La Main qui frappe et Winnetou
Chapitre IV: Devant le Camp Ennemi
CHAPITRE IV
DEVANT LE CAMP ENNEMI
Dès le lendemain matin, quelques heures m’avaient suffi pour me rendre compte de l’excellence de ma monture. C’était un pur sang nerveux et plein de fougue, d’une endurance excep-tionnelle par surcroît. Certes, un cavalier peu familiarisé avec les méthodes de dressage indiennes aurait eu du mal à le mon-ter et aurait risqué de se laisser désarçonner à tout instant,
mais, lors de mon séjour dans le camp des Apaches 23, j’avais eu l’occasion de m’initier à l’équitation indienne, si différente de la nôtre. Bientôt je sentis ma monture obéir à la moindre pression de mes genoux, et, de mon côté, j’appris si vite à prévoir et à comprendre les moindres réactions que bientôt monture et ca-valier ne formèrent plus, en quelque sorte, qu’un seul être.
À plusieurs reprises, Fred Walker m’avait d’abord jeté des regards narquois, persuadé d’avance que je sortirais vaincu de cette lutte muette qui s’engage toujours entre un cavalier et une monture qui ne se connaissent pas, et c’est avec un étonnement non dissimulé qu’il constata peu à peu que le cheval sioux et moi nous faisions excellent ménage.
Ce n’était pas là, d’ailleurs, la seule source d’étonnement du chasseur-détective. Mon amitié avec le célèbre chef apache lui en imposait beaucoup et l’intriguait visiblement. Il se deman-dait sans doute par quel miracle ce nouveau venu de la savane que j’étais pour lui avait pu lier une aussi solide amitié avec un
23 Voir Le Trésor des Montagnes Rocheuses.
– 426 – des personnages les plus fameux du Wild-West. Il s’abstint ce-pendant de me poser des questions, retenu en partie par une sorte de fierté, en partie par la discrétion professionnelle. Car la fameuse indiscrétion des Yankees ne s’applique qu’aux affaires, à la vie professionnelle, et ils se montrent au contraire tout ré-servés dès qu’il s’agit de la vie privée et des relations d’autrui.
De mon côté, je ne pouvais m’empêcher d’admirer la résis-tance de Victory devant les épreuves auxquelles le soumettait cette course sur le sol rocailleux, qui aurait usé rapidement les forces d’un animal moins bien entraîné. Aussi, malgré toutes les difficultés du terrain, pouvions-nous avancer à une cadence as-sez rapide.
Vers midi, nous découvrîmes l’emplacement du campe-ment de nuit des railtroublers, qu’ils avaient dû quitter six heures environ auparavant, à en juger par l’état de leurs traces. Ainsi donc l’avance qu’ils avaient sur nous se réduisait désor-mais assez vite.
La piste s’écarta bientôt de la rivière pour s’engager dans une gorge, au fond de laquelle serpentait un ruisseau. Nous nous restaurâmes à la hâte et, à notre tour, nous enfonçâmes dans le ravin.
Le chemin devenait de plus en plus malaisé et, sur le gra-vier que nous foulions, les traces disparaissaient souvent pen-dant plusieurs centaines de mètres pour ne réapparaître que lorsque les cailloux découvraient un peu de sol humide.
Winnetou se mit alors à examiner la piste avec plus d’attention, mettant même pied à terre de temps en temps pour la regarder de plus près. Je devinais ses pensées.
Lors d’une de ces haltes, il se tourna vers moi.
– Uff ! Qu’en pense mon frère Charlie ? Où nous conduira ce sentier ?
– 427 –
– D’abord à la crête de la montagne, dis-je en souriant.
– Et après ?
– Après, il descendra l’autre versant de la montagne. Nous n’aurons d’ailleurs pas à le suivre pendant longtemps, car le moment où il faudra nous arrêter est proche.
– Mon frère blanc dit vrai, mais ne veut-il pas exposer plus clairement sa pensée ?
– Il faudra nous arrêter, car bientôt nous serons arrivés au terme de cette piste : le camp des Ogellalahs vers lequel se diri-gent les railtroublers.
Winnetou acquiesça de la tête.
– Mon frère Charlie a le regard perçant de l’aigle et la sub-tilité du renard. Il a raison.
Ce disant, il remonta en selle et se remit en route. Mais, à partir de ce moment, nous ralentîmes notre allure.
– Que disiez-vous tout à l’heure ? demanda Walker en amenant Victory tout près de ma monture. Nous nous appro-chons déjà du camp des Ogellalahs ?
