La Main qui frappe et Winnetou
Chapitre VIII: Évasion
CHAPITRE VIII
ÉVASION
À midi, Kaho-Oto m’apporta comme la veille un repas co-pieux. Je ne manquai pas de m’enquérir, à cette occasion, de l’état de sa sœur. La jeune fille me répondit que celle-ci souffrait bien moins et qu’elle sentait ses forces revenir rapidement. Tout en me parlant, la jeune Indienne me regardait avec tristesse, et je lus dans son regard qu’elle aurait voulu me parler. Comme elle n’osait pas aborder le sujet qui lui tenait à cœur, je fis le premier pas pour l’encourager.
– Ma sœur rouge a sans doute quelque chose à me dire. Pourquoi ne parle-t-elle pas ?
Elle hésita un instant, puis dit :
– Kaho-Oto pense que Old Shatterhand a eu tort d’agir comme il l’a fait.
– Que veut dire ma sœur rouge ?
– Il aurait dû accompagner Pida à la poursuite du fugitif blanc.
– Pourquoi l’aurais-je fait ?
– Kaho-Oto pense que c’est un digne sort de mourir sans un gémissement au poteau de torture, mais que continuer à vivre dans l’honneur est un sort encore plus beau.
– Certes, mais, même en partant, j’étais condamné à mou-rir. Je devais donner ma parole que je me laisserais ramener au poteau de torture.
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– Pida était bien obligé de te poser cette condition, mais, si tu avais accepté, les choses auraient pu tourner en ta faveur. Vous auriez pu, par exemple, fumer en voyage le calumet de paix et devenir des frères.
– Veux-tu dire qu’une fois devenu le frère de Pida je n’aurais pas été exécuté ? Était-ce cela l’intention de ton beau-frère ?
– Je le crois.
– Tu as peut-être raison, mais moi, de mon côté, j’avais des raisons de refuser. Tout cela n’a plus beaucoup d’intérêt d’ailleurs. Ton désir serait-il de m’épargner la mort ?
– Oui, dit-elle d’un ton ferme. N’as-tu pas rendu la vie à ma sœur ?
– Eh bien ! puisque c’est ainsi, ne te tourmente pas à mon sujet. Old Shatterhand sait toujours ce qu’il fait.
Elle plongea son regard dans le mien, jeta un coup d’œil du côté des gardiens, puis esquissa un geste d’impatience. Je devi-nai sa pensée. Elle aurait voulu me parler des possibilités de m’évader, mais elle n’osait pas le faire devant les guerriers char-gés de ma surveillance. Lorsque son regard se posa à nouveau sur moi, je lui souris et je lui dis :
– Les yeux de ma jeune sœur sont éloquents comme des paroles. Old Shatterhand y lit ce qui se passe dans le cœur de Kaho-Oto. Ses pensées ne sont plus un secret pour lui.
– En es-tu sûr ?
– Oui, et je peux affirmer que le vœu de ma sœur sera exaucé.
– Quand ?
– Bientôt.
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– Puisses-tu dire vrai ! Kaho-Oto en serait heureuse !
Elle partit, visiblement soulagée et pleine d’espoir. Lors-qu’elle revint le soir, l’expression mélancolique avait disparu de son visage. La nuit était tombée, et les feux de camp étaient al-lumés, mais leur clarté ne pénétrait pas sous les arbres où les ténèbres étaient profondes.
Kaho-Oto se tenait tout près de moi en présentant la nour-riture à mes lèvres. Tout à coup je sentis une légère pression sur mon bras. C’était un avertissement : elle allait me dire quelque chose d’important. Les gardes, qui se tenaient à une quinzaine de pas de nous, pouvaient, en effet, nous entendre, mais le geste de la jeune fille leur avait évidemment échappé.
– Il ne reste plus sur le plat que quelques bouchées pour Old Shatterhand, dit-elle. Peut-être la faim de Old Shatterhand n’est-elle pas encore apaisée. S’il a besoin de quelque chose, qu’il me le dise.
Elle avait mis l’accent sur ces dernières paroles, dont je de-vinai sans peine le sens caché. Elle voulait provoquer de ma part une réponse destinée à donner le change aux gardes, où il devait être question de nourriture, mais où je nommerais l’objet dont j’avais besoin pour me libérer.
