La Main qui frappe et Winnetou

Karl May · Chapitre 11 sur 28

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La Main qui frappe et Winnetou

Chapitre III: Une Rencontre Imprévue

CHAPITRE III

 

UNE RENCONTRE IMPRÉVUE

La piste des railtroublers était si nette que nous n’avions aucune peine à la suivre. Perpendiculaire à la ligne de chemin de fer, elle descendait le plateau dans la direction de l’est, puis s’engageait résolument vers le nord.

Nous la longeâmes à marche forcée jusqu’à midi. Nous fîmes halte alors pour nous restaurer un peu et laisser Victory paître à sa guise et se délasser. Nous n’avions que fort peu de provisions de bouche, car aucun de nous n’avait songé à s’en munir. Peu importait d’ailleurs, car un chasseur de l’Ouest, du moment qu’il possède un fusil et des cartouches, ne risque pas de mourir d’inanition dans la savane. Or ma cartouchière était pleine, et j’avais des armes de choix. Nous consommâmes donc sans scrupules les derniers sandwiches, certains qu’au cours de l’après-midi nous pourrions nous procurer de la nourriture.

La région que nous traversions était fortement boisée et ac-cidentée. La piste, que nous avions reprise, longeait maintenant une petite rivière. Le sol était, par endroits, couvert d’une herbe dense, où l’empreinte des chevaux était parfaitement visible, si bien que nous pouvions suivre notre chemin sans nous arrêter une seule fois.

Vers la fin de l’après-midi, j’aperçus sur la berge un raton laveur et épaulai aussitôt. Ma balle le coucha mort, et le pro-blème du dîner se trouva du coup résolu, car ce petit mammi-fère, que les Américains appellent racoon, a une chair succu-lente, très appréciée des chasseurs de l’Ouest.

 

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À la tombée de la nuit, nous fîmes halte près d’un ravin, dont l’entrée était cachée par un écran de cotonniers…

Après avoir inspecté les environs, nous jugeâmes que nous pouvions, sans crainte d’être découverts, allumer un feu et faire rôtir notre viande. L’endroit était si bien abrité qu’il nous parut inutile de monter la garde à tour de rôle pendant la nuit, pré-caution que je n’aurais pas négligée si notre campement avait offert moins de sécurité.

Nous fîmes un excellent repas et nous nous étendîmes sur l’herbe après que Fred eut donné des soins à son fidèle Victory.

Le lendemain nous repartîmes dès l’aube et, dans les pre-mières heures de l’après-midi, nous atteignîmes l’endroit où les bandits avaient passé la nuit. Nous constatâmes immédiate-ment qu’ils avaient allumé en pleine savane plusieurs feux de camp, sans le moindre souci de se dissimuler. Or il leur aurait suffi de faire quelque huit cents mètres de plus pour gagner un fourré qui leur aurait offert un campement bien plus discret.

Il était donc évident que les bandits ne faisaient pas grand cas de leurs éventuels poursuivants, ce qui semblait confirmer mon hypothèse sur leurs projets futurs.

Après s’en être éloignée légèrement pour raccourcir une boucle, la piste rejoignait de nouveau la rivière, dont le lit ser-pentait au milieu d’une plaine où la savane faisait place peu à peu à la forêt vierge.

Nous examinâmes alors la piste. Elle datait de la veille au soir ; les railtroublers avaient donc une journée d’avance sur nous. Nous étions, par conséquent à distance suffisante pour ne pas risquer une rencontre de nuit, et, comme la région semblait complètement déserte, nous nous sentions pour l’instant en parfaite sécurité.

Nous étions occupés à chercher un lieu propice pour y pas-ser la nuit quand, tout à coup, un bruit me fit sursauter.

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Débouchant d’un massif, montant un cheval noir et en conduisant par la bride un autre, lourdement chargé, un Indien venait de surgir à une trentaine mètres devant nous.

Il nous aperçut aussitôt, glissa prestement de son cheval et se plaça derrière lui, de sorte que sa monture formait un bou-clier vivant au cas où nous aurions essayé de tirer sur lui. De son côté, il mit son fusil en joue et le braqua sur nous.

Toute cette scène se passa en bien moins de temps qu’il n’en faut pour la décrire, de sorte que je ne pus même pas dis-tinguer ses traits et que, seule, sa silhouette frappa mon regard.

