La Main qui frappe et Winnetou
Chapitre IX: Au Pueblo des Apaches
CHAPITRE IX
AU PUEBLO DES APACHES
Je chevauchai pendant plusieurs heures, sans ralentir le galop de mon cheval, et j’avais bon espoir de réussir dans mon entreprise quand ma monture commença à donner des signes de fatigue. Cela m’étonna vivement car, après un repos de plu-sieurs jours, elle aurait dû être en pleine forme. J’examinai soi-gneusement ses sabots, croyant y découvrir la cause de la gêne qu’elle éprouvait visiblement à avancer, mais je ne vis rien d’anormal. Depuis que le soleil avait surgi derrière les collines, notre course ne cessait de ralentir et je commençais à désespé-rer, lorsque, vers le soir, procédant à un nouvel examen des sa-bots de mon cheval, je décelai une inflammation provoquée par une longue épine qui s’était implantée profondément dans la chair. La pauvre bête devait souffrir depuis de longues heures et il était même étonnant qu’elle eût accepté de me porter jusque-là.
Je fis une halte pour retirer l’épine, mais, même ainsi sou-lagé, le cheval ne se remettait que lentement et force me fut de lui accorder quelque repos. Le lendemain soir, il devint évident que ce contre-temps m’avait irrémédiablement empêché de rat-traper l’avance de Santer. Le bandit allait arriver au village des Apaches bien avant moi. Il me restait cependant un espoir. Peut-être n’obtiendrait-il pas les renseignements avant mon ar-rivée, et dans ce cas rien n’était perdu.
Le lendemain matin, je constatai que je m’étais rapproché sensiblement du Rio Pecos, dont me séparaient à peine quelques heures de marche. J’étais en pleine savane, je ne voyais pas encore à l’horizon le large ruban du fleuve, quand
– 673 – deux cavaliers indiens vinrent à ma rencontre. C’étaient des Apaches, qui, m’ayant aperçu, foncèrent à toute allure dans ma direction. Je ne tardai pas à reconnaître en l’un d’eux Yato-Ka, un des guerriers les plus estimés de la tribu. L’autre était tout jeune encore, et son visage m’était inconnu !
Yato-Ka ne tarda pas à me reconnaître à son tour. Il agita son fusil en guise de salut et éperonna sa monture, qui redoubla de vitesse.
Après les salutations d’usage, je lui demandai :
– Quel chemin suivent mes amis apaches ? Je vois qu’ils ne sont ni sur le sentier de guerre, ni en expédition de chasse.
– Nous nous dirigeons vers le nord pour nous rendre sur la tombe de notre chef Winnetou, afin de célébrer sa mémoire, ré-pondit Yato-Ka.
– Ainsi, vous avez appris la nouvelle de sa mort ? fis-je.
– Oui, nous l’avons apprise il y a quelques jours et le deuil a assombri nos camps et nos villages.
– Mes amis savent-ils que j’ai participé au combat au cours duquel votre chef vénéré a trouvé la mort ?
– Nous le savons. Old Shatterhand nous contera tout et il sera notre guide lorsque nous partirons en expédition pour ven-ger la mort du grand chef des Apaches.
– Oui, nous aurons l’occasion bientôt de parler de tout cela plus longuement, mais permettez-moi d’abord de vous poser une question : n’êtes-vous que deux pour accomplir ce long voyage ?
– Non, nous partons en éclaireurs. Il nous faut en effet avancer avec prudence, car ces chiens de Comanches ont une fois de plus déterré le tomahawk de la guerre. Les autres guer-riers nous suivent à quelque distance.
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– Sont-ils nombreux ?
– Leur nombre est cinq fois plus grand que celui des doigts à mes deux mains.
– Cinquante ? Et qui les conduit ?
– Til-Lata31, qui a été élu pour succéder à Winnetou.
– Je connais ce vaillant guerrier. Vous n’auriez pu faire un meilleur choix. Mais, au fait, n’avez-vous pas rencontré sur votre chemin un cavalier blanc ?
– Si, nous en avons croisé un.
– Quand ?
– Hier. Il nous a demandé de lui indiquer le chemin de Tche-Choch.
– Et vous l’avez fait ?
– Nous n’avons pu le faire, l’ignorant nous-mêmes, et nous lui avons conseillé d’aller trouver le vieil Inta, dans notre pue-blo.
– Uff ! C’est ce Visage-Pâle que je cherche. Il est le meur-trier d’Intchou-Tchouna et de Nso-Tsi. Je dois le capturer.
– Uff ! Uff ! s’écrièrent les deux Apaches, consternés. L’assassin d’Intchou-Tchouna ! Et nous avons été assez impru-dents pour lui donner des conseils.
– C’est regrettable, mais vous ne pouviez pas deviner à qui vous aviez affaire. Il n’est pas trop tard, heureusement, pour ré-parer votre erreur. Toutefois, pour cela, il vous faut rebrousser
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– 675 – chemin et venir avec moi. Je vous conduirai plus tard sur le tombeau de mon frère. Venez vite !
Je serrai les flancs de ma monture, qui s’élança au galop. Les deux Indiens me suivirent.
– Si nous allons vite, me cria Yato-Ka, nous pourrons peut-être trouver l’assassin au village.
