La Main qui frappe et Winnetou
Chapitre V: La Tragique Découverte
CHAPITRE V
LA TRAGIQUE DÉCOUVERTE
La première hypothèse qui s’offrit à notre esprit fut que les occupants du camp avaient tous péri au cours de l’agression dont ce camp dévasté venait d’être l’objet. Cependant une ra-pide inspection du théâtre du combat nous permit de constater, non sans surprise, l’absence complète de cadavres. Les cher-cheurs d’or du Short Rivulet avaient-ils réussi à fuir ?
Cette supposition rendit un peu de courage à Bernard, que ce spectacle désolant affligeait grandement.
Nous essayâmes alors, en examinant soigneusement les lieux, de reconstituer les tragiques événements. Winnetou, qui savait comme peu d’hommes de l’Ouest analyser les empreintes laissées sur le sol, prit la direction des recherches. À sa suite, nous parcourûmes à cheval, de long en large, la vallée entourée d’une ceinture de forêts vierges et ne tardâmes pas à découvrir, puis à suivre les traces des agresseurs. Celles-ci nous conduisi-rent vers la chaîne ouest de la montagne. Bien que notre tâche fût rendue très malaisée par suite de la nature rocailleuse du terrain, nous constatâmes que cette piste en doublait une autre, plus ancienne, laissée par trois cavaliers. On eût dit que les agresseurs continuaient à poursuivre les fugitifs.
– Alain se proposait de gagner Port-Humboldt en passant par la Lyhn, dit Bernard avec des yeux brillant d’espoir. C’est sans doute derrière lui que les bandits se hâtent.
– Mon frère blanc a peut-être raison, opina Winnetou. Malheureusement, l’absence de cadavres ne signifie pas néces-sairement que les bandits n’ont commis aucun crime dans ce
– 323 – camp. Winnetou penche plutôt à croire qu’ils ont jeté les corps dans le lac.
La crainte exprimée par le chef des Apaches était malheu-reusement assez plausible. Les pauvres chercheurs d’or du Short Rivulet, venus là dans l’espoir d’y trouver la fortune et toutes les joies qu’elle procure, gisaient sans doute maintenant, au fond des eaux sombres du Black-Eye. Le sinistre démon de l’or les avait cruellement arrachés à leur rêve pour les jeter dans les bras de la mort.
– Croyez-vous que cette agression soit bien l’œuvre des Morgan ? demanda Bernard.
– Ce ne peut être qu’un nouveau coup de ces deux coyotes blancs et du mulâtre que l’on surnomme le Capitaine. Mais Winnetou n’aura pas de répit avant que justice soit faite.
– Sam Hawerfield a aussi un compte à régler avec eux, dit Sans-Ears d’un air sombre.
– Que mes amis blancs veuillent bien me suivre. Il est temps de se mettre en route.
Le chef des Apaches sauta en selle, et nous imitâmes son exemple. Suivre la piste des bandits ne présentait guère de diffi-cultés, car, un peu plus loin, le sol, de rocailleux, devenait argi-leux, et les traces y apparaissaient, nettement visibles. Nous mîmes à nouveau pied à terre pour dénombrer les empreintes des montures de ceux que nous suivions. Pour ma part, je crus en distinguer une vingtaine. Je communiquai mes observations à Winnetou.
– Mon frère blanc voit juste, répondit le chef des Apaches. Cette piste a été laissée par un groupe de seize cavaliers et de quatre mulets lourdement chargés. Winnetou dit « lourdement chargés », car les traces de ces bêtes sont marquées beaucoup plus profondément dans le sol que les autres. Que mon frère blanc s’en rende compte par lui-même.
– 324 –
– C’est exact, répondis-je. Mon frère rouge ne se trompe jamais dans la lecture de la piste, et je comprends, à mon tour, pourquoi il a deviné dans ces bêtes de trait non point des che-vaux, mais des mulets ; ces traces révèlent de nombreux arrêts, ce qui est le fait de bêtes récalcitrantes.
– Nous pouvons donc en conclure, fit alors Sam, que cette caravane ne saurait avancer aussi rapidement que nous et que nous pourrons l’atteindre avant qu’elle ne rattrape Alain.
Ces paroles mirent un peu de réconfort dans l’âme attristée de Marshall.
Dans l’après-midi du même jour, nous arrivions à la pre-mière halte des bandits… Mais nous poursuivîmes sans arrêt notre chevauchée, afin de profiter le plus possible de la clarté du jour, et même, la nuit venue, nous ne prîmes que quelques heures de repos. Dès l’aube, nous nous remettions en marche et, aux premières heures de la matinée, nous atteignions l’emplacement du second campement. Sans aucun doute, la dis-tance qui nous séparait de ceux que nous allions enfin rejoindre diminuait rapidement, et, à l’allure où nous avancions, notre poursuite devait aboutir le lendemain avant le soir.
Nous allions donc le cœur plein d’espoir, quand une diffi-culté imprévue surgit. À l’endroit où le Sacramento décrit un large coude, la piste se dédoublait. Les quatre mulets accompa-gnés de six cavaliers avaient tourné à gauche, tandis que le gros de la caravane continuait à suivre le cours du fleuve.
– All devils ! s’écria Sam. C’est fâcheux ! Que veut dire ce-la ?
– En effet, pourquoi se sont-ils séparés ? demanda Ber-nard, interloqué.
– Que mes frères blancs réfléchissent un peu, dit Winne-tou. Pour moi, la chose est claire. Les bandits ont préféré diriger par le chemin le plus court les quatre mulets chargés de leur bu-
– 325 – tin, tandis qu’eux-mêmes, leur marche n’étant plus retardée par le pas trop lent des mulets, ont accéléré leur allure pour rattra-per plus vite Alain et ses compagnons.
– Well, opina Sam. Laissons donc courir les mulets et tâ-chons de mettre la main sur les cavaliers. Ma Tony en a sûre-ment assez d’avancer à pas de tortue.
– Merci ! tu appelles cela marcher à pas de tortue ! fis-je. Depuis quarante-huit heures, nous allons comme des fous. Mais à propos, Sam, auquel des deux Morgan tiens-tu le plus ?
– Zounds ! En voilà une question ! Je tiens à tous les deux, bien sûr.
– Je crains que tu ne sois obligé de choisir, fis-je.
– Pourquoi cela ?
– Mon frère blanc a raison, intervint Winnetou. Si Sans-Ears voulait se donner la peine de réfléchir, il comprendrait immédiatement. Le vieux bandit s’est certainement séparé de son fils.
– Je ne vois toujours pas pourquoi ?
– Parce qu’il n’a pu confier son butin qu’à un homme abso-lument sûr. Or, dans toute la bande qui l’accompagne, son fils est certainement le seul en qui il puisse avoir entière confiance.
– C’est juste, dit Sam visiblement contrarié. Eh bien ! puisqu’il semble bien qu’on ne puisse pas courir deux lièvres à la fois, j’opte pour le vieux. Qu’attendons-nous pour nous mettre en route ?
Aucun de nous ne pouvait hésiter quant à la direction à suivre. Entre la conquête du butin, aussi riche fût-il, et le se-cours à porter à un homme traqué, qui, en outre, était le frère de notre ami Bernard, le choix était fait à l’avance.
– 326 –
Le soir, la piste s’arrêtait au bord du fleuve. C’est là que, se-lon toute évidence, les bandits avaient franchi le Sacramento. Nous traversâmes le fleuve à notre tour et campâmes sur l’autre rive. Le matin, nous nous remîmes en route et, vers midi, nous débouchions dans une plaine, où les traces étaient si fraîches que les cavaliers ne pouvaient guère avoir plus de quelques milles d’avance sur nous.
Imposant à nos chevaux un dernier grand effort, nous accé-lérâmes encore notre course. Notre dessein était de rattraper les bandits à la tombée de la nuit et de les attaquer à la faveur de l’obscurité. Nous galopions en proie à une véritable fièvre. Après tant d’aventures et d’efforts ne tenions-nous pas enfin les mal-faiteurs à notre merci ?
