivant échoué dans ces parages, sûrs que tôt ou tard il deviendra leur proie.
Quel est donc le nom de ce désert ?
Les habitants des régions voisines lui donnent toutes sortes de noms, tantôt anglais, tantôt français, tantôt espagnols. Mais,
– 70 – le plus souvent, on l’appelle, à cause de ses jalons points de re-
père, le Llano Estacado5.
Venant du côté des confluents de la Red-River, et se diri-geant vers la Sierra Rianca, avancent deux cavaliers dont les montures semblent complètement épuisées. Les pauvres bêtes ne sont plus que des squelettes ; elles font penser à ces oiseaux amaigris qu’on s’attend à trouver le lendemain morts dans leur cage. Elles traînent péniblement leurs membres décharnés, si lentement qu’à chaque pas on croit qu’elles vont s’effondrer. Leurs yeux sont injectés de sang, leur langue sèche pend entre leurs brides relâchées et, malgré la chaleur intense, pas la moindre goutte de sueur ne suinte sur leur échine, pas la moindre goutte d’écume n’apparaît à leur bouche : l’âpre désert ne trouve pas une goutte de plus à tirer de leurs malheureuses carcasses. Ces deux chevaux, c’est Tony et mon mustang, et leurs deux cavaliers ne sont autres que Sam et moi.
Depuis cinq jours, nous traversions le Llano Estacado où, tout d’abord, nous avions trouvé de temps à autre un petit cours d’eau. Maintenant, seulement, je comprenais tous les avantages qu’ont les voyageurs africains à avoir pour montures des cha-meaux, bêtes particulièrement résistantes à la soif.
Le petit corps desséché de Sam était penché sur sa jument comme s’il n’y était plus maintenu que par un fil invisible. Sa bouche était ouverte et ses yeux avaient ce regard fixe, signe précurseur d’une apathie complète. Moi aussi, d’ailleurs, j’avais l’impression que mes paupières étaient en plomb. Mon gosier était si sec que je ne pouvais émettre le moindre son. Il me sem-blait que la moindre parole le ferait éclater. J’avais l’impression que mes veines charriaient du métal en fusion. Je sentais qu’avant une heure nos chevaux s’affaleraient sans force.
5 La plaine jalonnée.
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– De l’eau !… murmura Sam.
Je levai la tête. Que pouvais-je répondre ? Je restai silen-cieux. Tout à coup, mon mustang s’arrêta. Je fis des efforts sur-humains pour le remettre en marche. En vain. Il refusait d’avancer. La vieille Tony suivit son exemple.
– Descendons, balbutiai-je, et ce simple mot me causa une douleur infinie à prononcer. C’était comme si toutes mes voies respiratoires, des poumons jusqu’aux lèvres, étaient piquées par des milliers de petites épingles.
Je descendis de mon cheval, le pris par la bride et continuai à avancer en chancelant. Libéré de son fardeau, il me suivait tant bien que mal. Sam fit de même pour sa jument, mais il était évident qu’il était encore plus épuisé que moi. Il titubait presque et menaçait de tomber à chaque pas. Nous nous traînâmes ainsi un demi-mille environ, puis j’entendis derrière moi un gémis-sement. Je me retournai. Le brave Sam était couché sur le sable, les yeux fermés. Je m’assis près de lui, silencieux, car aucune parole n’aurait pu le soulager.
C’était donc là le terme de ma vie, l’ultime but de mes péré-grinations. Je m’efforçais de penser à mes parents, à ma famille, de concentrer mes pensées pour une prière, mais je ne parve-nais pas à maîtriser mon cerveau en ébullition.
De Santa-Fé et du Paso-del-Norte, souvent des caravanes de chercheurs d’or reviennent avec une riche moisson pour ga-gner l’Est. Il leur faut traverser le Llano Estacado et c’est là que le pire des dangers les guette. Ceux que les mines n’ont pas fa-vorisés et qui ont perdu le goût du travail honnête, les dévoyés rejetés par l’Est, les rebuts de la société viennent souvent dans ces parages dans l’espoir de surprendre une de ces caravanes de chercheurs d’or qui leur procure un riche butin. Mais, comme ces chercheurs d’or sont pour la plupart des gaillards solides, trempés dans plus d’une bataille, une telle rencontre n’est pas sans danger pour les agresseurs. Aussi les bandits ont-ils sou-
– 72 – vent recours à un moyen aussi cruel qu’infâme : ils enlèvent les jalons et les plantent dans une fausse direction, dirigeant ainsi leurs victimes dans les régions les plus arides du désert et les précipitant littéralement dans les bras de la mort. Alors, ce n’est plus pour eux qu’un jeu d’enfant de s’emparer du bien des vic-times, de sorte que les ossements de centaines d’êtres humains blanchissent ici sous les rayons ardents du soleil, pendant que leurs familles attendent toujours leur retour, l’espoir dans le cœur.
Jusque-là, nous nous étions fiés aux jalons et ce n’est que vers midi que nous remarquâmes qu’ils nous menaient sur une fausse route. Depuis quand avions-nous dévié du vrai chemin ? Je n’en avais aucune idée. D’ailleurs, il eût été inutile de revenir sur nos pas, car, dans l’état où nous nous trouvions, chaque mi-nute était précieuse. Sam ne pouvait plus avancer et moi-même j’aurais tout au plus pu faire un mille en bandant mes dernières forces. Il était clair que bien que vivants nous étions déjà au seuil de la tombe et que seul un hasard imprévisible pouvait en-core nous sauver.
Un cri perçant et rauque retentit au-dessus de moi. Je levai les yeux et aperçus un vautour qui, sans doute venait seulement de prendre son vol. Il décrivit un cercle au-dessus de nous, nous considérant, sans doute, déjà comme sa proie. Non loin de nous devait se trouver une victime du désert ou un stakeman, ainsi qu’on appelle les pillards qui sévissent dans l’Estacado.
Je jetai un regard circulaire dans l’espoir de découvrir une trace.
Bien qu’injectés de sang par suite de l’ardeur du soleil et de la fièvre mes yeux fussent prêts de me refuser tout service, j’aperçus, à un millier de pas de là, un point qui ne pouvait être ni une pierre, ni une élévation du sol. Je pris ma longue-vue et me traînai dans cette direction.
