La Main qui frappe et Winnetou
Chapitre V: Conseil de Guerre Chez les Ogellalahs
CHAPITRE V
CONSEIL DE GUERRE CHEZ LES
OGELLALAHS
Un feu qui flambait devant l’entrée du wigwam du chef éclairait les alentours. Afin de rester inaperçu, je pris soin de ne pas quitter la zone plongée dans l’ombre de la tente. J’avançais à la manière des quadrupèdes, en m’appuyant sur les mains et les genoux et en tâtant le terrain de crainte de heurter un objet et de provoquer un bruit qui aurait pu me perdre.
Par bonheur, le vent, qui était assez fort, soufflait dans la direction opposée à mon avance. Ainsi je n’avais pas à craindre d’être dépisté par l’odorat si sensible des chevaux indiens. À cet égard, la situation de Winnetou, qui avançait dans le sens con-traire, était bien moins avantageuse que la mienne.
Pour franchir les deux cents mètres qui me séparaient de la tente, je mis un temps qui me parut infini. Je parvins enfin der-rière la tente, me trouvant ainsi à quelques pas à peine des hommes assis en cercle autour du feu.
Je me rendis vite compte que je venais à point nommé pour assister à un conseil de guerre. Je distinguais nettement cha-cune de leurs paroles. Ils s’exprimaient dans cet anglais forte-ment mêlé d’expressions indiennes qui est le langage courant de la savane. Comme ils semblaient fort absorbés par la discussion, je m’enhardis à avancer la tête de derrière la tente pour pouvoir les observer en même temps que les écouter.
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Les membres de cet étrange conseil de guerre étaient au nombre de huit : cinq blancs et trois Peaux-Rouges. Cependant, seuls les premiers prenaient une part active aux débats. Les In-diens, eux, se contentaient d’écouter et de hocher la tête de temps en temps. D’une manière générale, les Indiens, autant en raison de leur prudence innée qu’à cause de la sévère discipline à laquelle ils se soumettent, volontairement, dès leur jeune âge, évitent de s’exprimer librement, à haute voix, lorsqu’ils se trou-vent autour d’un feu de camp et préfèrent communiquer entre eux par signes. Les Peaux-Rouges ne savent que trop bien qu’un feu de camp, telle une lampe les papillons de nuit, attire tou-jours les ennemis.
J’aurais d’ailleurs parié que ce feu devant la tente du chef avait été allumé par les blancs. La flamme, trop vive, projetait une lumière crue sur les environs, et il était à peu près certain que les Ogellalahs n’auraient pas commis l’imprudence d’éclairer le camp de cette façon.
Depuis un long moment déjà, un blanc conservait la parole. C’était un homme de haute taille, barbu, dont le front était tra-versé par une large cicatrice, trace d’un coup de couteau sans doute. La déférence avec laquelle on l’écoutait montrait qu’il s’agissait d’un des meneurs.
Une fois son exposé terminé, les autres lui posèrent des questions :
– À quelle distance d’ici se trouve Echo Cañon ? demanda l’un des railtroublers.
– À cent milles environ, répondit l’homme barbu. Deux journées et demie de marche au maximum. N’oubliez pas que le terrain est très mauvais et accidenté.
– Êtes-vous sûr seulement, patron, que notre calcul soit juste ? Et si la garnison d’Echo Cañon, au lieu de se lancer à
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– Ce serait du propre, opina un troisième. Nous nous fe-rions joliment étriller !
Le barbu eut un petit rire méprisant :
– Aucun danger, fit-il. La garnison n’est sûrement pas res-tée à Echo Cañon, et, à cette heure-ci, elle est déjà à nos trousses. Nous avons laissé derrière nous une trace on ne peut plus nette, et vous pouvez être certains qu’ils sont en train de la suivre. Trente hommes ont perdu la vie dans l’accident, et nous avons pu nous emparer d’un butin considérable. Ils sont sûre-ment décidés à nous rattraper et à nous reprendre ce que, de notre côté, nous sommes décidés à garder.