Avec une souplesse qui contrastait avec sa corpulence, Fred imita l’exemple du guerrier rouge et se rangea derrière Victory. Quant à moi, faute de cheval, je perdis deux précieuses se-condes, le temps de me précipiter vers les arbres les plus proches et de me placer derrière un tronc.

Ce retard, si minime fut-il, faillit me coûter la vie, car déjà l’Indien avait fait feu dans ma direction et, si la balle était partie une fraction de seconde plus tôt, elle m’aurait traversé le cœur. Mais elle ne fit que traverser ma manche et alla se ficher dans le tronc de l’arbre.

La manœuvre de notre agresseur était parfaitement claire ; il s’était immédiatement rendu compte que j’allais me réfugier derrière un arbre et qu’une fois là je me trouverais dans une si-tuation infiniment plus avantageuse que mon compagnon. S’il engageait la lutte contre ce dernier, je pourrais, en avançant à la faveur des arbres, l’attaquer dans le dos et l’abattre facilement.

J’allais déjà épauler mon fusil pour riposter au coup qui m’avait manqué de si peu, quand, tout à coup, je baissai mon arme.

Les chasseurs du Wild-West savent que, tels les êtres hu-mains, chaque fusil possède sa voix propre. Il n’est certes pas facile de distinguer la détonation d’une arme à feu de celle d’une

– 416 – autre, mais la vie dans la savane aiguise tous les sens et en par-ticulier l’ouïe. Quand on a souvent entendu la voix d’un fusil, on finit par la reconnaître entre mille autres. Il arrive ainsi fré-quemment que deux amis se reconnaissent à une distance qui ne leur permet même pas de se voir, grâce au timbre de leurs armes.

C’est justement ce qui venait de se produire. Le fusil qui avait failli m’ôter la vie, je le connaissais aussi bien que l’arme que je venais d’épauler. Il appartenait à Winnetou, le glorieux chef des Apaches, qui, le premier, m’avait initié aux secrets de la savane et qui, depuis, était devenu mon ami le plus cher.

Au même moment, cependant, un doute traversa mon es-prit : si j’étais sûr de reconnaître l’arme, pouvais-je l’être aussi quant à l’identité du tireur. Winnetou aurait pu faire don de son fusil à un de ses congénères, car échanger ses armes avec un ami est chose assez fréquente dans le Wild-West, ou encore avoir été obligé de l’abandonner dans quelque dramatique aven-ture. Décidé à en avoir le cœur net, j’interpellai l’Indien dans le dialecte apache :

– Toselkhita, shi shteke. (Ne tire pas, je suis un ami.).

– To tistsa ta ti. Ni penivil (J’ignore qui tu es. Sors de ta cachette), répondit-il.

– Ni Winnetou, natan shis inté ? (N’es-tu pas Winnetou, le chef des Apaches ?)

– Ha-au (C’est moi), s’écria-t-il.

Aussitôt je bondis de derrière mon arbre et courus vers lui.

– Charlie ! s’écria-t-il.

Il ouvrit ses bras et me serra contre sa poitrine.

 

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– Charlie, chi chteke, chi nta-ye ! (Charlie, mon ami, mon frère !) dit-il tout à la joie de nous retrouver. Chi inta ni inta chi itchi ni itchi. (Mes yeux sont tes yeux, mon cœur est ton cœur.).

Moi aussi j’étais profondément ému de cette rencontre. Rien n’aurait pu me procurer une joie plus grande. Winnetou était pour moi plus qu’un ami, un frère, comme si un même sang avait coulé dans nos veines.

Lorsqu’il eut dominé son émotion, il se tourna vers Walker, dont, sur le moment, il avait complètement oublié l’existence.

– Ti-ti uts ? (Quel est cet homme ?) me demanda-t-il en désignant le gros chasseur, qui se dirigeait vers nous, l’air épa-noui.

– Aguan ute ncho, ehi chteke ni chteke. (C’est un brave homme qui est de mes amis, et qui sera aussi des tiens), dis-je.

– Ti tenlye aguan ? (Comment s’appelle-t-il ?)

– The thick Walker, dis-je en anglais pour présenter mon compagnon.