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À mi-chemin de l’endroit, je reconnus trois coyotes, ces animaux de la Prairie qui tiennent le milieu entre le loup et la hyène, et, un peu plus loin, quelques vautours. Ils entouraient un corps que je ne pouvais pas encore distinguer nettement. Ce devait être soit un animal, soit un homme qui n’avait pas encore rendu l’âme, car, dans le cas contraire, les bêtes se seraient déjà partagé leur proie. La vue des coyotes me remplit d’un nouvel espoir, car ces animaux, qui ne peuvent vivre longtemps sans eau, ne se hasardent pas au fond du désert. Mais, ce qui impor-tait avant tout, c’était de voir quel était ce corps guetté par les rapaces. J’étais sur le point de reprendre ma route, lorsqu’une idée me vint à l’esprit. J’épaulai aussitôt mon fusil.
Nous nous mourions de soif. Nous n’avions pas d’eau, mais le sang de ces animaux ne pouvait-il pas nous rafraîchir ? Je couchai donc un des coyotes en joue, mais ma faiblesse était si grande que l’arme vacillait entre mes mains. Je mis donc un ge-nou à terre et appuyai la crosse du fusil sur l’autre pour être sûr de ne pas rater mon coup.
J’appuyai sur la gâchette deux fois de suite. Deux coyotes culbutèrent et roulèrent sur le sable. Ce spectacle me fit oublier ma faiblesse. C’est au pas de course que je les gagnai. L’un des coyotes avait été atteint à la tête, mais le deuxième coup avait été si maladroit que j’en aurais rougi dans des conditions nor-males : il avait broyé les pattes de devant de la bête qui se rou-lait dans le sable en hurlant.
Je tirai mon couteau, l’enfonçai dans le cou du premier coyote pour couper la carotide, et j’appliquai mes lèvres à la blessure, d’où jaillissait un flot de sang, avec tant de volupté que s’il se fût agi de boire un nectar divin. Puis je pris à ma ceinture mon gobelet en cuir, le remplis et m’approchai de l’homme qui gisait, à moitié mort, sur le sable. C’était un nègre et, à peine eus-je jeté un regard sur ce visage, qui n’était plus noir mais d’un gris sombre, que je m’écriai, manquant de laisser tomber mon gobelet d’étonnement :
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– Bob !
L’homme ouvrit les yeux.
– De l’eau !… gémit-il.
Je m’agenouillai près de lui, soulevai son torse et appliquai le gobelet contre sa bouche.
– Bois !
Il entrouvrit les lèvres, mais son gosier desséché n’était plus capable d’ingurgiter le liquide et j’eus beaucoup de peine à y faire pénétrer ce liquide épais et écœurant. Sa tête retomba en arrière.
Il était temps de penser à Sam. C’était à dessein que j’avais d’abord utilisé le sang du coyote atteint mortellement, car, plus tard, il n’aurait plus été utilisable alors que celui du coyote bles-sé pouvait attendre.
Je m’approchai de ce dernier et, malgré ses hurlements de rage, je ne l’achevai pas, mais le tirai vivant vers Sans-Ears. Là, je l’appuyai avec mon genou contre le sol, afin de l’empêcher de se débattre, et lui tranchai la carotide.
– Sam, buvez !
Il était étendu dans un état d’apathie complète, mais, en entendant mes paroles, il se secoua.
– À boire ?… Oh !…
Il saisit le gobelet et le vida d’un trait. Je lui repris le réci-pient et le remplis à nouveau. Il l’avala d’un seul coup.
– Du sang !… Fi !… Brrrr… Ah !… C’est meilleur que je ne l’aurais cru.
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Il fit tomber soigneusement les dernières gouttes dans sa gorge. Le troisième coyote en fuite revint à ce moment, et, mal-gré la présence du nègre, se rua sur la charogne de son congé-nère.
Je rechargeai mon fusil, me rapprochai un peu du but et fis feu sur l’animal. Avec le sang de celui-ci, je ranimai définiti-vement le nègre qui pouvait, maintenant, remuer un peu ses membres.
Tout voyageur connaît ces coïncidences extraordinaires qui vous font faire des rencontres presque miraculeuses. C’était un de ces hasards incroyables qui avait mis sur mon chemin ce nègre que je connaissais bien. Je l’avais rencontré dans la mai-son de son maître, le joaillier Marshall, de Louisville, dont j’avais reçu une charmante hospitalité, et c’était là que je m’étais attaché à ce brave noir. Les deux fils du joaillier m’avaient ac-compagné dans une partie de chasse, puis m’avaient reconduit jusqu’aux bords du Mississipi. C’étaient deux jeunes hommes fort sympathiques, dont j’avais beaucoup goûté la compagnie. Par quel hasard le serviteur noir se trouvait-il en plein milieu du Llano Estacado ?
– Ça va mieux, Bob ? demandai-je.
– Mieux, beaucoup mieux.
Il se leva, me dévisagea, étonné.
– Massa, est-ce possible ? Massa Charlie, le très grand chasseur. Oh ! Bob très content il rencontrer Massa. Massa Charlie sauver massa Bern’, il mourir là-bas.
– Bernard ? Où est-il ?
– Où ?
Il promena son regard tout autour de lui, puis m’indiqua la direction du Sud.
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– Massa Bern’ là-bas… ou là-bas… ou là-bas… Ce disant, il tournait sur lui-même, indiquant tour à tour le nord, le sud, l’ouest et l’est. Le brave Bob ne savait pas au juste où se trouvait son maître.
– Que fait Bernard ici dans le Llano Estacado ?
– Bob pas savoir. Massa Bern parti avec d’autres Massas.
– Qui sont ces hommes avec lesquels il voyage ?
– Ils chasseurs, ils marchands… Bob pas savoir.
– Où se rendait-il ?
– À Californie, à San-Francisco, pour jeune Massa Allan.
– Ainsi, Allan est à San-Francisco ?
– Oui, Massa Allan là-bas acheter beaucoup d’or pour Mas-sa Marshall. Mais Massa Marshall plus besoin d’or depuis qu’il être mort.