Le merveilleux coursier que m’avait donné Ma-Ram menait le train, filant comme le vent sur la steppe sans manifester le moindre signe d’épuisement, suivi de tout près par le mustang de l’Apache. Tout à coup, nous nous arrêtâmes net, frappés de stupeur.
Une piste dense et large, tracée par une bonne centaine de cavaliers, croisait celle que nous suivions. Au point de jonction, le sol était littéralement labouré. Un combat d’une extrême vio-lence avait dû mettre aux prises les deux groupes de cavaliers. De larges flaques de sang le prouvaient, d’ailleurs, avec une élo-quence émouvante.
Nous examinâmes attentivement le théâtre du combat. À quelque distance de là, les traces semblaient de nouveau se divi-ser : celles de trois cavaliers bifurquaient à gauche, dans la plaine, alors que l’autre piste, plus large, s’en allait tout droit devant nous. L’examen des empreintes nous révéla qu’il s’agissait de cavaliers indiens.
Un bref conciliabule, et nous décidâmes de suivre la large piste, c’est là, en effet, que nous avions le plus de chances de re-
– 327 – trouver Alain et non en nous lançant à la poursuite des trois bandits fugitifs.
À peine avions-nous franchi un mille qu’un camp indien surgit à l’horizon.
– Un village shoshone ! s’écria Winnetou en éperonnant son cheval.
– Oui, c’est un camp de Snake Indsmen (Indiens-Serpents), acquiesça Sam, et nous fonçâmes tous, au triple ga-lop, vers le village.
Au milieu de celui-ci, une centaine de guerriers étaient massés autour du chef. À notre vue, le cercle s’ouvrit et les guer-riers se saisirent de leurs armes.
– Ko-Tou-Cho 19 ! s’écria Winnetou en brandissant son to-mahawk et en volant littéralement vers le chef comme s’il vou-lait l’écraser.
À un pas cependant du Shoshone, son cheval s’immobilisa, et Winnetou salua le chef le bras levé.
Je l’avais déjà vu plus d’une fois accomplir cette brillante prouesse équestre, qui consistait à foncer à bride abattue sur l’homme qu’il avait devant lui. Cet assaut plein de fougue don-nait chaque fois l’impression que « l’adversaire » allait être ren-versé et piétiné sans merci. Mais, chaque fois aussi, le cheval s’arrêtait net à la dernière seconde, comme sur la pression de quelque frein miraculeux. La manœuvre fut une fois de plus d’une précision telle qu’elle m’arracha un cri d’admiration.
19 L'Éclair-qui-foudroie.
– 328 –
Le chef des Shoshones qui, pendant la charge foudroyante de Winnetou, n’avait pas bronché, écartait maintenant les bras, et une vive surprise se peignait sur son visage ridé.
– Winnetou, le chef des Apaches ! C’est une grande joie pour les Shoshones et pour leur chef que de saluer parmi eux leur frère bien-aimé, le valeureux chef des Apaches.
– Et moi ! s’écria Sam. Le chef des Shoshones ne me re-connaît-il donc plus ?
– Ko-Tou-Cho se rappelle parfaitement bien son ami Sans-Ears. Qu’il soit, ainsi que ses compagnons, le bienvenu dans les wigwams des guerriers shoshones.
Tout à coup j’entendis un cri déchirant. Je me retournai et vis Bernard agenouillé auprès du corps d’un homme gisant près d’une tente. Je m’y précipitai. Le mort était un homme jeune de race blanche, atteint d’une balle à la poitrine. Il ressemblait à Bernard comme un frère…
Nos compagnons nous rejoignirent aussitôt. Effondré au-près du corps d’Alain – car c’était lui, – Bernard ne paraissait pas me voir. Ses yeux embués de larmes fixaient désespérément le visage livide de son aîné, et, d’une main pleine de tendresse, il écartait les mèches collées sur son front. Puis il se leva.
– Qui l’a tué ? demanda-t-il d’une voix que rendait rauque la douleur.
Ce fut le chef shoshone qui lui répondit.
– Ko-Tou-Sho avait envoyé ses guerriers dans la plaine pour dresser de jeunes mustangs. Ceux-ci y aperçurent quatorze cavaliers à la poursuite de trois Visages-Pâles. Quand quatorze hommes en poursuivent trois, ce sont, le plus souvent, des gens peu courageux et mal intentionnés. Mes guerriers voulurent en avoir le cœur net, mais déjà la troupe la plus nombreuse faisait feu, et une balle atteignait ce Visage-Pâle. Les guerriers rouges
– 329 – s’élancèrent alors sur les agresseurs et, après une lutte achar-née, réussirent à capturer onze d’entre eux. Trois seulement parvinrent à s’enfuir. Ce Visage-Pâle a expiré quelque temps après dans notre camp, et ses deux compagnons se reposent dans nos wigwams.
– Conduisez-moi tout de suite auprès d’eux ! s’écria Ber-nard. Ce mort que vous voyez ici est mon frère, le fils de mon père. Il faut que je sache exactement ce qui s’est passé.
– Mon frère blanc est venu ici en compagnie de Winnetou et de Sans-Ears, qui sont de grands amis des Shoshones. Ko-Tou-Cho satisfera donc tous ses désirs. Qu’il me suive !
Nous fûmes d’abord conduits dans une vaste tente, où se tenaient les prisonniers des Shoshones, les membres solidement ligotés à l’aide de courroies. Le capitaine, le mulâtre balafré, se trouvait parmi eux. Je le reconnus au premier coup d’œil. Par contre, les deux Morgan étaient invisibles.
– Que comptent faire les frères rouges de ces Visages-Pâles ? demandai-je.
– Mon frère blanc les connaît-il ?
– Je les connais. Ce sont des bandits qui ont bien des crimes sur leur conscience.
– Les Shoshones les abandonnent volontiers au jugement de leurs frères.
Je consultai du regard mes camarades. Ce fut Winnetou qui prit la parole au nom de nous tous.
– Ils ont amplement mérité la mort, mais nous n’avons pas le temps de les juger. Nous les remettons à la justice des Shos-hones. Mais où sont donc les deux blancs qui accompagnaient l’homme mort ?
– 330 –
– Que mes frères me suivent, je vais les conduire auprès d’eux.
Nous pénétrâmes dans la tente voisine, où deux hommes, vêtus comme des tropeiros, dormaient d’un profond sommeil. Nous les réveillâmes et les questionnâmes sur Alain. Malheu-reusement nous ne pûmes tirer grand’chose d’eux. Le frère de Bernard les avait engagés à son service récemment ; ils sem-blaient l’avoir servi loyalement, mais, de toute évidence, ils ignoraient et l’état de la fortune et les projets du défunt. Nous retournâmes donc auprès du corps.
Au cours des derniers mois, Bernard avait fait son appren-tissage à la dure école de la savane, et ce citadin délicat était de-venu un chasseur endurci. Cependant, en fouillant les poches de son frère, il ne put maîtriser son émotion. La vue des objets fa-miliers qu’il y découvrit aviva sa douleur, et ses yeux s’embuèrent même de larmes, tandis qu’il feuilletait le carnet de route de son aîné. Moi-même, qu’une sincère amitié liait aux frères Marshall, je ne pouvais me défendre d’une profonde tris-tesse qui se reflétait sans aucun doute sur mon visage.
Les guerriers shoshones qui nous entouraient semblaient réprouver notre émotion, qu’ils prenaient pour de la faiblesse. Winnetou, qui s’en aperçut, tint à rectifier leur jugement.
– Le chef des Shoshones ne doit pas penser que ces deux Visages-Pâles sont faibles comme des femmes. Le frère du mort a combattu les stakemen et les Comanches et il a maintes fois prouvé son courage. Quant à l’autre, mon frère le connaît cer-tainement de nom : c’est Old Shatterhand.
Un murmure parcourut les rangs des guerriers shoshones, cependant que le chef venait à moi.
– Ce jour sera célébré dans tous les wigwams des Shos-hones. Mes frères resteront parmi nous, partageront nos repas,
– 331 – fumeront avec nous le calumet de paix et assisteront aux jeux guerriers de nos cavaliers.
