La Main qui frappe et Winnetou

Karl May · Chapitre 9 sur 28

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La Main qui frappe et Winnetou

Les Pirates du Rail

 

 

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CHAPITRE PREMIER

 

LES « RAILTROUBLERS »

La Chambre des Représentants et le Sénat des États-Unis ont pris la résolution suivante :

ARTICLE PREMIER. – Le territoire où le Yellowstone Ri-ver prend sa source, situé en partie dans l’État de Montana, en partie dans celui de Wyoming, ne saurait faire l’objet d’aucune transaction, ne devra être acquis ni colonisé par des particuliers, étant destiné à devenir un parc national pour le bien-être et l’agrément de la population. Quiconque, au mépris de cette dis-position, viendrait s’établir sur ce territoire et s’en approprierait le sol serait considéré comme contrevenant à la loi et expulsé.

ART. II. – Ce parc national sera placé sous le contrôle ex-clusif du Secrétaire d’État à l’Intérieur, qui prendra tout décret ou arrêté nécessaire à la sauvegarde et à l’entretien de ladite ré-gion.

C’est avec un réel plaisir que je pris connaissance du texte de cette loi fraîchement promulguée. Le Congrès venait de faire ainsi un don magnifique au peuple des États-Unis d’Amérique.

Et pourtant tout le monde ne mesurait pas, tant s’en faut, l’importance de cette décision. Qu’est-ce que cela pouvait bien faire au peuple américain, se disait-on en haussant les épaules, de posséder un territoire complètement sauvage de 9.500 kilo-mètres carrés quelque part dans les Montagnes Rocheuses ? Quel bénéfice pouvait-on en retirer ?

Les sceptiques qui raisonnaient ainsi avaient cependant tort. Le parc que les autorités venaient de mettre à la disposition

– 361 – des citoyens des États-Unis était un véritable Eldorado, sans pa-reil sur la terre.

C’est en 1856 que le général Warren avait reçu sur cette ré-gion les premiers rapports qui la représentaient comme la hui-tième merveille du monde. Bientôt, il avait organisé une expédi-tion afin d’explorer personnellement ce pays de contes de fées. Cette tentative n’avait cependant pu aboutir, en raison de di-verses difficultés, et ce n’est que dix ans plus tard que la mysté-rieuse contrée devait livrer son secret.

En 1871, le professeur Hayden put enfin mener à bien l’œuvre de prospection, et ses rapports, conçus pourtant dans un esprit positif et scientifique, respiraient un tel enthousiasme que les membres du Congrès décidèrent de faire bénéficier le peuple tout entier de ce don magnifique de la nature et de mettre en même temps ce nouvel éden à l’abri de la spéculation que ne manquait pas alors de faire naître en Amérique toute dé-couverte d’une région tant soit peu intéressante.

Au delà des prairies infinies de l’Ouest, au delà des vastes plateaux de Black Hills, se dressent les murailles gigantesques des Montagnes Rocheuses, bâties, dirait-on, par un peuple de cyclopes. C’est derrière cette imposante chaîne de montagnes que l’on découvre le parc de Yellowstone, avec ses grottes et ses geysers d’origine volcanique. Le voyageur qui s’aventure dans ces parages affronte à chaque pas un nouveau péril. Le sol se dé-robe souvent sous ses pieds, et il risque de choir dans les sources d’eau bouillante. Mais, d’autre part, ces gouffres ef-frayants peuvent offrir la guérison à des milliers de malades, puisqu’ils renferment des sources sulfureuses riches en ozone, et qui constituent le meilleur remède contre leurs maux. Quoi qu’il en soit, la beauté farouche de ces sites sauvages est impres-sionnante.

Ayant été obligé, pour une affaire de famille, de me rendre au Havre, je rencontrai dans ce port un ami d’Amérique, origi-naire de Saint-Louis, auquel me liaient bien des souvenirs

– 362 – communs se rapportant à un voyage plein d’aventures dans les marécages du Mississipi. Mon ami, qui était fort riche, sinon ri-chissime, m’offrit sans hésiter de payer mon voyage, au cas où il me serait possible de l’accompagner à Saint-Louis. Cette propo-sition éveilla en moi la nostalgie des étendues infinies de l’Ouest, et je ne pus résister à la tentation.

Je demandai aussitôt par télégramme qu’on m’expédiât mes armes et mon équipement de voyage, et, cinq jours à peine après cette rencontre, nous nous embarquions ensemble à des-tination du Nouveau Monde.

Nous passâmes dans les forêts du bas Missouri les se-maines qui suivirent notre arrivée en Amérique, puis, mon ami ayant été rappelé à Saint-Louis, je me rendis à Omaha City, où je pris le Pacific Railway, qui devait m’emporter une fois de plus dans l’Ouest.

Ce n’est pas sans raisons que j’entreprenais ce voyage. Je connaissais déjà la région des Montagnes Rocheuses, depuis les sources du Frazer jusqu’au Hellgate, ainsi que la région s’étendant entre Nordpark et le désert de Mapimi. Cependant je n’avais pas encore eu l’occasion de faire le trajet Hellgate-Nordpark, qui couvre un territoire s’étendant sur six degrés de latitude. Or cette région était considérée comme l’une des plus intéressantes des Montagnes Rocheuses, encore qu’elle soit à peu près inconnue, puisque, seuls, quelques chasseurs indiens et trappeurs intrépides pouvaient se vanter de l’avoir parcourue. Je me proposais donc de l’explorer à mon tour.

L’entreprise était, certes, tentante, mais non sans danger. Du moins étais-je assez bien équipé pour la risquer. Une seule chose me manquait pour pénétrer dans ces régions que les Yan-kees appellent dark and bloody grounds (territoire sombre et sanglant) : un cheval dévoué et résistant. La monture qui m’avait conduite jusqu’à Omaha ne remplissait guère ces condi-tions, et je dus la vendre. En prenant le train, j’avais cependant bon espoir de trouver mon affaire une fois sur place.

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À cette époque, certains secteurs du Pacific Railway n’étaient exploités que de manière intermittente, et, à bien des endroits, les travaux de construction n’étaient pas entièrement achevés, notamment les gros ouvrages comme les viaducs et les ponts. Les ouvriers de la compagnie, lorsque leur chantier était par trop éloigné d’une agglomération, logeaient dans des camps fortifiés, à cause de la menace des attaques de la part des In-diens. En effet, les Peaux-Rouges voyaient de mauvais œil la construction de la voie ferrée qui devait traverser leurs terrains de chasse, et ils entravaient méthodiquement la continuation des travaux.

Mais les constructeurs du Pacific Railway comptaient en-core d’autres ennemis, plus redoutables même que les Peaux-Rouges.

À cette époque, les prairies de l’Ouest étaient le refuge de nombreux hors-la-loi rejetés par les États de l’Est déjà civilisés. Ces dangereux individus formaient souvent des bandes crimi-nelles, dont les exploits étaient parfois plus néfastes que les at-taques des tribus sauvages.

On appelait ces malfaiteurs les railtroublers, c’est-à-dire destructeurs du rail, parce qu’ils s’attaquaient volontiers à la voie ferrée pour détrousser les voyageurs en pleine savane.