– M. Marshall est mort ? demandai-je, étonné, car le joail-lier m’avait semblé jouir d’une parfaite santé.
– Oui, il pas malade, il tué.
– Il a été assassiné, m’écriai-je, indigné. Par qui ?
– Bob pas savoir… personne pas savoir… Bandit venu la nuit, mettre couteau dans la poitrine de Massa Marshall et em-porter pierres, bijoux et or. Où bandit parti après, shérif pas sa-voir, tribunal pas savoir, Massa Bern’ pas savoir et Bob pas sa-voir non plus.
– Quand cela est-il arrivé ?
– Beaucoup de semaines avant, beaucoup de mois avant, cinq peut-être. Massa Bern’ maintenant pauvre. Massa Bern’
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écrire à Massa Allan en Californie, mais il pas répondre. Alors Massa, Bern’ partir chercher Massa Allan.
*
* *
C’était là, pour moi, une effroyable nouvelle. Un crime cra-puleux avait détruit le bonheur de cette brave famille, ôté la vie au père et réduit les fils à la misère. Toutes les pierres pré-cieuses et les bijoux avaient disparu. Malgré moi, je pensai aux diamants que j’avais trouvés dans la selle de Fred Morgan et que je portais encore sur moi. Mais que serait venu chercher dans la Prairie le meurtrier de Louisville ?
– Quel chemin avez-vous pris ? demandai-je.
– De Memphis à Fort-Smith, et par montagne à Preston. Après dans terrible désert Estacado où plus jamais d’eau. Che-val et Bob devenus sans force ; eux avoir grande soif comme Mississipi. Puis Bob tomber du cheval et cheval courir tout seul. Puis Bob mourir petit à petit de soif, puis Massa Charlie lui donner le sang dans la bouche. Ô Massa, sauver Massa Bern’ et Bob aimer Massa Charlie gros comme le monde, gros comme la terre.
C’était là un désir que je n’avais guère l’espoir de pouvoir réaliser. La confiance que ce nègre mettait en moi était émou-vante et je n’avais pas le cœur de le désillusionner.
– La compagnie était-elle nombreuse ?
– Oui, Massa. Neuf hommes et Bob.
– Où se dirigeaient-ils ?
– Bob toujours marcher derrière, il pas savoir ce que dire Massas.
– Je vois que tu as un couteau et un sabre. Est-ce que tous les autres étaient armés ?
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– Pas beaucoup canons, mais beaucoup carabines, fusils, couteaux, pistolets et revolvers.
– Qui était votre guide ?
– Massa Williams.
– Tâche de te rappeler où ils allaient quand tu es tombé du cheval.
– Bob pas savoir. Par ici… Non, par là…
– Quand était-ce ? À quelle heure de la journée ?
– Le soir tout près et… Ah ! maintenant Bob savoir : Massa Bern’ marcher dans le soleil quand Bob tombé du cheval.
– Parfait. Es-tu capable de marcher ?
– Bob courir comme cerf. Sang y a bon médicament pour soif.
En effet, cette étrange boisson m’avait, moi aussi si bien ra-fraîchi que je ne sentais plus la fièvre. Le petit Sam m’avait re-joint et la même métamorphose semblait s’être opérée dans sa personne. Nul n’aurait reconnu en lui la pauvre loque humaine qui mourait de soif quelques minutes auparavant.
La caravane dont faisait partie Bernard Marshall devait se trouver également à bout de forces, sans quoi le brave jeune homme n’aurait pas abandonné son fidèle serviteur. Il n’était pas impossible que la soif et la fièvre eussent à tel point obscurci son esprit qu’il ne fût capable d’enchaîner ses pensées. La der-nière indication de Bob me laissait supposer que la caravane s’était dirigée vers l’ouest. Mais comment l’atteindre, comment lui porter secours, alors que nous-mêmes avions tant besoin de secours et que nos montures étaient inutilisables ?
Je cherchais une solution, mais je n’en trouvai aucune qui fût satisfaisante. Je savais cependant que la caravane ne devait
– 80 – pas être très éloignée, mais, étant donnée l’absence totale de traces, je ne voyais guère comment la retrouver.
Je me tournai vers Sam :
– Reste avec les chevaux, peut-être que le repos leur re-donnera des forces et qu’ils pourront ensuite continuer la route au moins pendant un mille. Si je ne suis pas de retour dans deux heures, tu suivras ma trace.
– Bien, Charlie, mais je te préviens que tu n’iras pas bien loin, car une gorgée de sang de coyote n’est pas une réserve iné-puisable.
Depuis que tant de dangers nous avaient réunis, nous avions adopté le tutoiement, en vieux amis que nous étions.
Je me mis en devoir d’inspecter attentivement le sol et finis par constater que les traces laissées par Bob jusqu’à l’endroit où il s’était effondré se dirigeaient vers le nord. Je les suivis, et, au bout de dix minutes, je me trouvai devant une piste de dix che-vaux allant de l’est à l’ouest. C’était là que le nègre, complète-ment épuisé, était tombé de son cheval sans que ses compa-gnons s’en fussent aperçus. Il est possible, d’ailleurs, qu’il se trouvât assez loin derrière eux. Je suivis encore la piste, ce qui me permit de faire une nouvelle constatation : toutes les bêtes étaient fourbues ; elles s’arrêtaient de temps en temps et traî-naient si péniblement leurs jambes qu’au lieu d’empreintes nettes elles avaient laissé de longues traînées.
Cette circonstance précisait la piste, de sorte que je pus la suivre vite et sans le moindre effort. Je dis « vite » et, en effet, j’avançai rapidement, bien qu’aujourd’hui encore j’ignore moi-même si c’est cette étrange boisson, ou mon inquiétude pour le sort de Bernard Marshall, qui m’avait si subitement rendu des forces.
Je parcourus ainsi un mille et j’aperçus quelques cactus si desséchés que leurs feuilles étaient complètement jaunies. Ils
– 81 – croissaient par bouquets, d’abord espacés, puis de plus en plus nombreux, pour former enfin une sorte de massif dense, qui s’étendait à perte de vue jusqu’à l’horizon.