Fred tendit avec empressement la main à Winnetou, qui la serra vigoureusement.

– L’ami de mon frère blanc est aussi mon ami. Nous nous serions peut-être exterminés mutuellement, mais heureusement Charlie avait reconnu la voix de mon fusil, comme d’ailleurs j’aurais reconnu celle du sien. Que font mes amis dans ces pa-rages ?

– Nous poursuivons nos ennemis dont la trace se voit en-core sur l’herbe, répondis-je.

– Je venais justement de remarquer ces empreintes et je me proposais de les examiner. J’arrive de l’Est, et mon chemin mène le long de cette rivière. Quels sont donc les hommes aux-quels vous donnez la chasse ?

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– Un groupe de blancs accompagnés de trois Ogellalahs.

À ces mots Winnetou fronça les sourcils. Puis il posa la main sur le tomahawk qui brillait dans sa ceinture et dit :

– Les fils des Ogellalahs sont des crapauds. Ils se terrent dans des trous où ils se sentent en sécurité. Mais qu’ils sortent de leur repaire, et Winnetou les écrasera.

Puis il se tourna vers moi et d’une voix adoucie :

– Winnetou demande à son frère Charlie la faveur de l’accompagner. Il veut poursuivre ces lâches à ses côtés.

L’aide de Winnetou valait bien celle de toute une équipe de chasseurs. Nous n’aurions pu rêver concours plus précieux pour notre expédition.

– Le chef des Apaches est le bienvenu, il est pour nous comme le chaud rayon du soleil par une froide matinée d’hiver. Nous sommes heureux qu’il consente à nous accompagner.

– Mon arme, c’est votre arme, ma main, c’est votre main et ma vie, c’est votre vie, fit-il solennellement. J’ai parlé. Howgh !

L’Apache avait visiblement fait une grosse impression sur Fred. Ce magnifique type d’Indien, noble et racé, ne pouvait qu’inspirer une vive admiration à un chasseur de la savane.

D’une taille à peine, supérieure à la moyenne, rien en appa-rence ne révélait en Winnetou une vigueur exceptionnelle. Mais le corps était harmonieusement proportionné, les membres dé-liés et nerveux, les mouvements souples et précis.

Winnetou était vêtu et armé de la même façon que lorsque nous nous étions quittés, quelques mois auparavant, au bord du Rio-Pecos, au terme d’une chevauchée mouvementée à la pour-suite de deux pirates de la savane.

 

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L’équipement du chef des Apaches était fort simple : à sa ceinture, brillait un couteau Bownie, arme par excellence des hommes de l’Ouest ; à son cou pendait un sachet de remèdes et le calumet de paix fait de terre sacrée. Ses cheveux tressés étaient disposés en casque et surmontés d’une plume d’aigle, in-signe des chefs. Il tenait à la main son fusil à double canon.

– Que mes frères prennent place près de moi, dit le jeune Indien, nous allons satisfaire aux usages de la savane et fumer ensemble le calumet de paix.

Il s’assit sur l’herbe, ouvrit une poche de sa ceinture, en sortit un peu de tabac mélangé à des feuilles de chanvre et en bourra son calumet. Nous nous assîmes à ses côtés.

La cérémonie qui allait se dérouler était, dans l’esprit de l’Apache, destinée à confirmer l’alliance que j’avais conclue au-trefois avec lui ; je savais qu’il aurait été inutile de chercher à ti-rer de Winnetou la moindre précision sur ses projets avant d’avoir obéi à cet usage sacré de sa race. Certes je connaissais assez bien Winnetou pour savoir qu’il ne partageait plus les croyances superstitieuses de ses frères, propagées par des sor-ciers sans scrupules ; il continuait cependant à observer cer-taines coutumes indiennes et se faisait même un point d’honneur à rester fidèle aux traditions séculaires de son peuple.

Après avoir allumé sa pipe, il se leva, envoya une bouffée de fumée vers le ciel, une autre vers le sol et quatre vers les quatre points cardinaux. Puis, s’étant rassis, il me tendit le ca-lumet en disant :

– Que le Grand Esprit entende mon serment : mes frères sont comme moi et je suis comme mes frères. Nous sommes amis, unis dans le chagrin et dans la joie.