La population de l’Ouest était à tel point indignée des agis-sements de ces bandits qui mettaient à mort tous ceux qui tom-baient en leur pouvoir, sans épargner les femmes, les vieillards ni les enfants, que, dès que l’un d’eux était capturé, on l’exécutait sans autre forme de procès.

Le jour où je pris le train à Omaha était un dimanche. Au-cun de mes compagnons de voyage n’attira d’abord spéciale-ment mon attention. Le second jour de mon voyage à Fremont je vis pourtant monter dans mon compartiment un individu dont l’aspect excita ma curiosité. Comme il vint s’installer juste en face de moi, je pus l’observer à loisir.

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Ses manières et sa mise avaient je ne sais quoi de comique qui pouvait prêter à rire, mais j’avais déjà trop souvent rencon-tré dans le Wild-West de ces personnages à l’aspect fantasque pour que celui-ci excitât mon hilarité.

L’homme était de petite taille, mais si gros que son corps tendait à adopter la forme d’une boule. Il portait un manteau en peau de mouton, dont le poil, bien fourni jadis, ne subsistait plus que par rares touffes, qui évoquaient des oasis perdues dans le désert.

Ce manteau avait dû être confectionné à la mesure du voyageur. Mais soit que celui-ci eût considérablement grossi depuis, soit que la peau de mouton se fût rétrécie sous l’effet des intempéries, le manteau était devenu beaucoup trop court et étroit et ne pouvait même plus se boutonner ; quant aux manches, elles s’arrêtaient à peine aux coudes.

Sous cet étrange pardessus, l’homme portait une veste et une culotte de cuir, primitivement noire, mais qui maintenant brillait de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel et était si criblée de taches que je la soupçonnai de servir souvent de nappe et de serviette de table. Cette culotte découvrait des jambes bleuies par le froid. En glissant plus bas, le regard rencontrait une paire de chaussures si épaisses qu’elles semblaient destinées à défier l’éternité. Elles étaient faites de cuir brut et pourvues d’une se-melle impressionnante, avec des clous énormes ; ainsi chaussé, on devait pouvoir écraser un crocodile sous ses pas.

Le couvre-chef de mon nouveau compagnon de voyage n’était pas moins étrange que le reste de son accoutrement, ayant perdu, au cours du temps, non seulement toute forme et toute couleur, mais encore une partie de son bord.

Autour de sa taille, que son embonpoint laissait à peine de-viner, était nouée une sorte d’écharpe en guise de ceinture, où étaient accrochés un pistolet d’un modèle antédiluvien et un couteau de chasse ; il y pendait également une blague à tabac,

– 366 – une cartouchière, une petite glace de bazar, une gourde et un jeu de fers à cheval démontables, enfin un étui dont le contenu devait rester pour moi longtemps un mystère et qui renfermait, ainsi que je finis par l’apprendre, un nécessaire à raser, objet d’un raffinement inouï dans le Wild-West.

Ce qui frappait le plus cependant, chez mon compagnon de voyage, c’était son visage. Celui-ci était rasé de près et semblait sortir des mains du coiffeur. Les joues rubicondes étaient si pleines et si rondes que c’est à peine si, parmi les coussins de graisse, on remarquait un petit nez camus et une paire d’yeux noirs et vifs.

Lorsque le bonhomme parlait ou souriait, ses lèvres se re-troussaient sur des dents d’une blancheur éclatante, que, d’ailleurs, à tort ou à raison, je soupçonnais d’être fausses. Le menton s’ornait, à gauche, d’une énorme verrue en forme de cornichon, qui contribuait à accentuer l’effet comique produit par ce curieux personnage.

L’homme ne devait pas ignorer l’impression qu’il faisait sur des étrangers, mais il ne semblait en être aucunement gêné et affichait un superbe mépris à l’égard de l’opinion d’autrui.

Il tenait entre ses jambes, qu’il avait courtes et épaisses comme celles d’un éléphant, un fusil d’un modèle ancien et qui ressemblait, comme un œuf à un autre œuf, à l’arme favorite de mon vieil ami Sam Hawkens, que je n’ai pas besoin de présenter

aux lecteurs de mes aventures21.

En entrant dans le compartiment, le chasseur m’avait salué d’un bref : « Good day », Sir, mais à part cette formule banale de politesse, il ne semblait pas s’apercevoir de ma présence. Quant à moi, mon compagnon de voyage m’intéressait vive-

 

21 Voir Winnetou et Le Trésor des Montagnes Rocheuses.

– 367 – ment, et je ne cessais de l’observer du coin de l’œil, aussi discrè-tement que possible, bien entendu.

Une heure plus tard, cependant, ce fut lui qui rompit le si-lence en me demandant la permission d’allumer sa pipe. Tant d’égards de sa part me surprit passablement, car un vrai chas-seur de l’Ouest ne se soucie guère de savoir si ce qu’il fait a ou n’a pas le don de plaire aux autres.

– Fumez donc si le cœur vous en dit, répondis-je. Du reste, je vous tiendrai compagnie. Me permettez-vous de vous offrir un de mes cigares ?

Ce disant, je sortis de ma poche un étui de cuir et le lui pré-sentai.

– Thank you, Sir, you are very kind. Je préfère cependant ma pipe. Ces rouleaux de feuille que vous appelez « cigares » sont une chose bien trop raffinée pour les gens de mon espèce.

Mon compagnon de voyage portait à son cou, suspendu à un cordon à la manière des trappeurs, un petit brûle-gueule d’aspect fort peu engageant. Il le prit et le bourra consciencieu-sement de tabac. Je m’empressai de lui offrir du feu, mais il re-fusa l’allumette que je lui tendais et tira de la poche de sa veste un de ces petits instruments répandus dans l’Ouest et que l’on appelle « punk » C’est une sorte de briquet primitif dont, avec un peu d’adresse et d’expérience, on parvient non sans peine quelquefois à enflammer l’amadou.

– C’est bien aimable à vous, me dit-il, mais comme dans la savane on ne trouve pas de bureaux de tabac, et, partant, pas d’allumettes, j’aime autant ne pas prendre ces habitudes de faci-lité.

Pendant une bonne minute, il se débattit contre son « punk » avant de réussir enfin à en faire jaillir une flamme. Ayant remporté cette petite victoire, mon compagnon de voyage se renferma de nouveau dans son mutisme et ne manifesta pas

– 368 – la moindre envie de renouer notre conversation. Il fumait sa pipe avec délices, absorbé tout entier par cette opération. L’odeur de la fumée me révéla que son tabac contenait une forte proportion de barbe de maïs. Je ne m’en étonnai qu’à moitié, l’expérience m’ayant appris qu’en matière de tabac, comme en toute autre chose, les goûts diffèrent souvent.

À la première station, je descendis du train pour me dé-gourdir un peu les jambes, et mon compagnon en fit autant. Je le vis se diriger vers un wagon de bestiaux, attaché en queue de notre convoi et à l’intérieur duquel je remarquai un cheval. Le chasseur allait sans doute rendre visite à sa monture. En effet, il s’arrêta devant la portière entr’ouverte et s’assura que son che-val supportait bien le voyage.