Naturellement, la piste ne s’engageait pas dans cette forêt dangereuse, elle semblait la contourner. Je continuai à la suivre, mais, soudain, une idée me vint à l’esprit, qui me fit m’arrêter net et qui me remplit de nouvelles forces.
Dans les vallées de Floride où la chaleur est si torride qu’elle absorbe l’eau jusqu’à la dernière goutte, condamnant hommes et bêtes à périr de soif, dans cette contrée où la terre ressemble à du plomb fondu, le ciel à du fer rouge, et où on chercherait en vain le moindre nuage, les hommes mettent par-fois le feu aux champs de cactus desséchés et, par une sorte de miracle, la pluie ne tarde pas à tomber. Moi-même, j’avais pu observer ce phénomène à deux reprises, et quiconque est initié aux forces mystérieuses de la nature peut comprendre ce mi-racle, sans pouvoir en donner une explication scientifique ri-goureuse.
C’est à cela que je pensais en ce moment. À peine cette idée avait-elle surgi dans mon esprit que déjà je m’agenouillais près des cactus afin d’en couper avec mon couteau les parties les plus sèches pour les enflammer. Quelques minutes plus tard, un feu joyeux crépitait dont les flammes léchèrent d’abord doucement les arbustes les plus proches, mais qui, bientôt, se mua en une mer de feu qui s’étendait à perte de vue.
J’avais déjà assisté à de nombreux incendies de Prairie, mais aucun n’était comparable avec cet enfer de la forêt de cac-tus en flammes où, un à un, les arbustes s’enflammaient avec des détonations de fusils et où des débris, étaient projetés en l’air, enflammés comme des feux d’artifice. Les flammes sem-blaient monter jusqu’au ciel et, au-dessus d’elles, vibrait un tourbillon de nuées ardentes semé d’éclats de cactus qui sem-blaient des flèches incandescentes. Le sol tremblait littérale-
– 82 – ment sous mes pieds et l’air était âcre de fumée comme sur un champ de bataille.
C’était, en l’occurrence, le meilleur moyen dont je disposais pour porter, tant bien que mal, secours à Bernard Marshall et à ses compagnons. Je revins sur mes pas le cœur plein d’espoir et avec tant d’allégresse qu’il ne m’aurait pas fallu plus d’une de-mi-heure pour rejoindre Sam ; mais, à mi-chemin, je rencontrai, venant au-devant de moi, Sam, Bob et les deux chevaux qui avaient repris quelques forces.
– Mille tonnerres, Charlie, que se passe-t-il ? J’ai pensé d’abord que c’était un tremblement de terre, mais maintenant il me semble que c’est le sable qui a pris feu.
– Pas le sable, Sam, mais les cactus qui poussent là en quantité !
– Mais, comment le feu a-t-il pu éclater ici, je ne suppose pas que ce soit toi qui l’ai mis ?
– Et pourquoi pas ?
– C’est toi, donc ? Ça, par exemple ! Et pourquoi diable ?
– Pour faire tomber de la pluie.
– Pour faire tomber de la pluie ? Ne m’en veuille pas, Char-lie, mais j’ai l’impression que tu as l’esprit dérangé.
– Tu ne sais donc pas que, chez certaines tribus sauvages, les gens à l’esprit dérangé passent pour être les plus intelligents et jouissent du respect général ?
– Tu prétends donc te faire passer pour un être intelligent et m’inspirer du respect avec ces bêtises. Tu ne sens donc pas que la chaleur s’est encore accrue ?
– C’est précisément parce que la chaleur s’est accrue que l’air se chargera d’électricité.
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– Que veux-tu que je fasse de ton électricité ? Ça ne se mange pas et ça ne se boit pas. Après tout, je ne sais même pas ce que c’est au juste.
– Tu ne tarderas pas à en avoir une manifestation, car nous allons avoir un bel orage avec des coups de tonnerre.
– Assez, mon pauvre Charlie, tais-toi ! Tu es tout à fait to-qué.
Il me regarda d’un air si compatissant que je compris qu’il ne plaisantait pas. Je m’empressai donc de lui expliquer plus clairement mon idée.
– Tu vois ces vapeurs qui s’amassent dans l’air ?
– Ma foi, Charlie, tu n’es pas aussi bête que je le pensais.
– Elles vont former un nuage qui ne manquera pas de se résoudre en pluie.
– Charlie, si ce que tu dis là est vrai, alors, je ne suis qu’un âne et toi le garçon le plus intelligent des États-Unis, que dis-je, du monde !
– N’exagérons pas, Sam. J’ai pu observer ce moyen de pro-voquer la pluie, en Floride, et je n’ai fait, en somme, que l’imiter. J’ai pensé, en effet, qu’une petite averse nous ferait du bien. Regarde : voilà déjà les nuages. Je parie que, quand tous les cactus seront brûlés, l’eau commencera à tomber. Et, si tu ne me crois pas, jette un coup d’œil sur ta Tony qui agite son bout de queue et dilate ses narines. Mon mustang, lui aussi, sent l’approche de la pluie qui, cependant, sera circonscrite à peu près à l’emplacement de la forêt de cactus. Aussi, pressons-nous pour arriver à temps.
Nous nous élançâmes aussi vite que nous pûmes. Nos mon-tures trottaient de leur mieux et l’instinct qui leur faisait pres-sentir la proximité de l’eau bienfaisante décuplait leurs forces.
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Ma prédiction ne tarda pas à se réaliser. Au bout d’une heure, le petit nuage s’était étalé à l’horizon, si bien qu’il recou-vrait presque entièrement le ciel d’un épais voile noir. Puis, soudain, il creva en précipitant sur la terre une masse d’eau qui semblait s’échapper d’un récipient énorme, subitement renver-sé. La pluie s’abattit sur nous avec une telle force, qu’il nous semblait que des coups de poings pleuvaient sur nos épaules et, en l’espace d’une minute, nous étions trempés jusqu’aux os, comme si nous venions de traverser un fleuve à la nage. Immo-biles, les deux chevaux offraient avec des hennissements joyeux leurs corps épuisés à l’averse bienfaisante. Puis ils se mirent à hennir et à ruer de contentement. Nous pûmes constater qu’ils avaient complètement récupéré leurs forces. Nous-mêmes, nous sentions un doux bien-être nous envahir. Nous dépliâmes nos couvertures pour recueillir un peu du précieux liquide et nous conservâmes soigneusement dans des outres ce que nous ne pûmes absorber.