Après deux heures de course, nous atteignîmes le Rio Pe-cos. L’eau n’étant pas très profonde à ce niveau, nous pûmes traverser le fleuve sans encombre et poursuivre notre voyage. Pendant que nos bêtes s’abreuvaient, j’avais pu relater en quelques mots à mes compagnons les circonstances de ma ren-contre avec Santer à Nugget-Tsil et mes aventures chez les Kio-was.
– Ainsi donc, Pida, le jeune chef des Kiowas, est à la pour-suite de Santer ? demanda Yato-Ka.
– Oui.
– Est-il seul ?
– Il a suivi le groupe de guerriers envoyé par son père pour capturer Santer et il à dû le rattraper.
– De combien d’hommes dispose-t-il donc ?
– Je les ai comptés au moment de leur départ. Ils étaient dix sans Pida.
– Ils ne sont pas très nombreux.
– Pour capturer un seul fugitif, onze guerriers suffisent amplement.
– Uff ! Les fils des Apaches seront bien contents de pouvoir capturer Pida et ses guerriers et de les attacher au poteau de torture.
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– Ils ne le feront pas, dis-je d’un ton ferme.
– Pourquoi ? Les Kiowas ne pourront pas nous échapper. Sans doute guettent-ils le départ de Santer aux abords de notre pueblo et, comme nous savons où les chercher, ils ne tarderont pas à être nos prisonniers.
– Sans doute, mais ils ne mourront pas au poteau de tor-ture.
– Les paroles de Old Shatterhand m’étonnent. Les Kiowas sont nos ennemis et ils sont aussi les siens. Ne l’ont-ils pas atta-ché à l’arbre de la mort ?
– Si, mais ils m’ont traité avec égards, et je considère au-jourd’hui Pida comme un ami.
– Uff ! s’écria l’Apache étonné. Je reconnais bien Old Shat-terhand, dont l’habitude a toujours été d’épargner ses ennemis. Je me demande cependant si Til-Lata sera d’accord avec lui.
– Il le sera certainement.
– Cela me paraît fort douteux. C’est un guerrier et il ap-plique avec sévérité les lois de la guerre. Il sait que ses ennemis n’auraient pas pitié de lui s’il tombait en leur pouvoir et lui non plus n’a pas pitié d’eux.
– Mais ne suis-je pas, moi aussi, un chef des Apaches ?
– Si, tu l’es, depuis que tu as bu le sang de Winnetou et que ce dernier a bu le tien. Tu es devenu alors le sang de notre sang, la chair de notre chair. Tu es devenu aussi un chef des Apaches et chaque tribu de notre peuple te doit le respect.
– N’ai-je pas été nommé chef bien avant Til-Lata ?
– De nombreuses lunes avant lui.
– C’est donc lui qui doit se conformer à ma volonté.
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Il se rendit à mes raisons ; je voyais cependant qu’il n’était pas entièrement convaincu. Mais, à ce moment, un fait nouveau sollicita notre attention. Nous venions de remarquer une nou-velle piste qui, longeait la rive droite du Rio Pecos en direction du pueblo des Apaches, dans le même chemin que nous devions emprunter. Nous examinâmes attentivement la trace sans pou-voir cependant en déduire le nombre de cavaliers, ceux-ci ayant avancé à la file indienne. Tout portait cependant à croire que ce fussent là les guerriers kiowas poursuivant Santer. Effective-ment, un peu plus loin, la file des cavaliers s’était disloquée, et nous pûmes constater qu’il s’agissait de Peaux Rouges au nombre de onze.
– Les guerriers apaches qui te suivent remontent-ils le cours du fleuve ? demandai-je à Yato-Ka.
– Certainement, répondit l’Indien. Ils ne manqueront pas de rencontrer les Kiowas, qui sont moins nombreux qu’eux.
– La distance qui nous sépare encore d’eux est-elle grande ?
– Lorsque nous t’avons rencontré, nous avions sur eux une avance d’une demi-journée de marche.
– Et les Kiowas, comme les traces l’indiquent, ne sont guère qu’à une demi-heure de nous. Pressons le pas pour les rattraper avant qu’ils ne rencontrent les guerriers apaches.
Je m’élançai au galop, suivi de mes compagnons. Bientôt nous arrivâmes à une boucle du fleuve. Là, les Kiowas, qui con-naissaient parfaitement le terrain, avaient quitté le bord de ce-lui-ci pour prendre un raccourci. Les traces étaient maintenant toutes fraîches. Nous avancions à une forte allure et mon cheval, qui ne se ressentait plus de sa piqûre, était redevenu l’admirable coursier qu’il avait toujours été.
Enfin, de petits points mobiles surgirent à l’horizon. C’étaient sans nul doute les Kiowas conduits par Pida. Nous for-
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çâmes encore la vitesse et, comme la distance entre ceux que nous poursuivions et nous-mêmes diminuait, nous pûmes bien-tôt constater qu’ils avançaient à la file indienne, ils ne sem-blaient pas nous avoir remarqués.
Brusquement, ils s’arrêtèrent, se concertèrent une minute, puis, rebroussant chemin, ils retournaient dans notre direction.
– Qu’est-ce que cela signifie ? demanda Yato-Ka.