Il remonta ensuite dans le compartiment et ne desserra plus les lèvres jusqu’à notre arrivée à Chayenne, station située au pied des Black Hills.

– Vous allez sans doute à Denver pour y prendre la ligne du Colorado ? me dit-il enfin.

– Point du tout, fis-je, je reste au contraire dans ce train.

– Well ! dans ce cas, nous continuerons à faire route en-semble.

– Vous avez encore un long voyage à faire dans l’Ouest ? demandai-je.

– Cela dépend. Je ne suis pas encore fixé sur l’endroit où je descendrai. Je me déciderai en cours de route. Et vous ?

– Moi, je pense me rendre à Ogden City.

– Tiens, tiens. Alors, vous faites du tourisme ?

– Si vous voulez.

 

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– Et vous vous proposez sans doute de visiter la cité des Mormons ?

– Oui, à l’occasion. Mais ce n’est pas le but de mon voyage : je vais aux monts du Windriver et aux Trois-Trétons.

Il me dévisagea d’un air incrédule.

– Aux Trois-Trétons ? Pas possible ! Seuls les vrais chas-seurs de l’Ouest osent s’aventurer dans cette région. Je suppose que vous n’y allez pas seul, au moins. Vous rejoignez d’abord des amis ?

– Ma foi non. J’ai l’habitude de voyager seul.

Le petit homme replet eut un sourire amusé. Il me deman-da :

– Ainsi, vous êtes bien décidé à aller tout seul aux Trois-Trétons ? Vous ignorez sans doute que ces montagnes sont in-festées de Sioux et d’ours gris. Vous courez, en y allant, de gros dangers.

– Et cela serait-il que je ne verrais pas pourquoi je ne de-vrais pas y aller, du moment que j’en ai envie.

– Parce que c’est par trop imprudent, permettez-moi de vous le dire. Puis-je vous demander quelle est votre profession ?

– Je suis écrivain.

Mon compagnon manifesta un vif étonnement.

– Écrivain, dites-vous. C’est bien quelqu’un qui fait des livres ?

– Très exactement.

– Et vous en avez déjà fabriqué quelques-uns, dans votre vie ?

 

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– Plusieurs même.

– C’est peut-être pour écrire un nouveau bouquin que vous allez aux Trois-Trétons ?

– Vous l’avez deviné.

Le petit homme replet eut un accès d’hilarité. Pas plus que mon ami Sans-Ears il ne pouvait concevoir qu’un homme dont le métier était de tenir la plume s’aventurât dans le cœur du Wild-West pour en affronter les terribles périls et, qui plus est, sans escorte !

– Très bien, fit-il en reprenant son sérieux. Si je comprends bien, vous vous apprêtez à écrire un ouvrage sur les Trois-Trétons, et vous vous y rendez pour vous documenter sur place, comme on dit ?

– Telles sont en effet mes intentions.

– Je vous en félicite. Mais puisque vous êtes écrivain, vous avez dû voir dans des livres des images représentant un ours gris ou un Indien sur le sentier de la guerre ?

– Bien sûr ! J’en ai vu plusieurs de ce genre.

– Et ces images ne vous ont jamais donné le frisson ?

– Non, jamais. Pourquoi ?

– Je me le demande moi-même, puisque je vois que vous avez pris la précaution d’emporter un fusil. Cela prouve suffi-samment que vous avez l’intention de vous défendre. Car c’est bien un fusil que je vois là, dans le filet, au-dessus de votre tête, enveloppé dans une couverture ?

– En effet, c’est un fusil.

– Eh bien ! me permettez-vous de vous donner un conseil ?

– Je vous en prie.

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– Mon conseil, le voici descendez du train à la prochaine station, prenez-en un autre en sens inverse et rentrez vite chez vous.

– Merci. Et, maintenant, puis-je vous demander à mon tour ce qui vous incite à me donner un tel conseil ?

– Ce qui m’y incite ? Mais le bon sens, bien sûr. Je ne dis pas, vous avez l’air d’un garçon solide, mais, à tout prendre, vous feriez mieux de vous contenter de la chasse à l’escargot et de laisser aux gens de l’Ouest la chasse à l’ours gris. Croyez-moi, c’est un drôle d’animal. Qui s’y frotte s’y pique, je puis vous le dire en connaissance de cause. Évidemment, les lectures vous ont un peu tourné la tête, et vous voudriez imiter les exploits des célèbres chasseurs du Wild-West. Méfiez-vous, jeune homme, il pourrait vous en cuire.

– Vraiment ? fis-je d’un air candide. La région est donc tel-lement dangereuse ?

– Plus que vous ne pensez. Et, si vous aviez l’imprudence d’y aller, vous ne tarderiez pas à vous en apercevoir à vos dé-pens. Mais, au fait, puisque vous êtes écrivain, vous avez lu sans doute les livres de Fenimore Cooper.

– Je pense bien.

– Bas de Cuir et Le dernier des Mohicans ?

– Je les ai lus tous les deux étant enfant.

– Je m’en doutais. Et vous avez entendu parler peut-être aussi des célèbres chasseurs de l’Ouest ?

– De ceux du temps de Fenimore Cooper ?

– Non, de ceux d’aujourd’hui.

– Je ne vois pas très bien à qui vous-voulez faire allusion, fis-je.

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– Voulez-vous que je les nomme ? Eh bien ! ces célèbres chasseurs s’appellent : Winnetou, Old Firehand, Old Shatter-hand, Old Death, Sans-Ears, le gros Walker et « Perche » Hil-bers.

– Oui, ces noms ne me sont pas inconnus.

Le petit homme ne se doutait sûrement pas que, si je l’amusais, il m’amusait encore davantage.

– Je vois, dit-il, après une minute de réflexion. Eh bien ! si vous voulez avoir mon opinion, jeune homme, ces récits des aventures du Wild West sont une lecture dangereuse, et, si cela dépendait de moi, je les interdirais. Je le répète, ces livres sont un véritable fléau pour la jeunesse.

– Je ne suis pourtant pas un adolescent, risquai-je. Et je ne…

– Ne protestez pas, vous pouvez être sûr que j’ai raison. Tout le monde ne peut pas imiter les hauts faits de nos West-men. Winnetou, le chef des Apaches, est capable de soutenir la lutte contre une trentaine de gaillards de votre espèce ; Old Fi-rehand atteint sans peine d’une balle un moustique qu’il a choisi dans un essaim, et quant à Old Shatterhand il abat l’ours gris d’un seul coup de poing. Résignez-vous à l’avance, vous n’arriverez jamais à les égaler.

J’étais agréablement flatté d’entendre mon nom cité dans ce palmarès du Wild-West, mais je n’en laissais rien paraitre et écoutais les démonstrations de mon compagnon d’un air res-pectueux.

– J’ai, en effet, bien peur de ne jamais pouvoir les imiter, fis-je avec un soupir de regret.

– N’y comptez pas, poursuivit-il. Eh bien ! si l’un de ces trois chasseurs me disait qu’il va explorer les Trois-Trétons, je lui répondrais que l’entreprise est difficile, mais qu’après tout il

– 373 – a des chances de la mener à bien. Mais quand c’est vous, jeune homme, qui m’exposez un tel projet, je souris. Après tout, sans vous vexer, vous n’êtes qu’un littérateur.

