La Main qui frappe et Winnetou
Chapitre II: Sur la Tombe du Chef des Apaches
CHAPITRE II
SUR LA TOMBE DU CHEF DES APACHES
Contrairement à mes compagnons de route, qui affichaient une grande insouciance, j’étais passablement préoccupé. La perspective d’une rencontre avec les Kiowas ne troublait aucu-nement la tranquillité de Gates et de ses amis ; ils pensaient qu’il suffisait de mentionner le nom de Santer pour éviter tout ennui. Je ne partageais malheureusement pas leur assurance et je redoutais des complications. Aussi, alors que les autres dé-daignaient toute mesure de précaution, pour ma part je ne ces-sai de me tenir sur mes gardes, sans trop y insister – afin de ne pas indisposer mes compagnons.
Par bonheur, cependant, la journée se passa sans incident. Le soir, nous campâmes en pleine prairie. Gates proposa d’allumer un feu de camp, projet auquel il dut renoncer faute de bois, ce dont je me félicitai intérieurement. Notre repas, qui se composait de conserves de viande, ne nécessitait pas la cuisson, et des flammes au beau milieu de la savane n’auraient servi qu’à attirer l’attention des Peaux-Rouges.
Le lendemain matin, nous déjeunâmes avec le reste de nos provisions et désormais notre seule ressource fut la chasse. À ce propos, Gates crut nécessaire de me faire tout un cours de cyné-gétique qui ne manqua pas de m’amuser.
– Que voulez-vous, mon cher Mr. Jones, dit-il pour con-clure, vous n’êtes qu’un trappeur et non un chasseur. Ce n’est pas tout d’avoir des armes, encore faut-il savoir s’en servir. Te-nez, êtes-vous capable par exemple de tuer un lièvre qui file à une centaine de mètres de vous ?
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– À une centaine de mètres ? fis-je. Hum ! cela me paraît un peu loin.
– Mais non ! Ce n’est pas trop loin, mais vous n’y arriverez évidemment pas. D’une manière générale, vous avez tort de trimballer cet énorme fusil. Il est peut-être bon pour tirer sur un clocher, mais, pour ce qui est du gibier, qui est une cible mou-vante, c’est une tout autre question. Cependant ne vous faites pas de soucis. Vous êtes en bonne compagnie et vous ne risquez pas de mourir d’inanition.
– Vous tirez donc si bien ?
– Nous sommes des chasseurs de la prairie, des Westmen authentiques. Alors, vous comprenez…
Et, par modestie sans doute, il n’acheva pas sa phrase.
– Évidemment, c’est très bien, risquai-je, mais est-ce suffi-sant ?
– Que vous faut-il encore ?
– Il faut encore qu’il y ait du gibier, car le plus habile chas-seur du monde ne peut tuer que ce qu’il voit.
– Allons donc ! Du gibier, on en trouvera toujours !
– En êtes-vous bien sûr ! Ici, dans cette savane, je ne crois pas qu’il y ait des chances de rencontrer d’autre gibier que les antilopes, et celles-ci courent si vite qu’on n’arrive pas à les bien viser.
– Très juste ! Mais rassurez-vous : à Mugworthills, il y a des forêts et qui dit forêt dit gibier.
– Quand comptez-vous y arriver ?
– Vers midi sans doute, si nous ne nous sommes pas trom-pés de direction, ce que je ne crois pas.
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Je savais, quant à moi, parfaitement que la direction que nous suivions était la bonne. Depuis la veille déjà, c’était moi qui, pratiquement, conduisais notre caravane, sans qu’elle s’en aperçût. J’étais devenu, à l’insu de mes compagnons, le guide de la petite troupe.
Le soleil n’avait pas encore atteint le zénith quand apparut à l’horizon une chaîne de montagnes fortement boisées.
– Est-ce les Mugworthills ? demanda Clay.
– Oui, sans aucun doute, répondit Gates. Mr. Santer nous les a assez décrits. C’est bien ainsi que ces collines se présentent à un voyageur venant du nord. Dans une demi-heure, nous se-rons arrivés.
– Une demi-heure ne me paraît pas suffisant, répliqua Summer, d’habitude si taciturne. Tu oublies que le versant nord de ces montagnes n’est pas praticable.
– Je ne l’oublie pas, aussi ne voulais-je pas dire que nous aurons atteint le but de notre voyage, mais seulement que nous aurons gagné la région des Mugworthills. Une fois là, il nous faudra contourner la montagne, jusqu’au défilé qui donne accès aux collines exposées au sud.