– Ma sœur rouge est trop bonne, lui répondis-je, et je la remercie de sa sollicitude. Qu’elle se rassure cependant : j’ai mangé à ma faim et j’ai tout ce qu’il me faut. Tout ce que je te demanderai, c’est de me dire comment va la squaw du jeune chef des Kiowas.
– Elle ne souffre presque plus, mais elle continue à appli-quer le linge humide sur son front.
– C’est bien, il faut qu’elle continue à se soigner. Qui est auprès d’elle ?
– C’est moi.
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– Même la nuit ?
– Oui, je continuerai à veiller auprès d’elle.
– Il ne faut pas la laisser seule. Son état pourrait encore ré-clamer des soins.
– Je resterai dans sa tente jusqu’au matin.
Sa voix tremblait, elle m’avait parfaitement compris.
– C’est bien, dis-je, alors nous nous reverrons.
– Oui, alors nous nous reverrons.
Elle s’en fut. Les gardes ne se doutaient pas que je venais de faire comprendre à Kaho-Oto que je comptais passer dans la tente de Pida pendant la nuit. La jeune Indienne ne s’était évi-demment pas méprise sur le sens de mes paroles.
Pousser jusqu’à la tente de Pida, qui se trouvait au centre du village, comportait certains dangers, mais j’étais cependant obligé d’y aller, puisque mes armes étaient toujours chez le jeune chef des Kiowas.
La certitude de trouver Kaho-Oto dans cette tente me ras-surait, car je ne doutais pas qu’elle serait prête à m’aider. Je re-grettais cependant de devoir reprendre mes armes en présence des deux sœurs qu’on ne manquerait pas d’accabler ensuite de graves reproches, lorsque mon évasion serait découverte. On les blâmerait de ne pas avoir donné l’alarme, alors qu’on pouvait encore me rattraper. Il me fallait absolument trouver une solu-tion qui dégagerait les jeunes Indiennes de la responsabilité de ma fuite.
Réflexion faite, un seul moyen était à envisager : il ne me resterait qu’à ligoter Kaho-Oto et sa sœur, qui s’y prêteraient sûrement de bonne grâce. Elles n’auraient qu’à affirmer ensuite que, d’un coup de poing, je leur avais fait perdre connaissance. Peu de temps après mon départ, elles pourraient d’ailleurs ap-
– 665 – peler au secours. J’avais en effet suffisamment confiance en ma monture pour me contenter d’une légère avance sur mes pour-suivants éventuels.
Oui, le plan était bon et son succès ne tenait qu’à mon adresse. J’étais persuadé que Kaho-Oto, qui venait de me don-ner la preuve de son dévouement, et sa sœur se prêteraient à cette combinaison. Cette dernière ne me refuserait pas ce ser-vice, car elle était persuadée que je lui avais sauvé la vie.
Un peu plus tard, deux autres guerriers vinrent remplacer mes gardes. Sus-Homasha les accompagnait. Il était grave et ta-citurne, mais plein de bienveillance. Il tint à m’installer lui-même pour la nuit, craignant que les gardes n’aient une con-duite brutale à mon égard. Il avait pitié de moi en raison des blessures récentes de mes poignets.
Je me couchai, comme la veille, entre les quatre pieux. Avant de tendre ma main pour qu’on l’attachât, je tirai pru-demment la lame de ma manche gauche, où je l’avais cachée. Au moment où on allait serrer le nœud, je sursautai et portai ma main à ma bouche comme sous l’effet de la douleur causée par le contact de la courroie. En même temps, de la main droite, je passai la lame entre mon poignet et le lien et j’entaillai profon-dément ce dernier.
– Faites doucement, dit Sus-Homasha à mes gardes, tandis qu’ils attachaient mes membres aux pieux. Vous avez touché ses plaies. Le moment de soumettre Old Shatterhand à la torture n’est pas encore venu.
Je laissai alors glisser la lame de ma main en notant bien le lieu de sa chute. Je comptais bien en effet la saisir de ma main gauche, une fois celle-ci libérée.
Les Kiowas, m’ayant trouvé assez solidement enchaîné, étendirent sur moi une couverture et en glissèrent une autre
– 666 – sous ma tête, en guise d’oreiller, comme ils l’avaient fait la veille.
Sus-Homasha me souhaita bonne nuit et, avant de prendre congé de moi, il éprouva le besoin de me dire :
– Cette nuit, Old Shatterhand ne pourra pas tenter de s’évader. Avec ses blessures aux poignets, il serait incapable de rompre une fois de plus ses liens.