– Sans doute, mais…

– Et d’abord avez-vous seulement un cheval ?

– Ma foi, non !

Le petit homme replet fut pris d’un accès de rire.

– Ah ! ah ! ah ! Vous en avez de bonnes ! L’honorable ap-prenti Westman part à la conquête des Trois-Trétons et n’a même pas pensé à se pourvoir d’une monture. C’est donc à pied que vous comptez gagner cette région ?

– Pas du tout : simplement, je pensais que je pourrais acheter un cheval quelque part, en cours de route.

– Ah ! vraiment ?

– Ou, éventuellement, en capturer un dans la savane.

– De mieux en mieux ! Et vous vous imaginez que cela se fait comme ça, en un tour de main ?

– En un tour de main, ce serait trop dire, mais je n’aurais pas été le premier à réussir cet exploit.

– Bon, bon. Et c’est pour cela que vous vous êtes muni de ce lasso que vous portez en bandoulière. Voilà ce que j’appelle être prévoyant ! Mais votre lasso, je vous l’affirme, ne vous per-mettra pas plus de capturer un mustang qu’une mouche.

– Pourquoi pas ?

– Parce que vous êtes ce qu’on appelle un chasseur de di-manche, ou pour mieux dire un greenhorn. Là !

 

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Ce mot, dans le langage des chasseurs de l’Ouest, est syno-nyme de novice, avec une forte nuance péjorative. Dans la bouche de mon compagnon de voyage, ce terme de mépris ap-pliqué à ma personne était un argument massue destiné à m’écraser.

– Pourquoi diable me prenez-vous pour un greenhorn ? fis-je. Je vous fais vraiment cet effet-là ?

– Parbleu ! cela saute aux yeux ! Vous êtes tiré à quatre épingles, on dirait que vous sortez d’un grand magasin. Vos bottes brillent comme si vous n’aviez d’autres soucis que de les cirer. Vos leggings, flambant neuves, sont en peau de renne de première qualité. Vous arborez une chemise qu’une squaw in-dienne a mis quinze jours à broder, et je parie que vous avez payé votre chapeau au moins douze dollars. Vos armes aussi sont astiquées avec soin, mais je jurerais que vous ne vous êtes encore jamais servi de votre couteau Brownie, et que vous n’avez pas encore tiré un coup de votre Colt. Savez-vous seule-ment tirer à la cible ?

– Un peu. Un jour il m’est même arrivé de gagner une bou-teille de champagne à la foire, avec une balle bien placée.

– Une bouteille de champagne à la foire ! Je vois le genre. Eh bien ! mon cher greenhorn, trêve de plaisanteries ! Rentrez tranquillement chez vous et oubliez vos projets insensés. N’importe quel chasseur de l’Ouest vous donnerait le même conseil. Un Old Shatterhand et un Old Firehand, par exemple, ne manquent jamais de…

– Excusez-moi, dis-je en l’interrompant. Qui est donc cet Old Shatterhand dont vous me parlez ? Est-il actuellement dans l’Ouest ?

– Vous m’en demandez trop. Je ne suis pas au courant de tous ses déplacements. La dernière fois que je suis passé à Fox-Head, j’ai rencontré le célèbre Sans-Ears – un chasseur comme

– 375 – on n’en voit pas beaucoup, même dans le Wild-West, – qui m’a dit avoir fait route avec Old Shatterhand à travers la Californie. Il m’a raconté aussi que son ami venait de s’embarquer quelques jours auparavant pour l’Afrique. Il allait visiter, paraît-il, les régions inexplorées du Sahara.

– Il entreprenait sans doute un voyage de longue durée ? demandai-je.

– Sans doute. On ne fait pas le trajet d’Amérique en Afrique pour une excursion de quelques jours.

– Pourquoi surnomme-t-on ce chasseur Old Shatterhand, La Main-qui-frappe ? demandai-je.

– Parce que, comme je vous l’ai déjà dit, il abat d’un seul coup de poing l’ennemi le plus redoutable.

Décidément, s’il avait voulu me flatter, mon aimable com-pagnon de voyage n’aurait pu s’y prendre autrement.

– Oui, jeune homme, reprit-il après un moment de silence. Dans le Wild-West, il est bon d’avoir le poing solide. Ce ne sont pas les occasions de s’en servir qui manquent. Eh bien ! regar-dez un peu vos mains. On dirait les mains d’une demoiselle tant elles sont fines et blanches. On voit tout de suite qu’en fait de couteau c’est le coupe-papier que vous maniez le plus souvent.

– Pourtant je m’exerce parfois au maniement des armes, protestai-je.

– Allons ! allons ! vous voulez rire. Moi, je vous parle sé-rieusement. Encore une fois, rentrez chez vous, le Wild-West n’offre pas de distractions aux gentlemen de votre espèce.

Là-dessus il ralluma sa pipe qui s’était éteinte entre temps et s’enveloppa d’un épais nuage de fumée pour bien marquer qu’il n’avait plus rien à ajouter à ce qu’il venait de me dire si éloquemment.

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De mon côté, j’estimai que la plaisanterie avait assez duré et je n’essayai pas de renouer notre entretien. Au cours de mes voyages dans le Wild-West, quand il m’arrivait de ne pas être reconnu par un Westman que le hasard me faisait rencontrer, je me faisais passer volontiers pour un novice, ou, selon l’expression en usage dans ces régions, pour un greenhorn. Les conseils que ces chasseurs endurcis me donnaient sur un ton généralement condescendant et la pitié qu’ils marquaient au pauvre débutant pour lequel ils me prenaient étaient toujours une source d’amusement pour moi. Cependant j’avais rarement ri d’aussi bon cœur, intérieurement du moins, qu’en écoutant les objurgations apitoyées de mon gros compagnon de voyage.

Ce qu’il venait de me dire m’intéressait d’ailleurs vivement, et cela pour plusieurs raisons. Ainsi j’étais surpris de voir à quel point les chasseurs du WildWest étaient au courant de mes pro-jets et de mes déplacements. De mon voyage en Afrique, je n’avais parlé pourtant qu’à mon ami Winnetou, le chef des Apaches, et à Sam Hawerfield, mieux connu dans la savane sous le sobriquet hétéroclite mi-français mi-anglais de Sans-Ears. J’étais sûr que Winnetou n’avait confié mes intentions à per-sonne. Ainsi, une parole qui avait dû échapper à Sam au cours d’une conversation avait suffi pour que mon projet de voyage fût connu de tous. Les chasseurs de l’Ouest forment en effet une sorte de confrérie, ou, si l’on veut, une caste, dont l’accès est ex-trêmement difficile, mais à l’intérieur de laquelle chacun con-naît les faits et gestes de tous les autres.

Le soleil disparaissait déjà à l’horizon lorsque nous arri-vâmes à Sherman. Après un bref arrêt, notre train repartit et, ayant roulé toute la nuit, nous atteignîmes, aux premières lueurs de l’aube, la station de Rawlins.