Je voyais que Santer avait fourni à ses aides toutes les indi-cations nécessaires.
– Et c’est sans doute dans ce défilé que nous devons ren-contrer Mr. Santer ? fis-je.
– Non, non, dit Gates, il nous a donné rendez-vous au sommet de la montagne.
– Pourrons-nous l’escalader à cheval ?
– Eh ! oui, à cheval. Ou, plus exactement, nous descen-drons de cheval et nous conduirons nos bêtes par la bride. Car il n’y a pas de chemin proprement dit.
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– Est-il absolument indispensable de grimper sur les hau-teurs ? Ne pourrions-nous pas rester dans la vallée ou au moins y laisser nos bêtes ?
– On voit bien que vous n’êtes qu’un trappeur, mon cher Monsieur. Si nous devons camper dans les montagnes pendant des semaines, il serait ridicule et dangereux de laisser un homme seul pour garder les chevaux.
– C’est possible. Si je vous pose toutes ces questions, c’est parce que je ne connais pas l’endroit.
– Enfin… Toujours est-il qu’il nous faut gagner le sommet, car c’est là que se trouve le tombeau du chef des Apaches et de sa fille.
– Et c’est là-haut que nous allons camper ?
– Parfaitement.
– Même la nuit ?
Toutes ces questions pouvaient paraître saugrenues, mais j’avais cependant d’excellentes raisons pour les poser. Afin de trouver le testament de Winnetou, je devais, suivant l’indication du jeune Apache, creuser le sol à la tête du tombeau de son père. Or il va sans dire que je ne souhaitais pas avoir des té-moins pendant que je me livrerais à cette opération. Et voilà que Gates m’annonçait que c’est précisément à cet endroit qu’il comptait établir son campement. Comment les dissuader de ce projet ? J’aurais même voulu éviter de fouiller la terre pendant la nuit, car le testament était sans doute soigneusement caché et mes recherches ne s’annonçaient pas faciles.
– Et pourquoi n’y camperions-nous pas la nuit ?
– Ma foi, tout le monde n’aime pas coucher dans un cime-tière.
– Tiens ! vous auriez peur ?
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– Ce n’est pas que j’aie peur, mais votre idée me paraît un peu macabre.
– Ça, par exemple ! Vous l’entendez, mes gars ? Mr. Jones trouve trop macabre de coucher près du tombeau de deux In-diens. Autrement dit, il a peur des fantômes. C’est vraiment trop drôle !
Il partit d’un rire sonore. Clay et Summer partagèrent son hilarité. Quant à moi, je me contentai de hausser les épaules : il m’était parfaitement égal d’être considéré par ces trois gaillards comme un poltron.
– Vous êtes sans doute superstitieux, cher Monsieur. Ras-surez-vous cependant : les morts ne reviennent jamais sur terre, et les mânes de ces deux Peaux-Rouges se garderont bien de quitter leur territoire de chasse éternelle, où ils goûtent la par-faite félicité. D’ailleurs, à supposer même qu’ils s’avisent de ve-nir vous taquiner la nuit, vous n’aurez qu’à nous appeler, nous saurons les chasser.
– Je vous remercie de votre obligeance, dis-je, mais j’espère ne pas avoir à vous déranger. Simplement, l’idée de coucher près d’une tombe me paraît de mauvais goût et la place ne nous manquera pas.
Entre temps nous étions arrivés au pied des montagnes. En effet, il était impossible de tenter l’ascension de ce côté, et nous tournâmes vers l’ouest pour gagner le défilé qui ouvrait l’accès du massif du côté sud. Trois quarts d’heure plus tard, nous pé-nétrions au cœur de la chaîne de montagnes. Le défilé débou-chait dans une vallée au fond de laquelle coulait une rivière étroite. Un peu plus loin, le cours d’eau se dédoublait. Nous descendîmes alors de cheval et, en suivant le lit rocailleux d’un torrent de montagne, nous nous mîmes à grimper péniblement vers les hauteurs.
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Gates avançait en tête, et je restais intentionnellement en arrière. Notre guide s’arrêta une ou deux fois, tâchant de se rap-peler avec précision les indications que lui avait données Santer. Sa mémoire, vraiment excellente, n’eut pas de défaillance et il nous conduisait avec assurance.