– Old Shatterhand et ses amis remercient Ko-Tou-Cho et ses guerriers de leur aimable invitation. C’est avec joie qu’ils sé-journeront parmi eux, mais ils ne pourront le faire qu’à leur re-tour, lorsque leur tâche sera accomplie. Ils laisseront chez les Shoshones le corps de l’homme mort, ainsi que ses biens, et se mettront aussitôt à la poursuite de ses assassins. Nous partons immédiatement.
Comme nous nous dirigions vers nos chevaux, Ko-Tou-Cho donna à ses guerriers quelques ordres à voix basse et fit amener sa monture, un magnifique alezan harnaché à l’indienne.
– Ko-Tou-Cho accompagnera ses amis. Les biens de l’homme mort seront gardés dans le wigwam du chef des Shos-hones. Sa femme et ses servantes veilleront le corps et chante-ront des chants funèbres.
Mais, après de brefs adieux aux guerriers shoshones, nous étions déjà en selle, et nous nous élancions à la poursuite des assassins.
La piste était facile à suivre. Morgan et ses complices avaient à peine deux heures d’avance sur nous, et nos chevaux, comme s’ils avaient compris que tout dépendait maintenant de leur vaillant effort, faisaient merveille. Si notre piste avait été plus pierreuse, leurs sabots eussent certainement fait jaillir des étincelles. Seule, la jument de Bob donnait quelques signes de fatigue, mais le nègre continuait à l’exhorter de son mieux.
– Hoo ! Huuue ! Huue ! clamait-il. Cheval courir vite, che-val courir très vite ! Bob vouloir attraper assassins du bon Mas-sa Allan !
Après une chevauchée ininterrompue de trois heures, vers le milieu de l’après-midi, je descendis de cheval pour examiner
– 332 – la piste. Elle était parfaitement nette, bien que le sol fût couvert d’une herbe épaisse.
– Les bandits ne sont plus loin maintenant, dit Winnetou. J’estime la distance qui nous en sépare à cette mesure que les Visages-Pâles appellent un mille. Mon frère blanc a certaine-ment remarqué que les herbes n’ont même pas eu le temps de se redresser.
Le chef des Apaches avait raisonné juste. Je portai ma longue-vue à mes yeux et, après avoir scruté l’horizon pendant quelques secondes, je distinguai trois points noirs, qui sem-blaient se mouvoir très lentement.
– Je les vois, m’exclamai-je.
– Allons, en avant ! fit Bernard, qui, dans son impatience, serrait déjà les flancs de son cheval.
– Halte ! s’écria Winnetou. Réfléchissons une minute avant d’agir. Pour être sûrs de capturer ces bandits, nous devons les encercler.
– Oui, c’est la tactique qui me venait à l’esprit, fis-je. Ma monture et celle du chef des Shoshones sont les plus fraiches. Je tournerai donc à droite, Ko-Tou-Cho à gauche. Dans vingt mi-nutes, à notre allure, nous les aurons dépassés, sans être aper-çus, et alors nous foncerons tous sur eux de trois côtés.
– Uff ! s’écria Ko-Tou-Cho en signe d’assentiment, et déjà il s’élançait au galop.
Je fis de même et, après dix minutes d’une folle chevau-chée, j’avais complètement perdu de vue mes compagnons. Se-lon mes estimations, je devais me trouver à la hauteur des ban-dits poursuivis. Mon cheval avançait à une cadence régulière, avec des foulées magnifiques, et, malgré le terrible effort fourni, pas une goutte de sueur ne perlait sur sa robe luisante. Son
– 333 – corps, merveilleusement souple et vibrant, donnait l’impression d’être fait de caoutchouc.
Après un quart d’heure de course, je tournai à gauche, avançai encore cinq minutes et, dans ma longue-vue, je vis les trois bandits, un peu en arrière de moi, à ma main droite. Quant au chef des Shoshones, il s’était strictement conformé à mon plan, et je constatai qu’il se trouvait à peu près à la même hau-teur que moi, de l’autre côté des fugitifs.
Le moment était venu de foncer sur eux. De son côté, Ko-Tou-Cho exécuta la même manœuvre. Les trois bandits ne tar-dèrent pas à nous apercevoir. Ils regardèrent alors en arrière et constatèrent qu’ils étaient cernés. Ils essayèrent alors le seul moyen qui pouvait encore s’offrir à eux de nous échapper : à sa-voir rompre nos lignes. Et ils galopèrent résolument à bride abattue dans la direction du chef shoshone.
Une légère caresse sur le cou de mon cheval, et je lançai ce cri aigu par lequel les Indiens encouragent leurs bêtes lorsqu’ils leur demandent un suprême effort. En même temps, je dressai les pieds dans les étriers pour diminuer la charge de ma mon-ture et rendre sa respiration moins pénible. Ce fut ensuite la course la plus effrénée, pareille à celle des animaux affolés qui cherchent à échapper au feu de la savane.
Comme je me trouvais à peu près à la hauteur de To-Tou-Cho, je vis l’un des bandits – c’était Fred Morgan – arrêter son cheval et épauler. Le temps d’un éclair et le coup partit. Damna-tion ! Le chef des Shoshones s’écrasa au sol avec sa bête, comme foudroyé. Le croyant déjà abattu par Morgan, je poussai un ter-rible cri de colère, mais, l’instant d’après, Ko-Tou-Cho était de nouveau en selle et fonçait, en agitant son tomahawk, sur les bandits. Il venait d’user d’une des plus fameuses ruses de guerre indiennes, auxquelles les guerriers rouges entraînent leurs mon-tures des années durant, au prix d’efforts jamais lassés. Lors-qu’on monte un cheval ainsi dressé, il suffit d’une certaine pres-sion pour l’amener à faire instantanément le mort. La balle du
– 334 – bandit, qui pourtant avait visé juste, avait passé au-dessus du cavalier et de sa monture, grâce à ce stratagème, d’une har-diesse inouïe, qui n’avait pris qu’une fraction de seconde, juste le temps nécessaire pour en assurer la réussite.
Cependant un bandit s’était interposé entre Fred Morgan et le chef des Shoshones. Ko-Tou-Cho engagea aussitôt avec lui le combat à coups de tomahawk. Quant à moi, je fonçai sur Fred Morgan, décidé à le prendre vivant, coûte que coûte. Une cin-quantaine de mètres nous séparaient encore, lorsque je le vis épauler de nouveau et tirer, cette fois, dans ma direction. Par bonheur, son cheval se cabra et la balle, destinée au cœur, tra-versa simplement la manche de ma veste.
– Tu es perdu, Morgan, criai-je. Old Shatterhand est là !
Le bandit eut encore le temps de lancer sur moi une hache, que j’évitai de justesse, puis, éperonnant son cheval, il voulut fuir dans la savane. Mais j’étais bien résolu à ne pas le laisser s’échapper. Sans ralentir ma course, je détachai mon lasso de ma ceinture et le lançai sur le fugitif.
Aussitôt ma monture, merveilleusement dressée, tourna sur elle-même et rebroussa chemin. Un choc brutal, mais sensi-blement moins fort cependant que celui provoqué jadis par l’enroulement du buffle de l’honorable don Fernando de Vanan-go e Colonna de Molynarès de Gajalpa y Rostredo, et mon ban-dit, prisonnier du lasso, était désarçonné et entraîné derrière moi comme un mannequin.
Au même moment, Sam me rejoignait avec Bernard et Winnetou. Ils avaient fourni un gros effort, et leurs chevaux étaient à bout de souffle.
Se voyant cerné, le troisième bandit chercha à s’enfuir et, pour rompre le cercle, il tira un coup de feu du côté de Bernard, mais la balle sembla manquer son but et l’acolyte de Morgan
– 335 – tomba comme foudroyé, touché en même temps par le toma-hawk de Winnetou et par une balle de Sam.
Je descendis de ma monture. Enfin, je tenais Fred Morgan à ma merci. La violence du choc l’avait étourdi, et il était inca-pable d’opposer la moindre résistance. Je retirai mon lasso et le ligotai avec celui que je trouvai sur lui.