Au delà de cette localité commencent à se profiler les pre-miers contreforts d’un pays montagneux et aride, que ne vient pas rafraîchir le moindre cours d’eau, et dont la seule végétation consiste en de rares buissons d’artemisia. C’est un véritable dé-

– 377 – sert de rochers, une sorte de petit Sahara, les oasis en moins. La blancheur crue du sol, due aux sels qu’il contient, fatigue les yeux. Pourtant, de cette contrée désolée qu’on dirait ravagée par quelque cataclysme préhistorique ayant fendu les rocs et labou-ré le sol de larges sillons, se dégage une impression étrange qui ne manque pas de grandeur. Par endroits, on se croirait devant un paysage lunaire.

Durant de longues heures, notre convoi parcourut cette ré-gion désertique. Nous dépassâmes les stations de Carbone et de Greenriver, situées à 846 milles à l’ouest d’Omaha. Enfin, le paysage changea peu à peu, et bientôt le train s’engagea entre deux montagnes couvertes de forêts denses, évoquant certains coins de Suisse.

Au sortir d’une verte et riante vallée, dont la vue nous avait plongés dans le ravissement, notre train se mit à grimper péni-blement une côte aboutissant à un plateau, lorsque, tout à coup, nous ressentîmes un choc violent, accompagné d’un fracas as-sourdissant. Les valises tombèrent des filets, tandis que la lo-comotive sifflait à toute vapeur. Nous bondîmes de nos sièges, nous nous précipitâmes aux portières et constatâmes que le convoi s’était brusquement arrêté à la suite d’un coup de frein brutal. Que s’était-il donc passé ?

Presque aussitôt des cris se firent entendre, et je descendis du train pour chercher la raison de tout ce branle-bas.

Un spectacle désolant s’offrit à ma vue. Notre locomotive avait stoppé à une dizaine de mètres d’un convoi déraillé. La voie était jonchée de débris à moitié consumés et qui, par en-droits, fumaient encore. Un rapide examen me révéla ce qui s’était passé.

Le train qui avait précédé le nôtre sur cette voie transpor-tait des ouvriers à leur lieu de travail et comportait, en outre, plusieurs wagons de marchandises. Il avait été attaqué au cours de la nuit par des pirates du rail, que l’on appelle dans la savane

– 378 – les railtroublers. Les agresseurs avaient déboulonné les rails, ce qui avait précipité le train hors de la voie et l’avait fait rouler en bas du remblai. Après avoir provoqué cette épouvantable catas-trophe, les malfaiteurs avaient attaqué les rescapés et les avaient exterminés jusqu’au dernier. Puis, s’étant emparés de tout ce que le train transportait de précieux et ayant détroussé leurs victimes, ils avaient mis le feu aux wagons. Aucun voya-geur ne semblait avoir survécu au drame.

C’était pour nous une chance inouïe que notre mécanicien ait aperçu assez tôt les tragiques débris qui encombraient la voie pour freiner à temps.

L’émotion de mes compagnons de voyage était indescrip-tible. Tous, ils avaient quitté leurs compartiments et se pres-saient autour des wagons du convoi attaqué, dont il ne subsis-tait que la charpente de fer, affreusement tordue. Le premier mouvement de chacun avait été de porter secours aux victimes de l’accident, mais il avait fallu se rendre à l’évidence : rien ne restait à sauver. Tout ce que nous pouvions faire, c’était de répa-rer la voie aussi vite que possible afin de pouvoir reprendre notre voyage.

À cette époque, où les accidents de ce genre étaient assez fréquents aux États-Unis, tout train devant effectuer un par-cours tant soit peu important transportait quelques ouvriers spécialistes de la voie ferrée, munis des outils indispensables à la réparation des rails.

Lorsqu’ils eurent compris la situation, les voyageurs entou-rèrent le chef du convoi, le pressant de questions. Chacun était impatient de savoir si nous allions tenter quelque chose pour mettre la main sur les auteurs de cet horrible attentat. Le chef du train déclara de façon catégorique qu’il n’en avait ni le temps ni la possibilité. Déjà la réparation de la voie lui occasionnerait un retard de plusieurs heures sur l’horaire prévu, le déblaie-ment surtout étant une opération assez laborieuse. Il nous assu-ra cependant qu’il ferait en sorte que le train pût repartir le jour

– 379 – même. Quant à la poursuite des railtroublers, c’était l’affaire de la justice.

Tandis que la plupart des voyageurs contemplaient le spec-tacle tragique du train détruit, je quittai la voie pour rechercher les traces des malfaiteurs.

Le terrain était plat, couvert d’une herbe assez haute, et seuls quelques arbustes coupaient la monotonie du paysage.

Je me mis à inspecter le terrain méthodiquement, pas à pas, et à trois cents mètres environ du remblai, je remarquai en-fin que le sol était foulé à un endroit entouré d’arbustes. Tout portait à croire que plusieurs hommes y avaient fait halte, soit pour se reposer, soit pour attendre quelque chose et, un peu plus loin, je découvris même l’endroit où leurs chevaux avaient été attachés.

Je me penchai attentivement sur la terre dans l’espoir d’y déceler des indices qui permettraient de tirer des conclusions quant au nombre des bêtes, de leurs cavaliers et à la composi-tion de la cavalcade.

Après de laborieuses recherches, je finis par découvrir plu-sieurs indications intéressantes, dont l’ensemble me permit de faire quelques déductions concrètes.

Encouragé par ce premier succès, je poussai plus loin mes investigations, m’éloignant toujours du remblai, bien décidé à garder pour moi-même les résultats de ma petite enquête.

Lorsque je revins enfin vers la voie ferrée, en décrivant un demi-cercle, je me trouvai face à face avec mon amusant com-pagnon de voyage qui, poussé sans doute par le même senti-ment que moi, venait lui aussi d’effectuer une tournée d’inspection à gauche du remblai, alors que, moi, je m’étais diri-gé à droite.

 

– 380 –

Il fut passablement surpris de me voir surgir à l’improviste devant lui et à plusieurs centaines de mètres de notre wagon et s’écria :

– Tiens ! c’est vous ! Que cherchez-vous ici ?

– Ce que je cherche ? Mais ce que n’importe quel Westman chercherait à ma place. La trace des railtroublers, bien entendu.

– Ah ! Ah ! et vous l’avez trouvée, votre trace ?

– Ma foi, j’ai bien l’impression que oui. Et même j’ai pu re-cueillir quelques indices intéressants.

– Ah vraiment ? Je parie que vous avez déjà une version de l’affaire ?

– Ce serait trop dire. Certes, j’ai bien quelques idées là-dessus, mais je ne dispose pas encore de données suffisantes pour pouvoir me prononcer d’une façon définitive.

Le gros chasseur eut un sourire narquois.

– Vous parlez, jeune homme, comme les héros de vos ro-mans d’aventures. Mais cela ne m’en impose pas. Pourquoi ne pas me dire franchement que vous n’avez rien trouvé du tout ? Nous avons affaire à des bandits fieffés, qui connaissent l’art de camoufler une piste. La preuve, c’est que moi, qui ne suis pour-tant pas un novice, je n’ai rien découvert du tout. Alors vous n’allez pas me raconter que le premier greenhorn venu peut se montrer plus malin !