– Ils ont dû apercevoir les guerriers apaches et, comme ceux-ci sont bien plus nombreux qu’eux, ils préfèrent éviter la rencontre. À présent, ils doivent nous avoir remarqués aussi, mais nous ne sommes que trois, aussi nous ne craignent-ils pas.
– Voici en effet nos frères, je viens de les apercevoir, s’écria triomphalement Yato-Ka, en désignant un point au delà du groupe de Pida. Ils poursuivent les Kiowas à toute vitesse.
– Très bien, dis-je. Il est temps que vous alliez rejoindre tous les deux vos guerriers tout en évitant les Kiowas. Dites à Til-Lata qu’il s’arrête pour m’attendre. Je vais pendant ce temps parler à Pida.
Les deux éclaireurs apaches suivirent mon conseil, pendant que je bifurquais légèrement à gauche pour allez au-devant des Kiowas. Quelques minutes plus tard, ceux-ci pouvaient déjà me reconnaître. J’entendis en effet Pida pousser un cri d’étonnement, mais il continuait à galoper à toute allure. Diri-geant mon cheval au-devant de lui, je lui criai :
– Halte-là ! Ne craignez rien, je vous protégerai contre les Apaches.
Il faut croire que sa confiance en moi était grande, car aus-sitôt je le vis freiner sa monture, et ses guerriers suivirent son exemple. L’instant d’après, je me trouvais auprès de lui.
– Uff ! Old Shatterhand ici ? s’écria-t-il. Qui t’a libéré ?
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– Personne. Je me suis libéré par mes propres moyens. Ne t’en avais-je pas prévenu ? Cependant, tu n’as rien à craindre de moi. Tu es mon ami, et, aussi longtemps que je suis auprès de toi, les Apaches ne s’attaqueront pas à toi.
– Uff ! Est-ce bien vrai ?
– Tu as ma parole.
– Je ne doute pas de la parole de Old Shatterhand. Il ne m’a jamais menti.
– Jette un regard en arrière. Les Apaches, prévenus par mes deux compagnons, ont déjà mis pied à terre. Ils attendent que je les rejoigne. Avez-vous découvert les traces de Santer ?
– Oui, mais nous n’avons pas eu le temps de le rattraper. Sa piste mène vers le pueblo des Apaches.
– Tu as donné une preuve de courage en le suivant jusqu’ici, étant donné l’hostilité qui vous oppose à cette tribu ennemie.
– Quel est le guerrier qui ne risquerait pas, sa vie pour re-conquérir son sachet à remèdes ?
– Désormais tu ne risques plus la tienne. Descends de che-val. Nous allons fumer le calumet de paix.
– Uff ! Old Shatterhand considère donc Pida digne d’être son frère malgré tout ce qui s’est passé ?
– Oui, mais il faut faire vite, car je ne veux pas abuser de la patience des Apaches.
Nous mîmes pied à terre et fumâmes le calumet de paix, scellant notre alliance par ce rite indien. Après quoi, ayant re-commandé à Pida d’attendre mes instructions, je m’élançai vers les Apaches, qui se tenaient groupés en demi-cercle autour de Til-Lata.
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Je connaissais bien ce guerrier apache, réputé pour sa bra-voure et son orgueil. Il m’avait jadis témoigné de l’amitié. Arrivé auprès de lui, je le saluai cordialement et j’ajoutai :
– Old Shatterhand arrive aujourd’hui vers vous seul, car son ami Winnetou n’est plus à ses côtés. Je conterai bientôt à mes frères les derniers instants de leur grand chef, mais je dé-sire auparavant entretenir Til-Lata des Kiowas qui attendent mon retour non loin de là.
– Yato-Ka m’a déjà communiqué ton désir, répondit Til-Lata.
– Et quel est ton avis ? demandai-je.
– Old Shatterhand est un chef des Apaches et sa volonté se-ra respectée. Les dix guerriers kiowas peuvent regagner tran-quillement leurs tentes, personne ne cherchera à leur nuire.
– Il y en a onze en réalité, car leur jeune chef Pida est avec eux, fis-je observer.
– J’ai vu que Old Shatterhand a fumé avec Pida le calumet de paix. Il peut s’approcher et nous le traiterons comme un invi-té aussi longtemps qu’il le voudra. Cependant, une fois parti, il redeviendra notre ennemi, ainsi que le veut la loi de la guerre.
– C’est ainsi que je l’entends moi aussi, fis-je. Cependant, les guerriers apaches me suivront, car nous sommes sur la piste de l’assassin d’Intchou-Tchouna. Lorsque nous aurons capturé le meurtrier, je les conduirai sur la tombe de leur grand chef. Howgh !
– Howgh ! acquiesça Til-Lata, et, pour confirmer notre ac-cord, il me tendit la main.
Je pus alors retourner auprès de Pida et je lui fis part de notre convention. Il renvoya aussitôt ses guerriers dans leur camp et nous allâmes rejoindre le détachement de Til-Lata.
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Sans perdre un instant, nous nous lançâmes à la poursuite de Santer.