Il y eut un petit silence, puis il ajouta avec un ricanement sinistre :
– Ils s’imaginent, ces imbéciles, qu’ils vont maintenant se venger de l’attentat. Ils sont à cent lieues de se douter que, si nous avons fait dérailler le train, c’est avant tout pour les attirer hors d’Echo Cañon, où les entrepôts regorgent de marchandises de prix et dont la caisse doit contenir des dizaines de milliers de dollars.
– Et la garnison représente combien d’hommes ?
– Entre cent cinquante et deux cents, fit le barbu, tous bien armés. Outre les cheminots et les gardes, il y a quelques mar-chands et employés, car la station compte plusieurs stores, et même des bars. Mais, je le répète, ce qui me paraît plus intéres-sant encore que les marchandises, c’est la caisse de l’administration régionale, car tous les paiements concernant les grands travaux entre Green River et Promontory, dans un rayon de deux cent trente milles, sont effectués à Echo Cañon. Et il ne s’agit pas seulement de salaires et de traitements, mais aussi du financement des travaux de construction.
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– High dau ! À la bonne heure ! Eh bien ! dis-nous ton idée jusqu’au bout, Rollins.
– Alors, écoutez-moi. Nous partirons demain, au petit jour. Nous prendrons d’abord la direction du nord, puis, après quelques heures de marche, nous nous diviserons en plusieurs petits groupes, de façon à dérouter nos poursuivants, qui ne sauront désormais quelle piste suivre.
– Ils feront comme nous : ils formeront plusieurs groupes, opina l’un des railtroublers.
– C’est possible, mais nous arriverons tout de même à les égarer en brouillant soigneusement nos traces. Et, pour plus de précaution, nous ferons encore quelques détours. Après quoi, nous mettrons tous le cap sur Greenfork. Là, nous serons de nouveau réunis, et nous n’aurons plus qu’à filer sur Echo Ca-ñon, en évitant soigneusement les routes fréquentées. En par-tant demain dimanche à la première heure, nous sommes sûrs d’arriver à notre but avant mercredi matin.
– Il serait bon d’envoyer auparavant des éclaireurs.
– Cela va sans dire. Dès demain matin, une avant-garde, prenant le chemin le plus court, se mettra en route directement vers Echo Cañon. Arrivée à Panterhill, elle s’arrêtera pour nous attendre. Mon plan, comme vous voyez, est très simple.
– Et si, en dépit de toutes nos prévisions, une forte garni-son restait à garder la station ? objecta un des bandits.
– Même en mettant les choses au pire et en supposant, ce que je ne crois pas vraisemblable, que tous les ouvriers et poli-ciers restent à Echo Cañon, nous en viendrions à bout, car nous aurons l’avantage d’une attaque par surprise. Soyez sans crainte, le sort du combat sera décidé avant même que la lutte s’engage.
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Je n’aurais certainement pu choisir un meilleur moment pour venir écouter les conciliabules des bandits. En l’espace d’un quart d’heure j’avais appris ce que je désirais savoir, et dé-sormais tout ce que Rollins et ses acolytes pouvaient se dire ne présentait pour nous qu’un intérêt secondaire. Je n’avais plus aucune raison de prolonger ma présence au camp et décidai de revenir sur mes pas.
Prenant le plus grand soin à effacer mes traces, je me diri-geai vers l’endroit où je m’étais séparé de Winnetou. Comme il me fallait redresser l’herbe que j’aplatissais en rampant, ma progression était lente et pénible. Lorsque j’eus, enfin, regagné la lisière de la forêt, où je pouvais me sentir de nouveau en sécu-rité, et surtout reprendre la position debout, car j’avais les membres tout courbaturés, je poussai un soupir de soulage-ment.
Arrondissant mes mains autour de ma bouche, j’imitai le coassement du crapaud, signal convenu entre Winnetou et moi pour annoncer notre retour. Ce cri, venant de la forêt à cette heure de la nuit, ne pouvait paraître suspect aux Ogellalahs, puisque la région pullulait de ces batraciens. J’estimais qu’il était, en effet, urgent d’avertir mon ami de la réussite de ma mission : Winnetou n’avait aucune chance d’en apprendre plus long que moi et, en demeurant plus longtemps dans la vallée, il s’exposait inutilement.