Celui qui se réjouit le plus de cette ondée fut encore le nègre Bob. Il bondissait et exécutait une véritable danse sauvage pour manifester sa joie. Son visage se contractait en grimaces bizarres, il riait en ouvrant toute grande sa bouche et en décou-vrant ses dents blanches qui contrastaient étrangement avec la couleur de son visage.
– Massa, Massa, de l’eau, de la belle eau, de la bonne eau, beaucoup de l’eau ! Y a bon, Massa ! Alors Bob être sain, Bob être fort. De nouveau Bob beaucoup courir, bien courir, bien conduire cheval jusqu’à Californie. Lui porter beaucoup d’eau à Massa Bern’.
– Tu as raison, car je ne crois pas qu’il se soit très éloigné de cette forêt de cactus. Mais bois donc, la pluie ne va pas durer longtemps.
Il ramassa son chapeau à larges bords qui était tombé par terre, le retourna pour l’emplir d’eau. Puis, écartant si large-ment les lèvres d’une oreille à l’autre, que sa bouche semblait un
– 85 – véritable précipice, il renversa la tête et se mit à verser à grands flots l’eau dans son gosier. Il claqua la langue :
– Ah ! y a bon, Massa, y a bon ! Bob encore boire beaucoup de l’eau !
De nouveau, il tendit son chapeau, mais bientôt la décep-tion se peignit sur son visage.
– Finie, la pluie, l’eau rester en haut.
En effet, les derniers coups de tonnerre avaient résonné et la pluie s’arrêta aussi subitement qu’elle avait commencé à tomber. Mais nous étions suffisamment rafraîchis. De plus, nos outres étaient pleines à craquer.
– Maintenant restaurons-nous un peu, dis-je, puis nous continuerons la route pour retrouver Marshall.
Le repas ne dura pas plus de quelques minutes. Il consistait en un morceau de viande de buffle séchée. Nous remontâmes aussitôt à cheval et nous nous dirigeâmes vers l’ouest. Bob se révéla un très bon coureur, car il nous suivait, à pied, sans trop de peine.
Bien que la piste ait été complètement effacée par la pluie, je marchais en tête sans hésitation, car j’étais sûr de la direction prise par la caravane. Bientôt, j’aperçus par terre une calebasse, qui avait, sans doute, glissé des mains d’un des voyageurs.
La forêt de cactus était plus étendue que je ne l’avais sup-posé, car l’espace portant les traces de l’incendie était intermi-nable. Cela me consola : ainsi la caravane avait, sans doute, pro-fité des bienfaits de la pluie. Nous arrivâmes enfin à la lisière de la forêt brûlée. J’aperçus au loin une tache sombre où il me sembla distinguer vaguement le contour d’hommes et d’animaux. Je pris ma longue-vue et comptai neuf hommes et dix chevaux. Huit hommes étaient assis sur le sol. Le neuvième était à cheval, il semblait se séparer du groupe et se diriger au
– 86 – galop dans notre direction. Soudain, il parut nous apercevoir et arrêta son cheval. En le fixant plus attentivement, je reconnus Bernard Marshall.
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* *
Je devinai ce qui se passait. La chaleur l’ayant plongé dans une torpeur complète, il ne s’était pas aperçu de la disparition de son serviteur, mais la pluie, qui avait rafraîchi son corps, avait également ranimé son esprit et il avait compris que son devoir était d’aller à la recherche de Bob. Le deuxième cheval, qui était attaché à sa bride, confirmait mes suppositions. Le fait que ses compagnons le laissaient partir seul me disposa peu amicalement à leur égard. J’aurais juré que cette compagnie se composait uniquement de cette catégorie de Yankees pour qui la vie d’un nègre n’a aucun prix, à moins qu’il ne s’agisse de leur propre serviteur.
Bernard Marshall, après avoir examiné de loin notre groupe, lança quelques mots à ses compagnons, qui se trouvè-rent en un clin d’œil sur leurs chevaux, les armes à la main.
– Cours devant, Bob ! va nous annoncer.
Il accéléra sa course et nous le suivîmes d’un bon train. Dès que Marshall eut reconnu son nègre, ses craintes se dissipèrent. Ses compagnons sautèrent à terre et tous nous attendirent avec une attitude pacifique. Nous ne laissâmes à Bob qu’une avance insignifiante et pûmes même entendre les paroles avec les-quelles il nous annonçait au jeune homme.
– Pas tirer, Massa, pas faire mal, les Massas ils bons Mas-sas, beaux Massas. Massa Charlie tuer seulement Peau-Rouge mais pas blanc ni noir.
– Charlie, est-ce possible ? s’écria le jeune homme.
– 87 –
Il en croyait à peine ses oreilles et ses yeux, car, dans sa ville, j’avais une tenue un peu différente de celle que j’arborais dans la savane. Mon visage, toujours rasé de frais, était mécon-naissable sous une barbe broussailleuse et, comme c’était la première fois qu’il me voyait ainsi, j’aurais eu mauvaise grâce de lui en vouloir de ne pas m’avoir reconnu tout de suite.
Mais lorsque je ne fus plus éloigné de lui que d’une cin-quantaine de mètres, il put vérifier la déclaration de Bob. En un clin d’œil, il se trouva auprès de moi et, avant même de des-cendre de cheval, me tendit la main.
– C’est donc vous, Charlie ? Quelle surprise ! Je pensais que vous étiez allé à Fort-Benton et, de là, dans les montagnes couvertes de neige. Comment se fait-il que je vous trouve ici dans le Sud ?
– Je suis déjà de retour de mon voyage. Je n’y suis pas res-té longtemps, car le pays est un peu frais. Je ne pourrais pas en dire autant de cet Estacado. Mais ne voudriez-vous pas me pré-senter à vos compagnons ?
– Bien sûr, bien sûr, Charlie. Je ne sais comment vous ex-primer ma joie de vous rencontrer ici. On m’offrirait une for-tune que je ne serais pas plus content. Descendez de cheval et approchez-vous.