Ayant regagné la rive du Rio Pecos, nous en suivîmes le cours jusqu’au soir. Alors, nous nous arrêtâmes pour camper et, devant les Apaches réunis autour du feu de camp, je relatai en détail les circonstances dans lesquelles leur chef bien-aimé avait trouvé la mort. Mon récit produisit sur ces hommes endurcis une profonde impression. Ils demeurèrent longtemps silen-cieux, puis honorèrent la mémoire du disparu en évoquant les faits marquants de sa vie glorieuse.
La veillée se prolongea bien avant dans la nuit, et nous nous remîmes en route aux premières lueurs de l’aube. Nous chevauchâmes à allure forcée durant toute la journée, ne nous accordant qu’une brève halte vers midi pour nous restaurer. En-fin, au soleil couchant, le pueblo des Apaches nous apparut.
C’était une construction en gradins, conçue de telle sorte que les habitations de chaque étage étaient précédées d’une ter-rasse. Les étages étaient reliés entre eux par des échelles que l’on retirait dès qu’un ennemi était signalé. Grâce à cette dispo-sition, la forteresse était à peu près inexpugnable, car l’assaillant éventuel se verrait obligé de la prendre étage par étage, et les échelles de fortune dont il pourrait disposer consti-tueraient une cible facile pour les défenseurs bénéficiant d’abris solides. Le pueblo comprenait une dizaine d’étages.
Notre arrivée produisit une vive sensation parmi les habi-tants, qui ne s’attendaient pas à ce retour précipité de l’expédition de Til-Lata. Ce dernier, formant un porte-voix de sa main, annonça :
– Old Shatterhand est parmi nous. Que les guerriers apaches se hâtent pour le recevoir.
Des clameurs s’élevèrent dans le pueblo, s’amplifiant d’étage en étage. On descendit des échelles, qui n’étaient pas
– 682 – faites de cordes, mais d’énormes troncs d’arbres dans lesquels on avait taillé des échelons. Des centaines d’Apaches se précipi-tèrent à ma rencontre, me souhaitant la bienvenue et m’assaillant de mille questions relatives à la mort de leur grand chef. Je les écartai cependant d’un mouvement de la main et je demandai :
– Où est Inta ? J’ai à lui parler d’urgence.
– Il est chez lui. Nous allons l’appeler tout de suite.
– Ce n’est pas la peine. Il est vieux et malade, et il faut lui épargner les fatigues. J’irai le trouver moi-même.
Je fus conduit dans une espèce d’antre creusé dans le contre-fort d’un roc. Le vieillard manifesta de la surprise, mais aussi de la joie en me voyant et, selon l’habitude indienne, il s’apprêtait à m’accueillir par un long discours de bienvenue. Je l’en empêchai cependant :
– Un Visage-Pâle est-il venu te voir ? lui demandai-je.
– Oui, répondit-il.
– Quand ?
– Hier.
– Est-il reparti ?
– Oui. Il ne s’est pas attardé ici pendant un temps plus long que celui que les Visages-Pâles appellent une heure.
– Que te voulait-il ?
– Il m’a demandé de lui indiquer où se trouve exactement Delklil-To. Il m’a dit que Winnetou lui avait interdit de révéler son nom, mais il m’a montré sa marque tracée sur un morceau de cuir. Notre chef l’a chargé d’exécuter ses dernières volontés.
– Et tu lui as fourni les indications ?
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– Oui. Je lui ai dit comment trouver le lac de Delklil-To, la forêt d’Indeltche-Tsil et le rocher Tche-Choch, au-dessus de la chute d’eau.
– Tu lui as indiqué aussi le petit sentier qui conduit à ce ro-cher ?
– Oui, je lui ai tout dit. Cela m’a fait plaisir d’évoquer ces lieux où je m’étais rendu pour la dernière fois en ta compagnie et en celle de Winnetou. Hélas ! le grand chef des Apaches nous a quittés pour rejoindre son père dans les territoires de chasse éternelle. J’espère bientôt les suivre moi-même.
Comment aurais-je pu reprocher sa légèreté à ce vieillard qui croyait de bonne foi exécuter la dernière volonté de son chef défunt. Cependant je tenais à tout savoir.
– Le cheval du Visage-Pâle était-il très fatigué ?
– Au contraire, il semblait vigoureux. Aussi, bien que nous l’ayons invité à rester quelque temps, le Visage-Pâle a-t-il pu re-partir aussitôt.
– C’est tout ce qu’il vous a demandé ?
– Avant de partir, il a exprimé encore le désir d’emporter un peu d’étoupe pour confectionner une mèche, ainsi que de la poudre. Il en fallait même beaucoup.
– De la poudre à canon ?
– Oui, de celle qu’on emploie pour faire sauter les rochers.
– As-tu pu voir de près ce morceau de cuir qui portait la marque de Winnetou.
– Non, il l’a sorti un instant d’un sachet à remèdes et l’y a remis aussitôt. Cela m’a même étonné, puisque je sais que les Visages-Pâles ne portent pas de sachets à remèdes.
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– Uff ! s’écria Pida qui m’avait accompagné chez le vieil Apache. Ainsi, il l’a toujours ! Ce sachet à remèdes m’appartient, il me l’a volé.
– Il l’a volé ? demanda Inta, stupéfait. Cet homme est donc un voleur ?
– Pire qu’un voleur.
– Pourtant il portait sur lui la marque de Winnetou.