S’étant débarrassés de leurs adversaires, mes amis accou-rurent pour m’aider au besoin. Ils furent cependant devancés par Bob, qui venait de sauter de son cheval, le couteau tiré.
– Ah ! voilà toi, méchant assassin ! Avec son couteau, Bob toi couper en petits morceaux !
– Halte ! s’écria Sam en le saisissant par le bras. N’y touche pas. Cet homme est à moi.
– Nous allons voir ça dans un moment, dis-je. En atten-dant, je voudrais savoir en quel état se trouvent les deux autres. Sont-ils morts ?
– Oui, ils sont bien morts tous les deux, dit Bernard.
Je le regardai. Il avait à la cuisse gauche une blessure d’où coulait du sang.
– Êtes-vous sérieusement touché ? lui demandai-je.
– Ce n’est rien, répondit-il. Une simple écorchure.
J’examinai la plaie. Elle n’était pas profonde, en effet. La balle était ressortie sans avoir touché l’os.
– C’est exact, fis-je. Votre blessure ne présente pas de gra-vité ; néanmoins, elle nous empêchera de poursuivre les mulets conduits par le fils Morgan, qui emportent le butin. En atten-dant, il nous faut décider ce que nous allons faire du père. Qu’en pensez-vous ?
– 336 –
– J’ai des droits sur lui, répondit Sam, et depuis bien plus longtemps que vous. C’est donc moi qui déciderai de son sort.
– Soit dis-je. Et qu’est-ce que tu comptes faire ?
– Confier Morgan à Bernard et à Bob. Ils le ramèneront dans le camp des Shoshones et le garderont jusqu’à notre re-tour.
– Je désirerais tant vous accompagner dans la poursuite du fils et de ses complices ! s’exclama Bernard.
– Tatata ! dit Sam. Ce n’est pas raisonnable. Nous sommes quatre, plus qu’il n’en faut pour mettre à la raison ces six lar-rons. Vous avez à soigner votre blessure et à éviter toute fatigue inutile. D’ailleurs, ne devez-vous pas vous occuper des affaires de votre frère ?
– Ton plan est bon, et nous l’acceptons, dis-je d’un ton ferme.
Force fut donc à Bernard de s’incliner. Le prisonnier fut at-taché solidement à son cheval, pendant que Bernard bandait sommairement sa cuisse ensanglantée, aidé habilement par son fidèle noir. Tous trois ne tardèrent pas à reprendre le chemin du camp des Shoshones.
Nous ne demeurâmes sur le lieu du combat que le temps de laisser nos chevaux reprendre quelques forces et quelque nour-riture.
– Nous ne devons pas nous attarder trop longtemps ici, dis-je enfin. Il serait bon de mettre à profit la lumière du jour pour essayer de rattraper l’autre Morgan.
– Quelle direction comptent prendre mes frères ? demanda Ko-Tou-Cho.
– Nous allons gagner le Sacramento et nous engager entre les chaînes de San-Joan et de San-Joseph.
– 337 –
– Dans ce cas, que mes frères blancs n’aient aucun souci. Le chef des Shoshones connaît chaque recoin des montagnes, et il a cent fois parcouru le chemin qui conduit au Sacramento. Il les guidera même dans l’obscurité. Leurs chevaux peuvent con-tinuer à paître, et nous avancerons même de nuit.
– Ko-Tou-Cho a raison, approuva Sam. Restons ici encore une heure ou deux. Mais je commence à regretter d’avoir ren-voyé Morgan si précipitamment.
– Pourquoi ?
– J’aurais dû l’interroger auparavant.
– Nous l’interrogerons plus tard, s’il le faut, dis-je. D’ailleurs, à mon avis, c’eût été complètement inutile. Nous sa-vons tous qu’il est coupable et qu’il a cent fois mérité la mort.
– Bien sûr qu’il est coupable, et personne n’en doute, mais nous ignorons, par contre, à quel endroit il devait retrouver son fils et sa bande.
– Pshaw ! fis-je. Crois-tu vraiment qu’il nous l’aurait dit ? Il n’a pas l’habitude de se laisser aller à de pareilles confidences.
– Je connais plus d’un moyen de lui faire prendre cette ha-bitude, dit Sam d’un air sombre.
– J’en doute. Fred Morgan n’est pas homme à livrer son fils et ses complices à ses ennemis. Surtout que ses aveux ne le sau-veraient pas, comme il en est parfaitement convaincu.
– Savoir ! objecta encore Sam d’un ton buté.
– Mon frère Charlie a raison, intervint Winnetou. Ce Vi-sage-Pâle est un criminel, mais pas un lâche. Et d’ailleurs les chasseurs blancs et rouges ont des yeux pour retrouver eux-mêmes les traces des mulets.
– 338 –
– Il n’en était pas moins vrai que nous aurions gagné un temps précieux si nous avions pu connaître l’endroit où Morgan et son fils s’étaient donné rendez-vous.
– Quels sont les hommes que mes frères blancs veulent poursuivre ? demanda alors le chef des Shoshones.
D’ordinaire, les Indiens ne posent pas de questions aux étrangers, et un manquement à cette règle est contraire au sa-voir-vivre de la savane. Si Ko-Tou-Cho avait passé outre, c’est qu’il s’adressait à des hommes qu’il pouvait considérer comme étant du même rang que lui et, qui plus est, comme de vrais amis. Il nous questionnait, d’ailleurs, dans notre propre intérêt.
– Nous cherchons les complices des voleurs que les Shos-hones ont fait prisonniers, dis-je.
– Mon frère blanc sait-il combien ils sont ?
– Nous avons vu leurs traces : ils sont six.
– Mais alors, un seul de mes frères suffirait pour avoir rai-son d’eux ? Or nous sommes quatre. Que mes frères blancs aient confiance, nous les trouverons et nous les capturerons.
À la tombée de la nuit, nos chevaux étaient suffisamment frais, et nous pouvions leur demander un nouvel effort. Nous remontâmes donc en selle.
Pendant tout le trajet, nous nous laissâmes guider par le chef des Shoshones. Il nous conduisait avec une assurance par-faite, et nous pûmes nous rendre compte qu’il n’avait nullement exagéré en affirmant qu’il connaissait à fond la région.
L’obscurité devenait de plus en plus épaisse, mais nous continuions notre chevauchée sans ralentir. Nous avions laissé la prairie derrière nous et traversions maintenant des mon-tagnes et des vallées couvertes de forêts épaisses.
– 339 –
Le lendemain matin, après une traite ininterrompue de près de huit heures au milieu de ce terrain accidenté, nous nous retrouvâmes de nouveau dans la savane qui aboutissait à la val-lée du Sacramento.
Non loin du fleuve se dressait une bâtisse rudimentaire, faite de torchis et de planches, et que son enseigne, quelque peu prétentieuse, qualifiait d’hôtel. Bien qu’il ne payât pas de mine, ce cabaret semblait bien achalandé, à en juger par le nombre de carrioles et de bêtes de trait ou de somme parquées dans un pe-tit enclos voisin. Sur la terrasse découverte, de nombreux con-sommateurs prenaient le frais.
– Je pense que nous ferions bien de lier connaissance avec l’aubergiste. Il pourra peut-être nous donner quelques rensei-gnements.
– Te resterait-il quelques pépites et aurais-tu envie d’une bouteille d’ale de Burton, du comté de Stratfordshire ? fis-je ironiquement.
– Bien sûr qu’il m’en reste, dit Sam d’un air sérieux. Cela t’étonne ?
– Nullement, protestai-je. Après tout, tu as raison, entrons.
– Je veux bien, mais pas à l’intérieur, dit Sam. Dès que je me sens enfermé entre quatre murs, j’étouffe.
Nous nous arrêtâmes donc devant l’auberge et, nos che-vaux attachés, nous nous installâmes à la terrasse, autour d’une table, ou plutôt d’une planche posée sur un tronc d’arbre coupé, munie de sièges tout aussi primitifs.