À la cime de la montagne, il s’engagea dans une forêt, à travers laquelle il nous mena vers une clairière. Une fois là, il s’arrêta et s’écria :
– Bravo, mon petit Gates, tu ne t’es pas trompé. Voici le tombeau. Le voyez-vous ? Nous sommes arrivés à notre but, il n’y a qu’à s’installer et à attendre Mr. Santer.
En effet, nous étions bien arrivés. À quelques mètres de nous, se dressait un tertre entouré de plusieurs rangées de pierres : le tombeau d’Intchou-Tchouna. C’est là que le sage et intrépide chef des Apaches reposait, assis sur son cheval, paré de toutes ses armes, son sachet à remèdes au cou. Près de là, il y avait une pyramide de pierres, formée autour d’un arbre en sorte que celui-ci prolongeait sa pointe. C’est là que Nso-Tsi dormait son dernier sommeil.
Pendant nos pérégrinations communes, nous sommes ve-nus plusieurs fois, Winnetou et moi, sur le tombeau de ses chers disparus. Je m’y retrouvais une fois de plus, mais sans lui. Ce-pendant, pour la première fois depuis sa mort, je sentais sa pré-sence à mes côtés, à cet endroit qui fut pour lui un lieu de pèle-rinage. Je l’entendais encore jurant de se venger de Santer, qui lui avait ravi ce qu’il avait de plus cher : un père qu’il vénérait et une sœur à qui il vouait une véritable adoration.
Me voilà maintenant sur ce tombeau, attendant le meur-trier que le bras de Winnetou n’avait pu atteindre. N’étais-je pas le seul héritier de mon frère rouge, héritier de ses sentiments et de sa vengeance ?
La voix de Gates m’arracha à mes méditations.
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– Que trouvez-vous de si intéressant dans ces deux tombes ? Voilà dix minutes que vous les fixez comme fasciné. Allons, ressaisissez-vous ! À supposer même que les esprits des défunts quittent leur sépulture, ils ne le font que la nuit.
Je laissai sans riposte ce nouveau trait d’esprit. J’attachai tranquillement mon cheval, puis, selon mon habitude, j’allai faire un petit tour pour inspecter les environs. Lorsque je revins, Gates et ses amis s’étaient déjà mis à l’aise. Ils s’étaient installés sur le tombeau même du chef apache, à l’endroit précis où je devais effectuer mes recherches.
– Décidément, vous avez la « bougeotte », s’écria Gates. Vous êtes bien impatient, me semble-t-il, de trouver ces nuggets. Venez donc vous reposer, nous avons tout notre temps. D’ailleurs, il est bien entendu que, pour les recherches, nous ne nous séparerons pas une seconde, afin d’éviter que l’un de nous ne mette tout seul la main sur l’or et qu’il ne soit tenté de nous le cacher.
Les manières de Gates commençaient à m’agacer. Certes, il ne savait pas qui j’étais, mais cela ne l’autorisait pas à me traiter de la sorte. Je lui répondis donc un peu de haut, mais sans arro-gance, car je ne tenais pas à le froisser.
– Il me semble, cher Mr. Gates, que vous me prenez pour un gamin malhonnête. Ne serais-je donc pas libre de mes mou-vements ?
– Cela dépend de ce que vous entendez par là. Du moment que vous avez adhéré à notre association, il ne faut pas oublier que vous êtes membre d’une équipe, et que, par conséquent, votre liberté s’en trouve réduite.
– Mais non pas au point d’être à vos ordres. Dans une équipe, tous les membres sont égaux.
– Pardon ! Il faut toujours un chef pour commander.
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– Et ce chef, c’est vous, n’est-ce pas ?
– Parfaitement.
– Je ne suis pas d’accord avec vous. Car, s’il doit y avoir un chef pour commander cette équipe, ce ne peut être que Mr. San-ter.
– En l’absence de Mr. Santer, c’est moi qui le remplace.
– Remplacez-le, si vous le voulez, auprès de vos deux ca-marades, mais, moi, je ne reconnais pas votre autorité. N’oubliez pas que Mr. Santer ne m’a pas encore engagé, et je ne me considérerai comme membre de votre association que lors-que je serai tombé d’accord avec Mr. Santer. Mais nous perdons notre temps en discussions inutiles. Puisque mes allées et ve-nues vous intriguent, sachez que si je me suis éloigné, c’est pour me rendre compte si nous sommes en sécurité. Vous qui vous targuez d’être des Westmen avertis, vous devriez savoir qu’on ne campe jamais dans une forêt sans s’être assuré au préalable qu’on est bien seul. C’est cette précaution élémentaire que j’ai prise, et vous, au lieu de m’en remercier, vous me recevez avec des reproches.
