La Main qui frappe et Winnetou

Karl May · Chapitre 18 sur 28

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La Main qui frappe et Winnetou

Chapitre X: Pressentiments

CHAPITRE X

 

PRESSENTIMENTS

Lorsque nous rejoignîmes, Winnetou et moi, notre petite armée de cheminots volontaires, le soleil se couchait déjà à l’horizon.

Nous commençâmes immédiatement nos préparatifs, et notre premier soin fut de réunir tout ce que nous possédions en fait de cordages, afin de confectionner une longue échelle. Win-netou procéda alors à la sélection de notre corps d’expédition, choisissant vingt gaillards parmi les plus hardis et les plus ro-bustes. Les autres auraient pour tâche de garder nos montures. Deux de ces derniers devaient, cependant, une heure après notre départ, s’engager à cheval dans la savane, contourner la montagne dans la direction de l’Est, puis allumer plusieurs grands feux, en évitant soigneusement de provoquer un incen-die de la prairie. Dans notre plan, ces feux étaient destinés à dé-tourner l’attention des gardes Ogellalahs et faciliter ainsi notre approche. Une fois leur tâche accomplie, les deux hommes de-vaient rentrer immédiatement au camp.

Le soleil disparut derrière les montagnes, et les nuages qui moutonnaient dans le ciel, à l’ouest, s’empourprèrent pour se décolorer peu à peu, puis se confondirent avec les ombres du crépuscule. Je regardai autour de moi. Winnetou avait disparu. Au cours de ces dernières heures, une étrange métamorphose s’était opérée en lui. L’expression, d’habitude si ferme de son regard, s’était adoucie ; une sorte de langueur mélancolique s’était répandue sur ses traits virils, et un pli barrait son front jadis si pur. Tout cela révélait pour moi une âme tourmentée et un esprit en proie à de graves préoccupations.

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Je savais que Winnetou souffrait, et je souffrais avec lui. Peut-être était-il en mon pouvoir de l’apaiser un peu, pensais-je ; et je décidai de lui parler.

Je trouvai le chef des Apaches à la lisière de la forêt, adossé à un arbre et contemplant fixement les nuages qui pâlissaient à l’ouest. Bien que j’eusse marché sur la pointe des pieds, et mal-gré les pensées qui l’absorbaient, il m’entendit approcher et même reconnut mon pas. Sans se retourner, il me dit :

– Mon frère Charlie vient voir ce que devient son ami. Il a raison, car bientôt il ne pourra plus le voir.

Je posai la main sur son épaule et lui répondis :

– Des nuages épais semblent peser sur l’âme de mon frère Winnetou. Il faut les chasser.

Il leva la main et désigna la direction de l’ouest.

– Là, il y a un instant encore, brillait la flamme radieuse de la vie, mais maintenant elle a disparu et il fait sombre. Regarde peux-tu chasser les ombres qui se répandent sur le monde ?

– Non, je ne puis les chasser, mais demain matin la lumière renaîtra, et tout sera de nouveau baigné de clarté.

– Le soleil qui se lèvera demain éclairera de nouveau le mont Hancock, mais il ne brillera plus pour Winnetou. Son so-leil à lui sera éteint, et plus jamais il ne montera à l’horizon. Les lueurs de l’aube le trouveront déjà dans l’autre monde !

– Mon frère Winnetou a tort de parler ainsi, dis-je d’un ton énergique. Ses sombres pensées sont sans raison.

Il secoua doucement la tête et ne répondit pas. Je repris :

– Mon frère Winnetou ne doit pas s’abandonner à ces tristes pressentiments. Certes, notre entreprise de ce soir s’annonce assez dangereuse, mais n’avons-nous pas affronté

– 512 – plus d’une fois des périls plus redoutables ? Nous avons appris à regarder sans trembler la mort en face. Mon frère doit surmon-ter ce découragement passager, dû uniquement aux efforts que nous nous sommes imposés ces derniers jours.