– Que faut-il servir à ces messieurs ? demanda l’aubergiste qui accourait.
– De la bière, dit Sam. Combien la bouteille ?
– 340 –
Chat échaudé craint l’eau froide, et mon bon ami Sam pre-nait visiblement ses précautions.
– Une bouteille de porter coûte un demi-dollar. L’ale qua-rante-cinq cents.
– Apportez une bouteille de porter pour chacun de nous.
L’aubergiste revint bientôt avec quatre bouteilles. Il les dé-boucha et remplit nos verres. Méfiant d’abord, Sam but une première gorgée, mais, avec un geste approbateur de la tête, il leva à nouveau le verre et se mit à déguster la boisson, comme s’il la trouvait tout à fait à son goût. Mais soudain, il lâcha le verre qui alla rouler sur le plancher de bois. La bière lui restait dans le gosier, et il semblait étouffer. Je lui donnai aussitôt une tape vigoureuse sur le dos, comme on fait aux enfants qui s’étranglent, mais je m’aperçus vite que mon infortuné ami, dont les yeux semblaient vouloir jaillir de leurs orbites, regar-dait fixement au loin sur la route, et que c’était ce qu’il croyait y apercevoir qui lui causait cette émotion si vive.
Mais, que vis-je à mon tour dans la direction où se fixaient si obstinément les yeux courroucés du pauvre Sam, toujours in-capable de proférer aucun son ? Six cavaliers, dont deux condui-saient à la bride quatre mulets. Ils descendaient un sentier de montagne et se dirigeaient paisiblement vers l’auberge. L’homme qui se trouvait en tête n’était autre que Patrick Mor-gan !
S’étant enfin ressaisi, Sam s’emparait déjà précipitamment de son fusil et s’apprêtait à s’élancer au-devant des bandits. Je parvins non sans peine à l’en empêcher et à le persuader que le parti le plus sage était d’attendre de sang-froid leur arrivée.
– Voyons, mon vieux Sam, un peu de calme ! Ils n’ont plus aucune chance de nous échapper, et surtout nous n’allons pas régler nos comptes avec ce scélérat ici, en nous donnant en
– 341 – spectacle à tout ce monde. Rassieds-toi donc, bois ta bière et at-tendons.
Sam reprit sa place en maugréant, mais sans lâcher son arme.
Légèrement surélevée, la terrasse où nous nous trouvions était soutenue par des piliers de bois et entourée jusqu’à mi-hauteur d’homme d’une rampe de planches. Elle surplombait le jardin, où l’aubergiste avait également installé quelques tables. C’est autour de l’une d’elles que s’attabla la bande de Morgan. Les six hommes y prirent place d’une manière fort bruyante et, comme ils parlaient haut et que nous nous trouvions juste au-dessus d’eux, nous pouvions entendre chacune de leurs paroles. Nous n’aurions pu rêver un meilleur emplacement pour tout en-tendre sans être aperçus.
Dès leur arrivée, un détail me frappa. Les mulets n’étaient pas chargés. Nul doute que les lascars aient réussi à mettre le trésor volé en lieu sûr et qu’ils se proposaient maintenant de re-joindre Fred Morgan à un endroit convenu à l’avance.
Patrick Morgan commanda six verres de brandy, puis, tout en dégustant leur eau-de-vie, les bandits se mirent à parler af-faires.
– Crois-tu que ton père et le capitaine soient déjà arrivés ? dit l’un d’eux, s’adressant à Patrick.
– Ma foi, c’est bien possible, répondit celui-ci. Avec leurs chevaux ils ont pu avancer plus vite que nous et ils n’ont certai-nement pas eu de mal à rattraper Marshall et à lui régler son compte. Il ne marchait pas vite et n’était accompagné que de deux tropeiros.
– Voilà un homme bien imprudent, ricana l’un des bandits. On n’emporte pas une charge de nuggets à travers la savane quand on ne dispose pas d’une escorte suffisante.
– 342 –
– Tant mieux pour nous, opina Morgan. Déjà il a laissé à Yellow Watergrounds traîner la feuille sur laquelle il avait ébau-ché son plan de voyage. Quand nous nous rendons quelque part, mon père et moi, nous nous gardons de laisser derrière nous trace de nos projets.
– C’est juste, observa un des hommes de sa suite, on n’est jamais trop prudent, mais, cette fois, je crois que vous l’avez été un peu trop.
– Pourquoi ?
– Parce que je me demande si votre père finira par nous re-trouver.
– Ne te tourmente pas, Bill, répondit le jeune Patrick Mor-gan. Tout a été bien convenu. L’horloge lui indiquera l’endroit, il le sait bien.
Bill haussa les épaules d’un air peu convaincu.
– C’est possible, dit-il. En tout cas, je ne vois pas pourquoi je dois attendre jusque-là pour avoir ma part. Toute cette his-toire va encore retarder mon départ pour San-Francisco.
De notre cachette, pas une parole de ce dialogue édifiant ne pouvait nous échapper. Comme nous l’avions d’ailleurs deviné auparavant, Patrick et ses acolytes avaient, sur le conseil du vieux Morgan, mis en sûreté leur riche butin, et ils parlaient évidemment du lieu de rendez-vous où tous devaient se rendre, leur besogne terminée, pour effectuer le partage.
Sam, qui, pour mieux entendre le bandit, se penchait à chaque instant par-dessus la balustrade, donnait des signes vi-sibles d’une impatience grandissante, et, à deux reprises même, j’avais dû le prier de se contenir afin de ne pas trahir notre pré-sence. Il m’obéissait en maugréant, mais son visage exprimait une haine mortelle, ses yeux lançaient des éclairs, et ses bras serraient déjà convulsivement son fusil.
– 343 –
Soudain Patrick poussa une exclamation d’étonnement.
– Mille tonnerres ! dit-il. Que vois-je là-bas ? Est-ce que je rêve ?
– Qu’y a-t-il, patron ?
– Regardez-moi ces quatre chevaux attachés dans l’enclos.
– Eh bien ! qu’ont-ils d’extraordinaire ? Ce sont de belles bêtes, sauf cette vieille jument qui paraît en piteux état.
– Tu parles d’une haridelle, dit un autre. Elle serait à exhi-ber à la foire. Quelle carne ambulante !
– Crapule, grommela Sam, pris d’un véritable accès de rage. Tony, une carne ! Non mais !
– Haridelle ou pas haridelle, cette jument est une des bêtes les plus célèbres de l’Ouest, dit Patrick. Savez-vous seulement à qui elle appartient ?
– À qui donc ?
– C’est la monture de Sans-Ears.
– Est-ce possible ? Alors, il n’est pas bien difficile. C’est tout ce qu’il a trouvé comme monture ?
– En tout cas, le moment n’est pas à la discussion. Videz vite vos verres et fichons le camp ! J’ai eu autrefois une histoire avec ce ridicule petit bonhomme, et je ne tiens pas à renouveler connaissance avec lui.
Cette fois, Sam ne put se contenir plus longtemps. Sa colère lui fit oublier les règles les plus élémentaires de la prudence. Po-sant son fusil sur le banc, il escalada la balustrade et sauta au milieu des bandits.
– 344 –
– 345 –
L’effet de stupeur provoqué par l’apparition du petit chas-seur, tombé en quelque sorte du ciel, fut tel qu’aucun des ban-dits ne pensa d’abord à se saisir de son arme.
– Je te tiens, cette fois, assassin, cria Sam en se ruant sur Morgan. Il y a assez longtemps que je te cherche. Nous allons enfin pouvoir régler nos comptes ensemble.
Je réprouvais vivement cette attaque brusquée de mon irascible ami. J’avais déjà conçu un plan tout autre : nous sui-vrions la bande du jeune Morgan dans les montagnes afin d’essayer de découvrir la cachette du trésor et ne devrons captu-rer le bandit qu’en dernier lieu. Mais le manque de sang-froid de Sam bouleversait tout.