– Dans ce cas, veuillez m’excuser. Ainsi, vous avez cherché des traces ?
– Très exactement.
– Et savez-vous au moins comment on s’y prend ?
– Un peu.
– Et nous qui croyions que vous vous étiez précipité pour chercher des pépites.
– Voilà une idée qui ne se serait jamais présentée à mon esprit. J’ignore même la direction qu’il faut prendre. Nous sommes obligés d’attendre Mr. Santer, car vous n’êtes pas plus avancés que moi. Mr. Santer seul peut savoir de quel côté il faut
– 555 – chercher l’or, à supposer toutefois qu’il y ait de l’or par ici, ce qui, après tout, est assez problématique.
– Pourquoi problématique ? Vous avez admis vous-même qu’après ce qui s’est passé ici entre les Peaux-Rouges et Santer il était évident qu’un trésor était caché en ces lieux.
– Je l’ai admis, en effet, et je n’ai pas changé d’avis. Mais j’ai réfléchi et j’en suis arrivé à cette conclusion que, s’il y avait autrefois de l’or ici, il n’y en a sûrement plus aujourd’hui.
– Une drôle d’idée encore ! Pourquoi n’y en aurait-il plus puisqu’il y en avait.
– Tout simplement parce qu’on est venu le chercher.
– Qu’est-ce qui vous le fait supposer ?
– J’ai raisonné très simplement et je m’étonne que les Westmen expérimentés que vous êtes n’aient pas eu la même idée que moi.
– Vous parlez par énigmes. Expliquez-vous donc un peu. Qui serait venu chercher le trésor ?
– Winnetou, tout simplement. D’après tout ce que j’ai en-tendu dire de lui, c’était non seulement un guerrier très coura-geux, mais aussi un homme très rusé.
– Eh bien ?
– En homme rusé qu’il était, Winnetou n’a pas dû manquer de deviner que le meurtrier de son père connaissait l’existence de la cachette du chef des Apaches. Il savait pertinemment que Santer reviendrait sur les lieux dès qu’il pourrait, dans l’espoir de retrouver le trésor. Alors, il a pris la seule décision raison-nable, et que vous auriez prise vous-même à sa place, il a trans-porté le trésor ailleurs. Eh bien ! Mr. Gates, répondez-moi fran-chement : si vous aviez de l’or, continueriez-vous à le garder dans une cachette à peu près découverte ?
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Gates fronça les sourcils. Son cerveau semblait travailler intensément.
– Nom d’une pipe ! s’écria-t-il. Vous pouvez avoir raison, mais, après tout, ce n’est qu’une hypothèse.
– Autrement dit, vous prenez Winnetou pour un imbécile. Vous êtes bien le premier, à ce que je sache.
– Alors, d’après-vous, il n’y a plus rien à faire ici.
– Hélas !
– Eh bien ! permettez-moi de formuler quelques objections à votre hypothèse. En voici une : la cachette était assez sûre pour que Winnetou se soit dit qu’elle ne risquait pas d’être dé-couverte. Est-ce impossible ?
– Pas absolument.
– Vous voyez vous-même. Quant aux autres, arguments, je préfère vous les donner en présence de Mr. Santer. Je suis cu-rieux d’ailleurs de connaître son opinion concernant votre hypo-thèse.
– Soit. Et quand arrivera-t-il, d’après vous ? – Dans la journée de demain ?
– Permettez-moi d’en douter. Il se trouve que je connais la région de Saltfork, où il s’est rendu après vous avoir quittés. En faisant très vite, il peut être là après-demain soir, mais en aucun cas plus tôt. Comment allons-nous passer le temps d’ici là ?
– Nous allons chasser. De toute façon, nous avons besoin de viande.
– Très bien. Mais je vous préviens que je ne suis pas très fort à la chasse. Tenez-vous absolument à ce que je vous accom-pagne ?
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Mon idée était naturellement de profiter de leur absence pour déterrer le testament de Winnetou. Malheureusement Gates ne se prêta pas à cette combinaison.
– Je n’y tiens pas du tout, car vous seriez encore capable d’effaroucher le gibier. Je n’emmène que Clay, à nous deux, nous ferons sûrement du bon travail. Vous n’aurez qu’à rester ici avec Summer. Au fait, nous pouvons partir tout de suite.