– Il n’est pas impossible pourtant, risquai-je, qu’un green-horn soit doué d’une meilleure vue que là vôtre, soit dit sans vous offusquer.

– Ça par exemple !

– Le fait n’aurait rien d’extraordinaire, il me semble.

– Plaisantez à votre aise.

– 381 –

– Je ne plaisante pas. Êtes-vous sûr seulement d’avoir cherché du bon côté ? Vous vous êtes borné à explorer la partie du plateau qui est à gauche de la voie ferrée. Or point n’est be-soin d’avoir des galons de Westman pour se rendre compte que de l’autre côté du remblai le terrain se prête beaucoup mieux à l’embuscade.

– Ah ! vous m’en apprenez ! Et pourquoi, je vous prie ?

– C’est bien simple. À gauche, le sol est à peu près nu, tan-dis qu’a droite des bouquets d’arbustes offrent çà et là d’excellentes cachettes.

Il me dévisagea avec étonnement, hocha la tête et dit :

– Ma foi, ce que vous venez de dire n’est peut-être pas plus bête qu’autre chose. Les rats de bibliothèque de votre espèce ont parfois des idées. Eh bien ! qu’avez-vous donc trouvé ?

– Plusieurs choses.

– Et encore !

– J’ai découvert, par exemple, que les railtroublers ont campé sous les arbustes que vous voyez d’ici et qu’ils avaient at-taché leurs montures à ces coudriers, un peu plus loin.

– Tous mes compliments, jeune homme, dit le petit homme replet d’un ton mi-ironique, mi-sérieux. Et avez-vous pensé, au moins, à dénombrer leurs bêtes par la même occa-sion ?

Cette question était évidemment destinée à apporter la preuve de mon inexpérience. Car, au ton de sa voix, on devinait que mon interlocuteur était sûr que ma réponse serait négative. Comment, en effet, un greenhorn, à supposer même que la chance ait favorisé ses recherches, eût-il pu penser à se livrer à un tel examen ?

– Ils avaient vingt-six bêtes, répondis-je, imperturbable.

– 382 –

Le petit homme replet fronça les sourcils. Il me prenait pour un mystificateur, c’était évident.

– Vingt-six ? répéta-t-il, incrédule. Et sur quoi basez-vous cette affirmation ? Je ne pense pas que ces chevaux aient défilé devant vous pour vous permettre de les compter à votre aise ?

– Non, vous l’avez bien dit, ils n’ont pas défilé devant moi. Mais ils n’en ont pas moins laissé leurs traces sur le sol. Et les empreintes révèlent bien des choses à quiconque sait les lire.

– C’est votre cas, je suppose ?

– Parfaitement. C’est ainsi que je sais que, sur les vingt-six bêtes, huit seulement étaient ferrées. Quant aux cavaliers, ils étaient vingt-trois blancs et trois Indiens.

– De mieux en mieux !

– Ce n’est pas tout. Les empreintes m’ont révélé encore que le chef de la bande est un blanc qui boîte de la jambe droite.

– Et il a une verrue sur le nez, vous oubliez de l’ajouter ! fit mon compagnon de plus en plus ironique.

– Ça, je n’en sais rien. D’ailleurs, pour le moment, ce n’est pas ce qui compte. Ce qui est certain, c’est qu’il monte un mus-tang, qui est un étalon bai. L’un des trois Peaux-Rouges qui l’accompagnent est un chef de tribu. Je ne saurais dire en toute certitude de quelle tribu il s’agit, mais certains indices me por-tent à croire que c’est un Sioux de la tribu des Ogellalahs. Il a pour monture un cheval moreau.

L’assurance avec laquelle j’avançais toutes ces précisions semblait avoir jeté le trouble dans l’âme du gros chasseur. Il écoutait ma démonstration bouche bée et paraissait ne pas en croire ses oreilles. Comment diable le greenhorn que j’étais à ses yeux avait-il pu réunir tout ce faisceau de faits en si peu de temps ?

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– All devils ! s’écria-t-il enfin. Non, non, ce n’est pas sé-rieux. Vous avez l’imagination un peu vive, mon jeune ami !

– Je ne pense pas qu’un peu d’imagination soit un défaut, même dans le Wild-West, ripostai-je. Mais, en l’occurrence, je puis vous assurer que ce n’est pas mon imagination qui m’a suggéré tous ces détails. Ce que je viens de vous dire est inscrit sur le sol que j’ai examiné.

– Inscrit sur le sol ! Voyez-moi ça !

– Et vous êtes libre de lire ces traces à votre tour, si vous croyez que j’ai menti.

Il réfléchit une seconde, puis :

– J’admets, à la rigueur, que vous puissiez dénombrer d’après ces empreintes les sacripants qui ont causé ce malheur, encore que ce soit assez douteux. Mais, quand vous prétendez déduire de ces traces la couleur de la robe des montures, et même celle de la peau des cavaliers, alors, mon jeune ami, je ne marche plus ! Et vous allez encore plus loin : vous vous faites fort de déterminer la tribu à laquelle ces Peaux-Rouges appar-tiennent. Enfin, pour comble, vous déclarez du ton le plus natu-rel que le chef des bandits est boiteux ! Alors, vous comprenez, je commence à me demander si vous ne vous payez pas un peu ma tête.

– Quelle idée ! protestai-je, je ne l’oserais jamais !

L’homme me scruta du regard comme pour pénétrer mes pensées les plus secrètes. Puis il haussa les épaules :

– Eh bien ! nous allons voir. Venez avec moi. Je saurai bien si un greenhorn de votre espèce est capable de débrouiller une piste.

Il se dirigea à vive allure vers l’endroit que je lui avais indi-qué, sans se départir de son sourire incrédule et moqueur. Je le laissai passer devant moi et le suivis en traînant un peu.

– 384 –

Lorsque je le rejoignis à l’endroit que j’avais reconnu pour avoir servi de campement aux agresseurs du convoi, il était tel-lement absorbé dans l’examen des empreintes qu’il ne s’aperçut même pas de ma présence.

Fouillant le fourré jusque dans ses moindres recoins, il se penchait sur chaque branche, sinon sur chaque feuille, tâtait et examinait le sol pouce par pouce. Ce n’est qu’au bout d’un quart d’heure qu’il leva enfin la tête et s’approcha de moi.

– Vous avez raison, Sir, dit-il. Ils étaient effectivement vingt-six. J’ai compté la trace des chevaux et j’ai constaté que dix-huit d’entre eux n’étaient pas ferrés. Tout cela est parfaite-ment exact. Mais tout le reste, jeune homme, n’est que pure fan-taisie, et je vous conseille de ne pas recommencer la plaisante-rie.

– Voilà la deuxième fois que vous m’accusez de plaisanter. Je vous parle pourtant le plus sérieusement du monde. D’ailleurs, vous-même vous avez certainement tiré de ces traces plus que vous venez de l’admettre.

– Certainement, reconnut-il. J’ai constaté qu’ils sont venus de cette direction-là, qu’ils ont effectivement campé ici et qu’ils sont partis par là. Mais c’est bien tout, et vous n’en savez pas plus long.

– Voulez-vous me suivre un peu, Sir, proposai-je. Je tâche-rai de vous montrer comment un greenhorn de mon espèce, comme vous dites, peut interpréter les empreintes quand il s’en donne la peine.