Je pensais aussi qu’il n’était pas indiqué de livrer bataille à Patrick Morgan dans ce cabaret rempli de gens de toutes sortes. J’eusse préféré m’expliquer avec eux en pleine brousse, où nous ne courions pas le risque de susciter l’intervention d’étrangers. Je savais par expérience que de telles bagarres font générale-ment de nombreuses victimes, que les autorités s’en mêlent à la fin, ce qui entraîne des complications qu’il vaut mieux éviter.
Cependant, Sam s’était jeté sur Patrick Morgan en l’invectivant furieusement. Celui-ci, pris au dépourvu, reculait. Mais déjà un de ses acolytes, un homme bâti en athlète, s’interposait entre les deux adversaires. Furieux de cette inter-vention, qui menaçait de permettre à Morgan de se dérober à sa vengeance, Sam tira son couteau et frappa son adversaire à l’épaule. Le colosse poussa un cri de douleur, mais riposta aussi-tôt par un vigoureux coup de poing qui toucha Sam à l’abdomen.
Sous le coup, le petit chasseur chancela fortement. Mais quelques secondes de répit suffirent à Morgan pour se ruer vers les chevaux, et, lorsque Sam eut dominé sa douleur, son enne-mi, déjà en selle, partait à fond de train sur la route.
– 346 –
– À moi, les gars ! cria-t-il à l’adresse de ses compagnons. Filons !
Les acolytes de Morgan ne se le firent pas dire deux fois, et c’est au triple galop qu’ils suivirent l’exemple de leur chef. Sam, lancé à leur poursuite, réussit bien à se saisir un instant du co-losse qui l’avait frappé, mais l’hercule, dans un suprême effort, parvint à se dégager, sauta à cheval et rejoignit les autres.
Toute cette scène n’avait duré que le temps d’un éclair. L’intervention de Sam avait été si foudroyante qu’elle n’avait permis aucune aide de notre part et, d’ailleurs, il n’avait au cours de cet incident couru aucun danger réel. Aussi ne fus-je mécontent qu’à moitié de voir que Patrick Morgan échappait à mon ami. J’espérais bien rattraper les fugitifs d’ici peu et don-ner à cette longue chasse aux bandits un dénouement plus con-forme à mes sentiments d’humanité et de justice que celui que nous aurait imposé une bataille sanglante dans cette auberge.
Pendant la lutte brève entre Sam et Patrick Morgan, mes amis Winnetou et Ko-Tou-Cho avaient conservé l’attitude la plus impassible. Je connaissais assez le chef des Apaches pour être sûr qu’il partageait entièrement ma façon de voir. Quant à Ko-Tou-Cho, il avait attendu un signe de nous avant d’intervenir.
C’est tout penaud et en maugréant que Sam nous rejoignit. Devant le cabaret, un attroupement s’était formé, et les gens, qui n’avaient vu là qu’une rixe banale, se montraient le petit homme du doigt en riant sous cape.
– Vous feriez mieux, gentlemen, de ne pas me regarder comme un veau à deux têtes, dit Sam, exaspéré de se sentir de-venu la cible de tous les regards. Les gredins qui viennent de dé-camper ont des comptes à me rendre, et ils ont préféré prendre le large. Retournez à vos places, le spectacle est terminé… du moins pour le moment.
– 347 –
Puis, se tournant vers moi :
– Ne me fais pas ces yeux-là, Charlie, je me suis conduit
comme un greenhorn 20 et je m’en rends parfaitement compte. Quand j’ai entendu ces scélérats traiter Tony de carne et moi de ridicule petit bonhomme, j’ai vu rouge. Mais Sans-Ears n’a pas dit son dernier mot et je te jure que, la prochaine fois, ils ne m’échapperont pas.
– J’y compte bien, dis-je, et maintenant en avant !
Après avoir réglé notre bière, nous remontâmes à cheval et nous nous élançâmes sur le sentier que venaient d’emprunter Patrick et ses hommes.
Leur piste suivait, pendant quelques milles, la rive du Sa-cramento, puis obliquait vers les montagnes. À en juger par leurs traces, les fugitifs allaient à vive allure, ce qui était tout à fait compréhensible. Un peu plus loin, nous constatâmes que les cavaliers avaient abandonné leurs mulets dans une vallée pleine d’herbe, incontestablement pour détaler encore plus vite. Lors-que nous y passâmes, les bêtes n’étaient plus là, effrayées sans doute par l’approche de quelque gros animal.
Après un peu plus d’une demi-heure de course, nous arri-vâmes sur un plateau, où j’espérais, à l’aide de ma longue-vue, apercevoir les cavaliers en fuite. Mais une grande déception nous y attendait. D’abord, la région que le plateau surplombait était fortement accidentée et très boisée. Non seulement je ne pouvais découvrir les fugitifs nulle part, mais il était facile de s’imaginer qu’ils avaient gagné quelque défilé comme la nature du terrain en cachait certainement plus d’un à notre vue, et qu’ils poursuivaient ainsi, en toute sécurité, leur route. Pour comble de malchance, le sol du plateau était si rocailleux que les
20 Novice dans le langage des chasseurs de l'Ouest.
– 348 – chevaux au galop n’y avaient laissé aucune trace. Pour retrouver la piste au delà du plateau, il allait falloir se livrer à de longues et patientes recherches.
– Zounds ! jura Sam. Il ne manquait plus que ça. Pendant que nous nous amuserons à renifler le sol, ces gaillards conti-nueront à filer. C’est tout de même malheureux d’en arriver là.
– Mon ami Sam est un grand chasseur, dit Winnetou, mais parfois il manque un peu de patience. Qu’il se rassure cepen-dant. Les hommes blancs que nous poursuivons ne nous échap-peront pas. Winnetou est certain que nous finirons par retrou-ver leur trace. Nous allons nous séparer afin d’examiner le sol dans toutes les directions, et celui qui aura la chance de retrou-ver la piste nous en avertira en imitant le cri du coyote.
La solution de Winnetou était fort judicieuse et j’allais y acquiescer lorsqu’une autre idée se présenta à mon esprit :
– Attendez, mes amis, dis-je : je crois que nous pouvons peut-être faire encore mieux. Réfléchissons un peu. Patrick Morgan et sa bande sont partis pour rencontrer le vieux Mor-gan, dont ils ignorent évidemment le sort. Certes, nous ne con-naissons pas le lieu de leur rendez-vous. Cependant une phrase prononcée par Morgan au cabaret, et que nous avons tous en-tendue, nous fournira peut-être la clef de l’énigme.
– Oui, je me rappelle en effet, dit Sam. Il était question d’une horloge.
– Il a dit exactement ceci, fis-je : « L’horloge lui indiquera l’endroit, il le sait bien. »
– Nous voilà bien avancés, grogna Sam. Comment une hor-loge peut-elle indiquer un endroit, et de quelle horloge parlait-il : serait-ce de Big Ben à Londres ?
– Non, Sam, tu as tort de prendre cela à la blague, je ne plaisante pas, ajoutai-je d’un ton ferme. Procédons par ordre.
– 349 –
Et, d’abord, essayons de voir à quelle horloge Morgan pouvait bien faire allusion. Tu penses bien que les horloges sont plus rares que les arbres, dans cette région. Le problème se résume à retrouver la fameuse horloge, et alors il n’y a pas de raison qu’elle ne nous renseigne aussi bien que le vieux Morgan.
– Le chef des Shoshones connaît un cadran qui marque le temps, intervint Ko-Tou-Cho qui, jusque-là, avait gardé le si-lence. Dans un petit village, bâti par les Visages-Pâles au temps où la terre contenait de la poussière d’or aux alentours, la mai-son où ils allaient vénérer leur grand Manitou portait un cadran à son sommet. Ko-Tou-Cho est passé trois ou quatre fois dans ce village, il y a plusieurs hivers de cela, pour y échanger des peaux de buffles contre des armes. Depuis, les Visages-Pâles ont tous quitté leurs wigwams, car il ne restait plus de poussière d’or dans la terre. Mais le cadran est toujours là, quoique im-mobile et n’indiquant plus la marche du temps. Si mes frères le désirent, Ko-Tou-Cho peut les y conduire.