Je me mis alors à remonter la côte et je regagnai sans obs-tacle le fourré, où Fred m’attendait déjà impatiemment.
– Eh bien ! quelles nouvelles rapportez-vous ? demanda-t-il, anxieux.
– Je vous raconterai tout par le menu, mais attendons d’abord le retour de Winnetou.
– Pourquoi attendre ? Je brûle d’impatience.
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– Tâchez de freiner un peu votre curiosité, dis-je en riant. Je ne vous cacherai rien. Mais, de grâce, ne m’obligez pas à faire deux fois le même récit.
Force fut donc à Fred d’attendre Winnetou, qui, d’ailleurs, ne tarda pas à nous rejoindre. Bientôt nous entendîmes, en ef-fet, le léger bruit des branchages écartés, et, l’instant d’après, la silhouette de l’Apache surgit des ténèbres.
– Est-ce bien mon frère Charlie qui m’appelait tout à l’heure ? demanda-t-il.
– Oui, c’est moi.
– Ainsi donc mon frère a pu mener sa tâche à bonne fin ?
– Oui, j’ai appris ce que je voulais savoir. Et le chef des Apaches a-t-il vu quelque chose d’intéressant ?
– Pas grand’chose. Il a perdu beaucoup de temps pour évi-ter les chevaux, et, au moment même où il arrivait près du feu de camp, il entendit le coassement du crapaud… Comme conve-nu, il rebroussa aussitôt chemin. Ainsi donc mon frère a pu sur-prendre les plans de l’ennemi ?
– Oui, j’ai eu de la chance.
– Mon frère blanc est un merveilleux éclaireur. Il a tou-jours réussi à percer les secrets de l’adversaire. Qu’il parle donc !
Je résumai fidèlement les propos échangés par les railtrou-blers autour du feu… Lorsque j’eus terminé mon récit, Fred vint me serrer la main.
– Toutes mes félicitations. Non seulement vous êtes un ex-cellent éclaireur, comme dit Winnetou, mais encore vous avez fait preuve d’une étonnante perspicacité, puisque ce que vous avez entendu confirme en tous points votre hypothèse sur l’attaque d’Echo Cañon.
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– Je n’ai pas grand mérite à l’avoir prévu. La chose allait de soi.
– Le chef des bandits s’appelle donc Rollins. Comment est-il ?
– Il a une cicatrice au front.
– Et vous avez dit qu’il portait la barbe ?
– Oui.
– Haller n’en portait pas, mais cela doit tout de même être lui, malgré sa barbe, car autrefois… La cicatrice provient d’un coup de couteau qu’il a reçu au cours de l’attaque d’une ferme, près de Leawenworth. Rollins est le quatrième faux nom que je lui connaisse. Qu’il porte la barbe ou non, qu’il se fasse appeler Pierre ou Paul, il finira bien par me tomber sous les pattes. Je l’aurai mort ou vif.
– Il faut tout de même tâcher de le capturer vivant. J’ai toujours évité de supprimer mes adversaires, si dangereux qu’ils fussent. J’ai érigé cette habitude en principe, et ce n’est que con-traint et forcé que je me sers de mes armes. Et, même réduit à tirer, je me contente de mettre l’ennemi hors de combat au lieu de…
– Tout à fait comme Old Shatterhand, fit Fred en m’interrompant.
» Dans les moments les plus critiques, il évite de verser le sang humain et, quand il ne peut absolument pas faire autre-ment, il tire, mais en visant le bras droit ou les jambes de son adversaire. Mais, ce qu’il préfère, c’est encore terrasser l’ennemi de son redoutable coup de poing, qui a le pouvoir d’endormir les têtes les plus dures pendant une heure ou deux.
– Uff ! s’écria Winnetou.