– Mon frère se trompe : Winnetou ne se laisse jamais abattre par la fatigue, et jamais la lassitude de son corps ne par-vient à détruire la tranquillité de son âme.

Comme je l’écoutais sans mot dire, il poursuivit :

– Mon frère Old Shatterhand me connaît et sait combien mon esprit est assoiffé de connaissance. Il m’a tendu la coupe du savoir, et j’y ai bu à longs traits. J’ai beaucoup appris, plus peut-être qu’aucun de mes frères, mais je suis resté, malgré tout, un homme rouge.

– C’est tout naturel, observai-je.

– Certes, mais il y a une chose qu’Old Shatterhand ne peut comprendre. Les blancs sont semblables à ces animaux domes-tiques dont les sens se sont peu à peu émoussés, tandis que les Indiens sont restés comme les bêtes de la savane, qui ne suivent que la voix de leur instinct. Les bêtes sauvages sentent bien la mort venir, et elles vont alors se cacher au plus épais des fourrés pour y vivre, dans la solitude, leurs derniers instants. C’est ce pressentiment, qui ne trompe jamais, que Winnetou éprouve en ce moment !

Je secouai la tête en protestant.

– Les sentiments humains ne sont pas infaillibles. D’ailleurs, Winnetou n’a-t-il encore jamais connu cette sensa-tion ?

– Non, jamais.

– Il la ressent donc pour la première fois ?

– Oui.

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– Eh bien ! comment peut-il la reconnaître ? Comment peut-il affirmer qu’elle annonce vraiment la mort ?

Mes pauvres arguments ne produisirent aucun effet sur Winnetou.

– C’est pourtant si clair ce que j’éprouve, dit-il doucement. Je sais que la mort est proche, et je ne peux pas me tromper. Mon frère blanc doit me croire : cette nuit même, l’âme de Win-netou s’en ira vers les territoires de chasse é…

Il allait dire « territoires de chasse éternelle », selon la croyance des Indiens. Mais il s’était tu soudain sans achever sa phrase. Et je compris ce qui se passait en lui.

Il posa sa main sur mon épaule et rectifia :

– J’irai là où le fils du Grand Manitou nous a précédés, afin de pouvoir nous accueillir dans le royaume de son père. C’est là qu’arrivera aussi un jour, un jour qui est encore bien loin, l’âme de mon frère Old Shatterhand. Nous nous retrouverons là-bas, et il n’y aura plus aucune différence entre hommes blancs et hommes rouges. Nous vivrons dans la paix éternelle : il n’y aura plus d’assassinats, plus de luttes fratricides, mais l’amour et la joie. Le bon Manitou jettera dans la balance les actes des blancs et ceux des rouges, et il saura combien de sang innocent il a été versé. Winnetou sera auprès de lui et lui demandera pitié pour les bourreaux de son peuple, les meurtriers de ses frères.

J’étais profondément ému par ces paroles, et quelque chose en moi me disait que Winnetou, que son instinct n’avait jamais trompé, ne devait pas être trompé cette fois non plus par ses pressentiments. Je me gardai cependant bien de lui laisser de-viner l’affreuse inquiétude qui s’emparait de moi et dis d’une voix calme :

– Oui, Winnetou, nos âmes se retrouveront un jour, un jour lointain, dans l’au-delà, mais nous avons encore de longues années à vivre… Je le répète, mon frère rouge a dû surestimer

– 514 – ses forces. Il a beau être le guerrier le plus résistant et le plus in-trépide de son peuple, il n’en est pas moins un homme, et il est des limites que le corps humain ne peut dépasser. Aussi mon frère rouge a-t-il absolument besoin de repos. Il ne prendra pas part à l’attaque, cette nuit, mais restera ici, avec les hommes qui garderont nos montures.

Le chef des Apaches eut un sourire indulgent et secoua len-tement la tête.

– Mon frère Charlie ne parle pas sérieusement.

– J’assure mon frère rouge que c’est exactement ce que je pense. Il m’a conduit tout à l’heure au bord du cratère éteint, au fond duquel se trouve notre ennemi, et Old Shatterhand a eu largement le temps d’examiner le terrain. Le plan de bataille est dressé, et je peux fort bien l’exécuter sans l’aide de Winnetou.