– Ko-Tou-Cho connaît-il d’autres cadrans de ce genre dans la région ? demandai-je.
– Il n’y en a pas d’autre, dit le chef rouge. Du moins pas avant d’arriver à la grande ville de Sacramento.
– Je crois qu’il y a intérêt à examiner cette horloge d’un peu plus près, dis-je. Je prie le chef des Shoshones de nous gui-der vers elle.
Nous revînmes sur nos pas, puis nous bifurquâmes à l’ouest. Après une chevauchée d’une bonne heure, nous nous re-trouvâmes sur la rive du Sacramento. Sur les bords du fleuve, nous pûmes voir, en amont, les contours du village décrit par Ko-Tou-Cho.
C’était une de ces petites agglomérations comme il en avait poussé, à l’époque de la fièvre d’or, par douzaines en Californie, souvent en l’espace de quelques jours, et dont l’existence devait
– 350 – se révéler aussi éphémère que celle du filon qui en était l’auteur. Les maisons, toutes abandonnées, étaient de simples cabanes de bois. Au milieu du village, sur une petite place où venaient se croiser plusieurs pistes, se dressait une modeste église, érigée en hâte par quelque missionnaire venu là dans l’espoir de sau-ver les âmes égarées des esclaves de l’or. Mais, depuis des an-nées, la maison de Dieu restait vide comme les autres.
Au fronton de la petite église se voyait une vieille horloge, dont, depuis longtemps, les aiguilles ne marquaient plus le temps. Elle était arrêtée sur deux heures un quart.
Nous avions bien devant nous l’horloge dont avaient parlé les bandits, mais l’énigme restait entière : comment deux ai-guilles, dont l’une indiquait le chiffre 2 et l’autre le chiffre 3 pouvaient-elles nous fournir quelque indice sur le lieu de ren-dez-vous des deux Morgan ?
– Déchiffrer les rébus n’a jamais été mon fort, grommela Sam. Donnez-moi une piste à suivre, et celui que je poursuis ne m’échappera pas. Quant aux pistes sur le cadran, je vous les abandonne volontiers.
– Et pourtant le renseignement inscrit sur ce cadran nous serait fort utile, ripostai-je. Nul doute que ce soit Patrick Mor-gan qui ait placé les aiguilles, immobiles depuis des années, dans leur position actuelle. 2 et 3 : comment interpréter cela ?
Winnetou, qui, depuis un long moment, fixait l’horloge sans mot dire, tandis que les traits de son visage exprimaient une grande tension d’esprit intervint alors.
– Mon frère Charlie est-il sûr que c’est bien de chiffres qu’il s’agit ? Ces flèches ne pourraient-elles pas indiquer une direc-tion déterminée ?
Cette réflexion si empreinte de bon sens fit soudain jaillir la lumière dans mon esprit. La trouvaille de Winnetou était sem-blable à l’œuf de Colomb. Il fallait seulement y penser.
– 351 –
Je jetai un regard circulaire autour de moi. Des quatre pistes qui débouchaient sur la petite place où s’élevait l’église, une était tout à fait sur le prolongement de la grande aiguille ar-rêtée sur le chiffre 3. La route menait vers les montagnes et, de-venue vite sinueuse, se perdait non loin de là.
Dès lors, la chose était parfaitement claire. Patrick Morgan devait rencontrer son père à un point quelconque de cette piste de montagne.
De l’index je montrai à mes compagnons le chemin que j’étais bien résolu à suivre.
– Le chef des Apaches a raison, dis-je. La grande flèche du cadran marque certainement la direction à prendre. Quant à la petite flèche…
Un long silence suivit, pendant lequel chacun de nous cherchait à éclaircir ce qui restait d’obscur dans le problème.
– Une chose est acquise, repris-je. Quant à l’aiguille qui monte obliquement vers le ciel, elle n’indique pas de direction. Et, d’ailleurs, celle-ci nous est déjà donnée par l’autre aiguille. Mais ce qui nous manque maintenant, comme à Fred Morgan, c’est une indication précise sur le lieu du rendez-vous, et il est évident que le chiffre 2 contient une précision destinée à situer exactement cet endroit.
– Une précision, je veux bien, opina Sam, mais d’un ton plutôt incrédule. Laquelle, s’il vous plaît ?
– J’espère bien la découvrir en cours de route, répondis-je. En tout cas, nous n’avons plus rien à faire ici. En avant !
Nous nous engageâmes donc sur le chemin, à notre droite, indiqué par l’aiguille. C’était une piste nettement dessinée, zig-zaguant à travers le terrain accidenté et s’élevant de plus en plus dans les hauteurs. Assez praticable au début, elle devenait, à
– 352 – mesure que nous montions, de plus en plus malaisée à suivre, ce qui ralentissait considérablement notre allure.
– Le chef des Shoshones connaît ce chemin, dit To-Kou-Cho au cours d’une brève halte. Il mène au même plateau où nous avait conduits tout à l’heure la piste des Visages-Pâles que nous poursuivons. Lorsque mes amis avaient décidé de des-cendre vers le cadran. Ko-Tou-Cho leur avait indiqué un autre sentier, un peu plus long, mais qui fatiguait moins les chevaux.
Après une marche très pénible, nous atteignîmes, en effet, le bord du plateau, où le sentier s’arrêtait brusquement.
C’était une étendue assez vaste, située tout en haut d’une montagne en forme de cône tronqué et probablement d’origine volcanique. À part quelques rares pins rabougris, le sol était presque dénudé. Les versants, par contre, étaient couverts d’une épaisse végétation.
– Nous voilà au même point que tout à l’heure, grommela Sam. Le chemin s’arrête net, et nous sommes gros Jean comme devant.
– C’est ce que nous allons voir, fis-je, émoustillé par cette objection. Pour le moment, examinons d’un peu plus près ce plateau.
Je tournai à droite et me mis à longer lentement la bordure du plateau pour en inspecter soigneusement les flancs. Je ne tardai pas à constater qu’on pouvait compter trois pistes à tra-vers les broussailles, véritables tranchées creusées par les eaux, pendant la saison des pluies, qui s’écoulaient, ainsi, du haut du plateau pour rejoindre les affluents du Sacramento.
– La question à laquelle il faut pouvoir répondre ne peut être maintenant que celle-ci : laquelle de ces trois pistes faut-il emprunter ? m’écriai-je soudain l’air triomphant.
Et comme mes compagnons restaient perplexes :
– 353 –
– C’est maintenant que doit intervenir la seconde indica-tion du cadran, ajoutai-je. Le chiffre 2 devient pour moi très clair. Il nous dit que nous devons suivre la deuxième piste à par-tir du chemin qui nous a amenés ici. Du reste, il n’y a pas d’erreur possible. Les pistes sont au nombre de trois : c’est donc toujours à la deuxième que nous arriverons, que nous commen-cions à compter à droite ou à gauche.
Et, sans tenir compte des hochements de tête sceptiques de Sam, je m’avançai résolument sur la deuxième piste, suivi de Winnetou et de Ko-Tou-Cho, pendant que Sam nous emboîtait le pas, un peu à contre-cœur, me semblait-il.
Quelques minutes durant nous dûmes descendre à la file indienne l’étroite tranchée creusée dans la pierre, difficilement praticable, pareille au lit desséché d’un torrent de montagne. Puis, brusquement, la nature du sol changea ; de rocailleux il devint gras, et les traces de chevaux, invisibles jusque-là, appa-rurent avec toute la netteté désirable.
– Mon frère Old Shatterhand a eu raison de se fier au ca-dran, dit Winnetou en désignant les empreintes. C’est par ici que sont passés les Visages-Pâles.
Dès lors, nous n’avançâmes qu’avec d’infinies précautions, car la bande mise en fuite par Sam ne pouvait plus être très loin.
Deux ou trois milles encore et nous découvrîmes nos las-cars en train de camper tranquillement dans une vallée comme enfoncée entre les pentes abruptes des montagnes environ-nantes. Nous glissant à travers de hautes broussailles, nous pûmes nous assurer qu’ils se croyaient en parfaite sécurité, et, après nous être concertés du regard, nous fonçâmes droit sur eux.