Je pris le calumet et, me levant à mon tour, je tirai six bouf-fées de fumée, en imitant les gestes de mon frère rouge.

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Après quoi, je pris la parole à mon tour :

– Le Grand Manitou que nous vénérons règne sur la terre et dans les cieux. Il est notre père à tous, nous sommes des frères et, en vrais frères, nous nous soutiendrons au moment du danger. Le calumet de paix a scellé à nouveau notre ancienne al-liance.

Je passai alors le calumet à Walker, qui, à son tour, envoya la fumée dans les six directions et dit :

– J’ai devant moi le grand Winnetou, le chef illustre des Mescalleros, des Mimbrenios et des Apaches. J’ai avalé la fumée de sa pipe et je suis devenu son frère. Nous sommes unis main-tenant par une alliance indestructible.

Il se rassit et rendit le calumet à l’Apache, qui continua à le fumer. Ayant ainsi satisfait à la coutume indienne, nous pou-vions parler librement.

– Et maintenant, je prie mon frère Charlie de me raconter ce qui lui est arrivé depuis que nous nous sommes quittés. A-t-il connu de nombreuses aventures ?

Je lui dis brièvement, quitte à revenir plus tard sur les dé-tails, que bien des choses m’étaient effectivement arrivées de-puis notre séparation. Il saisit que ma réticence était due à la présence de Walker, et aussitôt il changea de sujet.

– Comment mon frère a-t-il découvert la piste des Ogella-lahs ?

Je relatai en quelques mots les circonstances dans les-quelles nous avions découvert l’attentat sur la voie ferrée et notre résolution de châtier les coupables. Puis je demandai à mon tour.

– Puis-je, à mon tour, savoir pourquoi mon frère Winnetou a quitté le wigwam de son père et poussé si loin dans le terri-

– 421 – toire de chasse des Sioux ? Les relations entre Apaches et Sioux sont assez tendues à ma connaissance.

Il tira une bouffée de son calumet avant de me répondre :

– L’orage précipite sur la terre l’eau des nuages, mais le so-leil l’attire à nouveau vers les hauteurs. Ainsi en va-t-il dans la vie des hommes. Que peut dire Winnetou des lunes à jamais ré-volues ?

Dans le langage des Indiens, ainsi que dans celui de cer-tains peuples d’Orient, lune est synonyme de mois, ce qui est fort compréhensible.

Sa réponse vague ne me satisfit cependant pas et j’insistai pour avoir plus de précisions. Il me les fournit avec cette conci-sion qui lui était propre :

– Un chef des Sioux avait gravement outragé Winnetou. Celui-ci se lança à sa poursuite et prit son scalpe. À son tour, il fut alors poursuivi par les guerriers sioux, mais il effaça ses traces et revint vers les wigwams de ses ennemis. Là il réussit à ravir leurs trophées, qui se trouvent maintenant sur le dos de la monture du chef mort. Voilà.

En ces quelques phrases dépouillées et presque sèches, le jeune Indien résumait toute une épopée. Des semaines durant, il avait chevauché dans la trace de son ennemi, des bords du Rio Grande dans le Sud jusqu’au Milk River dans le Nord, à travers la prairie et la forêt vierge, puis, après l’avoir abattu dans un combat loyal, il avait pénétré dans le camp fortifié d’une tribu hostile, risquant cent fois la mort et les pires tortures. Et le ton presque impersonnel et indifférent sur lequel il évoquait cette héroïque aventure montrait bien la simplicité de ce guerrier in-trépide.

Brusquement il changea de sujet :

 

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– Mes frères blancs me disent qu’ils poursuivent des Ogel-lalahs et leurs alliés blancs, que mon frère Charlie appelle rail-troublers. Pourtant je ne vois qu’une seule monture pour eux deux.

– Je comptais justement m’en procurer une en capturant un mustang, dis-je.

– Le chef des Apaches a rencontré, à une demi-journée de marche d’ici, un troupeau de mustangs, mais ce serait une perte de temps que de chercher à le rejoindre. Mon frère Charlie fera mieux de prendre le cheval du chef Sioux. Il est dressé à l’indienne, mais il ne sera pas trop difficile à monter, je pense.