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Le chef des Apaches venait seulement de comprendre que Walker ignorait encore que cet Old Shatterhand n’était autre que moi. Mais il eut vite fait de réprimer son étonnement et, comprenant que je voulais garder mon incognito, il resta silen-cieux. J’enchaînai aussitôt :
– Cependant, n’allez pas imaginer, Fred, que ma répulsion à verser le sang soit telle que je préférerais laisser ces bandits courir la savane plutôt que de les abattre. En agissant ainsi, je me rendrais en quelque sorte indirectement responsable des méfaits qu’ils pourraient commettre plus tard et du sang que, eux, n’hésiteraient pas à verser à la première occasion. Certes, nous pourrions nous lancer tout de suite à la poursuite des ban-dits et mettre à profit le premier moment favorable pour abattre leur chef, mais je crois qu’une telle fin serait presque trop douce pour un criminel dont la conscience est chargée de tant d’âmes. Non, j’ai un plan. Que Rollins et ses acolytes se dirigent donc tranquillement vers Echo Cañon, nous ne les en empêcherons pas.
– Et vous ne les empêcherez pas non plus d’attaquer la sta-tion sans défense ?
– Je n’ai pas dit cela. Il s’agit au contraire de les devancer et d’alerter la garnison d’Echo Cañon. Haller et ses complices y seront reçus avec tous les honneurs qu’ils méritent.
– Well, votre idée n’est pas mauvaise. À moins que la gar-nison d’Echo Cañon ne soit composée de poules mouillées, nous aurons ainsi le maximum de chances de capturer le bandit vi-vant. Seulement je crains bien que nous n’ayons affaire à forte partie. Ils sont nombreux, les gredins, et prêts à tout.
– Vous le saviez déjà lorsque nous avons décidé, à deux, de leur donner la chasse. À Echo Cañon, nous trouverons tout de même des alliés ; n’oubliez pas que c’est une place fortifiée.
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– D’accord, mais je ne me fais pas d’illusions sur la valeur de nos alliés futurs. Tous ceux qui sont capables de combattre, ou presque, seront partis à la poursuite des bandits ; vous êtes le premier à l’affirmer.
– Aussi allons-nous tâcher de leur faire rebrousser chemin.
– Voilà qui est nouveau. Vous vous proposez donc d’aller au-devant d’eux ? Vous oubliez que, le temps de les avertir et de les ramener à Echo Cañon, les bandits occuperont déjà la place.
– Aussi faut-il faire le nécessaire pour que l’expédition re-tourne au plus vite à sa base.
– Et, pour cela, vous allez sans doute leur lancer un télé-gramme, à moins que vous ne disposiez d’un pigeon voyageur ?
– Eh bien ! non, Fred, ni l’un ni l’autre. Nous nous conten-terons de fixer un message écrit bien en évidence à un arbre sur la piste qu’ils suivent.
– Reste à savoir si ceux d’Echo Cañon prendront au sérieux cet avertissement. Ils se diront peut-être que le message a été laissé là par les railtroublers afin de les égarer.
– Il faut donc que ce message soit rédigé de façon à leur inspirer entière confiance. Les membres de l’expédition auront sûrement entendu parler de deux voyageurs descendus du train sur le lieu de l’accident. Et, de toutes façons, notre piste, plus récente que celle des railtroublers, a dû attirer leur attention. Ce ne sont sûrement ni des enfants ni des imbéciles et, dans le nombre, il s’en trouvera un ou deux pour savoir interpréter ces traces et en déduire que nous les avons précédés dans la pour-suite des bandits.
– Vous semblez bien sûr de votre fait.
– En tout cas, j’ai bon espoir. Je recommanderai à ces hommes d’éviter Greenfork et Panterhill, la première de ces lo-calités étant le rendez-vous général de la bande, la seconde celui
– 448 – des espions de Rollins, ainsi que je viens de l’entendre dans la vallée. Il ne faut pas que les bandits puissent se douter du retour de la garnison à Echo Cañon, aussi conseillerai-je aux poursui-vants de gagner la station par le chemin du sud.
– Le plan de mon frère est parfait. Maintenant, nous n’avons plus de temps à perdre. Partons !
– Partir déjà ? Mais il fait nuit, objecta le gros Walker, qui, visiblement, n’aurait pas dédaigné un petit somme.
– Nous ne pouvons attendre, répondit l’Apache. Quand le soleil se lèvera, nous devrons être déjà bien loin.