– C’est exact, nous n’en sommes plus loin. N’ai-je pas atti-ré, hier, votre attention sur ce fait extraordinaire que trois Peaux-Rouges se sont joints à un groupe d’une vingtaine de blancs ?
– Je ne vois pas le rapport.
– Pourtant, il en existe un, et, s’il vous échappe, vous m’obligerez à vous traiter à mon tour de greenhorn.
– Haig-Ho ! Voilà qui est un peu fort ! Et pourquoi, s’il vous plaît ?
– 428 –
– Réfléchissez un peu. Ne croyez-vous pas qu’une petite bande de railtroublers risque trop à se livrer à sa criminelle be-sogne si elle ne peut compter sur l’appui de quelques complices rouges ?
– C’est évident !
– Mais ces complices rouges, qui sont nécessairement plus nombreux qu’eux, puisque la solution la plus simple est de s’assurer la protection d’une tribu, leur ont certainement posé des conditions. Vous êtes d’accord là-dessus, n’est-ce pas ?
– Cela tombe sous le sens.
– Ces conditions concernent évidemment le partage du bu-tin. Toutes les fois que nos railtroublers commettent un crime, ils doivent probablement abandonner à leurs protecteurs une partie des objets ou de l’argent sur lesquels ils ont mis la main. Les trois Ogellalahs qui les ont assistés pendant l’attentat étaient sans nul doute chargés de recueillir la part des complices rouges.
– Mais pourquoi n’étaient-ils que trois ?
– Sans doute estimaient-ils que cet exploit ne justifiait pas un plus grand déploiement de forces. Mais cela ne signifie pas forcément que les Ogellalahs se contentent d’un rôle passif dans cette sinistre collaboration. J’ai d’ailleurs là-dessus une idée personnelle, dont je vous parlerai plus tard. En tout cas, je pense comme Winnetou que nos estimables frères de race ont rejoint, à un endroit dont nous ne sommes plus très éloignés, le gros des guerriers rouges dans le camp de ceux-ci. C’est là que le butin sera définitivement distribué et les projets de nouvelles campagnes débattus.
– Qu’est-ce qui vous fait croire qu’il y aura de nouvelles campagnes ?
– 429 –
– Ma foi, rien n’encourage autant qu’un succès. Or cette expédition a tout l’air d’avoir bien réussi.
Le gros Walker fronça les sourcils. Puis d’un ton incrédule :
– Mon cher Charlie, vous vous égarez dans des considéra-tions philosophiques… Souvent vos déductions sont assez ingé-nieuses, j’en conviens, et vous ne manquez certainement pas de perspicacité. Mais, dès que vous abandonnez le terrain des réali-tés pour vous lancer dans la spéculation pure, je ne vous suis plus.
– Pourtant ce que je viens de vous dire relève de la logique la plus simple. Ce n’est pas la première fois que je piste des bandits de la savane de cette espèce, bien que ce ne soit pas là mon métier. D’autre part, je suis assez familiarisé avec la men-talité des Indiens. Pour deviner leurs projets, il suffit d’ailleurs de se mettre à leur place et d’essayer de réfléchir un peu.
– Où voulez-vous en venir ?
– Eh bien ! une fois admis que les railtroublers, soutenus par les Ogellalahs ne s’en tiendront pas à ce premier crime, tâ-chons de chercher contre qui sera dirigé leur prochain attentat.
– Voilà maintenant que vous allez jouer à l’oracle.
– Pas du tout, je continue simplement à raisonner. À qui le personnel de notre train a-t-il annoncé la nouvelle de l’agression ? Il n’est pas difficile de deviner que c’est la station la plus proche qui a été alertée la première. Et les railtroublers l’ont certainement prévu, tout comme nous.
– Je vous l’accorde.
– À la nouvelle de l’agression, la plupart des hommes ca-pables de porter les armes qui se trouvaient dans cette station ont dû se mettre en route vers le lieu de l’attentat, avec l’intention de poursuivre les criminels. Quelle conclusion faut-il en tirer d’après-vous ?
– 430 –
– Eh bien ! simplement qu’ils auront du mal à les rattraper, puisque les bandits et leurs acolytes rouges disposent d’une forte avance.
– Et, moi, j’en tirerai encore une autre : à savoir que la sta-tion la plus proche, celle d’Echo Cañon, est actuellement à peu près sans défense.
– Egod ! Je commence à saisir le fond de votre pensée.