– Un autre vol. Ce Visage-Pâle n’est autre que Santer, l’assassin d’Intchou-Tchouna et de Nso-Tsi.
Cette révélation plongea le vieil Apache dans un désespoir sans borne. Nous ne cherchâmes même pas à le consoler et nous partîmes en le laissant à ses amères méditations.
Force m’était de reconnaître que j’avais jusque-là échoué dans mon entreprise puisque Santer gardait à peut près toute son avance. Pourtant tout l’espoir n’était pas perdu et Til-Lata était de mon avis.
– En ne perdant pas un instant et en nous mettant tout de suite en route, dit-il, peut-être le rattraperons-nous avant qu’il puisse gagner les Eaux-Sombres. Le clair de lune nous permet-tra de ne pas interrompre notre course. À moins que Old Shat-terhand n’ait besoin de repos, ajouta-t-il.
– En un moment pareil, on ne songe pas au repos, dis-je. Je pense que le jeune chef des Kiowas sera de mon avis.
– Pida ne veut pas connaître de répit, fit ce dernier, avant d’avoir reconquis son sachet à remèdes.
– Ainsi donc, nous sommes d’accord. Nous prendrons le temps de nous restaurer et de changer nos chevaux. Il m’est pé-nible de me séparer de ma monture, mais je n’ai pas le choix. Le fait que Santer se soit muni d’une mèche ne me dit rien qui vaille.
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C’est ainsi que, deux heures à peine après notre arrivée au pueblo, nous repartîmes montant des bêtes fraîches et pourvues d’une forte provision de vivres. Notre expédition se composait, outre Til-Lata, Pida et moi-même, d’une vingtaine d’Apaches. À vrai dire, nous n’avions pas besoin d’une escorte aussi nom-breuse, car le seul territoire étranger qu’il nous fallait traverser était celui des Mimbrenios, amis des Apaches, cependant Til-Lata tenait à se prémunir contre d’éventuelles difficultés.
Plus de deux cents milles séparent le pueblo des Apaches du lac des Eaux-Sombres. La plus grande partie du trajet con-duit à travers un terrain extrêmement accidenté et rocailleux, fort malaisé à suivre. Le reste du chemin passe dans une région montagneuse, de sorte qu’il ne fallait pas compter moins de douze jours de voyage pour arriver à notre but.
Il était superflu de nous attarder à chercher les traces de Santer. Pour aller aux Eaux-Sombres, il avait emprunté sûre-ment l’itinéraire indiqué par Inta et que nous suivions nous-mêmes. C’était le chemin le plus direct et, si Santer s’en écartait, cela ne pouvait que réduire son avance.
Aucun incident notable ne survint au cours des dix pre-miers jours de notre chevauchée. Le onzième jour, nous rencon-trâmes deux Peaux-Rouges, dont le plus âgé ne m’était pas in-connu. C’était le Mimbrenio qui avait jadis renouvelé notre pro-vision de viande, alors que je traversais cette région avec Win-netou. Le plus jeune était son fils.
L’Indien me reconnut de son côté et poussa un cri de joie.
– Est-ce possible ? Old Shatterhand est vivant !
– On me croit donc mort chez vous ?
– Oui, on m’a raconté que tu avais été tué par des Sioux.
Quelque chose me dit que ce « on » n’était autre que San-ter.
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– C’est sans doute un Visage-Pâle qui t’a rapporté cette nouvelle ?
– Oui, il nous a raconté que Old Shatterhand et Winnetou avaient trouvé tous deux la mort dans un terrible combat. Je l’ai cru puisqu’il avait sur lui la marque de Winnetou et aussi son sachet à remèdes.
– Il a tout de même menti puisque me voici bien en vie.
– Alors, Winnetou n’est pas mort non plus ?
– Hélas ! Winnetou est bien mort. Où as-tu rencontré ce Blanc ?
– Dans notre camp. Il est venu pour échanger son cheval, trop fatigué, contre une monture plus fraîche et a demandé un guide pour le conduire à Deklil-To. Nous n’avions jamais enten-du parler d’un endroit de ce nom, mais, quand il nous eut décrit ce lieu, j’ai compris qu’il s’agissait du lac que nous appelons Chich-Ti, c’est-à-dire Mer Noire. Il nous a offert en échange le sachet à remèdes de Winnetou. J’ai accepté le marché, je lui ai donné une monture fraîche et, accompagné de mon fils, je l’ai conduit hier à Chich-Ti.
– Ce Visage-Pâle t’a trompé. As-tu le sachet à remèdes qu’il t’a laissé ?
– Oui, le voici.
Il nous montra l’objet à la vue duquel Pida poussa un cri de joie. C’était bien son sachet à remèdes. Il fit un geste pour le prendre, mais le Mimbrenio protesta énergiquement. Je m’empressai de dissiper le malentendu.
– Ce sachet à remèdes appartient au jeune chef des Kiowas, dis-je. De sa vie durant, Winnetou ne l’a même pas vu.
– Es-tu sûr de ce que tu affirmes ? demanda le Peau-Rouge.
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– Absolument sûr, et je te prie de n’en pas douter.