Il me présenta aux autres membres de la caravane en les nommant un à un : Tous m’assaillirent de mille et une ques-tions, auxquelles je répondis de mon mieux. Ainsi que je l’avais supposé, c’étaient tous des Yankees, cinq agents d’un comptoir de fourrures bien armés et équipés, et trois marchands si héris-sés d’armes qu’on voyait tout de suite que ce n’étaient pas des hommes de l’Ouest.
Cependant, je trouvais que les premiers avaient l’air de ces aventuriers qui s’en vont dans le Wild-West avec la ferme déci-sion de faire fortune par tous les moyens. Le plus âgé, un nom-
– 88 – mé Williams, le chef de la caravane, me fit un effet peu enga-geant. Il interrompit les questions que Bernard me posait pour m’interroger à son tour. Le petit Sam ne semblait pas du tout lui en imposer et il ne daigna pas lui adresser la parole.
– Nous savons maintenant à peu près qui vous êtes et d’où vous venez. Il ne nous reste plus qu’à apprendre où vous allez.
– Nous nous rendons au Paso-del-Norte, à moins que nous ne trouvions de l’occupation ailleurs.
Je ne jugeai pas indiqué de le mettre davantage au courant de nos affaires.
– Et en quoi consiste au juste votre occupation ?
– À étudier un peu le monde.
– Si ce n’est que ça, vous ne risquez pas de vous fatiguer beaucoup et, si vous pouvez vous permettre d’exercer un tel mé-tier, c’est que vous êtes sans doute un homme aisé et peut-être même très riche. D’ailleurs, il n’y a qu’à regarder vos armes.
Inutile de dire que le bonhomme se trompait grossière-ment, car, en dehors de ces armes, je ne possédais que quelques objets de valeur que j’avais d’ailleurs laissés à la maison.
Les manières de cet homme me déplurent fort ; il avait un regard rusé et ironique et, en parlant de mes prétendues ri-chesses, sa voix avait pris un ton presque haineux. Malgré l’air bonhomme qu’il voulait se donner, il ne m’inspirait pas con-fiance. Je décidai de le tenir à l’œil et répondis évasivement :
– Que je sois pauvre ou riche, cela a si peu d’importance dans l’Estacado, que ce n’est vraiment pas la peine d’en parler.
– Vous avez tout à fait raison, monsieur. Pas plus tard qu’il y a une demi-heure, nous étions à demi morts de soif, et, si un miracle ne s’était pas produit, toutes les richesses du monde ne nous auraient servi à rien.
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– De quel miracle parlez-vous ?
– De la pluie, parbleu. La pluie ne vous a donc pas surpris, vous aussi ?
– Surpris, c’est une façon de parler, car c’est nous qui l’avons provoquée.
– Vous l’avez provoquée ? Que voulez-vous dire par là ?
– Tout simplement que nous étions tout comme vous, à moitié morts de soif, et que nous avons pensé que, pour échap-per à la mort, il ne nous restait qu’à créer des nuages, des éclairs et du tonnerre.
– Eh ! dites donc, est-ce que vous nous prenez pour des imbéciles ? Vous voulez peut-être nous faire accroire que vous êtes magicien. Si vous continuez à vous moquer de nous, je ne réponds pas de votre peau.
– Je ne me serais pas permis de vous prendre pour des im-béciles comme vous dites, et il n’est pas dans mes intentions de me faire passer pour un magicien, mais je voudrais savoir si vous ne voyez pas d’inconvénient à ce que nous nous joignions à votre groupe.
– Aucun, d’autant plus que vous semblez être un bon ami de M. Marshall. Mais comment se fait-il que vous vous soyez hasardés à deux dans le Llano Estacado ?
Toujours sur mes gardes, je préférais ne pas répondre fran-chement et me présenter comme un homme imprudent et inex-périmenté.
– À vous entendre, il y aurait du danger à passer par ici ? Pourtant la route est bien indiquée par les jalons. On n’a qu’à les suivre, c’est simple comme bonjour.
– Simple comme bonjour ! Vous n’avez donc jamais enten-du parler des stakemen ?
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– Non, qui est-ce ?
– Ah ! voilà ! Maintenant je comprends votre courage. Je ferais peut-être même mieux de ne pas prononcer leur nom, car le proverbe dit que quand on parle du loup on en voit la queue. Mais je ne peux pas me retenir de vous dire que vous vous êtes risqués dans une entreprise peu banale. Pour s’aventurer à deux dans l’Estacado, il faut être au moins un Old Firehand, un Old Shatterhand ou encore un Sans-Ears, cet homme rusé qui est la terreur des Peaux-Rouges. Avez-vous jamais entendu parler de ces gens ?
– C’est possible, je ne me le rappelle plus. Combien de temps nous faudra-t-il encore pour sortir de l’Estacado ?
– Deux journées de marche.
– Naturellement nous nous trouvons sur le bon chemin.
– Bien sûr, quelle question !
– C’est parce que j’avais l’impression que ces jalons avaient subitement changé de direction et qu’au lieu de se diriger vers le sud-est ils vont vers le sud-ouest.
– Oui, à vous cela peut faire cette impression, mais pas à moi, un vieux routier, qui ai l’habitude de cette région. Je con-nais l’Estacado comme ma poche.
Mes soupçons allaient croissant. Si cet homme connaissait le désert, il aurait dû s’apercevoir qu’il avait dévié du bon che-min. Je décidai de savoir exactement ce qu’il en était.
– C’est tout de même curieux que votre comptoir vous ait envoyé si loin dans le Sud. Il me semble que les fourrures s’achètent surtout dans le Nord.
– Vous êtes admirablement bien renseigné. Mais une mai-son de fourrures fait aussi le commerce des peaux. Sans parler des ours, des ratons, de l’opossum et autres bêtes à fourrure qui
– 91 – se rencontrent par ici en quantité, nous sommes venus dans cette région pour acheter un millier de peaux de buffles.
– Tiens, j’aurais cru qu’il était beaucoup plus facile de se procurer tout cela dans le Nord. D’autant plus qu’en votre quali-té d’agents de comptoir de fourrures vous n’avez pas à redouter les Indiens. On m’a dit, en effet, que les agents reçoivent de leur compagnie une lettre qui est un véritable talisman contre les at-taques hostiles des Peaux-Rouges. Est-ce vrai ?