– Mon frère Charlie voudrait donc que je n’assiste pas au combat ? demanda-t-il les yeux brillants.

– Mon frère Winnetou a déjà fait son devoir. Il n’est pas indispensable que, dans l’état où il est, il s’expose à de nouvelles fatigues.

– Pourtant Old Shatterhand a fait, lui aussi, son devoir, et il insiste cependant pour combattre. Winnetou ne restera pas en arrière.

– Même si je le lui demandais au nom de notre amitié ? En m’écoutant, il m’en donnerait une nouvelle preuve.

– L’amitié que Winnetou porte à Old Shatterhand n’a plus besoin de preuves. Elle a été scellée mille et mille fois.

– C’est vrai, mais, précisément pour cela, j’ai le droit de demander à Winnetou d’exaucer mon désir.

 

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– Que mon frère blanc ne me demande pas l’impossible. Il ne faut pas que l’on puisse dire que Winnetou, le chef des Apaches, a eu peur de la mort.

– Qui donc oserait émettre pareille supposition ?

– Et quand bien même il n’y aurait personne pour me re-procher ma lâcheté, il restera toujours quelqu’un pour me rap-peler cette honteuse défaillance.

– De qui Winnetou parle-t-il ?

– De lui-même. Il sent que jamais il ne pourrait se pardon-ner cette faiblesse et ne serait plus digne d’être le chef d’un peuple courageux. Je suis convaincu d’ailleurs, que, malgré son insistance, Old Shatterhand serait le premier à me blâmer au fond de lui-même, si je l’écoutais. Plutôt que de mériter le nom de lâche, Winnetou préfère cent fois la mort.

Qu’aurais-je pu lui répondre ? Je restais silencieux, tandis que l’Apache continuait :

– Mon frère a raison, nous avons souvent bravé ensemble la mort. Old Shatterhand était prêt à l’accueillir à tout instant, et il m’a confié qu’il avait consigné ses dernières volontés dans son carnet de notes. S’il était venu à disparaître, ç’aurait été à moi de veiller à ce que sa volonté fût exécutée… C’est ce que les Vi-sages-Pâles appellent un testament. Winnetou, lui aussi, a fait son testament, mais, jusqu’ici, il n’en a parlé à personne. Au-jourd’hui que ses heures sont comptées, le moment est venu de demander à Old Shatterhand s’il veut accepter de recueillir son testament et d’exécuter ce qui y est écrit ?

– Certainement. Je crois que les pressentiments du chef des Apaches sont vains et qu’il verra encore de nombreuses sai-sons se succéder avant de quitter cette terre, mais, si le sort vou-lait qu’il mourût avant moi, ce serait pour moi un devoir sacré que d’accomplir sa volonté.

 

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– Même si Winnetou demandait à son ami Charlie une chose difficile et liée à de terribles dangers ?

– Mon frère rouge sait qu’en toute circonstance il pourra compter sur moi.

– J’en étais sûr, Charlie. Mon frère blanc fera tout ce que Winnetou lui demande. Il est d’ailleurs le seul homme que je connaisse qui soit capable de s’en acquitter. Old Shatterhand se souvient-il du jour où, alors que nous nous connaissions à peine, nous échangeâmes nos idées sur la richesse ?

– Je m’en souviens parfaitement.

– Old Shatterhand m’a dit alors qu’il ne considérait pas l’or comme la seule richesse et qu’il n’était pas attaché aux trésors de la terre. Cependant j’ai cru deviner qu’il n’exprimait pas, ce jour-là, toute sa pensée. L’or gardait encore à ses yeux une très grande valeur, encore qu’il ne fût pas la seule qui ait eu prix à ses yeux. Avais-je raison de penser ainsi ?

– Winnetou ne se trompait pas entièrement.

– Old Shatterhand a-t-il changé depuis ?