– À la bonne heure ! Ajoutez maintenant à cette hypothèse – puisque ce n’est là qu’une hypothèse – que les Ogellalahs ont déterré leurs tomahawks et qu’ils sont sur le sentier de la guerre. Nous en avons la preuve dans les traces de peinture qu’ils ont laissées sur le sol. Ils comptent donc faire la guerre aux blancs, et j’ai comme une idée que ce sont les habitants d’Echo Cañon qui seront visés les premiers. Mais assez discuté. Nous voici arrivés à la source de notre ruisseau. Nous allons maintenant avoir à monter une côte assez rude, et il nous sera difficile de parler.
Nous avancions à flanc de montagne sur un chemin escar-pé et parsemé d’obstacles. Après une demi-heure de marche la-borieuse, nous atteignîmes un plateau, et nos chevaux purent enfin souffler un peu. La piste descendait maintenant vers une vallée que nous gagnâmes rapidement. Les traces suivaient une ligne parallèle au cours d’eau qui longeait cette vallée, dans la direction de l’Est.
À quelque temps de là, les empreintes s’éparpillèrent en se multipliant. C’est là que les bandits avaient fait halte à midi. Les restes de leur repas, épars sur le sol, confirmaient notre hypo-thèse qu’ils étaient tout près du but de leur voyage. Des os à moitié rongés montraient qu’ils n’étaient pas soucieux de ména-ger leurs provisions, sûrs de pouvoir bientôt les renouveler.
La piste tourna vers le nord, traversa plusieurs vallées. À mesure que nous avancions, les traces devenaient plus fraîches.
– 431 –
Nous devions user maintenant de mille précautions, car, à chaque pas, nous risquions de nous heurter à l’ennemi.
Vers le soir, nous atteignîmes le sommet d’une montagne, après avoir longé un sentier étroit, à peu près impraticable. Nous y fîmes une brève halte pour permettre à nos chevaux de souffler, et Winnetou partit en avant en éclaireur. Brusquement, il arrêta sa monture et leva le bras.
– Uff ! nous fit-il de loin en étouffant sa voix.
Nous accourûmes et tournâmes nos regards du côté que nous indiquait l’Apache.
À nos pieds s’étendait une vallée assez profonde, que nous aurions mis une heure environ à traverser. Elle était à peu près dénuée d’arbres, à l’exception de quelques buissons, mais entiè-rement couverte d’un vert tapis d’herbe.
Au milieu de la vallée se dressaient, disposées en cercle, une trentaine de tentes indiennes, parmi lesquelles régnait une grande animation.
– Voilà le camp des Ogellalahs, dit Winnetou.
Nous nous trouvions effectivement devant la forteresse de l’ennemi, et c’est avec un vif intérêt que nous observions les al-lées et venues des alliés des railtroublers.
Une dizaine de Peaux-Rouges étaient occupés à préparer un repas sur un feu de camp, cependant que d’autres s’affairaient autour des tentes. À l’extrémité du camp, nous aperçûmes le squelette d’un buffle dont la chair séchait, pendue sur des cordes attachées à des pieux.
À quelque distance du camp, les chevaux des guerriers paissaient paisiblement.
– Ils sont plus nombreux que je ne pensais, dit Fred en dé-signant les Indiens.
– 432 –
Il se mit en devoir de dénombrer les tentes, puis se tour-nant à nouveau vers moi :
– Il y a trente-deux wigwams, déclara-t-il. Cela correspond à environ cent cinquante guerriers.
Winnetou qui, depuis notre arrivée, contemplait silencieu-sement la vallée, les sourcils froncés, rectifia :
– Il y a au moins deux cents guerriers, en comptant les blancs.
– Comptons les chevaux, proposai-je. C’est l’indice le plus sûr.
Chacun de nous se mit à compter les bêtes, et nous ob-tînmes le chiffre de 205. Toutes étaient des chevaux de monte.
L’aspect du camp pouvait-il nous renseigner sur les inten-tions de ses occupants ? Dès le premier coup d’œil, plusieurs dé-tails m’avaient frappé. C’était un camp provisoire, dressé au cours d’une étape d’un voyage. Les Ogellalahs ne s’y livraient sûrement pas à la chasse : la région était peu giboyeuse, et sur-tout on n’y rencontrait pas de buffle, animal auquel les Indiens donnent le plus volontiers la chasse.
Un autre détail attira également mon attention. Les tentes étaient entourées de nombreux boucliers. Or, cette arme défen-sive par excellence, si utile dans les combats entre tribus in-diennes et même dans les engagements contre les blancs, ne peut que gêner le chasseur, chez qui le souci de se protéger est dominé par celui de la vitesse.
Le caractère général du camp confirmait ainsi mon hypo-thèse, basée sur la découverte des couleurs de guerre : les Ogel-lalahs s’apprêtaient à se mettre en campagne.