– Ravi de vous revoir, monsieur Morgan, cria Sam en lan-çant sa Tony sur le chef de la bande. Je viens de la part de votre
– 354 – papa. Il vous fait dire qu’il est inutile de résister et qu’il vous at-tend impatiemment dans sa prison.
Patrick Morgan poussa un juron et saisit son fusil. Mais, déjà, le lasso de Winnetou sifflait dans l’air, et, la seconde d’après, le chef des bandits, immobilisé, roulait à terre.
Cependant, les cinq hommes de l’équipe de Morgan, sans se préoccuper davantage du sort de leur chef, sautèrent à cheval, ne songeant plus qu’à fuir. Mais Sam et le chef Shoshone épau-lèrent, et deux des bandits tombèrent à leur tour.
– Laissez courir les autres, leur criai-je. Nous tenons leur chef.
Mais ce fut en vain. La poursuite à cheval commença. Bien vite, deux autres coups de fusil crépitèrent, et deux corps s’allongèrent sur le sol. Quant au dernier fuyard, il fut abattu, l’instant d’après, par une nouvelle balle de Sam, qui avait re-chargé son fusil en pleine course.
– Pourquoi toute cette tuerie ? dis-je à Sam, lorsqu’il revint près de nous. D’abord, il n’était pas indispensable de les abattre, ensuite leur trace nous aurait sûrement conduits à la cachette du trésor.
– Morgan nous y mènera bien, répliqua Sam.
– Je suis persuadé qu’il n’en fera rien, fis-je.
J’avais raison. Malgré les menaces les plus terribles de Sam, Patrick Morgan opposa un silence farouche à toutes nos questions. L’or dont la conquête avait entraîné la mort de tant d’être humains était irrémédiablement perdu. Deadly dust…
Ainsi que nous l’avions fait pour son père, nous attachâmes Patrick à son cheval, puis nous suivîmes le chef des Shoshones, qui se déclara prêt à nous ramener dans son village par le che-min le plus court.
– 355 –
Pendant tout le trajet, le prisonnier ne desserra pas les lèvres. Mais, lorsque nous atteignîmes le camp des Peaux-Rouges et qu’il reconnut Marshall venu à notre rencontre, il poussa un terrible juron.
Je le conduisis dans la tente où étaient gardés les autres prisonniers. Ainsi le père et le fils se retrouvaient, mais ni à l’endroit, ni dans les circonstances qu’ils avaient imaginés.
– Je vous ramène votre fils prodigue, Mister Morgan, dis-je.
Le père me lança un regard plein de haine, mais sans faire aucune réflexion.
Comme la nuit tombait, nous remîmes le jugement des pri-sonniers au lendemain. Après le repas du soir, pris en commun sous la tente du chef, nous fumâmes avec nos hôtes le calumet de paix, puis chacun regagna la tente qui lui était assignée, afin de prendre un peu de repos.
Une fois allongé sur ma couche, je me sentis bientôt gagné par la fatigue des derniers jours, et c’est avec peine que je m’endormis d’un sommeil lourd, agité et peuplé de cauchemars. Dans mon rêve, je luttais contre de féroces ennemis, je combat-tais avec l’énergie du désespoir, mais mes adversaires, une fois abattus, se redressaient, comme ressuscités et me livraient de continuels assauts. Je sentais la sueur perler à mon front et je croyais ma dernière heure venue, lorsque, tout à coup, au milieu de ces terrifiantes hallucinations, j’entendis un cri perçant, suivi de plusieurs autres. Le cauchemar cessa : j’étais réveillé.
Cependant, le vacarme ne cessait pas. Des clameurs réson-naient dans le camp, puis retentirent plusieurs coups de feu.
L’arme à la main, je me précipitai alors hors de ma tente. Je devinai vite ce qui s’était passé. Les prisonniers, qui avaient réussi à se débarrasser de leurs liens, étaient sortis de leur tente et s’étaient attaqués à leurs gardes.
– 356 –
Mais, de tous côtés, surgissaient des torses bruns de Shos-hones, armés qui de couteau, qui de tomahawk, qui de fusil. Maintenant, je distinguais à son tour Winnetou. Sorti de sa tente, il embrassait d’un rapide coup d’œil la scène qui se dérou-lait à la lueur des feux de camp.
– Cernez le camp, tonna-t-il, et sa voix puissante domina le tumulte.
Aussitôt une soixantaine d’Indiens s’égaillèrent pour exé-cuter son ordre, pendant que le chef des Shoshones, suivi de nombreux guerriers, se lançait dans la direction des prisonniers.
Dans de telles conditions, ma présence au combat me parut inutile. Même si les bandits avaient pu s’emparer de quelques armes à feu, ils n’iraient pas loin, car les guerriers shoshones étaient dix fois plus nombreux qu’eux. Et, lorsque je perçus la voix stridente de Sam au milieu du vacarme, je compris qu’il n’y avait qu’une issue possible à cette bataille inégale.
En effet, dix minutes ne s’étaient pas écoulées que le der-nier des prisonniers tombait, atteint mortellement. Je pus voir, de loin, le visage livide de Fred Morgan, achevé par Sam d’un coup de couteau.
Le petit chasseur de l’Ouest s’approcha alors de moi à pas lents.
– Et toi, Charlie ? me demanda-il. Pourquoi n’es-tu pas ve-nu avec nous ?
– N’étiez-vous pas en nombre suffisant pour vous passer de moi ? dis-je.
– Well ! c’est exact. Il n’en est pas moins vrai que, si je n’avais pas tenu à surveiller moi-même la tente des Morgan, les choses auraient pu tourner beaucoup plus mal.
– Personne ne s’est échappé ? demandai-je.
– 357 –
– Personne. Je les ai comptés un à un. Mais je m’imaginais autrement, je te l’avoue, mon règlement de comptes avec Mor-gan.
Il poussa un soupir de regret, puis prit son fusil et y fit deux encoches. Elles étaient maintenant au nombre de dix.
– Les dix meurtriers de ma femme et de ma fille ont tous payé leur forfait, dit-il d’une voix tremblante d’émotion. Justice est faite. Voilà ma mission terminée, je n’ai plus rien à faire sur cette terre.
Ses yeux s’étaient embués de larmes, et tout son visage ex-primait une profonde mélancolie. Le vieux chasseur endurcit montrait alors son âme véritable : une âme sensible d’enfant.
– N’y pensons plus, Sam, dis-je. Ces hommes que tu as châtiés relèvent maintenant de la justice divine. Puisse-t-elle leur être clémente !
– Well ! Charlie, tu as raison. Ma haine ne les poursuit pas au delà du tombeau. Qu’il leur soit pardonné !
Et, en silence, Sam regagna sa tente.
Le lendemain eut lieu l’ensevelissement d’Alain Marshall. À défaut d’une bière, la dépouille fut enveloppée dans une peau de buffle et déposée dans une fosse sertie de pierres rectangu-laires, construite par les Indiens. La tombe, une fois recouverte, fut surmontée d’un amas de pierres en forme de pyramide. Je plantai au sommet une croix faite avec deux branches. Bernard me demanda de dire une prière. Je le fis avec une sincère émo-tion, qui grandit encore lorsque je vis les Indiens, imitant notre exemple, joindre leurs mains comme pour invoquer leur grand Manitou.
Après la cérémonie funèbre, les Shoshones s’ingénièrent pour détourner quelque peu Bernard de son cruel chagrin. Du-rant toute la semaine qui suivit, ce fut une succession de jeux
– 358 – guerriers, de tournois et de parties de chasses et d’autres ré-jouissances. Au milieu de tous ces divertissements, le temps passa vite, et ce fut à regret que nous quittâmes le camp des In-diens-Serpents, mes amis et moi, pour regagner San-Francisco.
Les deux redoutables pirates de la savane n’étaient plus, mais de nouvelles tâches allaient nous appeler dans les espaces infinis du Wild-West.
– 359 –