– Et si les Ogellalahs découvrent que nous sommes passés par ici ? demanda Fred, toujours hésitant.
– Il n’y a pas de danger. Ils mettront immédiatement le cap sur le nord, sans remonter la vallée de ce côté.
Là-dessus, l’Apache se leva et alla détacher son cheval. Nous imitâmes son exemple et conduisîmes nos montures hors du fourré. Arrivés sur la pente, nous montâmes en selle et re-prîmes dans le sens inverse le chemin que nous avions suivi à l’aller.
Ayant compris qu’il lui fallait décidément renoncer à dor-mir cette nuit-là, le gros Walker nous suivit sans enthousiasme et en poussant d’amers soupirs. Mais comme c’était, au fond, un vrai chasseur de la savane, il eut vite surmonté sa lassitude, et bientôt, il se mit à chevaucher gaillardement à nos côtés.
La nuit était complètement obscure et seuls les hommes du Wild-West pouvaient entreprendre cette course à l’aveuglette sur un terrain aussi difficile. Un cavalier européen aurait sans doute préféré conduire sa monture par la bride, mais les chas-seurs de l’Ouest savent que, du cheval ou de l’homme, c’est le premier qui y voit le mieux dans l’obscurité.
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Au cours de cette cavalcade pleine de difficultés, Winnetou, qui avançait en tête, donna toute sa mesure. Il nous conduisait par monts et par vaux, à travers des broussailles et des rochers, sans se tromper une seule fois de direction, sans s’écarter une seule fois de la piste invisible.
Ma monture se comporta admirablement pendant toute cette course et, si le vieux Victory n’était pas plus enchanté que son maître de cette traite nocturne, il s’en tira cependant fort bien.
Lorsque nous fûmes éloignés de quinze kilomètres environ du camp des Ogellalahs, nous ralentîmes un peu notre allure. L’aube commençait à poindre. Nous continuâmes encore pen-dant quelque temps dans la direction du sud, puis, ayant trouvé un endroit qui se prêtait particulièrement à la réalisation de mon plan, nous nous arrêtâmes. Un chêne séculaire, à la ramure imposante, barrait en quelque sorte le chemin. J’arrachai une feuille de mon carnet à dessin, traçai quelques lignes au crayon, puis attachai la feuille à l’arbre au moyen de deux clous impro-visés avec deux bouts de bois bien taillés. Quiconque suivrait la trace des railtroublers ne pouvait manquer de remarquer ce message.
Après quoi, nous obliquâmes vers le sud-est.
À midi, nous dépassâmes Greenfork, en prenant soin de ne pas nous approcher du point où les Ogellalahs devaient se réu-nir. Ceux-ci allaient éviter sans doute la route fréquentée, où leur passage ne pouvait rester inaperçu, et avanceraient en pleine forêt. Nous, nous pouvions, au contraire, emprunter sans crainte le chemin le plus court.
Nous poursuivîmes notre marche toute la journée, ne lais-sant pas de répit à nos montures tant que le soleil se trouva au-dessus de l’horizon. Au moment où son disque rouge allait dis-paraître derrière les montagnes, nous nous trouvions à l’entrée d’une vallée profondément encaissée. En son milieu, nous vîmes
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Nous étions sur le point de chercher un emplacement favo-rable, lorsque nous arrêtâmes brusquement nos montures, frappés par la beauté du paysage qui venait de surgir devant nous. La côte qui nous faisait face était déboisée et couverte de magnifiques champs de culture, tandis que, dans le pré, qui oc-cupait une partie de la vallée, paissaient paisiblement de nom-breux chevaux, moutons, vaches et chèvres.
Au pied d’un rocher escarpé se dressaient des baraque-ments et quelques maisons en bois, et son sommet était dominé par une chapelle surmontée d’une immense croix.
Cette vision inattendue, au milieu des montagnes, rappelait irrésistiblement un paysage suisse. Comment ce paisible et charmant hameau, sorti, aurait-on dit, du vieux continent, avait-il pu naître dans ce site sauvage des Montagnes Ro-cheuses ?
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