Un peu à l’écart se dressait un wigwam de proportions plus importantes que les autres et dont le sommet s’adornait de
– 433 – plumes d’aigle. C’était là, évidemment, le logis du chef de la tri-bu.
– Mon frère Charlie croit-il que les Sioux resteront long-temps dans cette vallée ? me demanda Winnetou à voix basse.
– Certainement pas. Ils ne tarderont pas à plier leurs tentes.
– Vous êtes bien affirmatif, observa Walker.
– Et pour cause. Regardez bien ce squelette de buffle. Il dissipera vos derniers doutes, si vous en avez.
– Vous aimez bien parler par énigmes.
– Pas du tout. N’avez-vous pas remarqué que ces os sont presque blancs. Signe qu’ils ont été exposés au soleil pendant quatre ou cinq jours. Ce temps a largement suffi pour que la viande étalée sur ces cordes soit sèche à point.
– Je n’en disconviens pas. Et puis après ?
– Ainsi, les guerriers rouges ont suffisamment de provi-sions de bouche, et il n’y a pas de raisons qu’ils prolongent leur séjour dans ces parages. Et comme ils ne sont pas là pour le seul plaisir du camping…
– Après tout, vous avez peut-être raison. Tenez, regardez un peu cet individu qui sort de la tente du chef. Croyez-vous que ce soit un blanc ou un Ogellalah. Je ne le vois pas très bien ?
L’Apache avait dû se poser la même question, puisque, plongeant une main dans sa poche, il en tira une longue-vue, qu’il braqua dans la direction du wigwam orné de plumes d’aigle. Il était exceptionnel, à cette époque, de voir un Peau-Rouge se servir d’un instrument d’optique, et Walker ne man-qua pas de manifester sa surprise. Il ignorait que Winnetou avait à plusieurs reprises visité les grandes cités de l’Est et con-
– 434 – naissait bien les conquêtes de cette fameuse technique, dont les blancs tirent tant de gloire.
Après avoir ajusté sa longue-vue, le jeune Indien examina attentivement l’homme qui venait d’attirer notre attention. Son visage s’assombrit, il ôta la longue-vue de ses yeux et me la ten-dit sans un mot.
– Mon frère reconnaît-il ce visage ? fis-je en portant à mon tour la longue-vue à mes yeux.
C’était un Peau-Rouge, encore jeune, et d’une stature athlé-tique. Ses vêtements étaient plus riches que ceux des autres guerriers, et une plume d’aigle ornait sa coiffure.
– Cet homme est Ko-Itche, le chef félon, dit Winnetou avec mépris. Winnetou l’a plusieurs fois rencontré, il a même com-battu contre lui et ses guerriers, mais il n’a jamais réussi à le capturer. Il a la ruse d’un renard et la cruauté d’un coyote. Ses mains sont souillées du sang de mille victimes, mais Winnetou vengera celles-ci. Il provoquera Ko-Itche en combat singulier et lui fendra le crâne avec son tomahawk.
J’avais rarement entendu le chef des Apaches parler d’un adversaire avec autant de violence. J’en conclus que Ko-Itche était un ennemi redoutable, parce que ne reculant devant aucun crime.
Ce n’était pas, d’ailleurs, la première fois que j’entendais prononcer le nom du chef des Ogellalahs. Plusieurs chasseurs de mes amis me l’avaient décrit comme un guerrier féroce, ani-mé d’une haine farouche contre les blancs.
Ko-Itche signifie textuellement « la Bouche de Feu ». Ce nom, il le devait non pas, comme on pourrait le croire, à son fu-sil, mais à ses dons extraordinaires d’éloquence. On sait que les bons orateurs sont tenus en grande estime chez les Indiens, qui goûtent beaucoup les longues périodes rhétoriques et, par-dessus tout, les métaphores pittoresques. Ko-Itche était passé
– 435 – maître, disait-on, dans l’art d’enflammer ses auditeurs par ses harangues véhémentes.
Ayant examiné, l’espace d’une minute, les traits du chef Ogellalah, je passai la longue-vue à Walker.
– Voilà un gentleman dont nous ferions bien de nous mé-fier, dis-je. Il a, paraît-il, plus d’un tour dans son sac. Commen-çons toujours par nous dissimuler dans un fourré.
– Prudence est mère de sûreté, dit Walker, légèrement iro-nique.
– Selon un proverbe cher aux Indiens, ripostai-je, mieux vaut avoir peur que s’effrayer. Mais, rassurez-vous, je n’ai même pas peur. Simplement, le fait que les chevaux sont ici plus nom-breux que les hommes me donne à réfléchir.