– Dans ce cas, ce blanc a abusé de moi. Ce sachet m’a coûté un excellent coursier et deux jours de voyage. J’ai encore peine à y croire, mais comment douter de la parole de Old Shatter-hand ? Je vais donc rendre le sachet à son propriétaire, mais je reviens sur mes pas pour faire payer cher à ce Visage-Pâle de m’avoir si ignoblement dupé.
– En ce cas, faisons route ensemble, car nous aussi nous sommes à sa poursuite.
Le Mimbrenio accepta la proposition et notre cavalcade augmenta de deux cavaliers. On imagine la joie de Pida, qui put enfin suspendre à son cou l’objet sacré qui lui rendait son hon-neur de guerrier. Il avait atteint le but de son voyage. Attein-drais-je aussi le mien ?
Le jour suivant, le soleil était déjà couché quand nous arri-vâmes au lac des Eaux-Sombres. Nous étions harassés de fa-tigue et, d’ailleurs, l’heure était trop tardive pour nous mettre à la recherche de Santer. Nous préparâmes donc notre campe-ment, sans allumer de feu bien entendu, pour ne pas donner l’éveil à l’assassin de Intchou-Tchouna.
Après avoir quitté les bords du Rio Pecos, nous avions tra-versé la région sud-ouest du Nouveau-Mexique, et nous nous trouvions maintenant en plein Arizona. Cette contrée, qui était le territoire de chasse des Gilenios, une branche de la vaste tribu des Apaches, était triste et désertique, dominée par les rochers. À l’exception des vallées des rares cours d’eau, le sol rocailleux était à peu près nu, aucune végétation ne pouvant résister aux rayons brûlants du soleil.
La région du lac des Eaux-Sombres constituait une véri-table oasis dans ce désert de pierres. C’était une vaste cuvette arrosée de plusieurs sources qui grossissaient les eaux du lac.
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Celles-ci alimentaient à leur tour un cours d’eau qui coulait en direction de l’ouest.
Les flancs escarpés des collines qui dominaient le lac étaient couverts d’épaisses forêts qui se miraient dans les eaux du lac, leur conférant ce reflet sombre qui nous avait suggéré le nom de Deklil-To. Le rocher qui bornait le lac à l’est était le plus élevé. Au sommet de cette falaise, qui avançait hardiment au-dessus de l’eau, une source impétueuse jaillissait, dont les eaux s’écoulaient dans le lac et formaient une cascade d’une centaine de pieds de haut. C’est de cette chute d’eau qu’il était question dans le testament de Winnetou. Juste au-dessus de la cascade, se trouvait une caverne creusée dans la masse du rocher dans laquelle je n’avais pu pénétrer alors que je visitais ces parages avec Winnetou. Par la suite, l’Apache en avait certainement dé-couvert l’accès.
Cette caverne était surplombée par une énorme saillie du rocher qui formait un véritable toit au-dessus du lac, semblant défier les lois de la pesanteur. Devant cette étrange falaise, on se demandait par quel miracle de la nature cette masse rocheuse n’avait pas encore été précipitée dans l’eau par son propre poids.
Tout près de là, à droite, se dressait un autre rocher où nous avions jadis tué un grizzly. Voilà pourquoi Winnetou avait appelé cet endroit Tche-Choch, c’est-à-dire le Rocher de l’Ours.
En suivant les indications du testament de Winnetou, San-ter avait dû, la veille, s’arrêter là pour s’emparer du trésor des Apaches. Mon impatience était telle que je n’arrivai à m’endormir que tard dans la nuit.
Le soleil venait à peine de poindre à l’horizon lorsque nous nous levâmes. Aussitôt nous nous mîmes en devoir de recher-cher les traces du bandit. Comme le sol ne nous fournissait au-cune indication, je décidai de monter au sommet du rocher où j’espérais bien trouver le voleur du testament. Til-Lata et Pida
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étaient les seuls à me suivre, les guerriers apaches devaient nous attendre dans la vallée.
Nous pénétrâmes dans la forêt de pins que Winnetou men-tionnait dans son testament. Elle montait à pic et aboutissait au Rocher de l’Ours. « Là, tu devras descendre de cheval et grim-per… » avait écrit l’Apache. C’était la dernière phrase de son tes-tament que j’avais pu lire. Où fallait-il grimper ? Sans doute vers la caverne. Le rocher était de plus en plus escarpé, et nous n’avançâmes désormais qu’à grand’peine. Cette ascension nous conduisit juste au-dessus de la caverne. Là, nous nous arrê-tâmes, dans l’impossibilité de faire un pas en avant. S’il existait un chemin conduisant à l’antre, ce n’était sûrement pas de ce côté qu’il fallait le chercher. Comme je regrettais de n’avoir pu lire jusqu’au bout le testament de Winnetou.
Nous étions déjà sur le point de revenir sur nos pas, lors-qu’une détonation déchira l’air et une balle heurta le rocher, tout près de moi. Une voix que je connaissais bien me criait :
– Toi ici ? Je te croyais déjà crevé. Mais mieux vaut tard que jamais, et tu mourras maintenant !
Il m’envoya une seconde balle qui m’effleura presque. San-ter était un tireur redoutable, mais d’où il était, c’était une véri-table gageure que de vouloir m’atteindre. Il se tenait en effet tout au bord de la plate-forme rocheuse, à l’entrée de la caverne.