Il s’éloigna et les deux gardes s’installèrent à mes pieds.
Il est des hommes qui, dans les moments critiques, ne par-viennent pas à dominer leurs nerfs. Je ne suis pas de ceux-là. Dans les instants décisifs, je suis toujours maître de moi-même, et le sang-froid ne me fait alors jamais défaut. Cette nuit où se jouait mon sort, j’étais parfaitement calme.
Je laissai d’abord passer une heure, puis une autre. Un à un les feux de camp mouraient. Un seul restait allumé, celui qui brûlait devant la tente de Tangua, baignant les alentours d’une clarté fantomatique. La nuit était fraîche. Depuis longtemps, mes deux gardes s’étaient allongés sur le sol, la tête tournée vers moi. Le moment était venu.
D’un geste brusque mais bien calculé, je finis de rompre, sous la couverture, le lien de ma main gauche, entamé avec la lame. À tâtons, je cherchai celle-ci sur le sol et je la trouvai sans peine. L’instant d’après, mes deux mains étaient libres.
Cependant, il restait encore un problème difficile à ré-soudre. Pour couper les liens de mes chevilles, j’étais obligé de m’asseoir et de me pencher en avant. Ce geste risquait fort d’éveiller l’attention de mes gardes. Je pouvais évidemment me glisser sous la couverture, mais, même alors, la manœuvre n’était pas sans danger. Il fallait me rendre compte avant tout si mes gardes veillaient.
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Afin d’en avoir le cœur net, j’esquissai un léger mouvement sous la couverture. Les Indiens ne bougèrent pas. Je répétai le même geste avec moins de précaution, toujours sans provoquer la moindre réaction de leur part. Il était évident que les deux gardes s’étaient assoupis. Dans ce cas, la rapidité de l’exécution m’assurait plus de chances de succès que les précautions. Je me dressai sur mon céans et, grâce à la lame tranchante, je recou-vrai aussitôt la liberté de mes mouvements. L’instant d’après, deux coups de poings vigoureux sur le crâne de mes gardes les firent passer du sommeil dans un évanouissement profond. Sûr dorénavant de ne pas être dérangé, je découpai tranquillement deux carrés dans la couverture, et je les employai à bâillonner solidement les deux gardes, puis avec les courroies de mes liens, je les ligotai à leur tour.
Cette besogne accomplie, je fis quelques mouvements pour dégourdir mes membres ankylosés. Merveilleuse sensation de bien-être ! Mais le temps pressait, il fallait agir vite. Je m’aplatis sur le sol et je me mis à ramper dans la direction de la tente de Pida, non sans m’être assuré au préalable que mon cheval était venu, comme la veille, me rejoindre près de l’arbre de la mort.
Avançant avec d’infinies précautions, je gagnai bientôt la demeure du jeune chef des Kiowas. Je venais d’écarter légère-ment la tenture qui masquait l’entrée quand, tout à coup, j’entendis un bruit à ma gauche, comme si quelqu’un marchait sur la pointe des pieds.
– Kaho-Oto, chuchotai-je.
– Old Shatterhand, me répondit-elle à mi-voix.
Je me redressai alors et je demandai :
– Pourquoi n’es-tu pas dans la tente ?
– Il n’y a personne dans la tente, répondit-elle. Puisque ma sœur est malade, j’ai préféré la faire transporter sous le toit de mon père, où elle restera jusqu’au retour de son mari.
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Décidément, la jeune Indienne ne manquait pas d’ingéniosité. Cette ruse innocente me dispensait d’avoir re-cours à ce simulacre d’agression dont la seule pensée m’était pénible.
– Mes armes sont-elles toujours là ? demandai-je.
– Naturellement. Tes fusils, enveloppés dans une couver-ture, sont sous la couche de Pida. Old Shatterhand a-t-il un che-val ?
– Oui, ma monture m’attend. Il ne me reste plus, Kaho-Oto, qu’à te remercier. Tu as été bonne pour moi, je ne l’oublierai jamais.
– Old Shatterhand est bon pour tout le monde. Pense-t-il revenir un jour parmi nous ?
– Bientôt, je l’espère. Je compte revenir en même temps que Pida, qui deviendra mon ami et mon frère.
– Vas-tu suivre sa trace ?
– Oui. Et j’espère le rejoindre d’ici peu.
– Dans ce cas, ne lui parle pas de moi. Personne, en dehors de ma sœur, ne doit savoir ce que j’ai fait.