– Bah ! Une partie des guerriers est à l’intérieur des tentes, voilà tout, dit Walker en haussant les épaules.
– C’est fort possible, mais quelque chose me dit qu’un cer-tain nombre d’entre eux rôdent aussi dans les alentours. Ko-Itche est un malin qui ne doit pas avoir l’habitude se laisser sur-prendre.
– Que mes frères m’attendent un peu, fit l’Apache. Winne-tou ira chercher une cachette pour nous et nos montures.
Il disparut dans un fourré pour ne revenir qu’au bout d’un long moment en nous faisant signe de le suivre. Il nous condui-sit à travers le sous-bois vers un taillis si épais que nous eûmes grand’peine à y pénétrer. C’était une cachette idéale, puisqu’elle comportait une petite clairière, où nous pûmes attacher nos chevaux.
Winnetou nous quitta presque aussitôt pour aller effacer notre piste, tâche fastidieuse et qui demande toujours du temps. Lorsqu’il revint près de nous, le soleil se couchait déjà à l’horizon.
– 436 –
Nous attendîmes dans la clairière que l’obscurité devînt to-tale. Étendus sur l’herbe épaisse et odorante, nous nous tenions prêts à bondir à chaque instant, au moindre bruit suspect, pour boucher les naseaux de nos montures, dont le hennissement pouvait risquer de trahir notre présence.
Enfin Winnetou se leva et déclara que le moment était venu de faire une tournée d’inspection. En effet, de l’endroit où nous étions, nous n’avions pas vue sur la vallée. Or il était essentiel de ne rien perdre de ce qui se passait dans le camp. Il partit donc et revint, au bout d’un quart d’heure, pour nous annoncer que les Ogellalahs avaient allumé plusieurs feux de camp.
– Il est évident qu’ils se croient en parfaite sécurité, déclara Fred. Ils seraient bien étonnés si on leur disait que trois gail-lards sont là à les guetter.
– À n’en pas douter, acquiesçai-je. Certes, ils doivent devi-ner qu’ils sont poursuivis, mais, comme ils croient avoir affaire à ceux d’Echo Cañon, ils pensent avoir tout leur temps devant eux. De toutes façons, ils projettent de partir demain, à la pre-mière heure.
– Tant mieux, dit Walker. Cela nous permettra de faire tranquillement un petit somme d’ici là.
– Je trouve, moi, que nous avons mieux à faire qu’à dormir, fis-je. Et, d’abord, nous pourrions tâcher d’en savoir un peu plus long sur les projets des Ogellalahs.
– Winnetou va descendre dans la vallée pour les épier, fit l’Apache d’une voix calme.
– J’accompagne mon frère rouge. Fred restera ici pour sur-veiller nos montures. Nous laisserons nos fusils, qui ne pour-raient que nous gêner. Nos tomahawks, nos couteaux et nos re-volvers nous suffiront…
– 437 –
Le gros Fred approuva aussitôt mon plan. Sans vouloir le moins du monde l’accuser de lâcheté, j’avais déjà observé qu’il n’aimait pas à s’exposer quand ce n’était pas absolument indis-pensable. Or descendre dans la vallée et se glisser dans le camp des Ogellalahs était une entreprise assurément périlleuse.
Trois ou quatre jours seulement nous séparaient de la nou-velle lune. Pas une étoile ne brillait dans le ciel couvert de nuages. Silencieusement, nous nous glissâmes, Winnetou et moi, hors du taillis et gagnâmes notre poste d’observation de tout à l’heure.
– Maintenant, dit le chef Apache, nous allons nous séparer. Winnetou ira à droite, et son frère Charlie à gauche.
La seconde d’après, les ombres de la nuit s’étaient refer-mées sur lui.
De mon côté, avec d’infinies précautions, pour éviter de faire du bruit en heurtant un caillou ou en secouant trop forte-ment des branchages, je me mis à dévaler la pente de façon à aborder le camp ennemi par la gauche. Par moments, je devais avancer à tâtons tant l’obscurité était épaisse, et la descente qui, en plein jour, ne m’aurait guère demandé plus de cinq minutes, ne dura pas moins d’une heure. J’atteignis enfin le fond de la vallée, à quelques centaines de mètres du centre du camp.
Je m’aplatis alors dans l’herbe et, mon couteau entre les dents, je me mis à ramper vers la tente du chef. À chaque pas, maintenant, un nouveau danger me guettait. Mais je n’étais pas seul. De l’autre côté du camp, Winnetou, se glissant dans les hautes herbes, se dirigeait vers le même but…
– 438 –