– Rassure-toi, je n’ai pas dit mon dernier mot, cria Santer. Mais j’ai le temps, moi. C’est toi qui es pressé. Il te tarde de lire le testament de Winnetou et de mettre la main sur l’or, hein ? Malheureusement pour toi, tu es un peu en retard, et tu ferais mieux d’en faire ton deuil tout de suite.
Abrité derrière une saillie, j’écoutais ses vociférations sans répondre. Cependant l’éloquence de Santer n’avait pas besoin de stimulant.
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– Mr. Shatterhand ne trouve pas le bon chemin ? C’est vraiment ennuyeux ! Il n’a donc pas lu grand’chose du testa-ment de son ami apache. Et puisqu’il en est ainsi, non seule-ment il ne connaît pas l’entrée, mais il ignore l’existence de la sortie de derrière. Ce n’était vraiment pas la peine de se donner tant de mal pour venir jusqu’ici ! Old Shatterhand rentrera bre-douille, ha ! ha ! ha !
La situation était critique. Santer était à quelques pas du trésor et je ne voyais toujours pas le moyen de l’empêcher d’exécuter son plan jusqu’au bout. Une seule solution s’offrait à moi, une solution à laquelle je répugnais, à vrai dire : abattre le bandit d’un coup de fusil.
Cependant, si l’angle de tir était défavorable pour Santer, il l’était aussi pour moi. Je quittai donc mon abri et descendis le rocher d’une vingtaine de mètres et épaulai ma carabine.
– Tiens ! l’ami Shatterhand s’apprête à tirer. Attends donc que je t’offre une meilleure cible.
Il disparut dans l’antre, mais, au bout de quelques minutes, je le revis perché sur le toit rocheux de celui-ci. Il vint jusqu’au bord du rocher, qui s’avançait au-dessus de l’eau. Rien qu’à le voir j’avais le vertige. Quelque chose de blanc brillait dans sa main.
– Tiens ! Regarde un peu, hurla-t-il. C’est le testament de Winnetou. Je le connais par cœur et je n’en ai plus besoin. Tout est prêt, la mèche brûle et tu en es pour tes frais.
Il déchira les feuilles et les éparpilla au-dessus du lac. Les morceaux de papier tombèrent lentement un à un dans les eaux profondes et noires. Une colère terrible s’empara de moi.
– Écoute-moi donc, canaille ! criai-je.
– Avec joie. Je t’écoute toujours volontiers, railla Santer.
– Intchou-Tchouna te salue !
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– Merci.
– Nso-Tsi aussi !
– Merci encore.
– Et voici au nom de Winnetou !
J’avais épaulé mon tueur d’ours et je tenais en joue le ban-dit. Cette fois, il ne m’échapperait pas. Déjà le coup allait par-tir… Mais que se passait-il ? Mon bras tremblait-il de rage con-tenue ? Santer avait-il bougé ? Ou peut-être le rocher, las de res-ter suspendu depuis des siècles dans l’espace, s’était-il mis à va-ciller ? J’abaissai mon arme pour mieux me rendre compte de ce qui arrivait.
Je ne pus en croire mes yeux. C’était en effet le rocher qui oscillait. Puis, ce fut un grondement sourd et profond, une co-lonne de fumée s’échappa de l’antre, une explosion, suivie aussi-tôt de plusieurs autres d’une violence croissante secoua le ro-cher. Sur la plate-forme, Santer, les bras levés au ciel, hurlait, appelant au secours. L’instant d’après, le rocher perdait défini-tivement son équilibre et s’écroulait avec un fracas infernal dans les eaux sombres du lac, entraînant dans sa chute l’assassin d’Intchou-Tchouna. Un épais nuage de fumée continuait à flot-ter sur le rocher démoli.
Fasciné par ce spectacle grandiose et terrifiant, je restai comme pétrifié, sans pouvoir faire un geste.
– Uff ! s’écria Pida. Le Grand Esprit a jugé le criminel et a fait s’écrouler le rocher sous lui.
Til-Lata désigna alors les eaux agitées du lac qui, à ce mo-ment, faisaient penser à une chaudière en ébullition, et dit, d’une voix rendue rauque par l’émotion :
– C’est l’Esprit du mal qui l’a entraîné dans ces eaux, où il restera jusqu’à la fin des siècles.
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De la vallée, nous montaient les cris des Apaches qui, im-pressionnés par cette formidable explosion, nous appelaient. Les deux chefs rouges se précipitèrent auprès d’eux. Quant à moi, je rendis grâce à la Providence de m’avoir épargné le devoir d’exécuter le bandit. Il était l’artisan de sa propre fin, son propre bourreau, puisqu’il avait lui-même provoqué l’explosion qui l’avait fait périr.
J’étais si bouleversé par ce que je venais de voir que je ne parvenais pas à surmonter la faiblesse qui s’était emparée de moi. Tout tourbillonnait autour de moi et je fermai les yeux. Mais je continuais à voir le rocher oscillant et à mes oreilles ré-sonnaient toujours les appels désespérés de Santer.