– Tout à fait, non seulement les Indiens ne nous considè-rent pas comme des ennemis, mais encore nous pouvons comp-ter sur leur secours.
– Ainsi vous êtes porteur d’une de ces lettres ?
– Bien sûr. Il me suffit d’en montrer le sceau et n’importe quel Indien me doit aide et assistance.
– Vous, excitez ma curiosité. Montrez-moi donc ce fameux sceau.
Je remarquai qu’il cherchait à dissimuler sa confusion sous une expression d’indignation.
– Ça, par exemple ! Comme si on pouvait montrer ces choses-là à n’importe qui. Ces lettres sont naturellement confi-dentielles et je n’ai le droit de les montrer qu’aux Indiens.
– Je n’ai pas demandé à voir le contenu de ces lettres, mais seulement le sceau. Ainsi je vois que vous n’avez aucun moyen de prouver qui vous êtes à un Blanc.
– Si, j’ai un moyen : mes armes. Tenez-le-vous pour dit.
Je fis semblant d’être intimidé par cette menace et me tus en simulant de mon mieux un extrême embarras. Le petit Sam ne me regardait pas, sans doute de peur de se trahir. Il fixait Tony d’un air qui était pour moi très éloquent. Je me tournai vers Marshall :
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– Bob m’a raconté vos malheurs, Bernard. Je sais pourquoi vous avez entrepris ce voyage. N’avez-vous pas trouvé la moindre trace du criminel qui vous a privé de votre père et de votre fortune ?
– Pas la moindre. Sans doute ne s’agit-il pas d’un malfai-teur individuel, mais d’une bande organisée.
– Où se trouve Allan à l’heure actuelle ?
– À San-Francisco. Du moins, ses dernières lettres étaient expédiées de cette ville.
– Dans ce cas, vous n’aurez pas de peine à le trouver. Comptez-vous continuer votre route aujourd’hui ou préférez-vous camper ici pour la nuit ?
– Je crois qu’il est préférable de nous reposer ici.
– C’est bien, je vais desseller mon cheval.
Je me levai, déharnachai mon mustang et lui donnai une poignée de grains de maïs. Sam fit de même pour sa jument. Ce faisant, nous nous gardions bien d’échanger la moindre parole.
C’eût été d’ailleurs superflu, car, sans parler, nous nous comprenions parfaitement. Deux chasseurs qui restent en-semble pendant de longues semaines savent lire dans les pen-sées l’un de l’autre. J’évitai également de parler à Marshall. Ain-si le reste de la journée s’écoula en conversations banales. Lors-que la nuit tomba, je me tournai vers Williams :
– Désignez les sentinelles, dis-je, nous sommes fatigués, nous voudrions déjà dormir.
Il se rendit à mon désir et je pus constater que, pour les sentinelles doubles, il évitait de me réunir soit avec Sam, soit avec Marshall.
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– Installez-vous pour dormir au milieu d’eux, chuchotai-je à Marshall.
Celui-ci me dévisagea, surpris de cette recommandation mystérieuse, mais s’exécuta sans demander d’explications.
Comme nous n’avions plus de fourrage pour les chevaux, ils durent dormir l’estomac vide. Je m’étendis par terre, tandis que les autres formaient un cercle autour de mon mustang dont le corps me servait d’oreiller. Quant à mes compagnons, c’est leurs selles qui leur en tenaient lieu. J’avais d’excellentes rai-sons pour ne pas suivre cette habitude. Sam comprit mes pen-sées et, de lui-même, il s’installa au milieu des voyageurs, de sorte que ceux-ci ne puissent se concerter que pendant leur tour de garde.
Les étoiles apparurent dans le ciel, mais, sans doute par suite de la pluie, une légère brume voilait leur éclat, de sorte que la clarté n’était pas aussi nette que les autres soirs. La première garde était montée par deux commerçants. Aucun incident ne se produisit jusqu’à la relève. Vint alors le tour de Williams, qui s’était choisi comme partenaire le plus jeune parmi les voya-geurs. Ni l’un ni l’autre ne dormait encore. Ils se levèrent et cha-cun d’eux commença à contourner le camp du côté qui lui était assigné. Je les suivis du regard jusqu’à l’endroit où ils devaient se rencontrer. Là, ils se trouvaient à proximité du cheval qui ap-partenait à Bob ; c’était là une circonstance plutôt favorable à mon dessein, car il était peu probable que le nègre possédât une monture de race, à flair particulièrement développé. Je ne pus me rendre compte si les deux hommes se concertaient à ce mo-ment. En tout cas, il me sembla bien percevoir un murmure ve-nant de leur côté. Mon long séjour dans la savane avait affiné mon ouïe.
Je commençai à ramper précautionneusement dans la di-rection du cheval. C’était une bête encore plus inoffensive que je ne le pensais, car elle ne trahit pas mon approche par le
– 94 – moindre hennissement. Je parvins à glisser si près d’elle que je n’avais plus à craindre d’être découvert par les hommes.
À ce moment précis, Williams arrivait de son côté et le jeune homme de l’autre. Lorsqu’ils furent face à face, j’entendis ces mots :
– Occupe-toi de lui, moi je me charge du nègre.
C’était Williams qui avait prononcé ces paroles. Lorsqu’ils revinrent à nouveau au même endroit, j’entendis encore :
– Naturellement, eux aussi.
J’avais l’impression que l’autre avait posé une question concernant Sam et moi. À leur rencontre suivante, près de moi, Williams dit :
– Ce n’est pas une affaire, l’un est petit et l’autre… ça sera pendant qu’il dormira.
Il était évident que le petit était Sam et l’autre moi-même. Il était clair qu’ils voulaient nous supprimer. Cependant je ne comprenais pas encore la raison qui les poussait à agir ainsi. Comme, une fois de plus, les deux sentinelles se trouvaient l’une en face de l’autre, j’entendis nettement ces mots :
– Tous les trois.