– Je serais bien curieux de voir ça, jeune homme. Allons !

– Regardez d’un peu plus près la trace de ces chevaux. Trois de ces bêtes sont restées un peu à l’écart. Elles étaient couplées non point par l’encolure, mais par la croupe, à la ma-nière indienne. Donc, on peut en conclure, sans grand risque de se tromper, qu’elles étaient montées par des Peaux-Rouges.

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Le petit homme replet se pencha et vérifia soigneusement les empreintes des chevaux, puis les arbustes auxquels ils avaient été attachés. Le sol était humide, et les empreintes net-tement tracées. Pour un observateur initié, la lecture devait en être assez facile. Or mon compagnon de voyage n’en était sûre-ment pas à sa première lecture de piste.

– By God ! s’écria-t-il. Il y a du vrai dans ce que vous me dites là. À tout prendre, ces trois chevaux appartiennent sûre-ment à des Indiens.

– Maintenant, approchez-vous un peu de cette flaque d’eau. Ici, nos Peaux-Rouges ont fait un brin de toilette. Ils se sont lavé la figure et se sont enduits ensuite de nouvelles cou-leurs. L’eau est colorée et semée de plaques grasses.

– Ah ! Ah ! Vous croyez ?

– Sûrement. Ils ont appliqué leurs couleurs sur une couche de graisse d’ours. Voyez-vous, par là, sur le sol, ces empreintes circulaires ?

– Oui.

– Ce sont les traces des pots de couleurs. Il faisait chaud et la peinture avait un peu fondu au soleil. Il suffit de voir ces gouttes de peinture noire par terre. Tenez, là on distingue même une goutte de peinture rouge et deux gouttes de peinture bleue.

– Yes, je les vois…

– Eh bien ! quelle est la tribu indienne dont les couleurs de guerre sont le noir, le rouge et le bleu ?

– Les Ogellalahs.

– Vous voyez vous-même que ce n’est pas de la fantaisie.

Le petit homme replet ne répondit pas, mais son visage ex-primait le plus profond embarras. Je poursuivis :

– 386 –

– Voulez-vous me suivre maintenant jusqu’à cet arbuste. En arrivant ici, notre bande de railtroublers s’est d’abord arrê-tée à cet endroit marécageux. L’empreinte des sabots est encore remplie d’eau.

– Oui, en effet.

– Vous constatez aussi que deux d’entre les cavaliers ont poussé plus loin.

– C’est exact.

– Vous êtes d’accord pour admettre qu’il s’agit de deux chefs qui conduisent l’expédition ?

– Ou de deux éclaireurs.

– De deux chefs partis en éclaireurs en laissant les autres au campement, rectifiai-je. La logique la plus simple vous l’indique. Regardez maintenant la trace des sabots dans la boue, ici.

– Je l’avais déjà remarquée.

– Tant mieux. Alors, je vous apprendrai rien en vous disant que l’une des bêtes était ferrée, tandis que l’autre ne l’était pas. Les empreintes de cette dernière présentent d’ailleurs une cu-rieuse particularité.

– Laquelle ?

– Les sabots de devant ont laissé une empreinte moins pro-fonde que ceux de derrière. C’est là un détail révélateur. Qu’en concluez-vous ?

– Que la bête était montée à l’indienne, grommela le petit homme replet d’un air maussade.

– C’est exactement ce que je me suis dit. Regardez mainte-nant les traces de l’autre bête. Nul doute qu’elle fût montée par un blanc. Les sabots étaient ferrés, et ce qui est plus remar-

– 387 – quable encore, ceux de devant, contrairement à l’autre bête, se sont enfoncés plus profondément dans le sol. Cela saute aux yeux, n’est-ce pas ?

– Certes, mais je voudrais savoir comment.

– Vous allez le savoir. Maintenant écoutez bien. Après avoir fait côte à côte quelques pas, les chevaux se sont mordus.

– Tiens ! À quoi voyez-vous ça ?

– À leurs empreintes, comme le reste. À cet endroit, la monture de l’Indien a bondi sur celle du blanc. Examinez un peu le sol et vous ferez à votre tour la même constatation.

– Bondi peut-être, mais mordu ? Je ne vois pas…

– Mais si, mais si. Regardez donc ces crins que je tiens dans ma main. Je les ai trouvés tout à l’heure, en arrivant sur les lieux. Ils proviennent de la crinière du cheval bai, celui du blanc, et ils lui ont été arrachés par l’autre bête qui l’a mordu.

– Savoir !

– Un peu plus loin, j’ai trouvé deux autres crins, noirs ceux-là. Ce sont des crins provenant de la queue. De la disposi-tion des empreintes, il ressort que le cheval de l’Indien a mordu l’autre du côté de la crinière. Le cavalier indien a serré la bride, et son cheval a dépassé celui du blanc. C’est alors que ce der-nier, furieux, lui a arraché quelques crins de la queue. Il les a gardés quelques instants entre ses dents, puis il les a rejetés. De tout cela, il est facile de déduire que l’Indien monte un cheval moreau et le blanc un cheval bai. J’ajouterai encore qu’il y a de fortes chances pour que ces montures soient des étalons, car les bandits viennent sûrement de loin, et il n’y a que des étalons pour se battre ainsi après une longue traite.

– Bien, bien, mais je ne vois pas en quoi tout cela peut vous avancer, grogna le petit homme replet.

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– Vous allez le voir. Un peu plus loin, le blanc a mis pied à terre pour grimper sur le remblai de la voie.

– Oui, je vois très nettement les empreintes. Le sol est argi-leux.

– Dans ce cas, vous pouvez constater que les empreintes du pied gauche sont beaucoup plus profondes et mieux tracées que celles du pied droit. Le pied gauche semble supporter tout le poids de l’homme. Quelle est donc la conclusion qui s’impose, d’après vous ?

Mon compagnon de voyage était déjà convaincu, mais il ne voulait pas avoir l’air de me céder trop facilement.

– Cela peut vouloir dire bien des choses, répondit-il avec un geste vague.

– Pour moi, je n’en vois qu’une seule ; l’homme traîne la jambe droite : il boite.

– C’est possible.

– C’est certain.

– Admettons.

– Enfin, poursuivis-je, j’ai encore constaté que les deux bandits se sont montrés très imprudents.

– Pourquoi ?

– Parce qu’ils ne se sont pas donné la moindre peine pour camoufler leurs traces. Or ce manque de précautions ne peut s’expliquer que de deux façons.

– À savoir ?

– Ou bien nos deux compères étaient bien certains qu’une fois leur forfait accompli ils auraient assez de temps pour se

 

– 389 – mettre à l’abri, loin d’ici, ou bien ils comptaient rejoindre par la suite, à quelque distance d’ici, des complices plus nombreux.

– Je penche vers la première hypothèse, car rien ne semble justifier la seconde.

– Une fois de plus, nous ne sommes pas d’accord. C’est la première hypothèse qui ne me séduit pas, au contraire, car la piste indique très nettement que les bêtes étaient à bout, ce qui n’est pas étonnant, puisqu’elles venaient sûrement de fournir un gros effort. Avec des montures aussi mal en point, les bandits ne pouvaient guère songer à aller très loin, du moins pas tout de suite. Mais ce n’est pas tout.