Que s’était-il passé au juste ? Les faits n’étaient pas diffi-ciles à reconstituer ; Winnetou avait pris ses précautions. Dans son testament, il avait décrit la cachette et indiqué la façon de découvrir le trésor. Mais il s’était exprimé d’une manière spé-ciale, afin que je fusse le seul à pouvoir comprendre le sens exact de ses phrases. Tout autre que moi, essayant de s’emparer du trésor, était voué à périr en interprétant mal ses indications. Sans doute Winnetou avait-il posé une mine dont l’explosion avait provoqué la perte de Santer.
Mais qu’était devenu le trésor ? Sa cachette était-elle restée intacte ou bien, faisant partie de la masse de rocher avait-elle été précipitée dans le lac, dérobant ainsi à jamais le trésor à la convoitise des humains ?
Ce qui me tourmentait le plus, cependant, c’était la dispari-tion du testament de mon ami le plus cher. Mais était-il irrémé-diablement perdu pour moi ? Cette idée agit sur moi comme un aiguillon, me rendant mes forces. À mon tour, je me précipitai au fond de la vallée dans l’espoir d’en trouver quelques frag-ments.
Arrivé au bord du lac, je vis flotter à la surface un petit car-ré blanc. Je me jetai à l’eau, je saisis le bout de papier et je na-
– 694 – geai dans la direction où je venais d’apercevoir plusieurs autres morceaux du testament. Je regagnai alors le bord et je mis tous les fragments à sécher au soleil. Quelques minutes plus tard, j’essayai de déchiffrer l’écriture délavée. Mais tout ce que je pus lire, ce furent, çà et là, quelques mots incohérents. « … Faire sauter le roc… donneras le tiers… car la pauvreté… distribuer en outre… pas de vengeance. » C’était peu de chose, et cependant assez pour deviner le reste. Je garde précieusement ces petits bouts de papier, qui sont pour moi comme une relique.
Plus tard, nous étant remis un peu de notre émotion, nous entreprîmes des investigations méthodiques. Une partie des Apaches se mit à chercher, dans la vallée, le cheval de Santer. Sans doute le bandit l’avait-il attaché à un arbre et, si nous ne le délivrions pas, il était condamné à mourir de faim. Le restant des guerriers monta avec nous dans les hauteurs, à la recherche du chemin qui menait à la grotte et que Winnetou avait été le seul à connaître. Pendant de longues heures, nos efforts restè-rent infructueux. Soudain, une idée traversa mon esprit. La dernière phrase que j’avais pu lire dans le testament de Winne-tou revint à ma mémoire. « Là, tu devras descendre de cheval et grimper… » Le mot « grimper » m’avait suggéré d’abord une montagne, si bien qu’en arrivant je n’avais envisagé que l’ascension du roc. Cependant ne pouvait-on pas grimper aussi à un arbre ? Mon regard venait de se poser justement sur un pin très élevé qui croissait tout près de la falaise. J’y grimpai vive-ment et, une fois au sommet, je me rendis compte qu’on pouvait sauter de là sur le bord du rocher, sans grande difficulté. Je ne doutais pas que ce fût le seul accès possible de l’antre. Effecti-vement, une fois sur cette terrasse, on trouvait un petit sentier qui, contournant le rocher, s’arrêtait net à l’endroit où la plate-forme rocheuse s’était détachée de la falaise par suite de l’explosion. Si le trésor n’était pas au fond du lac, il devait se trouver quelque part de ce côté.
J’appelai les guerriers apaches qui, grimpant à leur tour au sommet du pin, me retrouvèrent sur la terrasse, et, de là, nous
– 695 – commençâmes nos recherches… Nous ne laissâmes pas une seule pierre en place, fouillant le sol dans tous les sens ; tout ce-la sans découvrir la trace du trésor. Pourtant, s’il y avait eu là le moindre indice, il ne nous aurait pas échappé, car nous savions tous lire sur le sol. Mais les pierres restaient muettes, et, si elles connaissaient le secret de Winnetou, elles le gardaient jalouse-ment.
Le soir, de guerre lasse, nous descendîmes dans la vallée. Les guerriers envoyés à la recherche du cheval de Santer vinrent nous rejoindre. Plus heureux que nous, ils avaient trouvé ce qu’ils avaient cherché. Je fouillai aussitôt les poches de la selle, mais leur contenu n’offrait aucun intérêt.
Nous passâmes encore quatre jours au bord du lac des Eaux-Sombres. J’ai la ferme conviction que, si le trésor du chef apache avait été épargné par l’explosion, nous n’aurions pas manqué de le trouver. Mais il n’était plus à notre portée, il gisait sûrement, et gît encore, au fond de Deklil-To…
Nous retournâmes au pueblo des Apaches, les mains vides, mais avec la certitude que le meurtre d’Intchou-Tchouna et de Nso-Tsi était enfin vengé.
Ainsi disparut le testament de Winnetou, dernière expres-sion de la volonté de l’ancienne dynastie des Apaches. Intchou-Tchouna et sa fille étaient morts depuis des années, Winnetou avait quitté à son tour le monde et le moment n’était sans doute pas loin où la tribu des Apaches, et, hélas ! toute la race rouge, étaient appelée à disparaître. Une race noble et héroïque qui sa-vait mépriser les richesses que donne l’or et qui préféra périr plutôt que de déchoir.
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