– Je crois pouvoir affirmer que oui. Certes, comme tous les blancs, je connais la valeur de l’argent, mais la richesse maté-rielle et les jouissances faciles et éphémères qu’elle procure me tentent infiniment moins. Aujourd’hui, je sais que seuls les tré-sors du cœur peuvent donner le vrai bonheur.

– J’étais sûr d’avance de la réponse que mon frère Charlie allait me donner. Mon frère blanc sait que Winnetou connaît beaucoup d’endroits où on trouve de l’or en nuggets et en pous-sière, et il lui aurait suffi d’en indiquer un seul pour faire de Charlie un homme très riche. Mais cet homme riche aurait-il été un homme heureux ? Winnetou ne le pense pas. Le destin de Charlie n’est pas d’amasser des trésors qui lui permettraient de mener une existence oisive et molle. Son corps vigoureux et son

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âme noble le destinent à une vie plus rude et plus élevée. C’est pourquoi Winnetou a préféré ne pas l’exposer à de vaines tenta-tions en lui révélant les filons d’or. Mon frère m’en veut-il pour cela ?

– Non, nullement, répondis-je avec une entière sincérité.

J’étais auprès de mon ami le plus cher, qui se préparait à la mort et me transmettait ses dernières volontés. Comment au-rais-je pu, à cet instant, être gagné par la convoitise de l’or ?

– Et pourtant, poursuivit-il, mon frère Charlie verra bien-tôt de l’or, beaucoup d’or. Mais cet or ne lui sera pas destiné. Quand Winnetou sera rayé du nombre des vivants, Old Shatter-hand ira sur la tombe d’Intchou-Tchouna, le père de Winnetou. Il sait où la trouver, puisqu’il a accompagné le grand chef des Apaches à sa dernière demeure. Au pied du tombeau, du côté ouest, il creusera le sol et il y trouvera le testament de Winne-tou.

– La volonté de mon frère sera faite, dis-je, dominant à grand’peine mon émotion. Nul danger n’est assez grand pour m’empêcher d’exaucer le vœu de Winnetou.

– Merci. J’ai terminé. Et maintenant il est temps de partir. Nous allons livrer un combat qui sera le dernier dans la vie de Winnetou. Faisons nos adieux, mon cher, mon très cher Charlie. Que le Grand Manitou te récompense de tout ce que tu as fait pour moi. Mon cœur est plein de sentiments que ma parole est impuissante à exprimer. Mais nous n’allons pas pleurer, n’est-ce pas, Charlie ? Nous sommes des hommes. Je souhaite que mon corps repose au pied de la montagne qui domine la vallée du Metsur, monté sur mon cheval et portant toutes mes armes, en particulier mon fusil à clous d’argent, qui m’a été si fidèle. Et quand mon frère retournera ensuite parmi les hommes, dont aucun ne l’aimera comme je l’ai aimé, qu’il pense parfois à Win-netou, qui fut son ami et son frère.

 

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Sa voix était étranglée par les larmes, mais il se maîtrisa. Quant à moi, j’ai senti malgré moi mes yeux se voiler, tandis qu’une douleur indicible m’étreignait.

– Winnetou, Winnetou, mon ami, dis-je, ce n’est qu’un pressentiment, ta place est ici ! Reste, je t’en supplie !

– Non, je ne le peux pas, répondit-il d’une voix douce, mais ferme.

Puis, se dégageant de mon étreinte, il s’élança vers le camp.

Je le suivis à pas lents, en cherchant désespérément dans mon esprit un argument qui pût le retenir. J’aurais, à ce mo-ment, donné volontiers ma vie pour en trouver un, mais, au-jourd’hui, je sais qu’un tel argument n’existait pas.

De retour au camp, je trouvai Winnetou entouré de volon-taires. D’une voix encore vibrante d’émotion, il donnait ses der-niers ordres :

– La nuit est complète, dit-il. Il est temps de partir. Que mes frères nous suivent, Old Shatterhand et moi !

Ce disant, il s’engouffra le premier dans les ténèbres de la forêt.

 

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