– Que voulez-vous dire ?

– Un autre argument, qu’un simple raisonnement m’a sug-géré, me fait également pencher pour la seconde hypothèse. Il est assez rare de voir trois Indiens se joindre à une vingtaine de blancs : les Peaux-Rouges sont trop méfiants pour cela. Dans ces conditions, je ne serais pas surpris d’apprendre que nos rail-troublers étaient attendus dans les montagnes du Nord par un fort contingent de guerriers rouges, que, depuis, ils ont eu tout le temps de rejoindre.

Le petit homme replet se gratta le menton, visiblement perplexe. Puis il me toisa de la tête aux pieds et s’écria :

– Assez plaisanté ; et maintenant dites-moi qui vous êtes en réalité.

– Je vous l’ai déjà dit. Je suis homme de lettres, et j’écris des récits de voyages.

– Pshaw ! J’ai déjà entendu ce refrain-là, mais cette fois ça ne prend plus. Vous n’êtes ni un rat de bibliothèque, ni un greenhorn, malgré vos bottes astiquées et votre équipement de chasseur du dimanche.

 

– 390 –

J’esquissai un geste de protestation, mais il ne se laissa pas interrompre.

– Je vous répète que je ne suis plus dupe de vos histoires. Même parmi les chasseurs qui connaissent à fond la savane, on peut compter sur les dix doigts ceux qui savent lire une piste comme vous venez de le faire.

– Pourtant, je n’ai découvert que des choses bien simples. Je suis persuadé que vous-même, en vous donnant un peu plus de peine…

– Allons, allons, pas de flatteries. Jusqu’ici, je pensais, ef-fectivement, qu’il ne me restait plus grand’chose à apprendre dans ce domaine, mais auprès de vous, mon cher monsieur, je rougis de mon ignorance.

– Vous auriez bien tort.

– Peut-être, mais là où je n’ai pas tort du tout, c’est de ne pas vous croire lorsque vous voulez vous faire passer pour un gratte-papier.

– Et pourtant je vous affirme, pour la troisième fois, que de mon métier je suis écrivain. Tout au plus connais-je un peu la savane, ayant fait dans le passé quelques excursions dans le Wild-West. J’ai eu la chance d’avoir pour compagnons quelques chasseurs avertis, qui m’ont initié à la vie de la savane et m’ont inculqué les éléments de l’art de lire les empreintes :

– Et tout cas, vous y excellez aujourd’hui. Mais, au fait, vous allez vraiment aux Monts du Windriver ?

– Certainement.

– Ne m’en veuillez pas si j’insiste pour vous démontrer combien votre projet est insensé. Pour s’aventurer dans ces pa-rages, il ne suffit pas, croyez-m’en, de savoir interpréter les em-preintes. Aussi au risque de vous fâcher, il faut que je vous dise carrément que vous n’avez aucune chance de réussir.

– 391 –

– Et pourquoi ?

– Parce que, pour une telle expédition, il aurait fallu pren-dre un tas de précautions que vous avez négligées.

– Je voudrais savoir lesquelles ?

– D’abord, il aurait fallu vous procurer une monture. Pas la première monture venue, bien entendu, mais un cheval à toute épreuve, ayant la résistance d’un chameau, la vitesse d’un lièvre, l’intelligence et la fidélité d’un chien.

– Pour remplir ces conditions, dis-je en souriant, j’aurais mieux fait d’emmener toute une ménagerie. Mais, rassurez-vous, cette bête rêvée, je l’aurai dès que j’en aurai besoin.

– Félicitations ! Serait-il trop indiscret de vous demander où vous vous proposez de la trouver ?

– Oh ! fis-je d’un geste négligent. On peut toujours s’acheter un cheval à une station de chemin de fer. Et…

– Sûrement, mais, si vous comptez sur les haridelles que les maquignons vous refilent, vous êtes fichu d’avance.

– N’importe quelle haridelle sera assez bonne pour me conduire dans la savane. Une fois là-bas, je n’aurai plus qu’à capturer un mustang à ma convenance.

– Vous croyez ça ? À la bonne heure ! Et vous vous sentez aussi de taille à dresser votre capture de façon à en faire une monture comme il vous en faut une pour ce voyage ?

– Je peux toujours essayer.

– C’est ça, essayez donc ! Mais il faudrait d’abord être sûr de trouver des mustangs là où vous allez.

– Vous semblez oublier que nous arrivons dans le Wild-West à l’époque où, précisément, buffles et mustangs s’en vont vers le nord, à la recherche de nouveaux pâturages. Ou je me

– 392 – trompe fort, ou je rencontrerai plus d’un troupeau de mustangs d’ici les Trois-Trétons.

– Peut-être bien, dit le petit homme en haussant les épaules. Reste la difficulté de la capture. Je comprends mainte-nant pourquoi vous vous êtes muni d’un lasso…

– Dame ! j’en aurai besoin, en effet.

– À condition que vous sachiez vous en servir. Mais il y a aussi le dressage. Vous sentez-vous assez fort pour cela ?

– Ma foi, je ferai de mon mieux. Il m’est déjà arrivé de mettre à la raison des bêtes récalcitrantes.

– Je veux bien, fit-il d’un ton sceptique. Enfin, quand on va aux Trois-Trétons, il faut être absolument sûr de son coup de fusil. Êtes-vous bon tireur ?

– Je crois vous avoir dit que j’ai même gagné une bouteille de mousseux à une fête.

– Oui, oui, je me rappelle, dit-il avec un sourire indulgent. Néanmoins, je serais content de voir comment nous maniez un fusil. N’allez pas imaginer que je veuille vous faire subir un examen, mais j’ai une petite idée derrière la tête.

– Vraiment ? Vous m’intriguez.

– Je ne vous ferai pas languir longtemps. Allez donc cher-cher votre fusil, que vous avez emmailloté comme un nourris-son, et revenez ici. Je vous dirai alors ma petite idée.

Les manières du petit homme replet étaient fort amu-santes. La perspective d’un examen à passer devant ce chasseur sceptique et incrédule me paraissait assez séduisante. Certes j’aurais pu couper court à ses railleries en lui révélant simple-ment mon nom, mais ce quiproquo m’amusait. J’avais toujours le temps de lui dire que je n’étais autre que cet Old Shatterhand dont il parlait avec tant de considération et auquel il semblait

– 393 – s’intéresser si vivement. Enfin, si mon compagnon de voyage avait une idée derrière la tête, j’en avais une, de mon côté, d’autant plus que, depuis un long moment déjà, je croyais avoir deviné son identité.

– Ce sera comme vous voudrez, Sir, répondis-je. Nous al-lons faire quelques exercices de tir.

Ce disant, je remontai dans notre wagon pour chercher la couverture, dans laquelle j’avais enveloppé mes armes à feu, et j’allai rejoindre mon compagnon.

Je le trouvai entouré d’une vingtaine de personnes. J’allais donc passer mon examen devant un véritable jury.

Par bonheur, j’ignorais ce que c’était que le trac.

 

– 394 –