Une fois, déjà, Winnetou m’avait fait don d’un pur sang de grande valeur. J’éprouvais quelque scrupule à accepter à nou-veau un cadeau aussi précieux.

– Je remercie de tout cœur mon frère rouge, répondis-je, mais je suis décidé à capturer un mustang. D’ailleurs la monture du chef Sioux est chargée et, sans elle, Winnetou ne pourrait transporter ses trophées.

Le chef des Apaches secoua énergiquement la tête :

– Winnetou n’accepte pas le refus de son frère. Charlie ou-blie que tout ce qui appartient à Winnetou lui appartient aussi. Quant aux trophées, de toutes façons, Winnetou ne peut les em-porter dans la poursuite des Ogellalahs. Il va les enterrer ici et reviendra les chercher plus tard. Donc rien ne s’oppose à ce que mon frère blanc monte le cheval du chef Sioux. Howgh !

Persévérer dans mon refus, ç’aurait été froisser Winnetou. Force me fut donc d’accepter ce superbe cadeau.

Le cheval conquis par Winnetou était un coursier magni-fique, à la crinière abondante, robuste et pourtant nerveux, dressé sans doute selon les meilleures méthodes indiennes.

 

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– Quelle bête merveilleuse ! fit Fred admiratif. Vous ne trouveriez pas facilement sa pareille dans la savane. L’ennuyeux, c’est qu’elle ne soit pas sellée. Car je ne vous vois pas très bien assis sur le bât dont elle est harnachée.

– Ne vous en inquiétez pas, mon cher ami. Vous n’avez donc jamais vu des Indiens confectionner une selle avec un bât ? Je crois pouvoir y arriver moi-même, à condition de me procu-rer une peau de bête.

Winnetou m’approuva.

– Mon frère Charlie a raison. Dès demain, nous fabrique-rons une selle convenable… Le chef des Apaches a relevé non loin d’ici la trace d’un loup de montagne, et nous l’aurons tué avant que le soleil se couche. Mes frères ont-ils quelques vivres ?

Je répondis affirmativement et il poursuivit :

– C’est parfait. Cela nous évitera une perte de temps et nous pourrons nous mettre immédiatement à la chasse au loup. Dès que nous l’aurons abattu, nous camperons et nous enterre-rons les trophées sioux. Aux premières lueurs de l’aube, nous nous mettrons à la poursuite des railtroublers. Ils ont détruit le sentier du cheval de feu et provoqué la mort des innocents pour les piller. Selon la loi de la savane, ils méritent la mort, et c’est notre devoir de les châtier. Le Grand Manitou ne leur pardonne-ra pas leur crime, et il nous permettra de les atteindre. Howgh !

Nous quittâmes l’endroit où un heureux hasard nous avait si miraculeusement réunis, Winnetou et moi. Nous remontâmes un peu le cours de la rivière, puis nous nous enfonçâmes réso-lument dans la forêt, où nous ne tardâmes pas à découvrir la trace du loup. Après une brève poursuite, nous rattrapâmes l’animal, et Winnetou l’abattit d’un seul coup de fusil. Le loup appartenait à cette espèce que les Peaux Rouges appellent coyotes, mot qui figure dans tant de locutions indiennes.

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Bientôt nous étions assis autour d’un bon feu de camp, oc-cupés à confectionner une selle à mon usage. Le procédé ne m’était pas inconnu, mais, sans l’expérience et l’adresse de Winnetou, l’opération m’aurait donné bien du mal. Grâce à lui, en moins d’une heure, la selle fut prête et nous pûmes nous cou-cher. Par précaution, nous montâmes la garde à tour de rôle.

Le lendemain matin, nous enfouîmes les trophées de Win-netou : une somptueuse panoplie indienne et plusieurs de ces sachets de « remèdes » qui jouent un rôle si important dans la religion des Peaux-Rouges.

Après avoir marqué l’endroit d’un signe qui nous permet-trait de le retrouver facilement le moment venu, nous repar-tîmes sur la piste des bandits. Ceux-ci auraient sans doute ri en apprenant que trois hommes avaient conçu l’audacieux projet de leur demander des comptes, à eux qui étaient dix-fois plus nombreux, et qu’ils étaient fermement résolus à les vaincre et à leur faire expier leurs crimes…

 

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