C’était sans doute la réponse à une question posée de l’autre côté et qui concernait les trois commerçants. Probable-ment, le jeune homme désirait savoir si les trois commerçants devaient partager notre sort. Ainsi, ils voulaient nous attaquer cinq contre cinq. La manière dont cela se passerait était facile à prévoir : ils nous égorgeraient tranquillement sans risquer la moindre égratignure. Je me félicitai d’avoir eu l’idée de les es-pionner. À nouveau, les deux bandits se rejoignaient.
– Pas une minute plus tôt… et ce sera fini, dit Williams.
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Ainsi, cette intéressante conversation était terminée et il était facile de deviner qu’il était question du moment où le for-fait devait être commis. Mais quel était ce moment ? En tout cas, pendant notre sommeil. Cette nuit même ou le lendemain ? De toute façon, il était prudent de se tenir prêt tout de suite et, comme les deux malfaiteurs avaient au moins encore un quart d’heure à monter la garde, il n’était pas trop tard pour prévenir le pire.
Je me tenais prêt à bondir. Cette fois, en se rencontrant, ils n’échangèrent pas une parole. Ils se détournèrent tous deux en même temps et, à peine Williams était-il passé devant moi que je me précipitai sur lui, lui saisis la gorge de ma main gauche, de sorte qu’il ne put émettre un son, tandis que, de ma main droite, je lui assenai un tel coup sur la tempe qu’il s’effondra sans murmurer.
Je continuai à effectuer sa ronde à sa place et rencontrai à l’endroit voulu son partenaire. Celui-ci ne se doutait de rien et dans l’obscurité me prenait pour Williams. L’attaquant de face, je le pris par la gorge et le terrassai à son tour. Les deux com-pères en avaient bien pour dix minutes à rester ainsi sans con-naissance.
Je me dirigeai rapidement vers le groupe des dormeurs. Seuls, Sam et Bernard veillaient. Ce dernier avait été si impres-sionné par mon avertissement qu’il n’avait pu fermer l’œil.
Je détachai mon lasso que je portai autour de mes reins et Sam imita mon exemple.
– Les trois agents, dis-je. – Puis, en élevant la voix : – Eh ! debout, tous !
En une seconde, tous furent sur pied, y compris le nègre, mais, aussitôt, les nœuds coulants de nos lassos emprisonnèrent les bras et le torse de deux des agents et nous serrâmes nos courroies si fortement que l’effort le plus prodigieux n’aurait pu
– 97 – les relâcher. Sans réaliser la situation, mais mû par la seule in-tuition, Bernard se jeta sur le troisième, qu’il ligota à notre exemple. Tout cela se passa si rapidement, que nous avions déjà terminé notre travail quand un des trois marchands, se rendant seulement compte de ce qui se pesait, saisit son fusil.
– Nous sommes trahis. Aux armes !
Sam partit d’un rire sonore.
– Laisse donc ton joujou tranquille, mon garçon, et regarde un peu si vous avez bien votre capsule d’allumage, toi et ton ami, hihihihi…
Ce rusé Sam avait, pendant mon absence, rendu les armes de nos compagnons inutilisables. Une preuve de plus de la par-faite compréhension qui existait entre nous sans l’intermédiaire du langage.
– N’ayez crainte, dis-je pour les rassurer. Il ne vous arrive-ra rien de mal. Ces hommes là voulaient nous égorger tous, c’est pourquoi nous avons jugé utile de les réduire à l’impuissance.
Malgré l’obscurité, je pus lire sur leur visage un effroi sans borne. Bob, lui aussi, s’approcha de nous, en proie à une vive anxiété.
– Massa, coquins vouloir tuer Bob aussi.
– Oui, toi aussi.
– Alors Massa les planter bien haut sur les poteaux de tor-ture.
Les prisonniers gardaient le silence. Sans doute comp-taient-ils sur le secours des sentinelles.
– Bob, va là-bas, tu trouveras Williams et l’autre par terre, apporte-les ici.
– Eux déjà morts ? demanda le nègre.
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– Non, mais ils sont sans connaissance.
– Bob courir tout de suite.
Le géant noir nous apporta l’un après l’autre, sur ses larges épaules, les deux misérables et les jeta par terre. Nous les ligo-tâmes prestement. Enfin, nous pûmes parler et je mis les trois marchands au courant de la situation. Ils entrèrent dans une co-lère terrible et réclamèrent la mise à mort immédiate des mal-faiteurs. Je dus déployer toute mon éloquence pour les persua-der de n’en rien faire.
– La savane a aussi ses lois. S’ils nous avaient attaqués, nous aurions eu le droit de nous défendre, quitte à les suppri-mer, mais, étant donnée la situation, nous ne pouvons pas les tuer sans les entendre. Formons un tribunal.
– Oh ! oui, oui, un tribunal, s’écria le nègre que la perspec-tive de cette petite mise en scène réjouissait déjà. Et après Bob pendre tous les cinq.
– Rien ne presse, dis-je, nous n’avons pas de feu et nous at-tendrons le matin. Nous sommes sept. Cinq peuvent donc dor-mir tranquillement pendant que les deux autres monteront la garde. Les prisonniers ne nous échapperont pas.
J’eus quelque peine à faire triompher mon opinion, mais je parvins finalement à convaincre mes compagnons. Cinq se cou-chèrent, tandis que j’assurai la surveillance en compagnie d’un des marchands. Nous fûmes relayés au bout d’une heure. Sam se chargea de la dernière garde, seul, car l’aube commençait à poindre et une paire d’yeux suffisait amplement.
Pendant toute la nuit, les prisonniers se tinrent bien tran-quilles. Mais, lorsque nous nous levâmes, je constatai que Wil-liams et son acolyte avaient repris leurs esprits. Après le déjeu-ner, nous pûmes enfin tenir conseil. Sam me fit signe et dit en me désignant :
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– Voici notre shérif, il va constituer le tribunal.
– Non, Sam, je ne tiens pas à assumer la présidence de cette séance. Je préfère que tu t’en charges.
– Quoi ? Ce n’est pas mal ! Sam Hawerfield transformé en shérif ? Non, mon cher, un romancier sera beaucoup mieux dans ce rôle.
– Je ne suis pas citoyen des États-Unis et mes droits de ci-toyen de la savane sont beaucoup plus récents que les tiens. Si tu refuses, c’est Bob que nous nommerons.