– Rassure-toi, personne ne le saura.
– Merci. J’ai confiance en toi. Je te souhaite bonne chance. Il me faut partir maintenant, ma sœur doit déjà s’inquiéter.
Avant de nous séparer, je lui serrai la main et, sans que j’aie pu comprendre ce qu’elle faisait, elle porta la mienne à ses lèvres. Puis elle disparut, légère comme une fée. Vivement ému, je m’arrêtai un instant et la suivis du regard. Brave petit cœur !
Je pénétrai alors sous la tente et, à tâtons, cherchai mes armes. Je découvris aisément mes fusils enveloppés dans une couverture, mon couteau et mon revolver. Quant à ma selle, je
– 670 – la retrouvai à l’endroit où je l’avais remarquée le matin, accro-chée à la paroi de la tente.
Tout cela ne me demanda pas plus de quelques minutes et je pus bientôt rejoindre ma monture et la seller. Une fois prêt, j’allai voir ce que faisaient mes gardes. Ils avaient repris leurs esprits, mais, ligotés et bâillonnés, ils étaient incapables de donner l’alarme.
– Les guerriers kiowas n’ont pas de chance avec Old Shat-terhand, dis-je à voix basse. Ils seront privés du spectacle de sa torture. Je vais rejoindre Pida pour l’aider à capturer Santer et à reprendre le sachet à remèdes. Dites à votre chef Tangua qu’il soit sans crainte pour son fils, je le protégerai. Les fils et les filles des Kiowas m’ont témoigné de la bienveillance, je vous prie de les remercier en mon nom. J’aurai sans doute l’occasion de leur prouver que je ne suis pas un ingrat. Howgh !
Je m’éloignai en conduisant prudemment ma monture par la bride. Lorsque je fus assez loin pour ne plus risquer d’éveiller par le galop de mon cheval, les Kiowas endormis, je sautai en selle et je pris résolument la direction du sud.
La nuit était sans lune, et, dans l’obscurité presque totale, il n’était pas question pour moi de rechercher les traces de Santer et de ses poursuivants. Je savais cependant que Santer s’était dirigé vers le Rio Pecos et cela me suffisait.
Quelques minutes de réflexion m’avaient suffi pour acqué-rir cette certitude. Il était évident que Santer, en possession du testament de Winnetou, s’était lancé à la recherche de l’or. Ce-pendant, la plupart des indications contenues dans le testament de Winnetou devaient être inintelligibles pour lui. Déjà dans les premières lignes que j’avais eu le temps de parcourir figuraient trois termes en langue apache. Santer avait dû comprendre le premier d’entre eux : Indeltche-Tchil, Forêt des Pins. Quant aux deux autres, Deklil-To et Tche-Choch, Eaux Sombres et Rocher de l’Ours, leur sens devait lui échapper. Et les aurait-il compris,
– 671 – que cela ne lui aurait servi à rien, puisque c’est Winnetou et moi qui avions baptisé ainsi ces deux endroits. En dehors de nous, seuls deux Apaches, ceux qui nous avaient accompagnés, les connaissaient. Il s’agissait de deux anciens de la tribu, qui, de-puis quelque temps, ne quittaient plus guère le pueblo du Rio Pecos. Ils étaient en somme les seuls à pouvoir renseigner San-ter sur le chemin à prendre.
Je présumais que Santer chercherait à s’informer auprès des Apaches. Comme personne dans cette tribu n’ignorait les aventures que j’avais vécues avec Winnetou au Deklil-To, on ne manquerait pas de l’adresser aux deux vieux guerriers. Certes, Santer, l’assassin de Nso-Tsi et d’Intchou-Tchouna, risquait gros en s’aventurant dans le village ennemi, mais je savais que ce bandit assoiffé d’or ne reculerait devant aucun péril pour s’emparer du trésor des Apaches. De plus, il avait un atout con-sidérable dans le jeu : le testament de Winnetou, dont l’enveloppe en cuir portait la marque du chef apache. En ma-nœuvrant habilement, et en mettant à profit ce document, il avait de bonnes chances de gagner la confiance des Apaches.
Le tout était de pouvoir arriver avant Santer au village des Apaches. Si j’y parvenais, j’étais sûr de pouvoir déjouer tous ses plans. Mais la chose n’était pas facile. Le bandit avait une avance de toute une journée et de la moitié de la nuit. Aurais-je la chance de le battre dans cette course effrénée ?
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