Il prit en effet son fusil et s’en fut en compagnie de Clay. Est-ce pour me surveiller qu’il a tenu à me laisser Summer ? Continuait-il à me soupçonner de vouloir me livrer à des re-cherches à leur insu ? Je rejetai cependant bien vite cette hypo-thèse… La façon dont il me traitait montrait qu’il ne me prenait pas pour un garçon trop malin, or une telle entreprise supposait pas mal d’audace et d’astuce. La raison qu’il avait invoquée pour refuser mon concours à la chasse était assez caractéristique de l’opinion qu’il avait de moi. Et il avait saisi cette occasion pour afficher son dédain à l’égard des trappeurs. Cela me confirma encore dans mon impression que Gates n’était pas très au cou-rant des choses du Wild-West, car tous ceux qui connaissent ré-ellement la savane et les Montagnes Rocheuses savent que, pour faire le métier de trappeur, il faut d’abord être un bon chasseur, connaître à fond les différentes sortes de gibier et leurs mœurs, exceller dans l’art de lire les pistes, être capable de faire face aux dangers les plus divers, bref être ce qu’on appelle un Westman digne de ce nom.
Gates et Clay revinrent le soir, ne rapportant pour tout gi-bier qu’un jeune lièvre de quatre livres environ, ce qui était bien peu de chose pour quatre gaillards à l’appétit solide, qui n’avaient rien d’autre à manger.
Le lendemain matin, Gates, se promettant de faire mieux, repartit dans la forêt, en emmenant cette fois Summer. Le butin n’en fut guère plus riche : quelques pigeons sauvages vieux et coriaces. Le plat que Summer en confectionna était rien moins qu’appétissant.
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– Décidément, nous n’avons pas de chance, dit Gates en guise d’excuse. La région n’est pas giboyeuse.
– Ces pigeons doivent être les frères de la colombe de l’arche de Noé, dis-je. Ils semblent avoir battu le record de lon-gévité.
– Vous avez beau jeu de vous moquer de nous, fit Gates, vexé.
– Oh ! je ne me moque pas ! Quand on a l’estomac creux, on n’est pas d’humeur à plaisanter.
– Eh bien puisque vous êtes si exigeant, vous n’avez qu’à faire mieux pour ce soir.
– D’accord, je relève le défi. Je vous promets d’apporter de quoi faire un excellent rôti.
– À moins que vous ne reveniez bredouille, ironisa Gates.
– Ce n’est pas à craindre. En mettant les choses au pire, je tuerai toujours un lièvre ou quelques pigeons préhistoriques.
Sur ce, je saluai mes compagnons et je partis, mes deux fu-sils en bandoulière. Pendant que je m’éloignais, j’entendis Gates dire aux autres :
– Regardez-le avec sa bombarde sur le dos. Je crois que les gros arbres de la forêt risquent plus que le gibier.
Je n’en entendis pas davantage, et aujourd’hui je regrette amèrement de n’avoir pas ralenti le pas et prêté l’oreille à la suite de son discours. Si j’avais été bien inspiré, je serais même revenu en arrière pour assister en témoin invisible à la conver-sation de mes « associés ». Cela m’aurait permis d’apprendre un détail qui était pour moi de la plus haute importance. Je devais, par la suite, avoir la preuve que ces trois gaillards étaient si par-faitement persuadés de ma maladresse et de mon inexpérience qu’ils n’avaient pas un instant ajouté foi à ma promesse. Dési-
– 559 – reux de me confondre, et aussi de s’assurer un repas pour le soir, ils tombèrent d’accord pour partir tous les trois à la chasse.
Effectivement, ils quittèrent bientôt notre campement et s’enfoncèrent dans la forêt. Si je l’avais su ! Cette fois la place était libre et j’aurais pu fouiller le sol à loisir, découvrir le tes-tament de Winnetou et prendre connaissance de son contenu. Après quoi j’aurais eu encore le temps d’aller à la chasse et de ti-rer quelque gibier. Mais le sort en décida autrement.
Tandis que je m’engageais dans la forêt, je réfléchissais sur la direction à prendre. Mes compagnons étaient partis vers le sud, c’est-à-dire qu’ils avaient refait en sens inverse le chemin que nous avions suivi en arrivant. Ils avaient mis sûrement en fuite tout le gibier de ces parages, et c’était perdre son temps que d’aller sur leurs traces. Aussi pris-je résolument la direction du nord.
L’état de la végétation, dans cette partie de la forêt, révélait qu’aucun être humain n’y était passé depuis de longues années, et j’avais toutes les raisons d’espérer que ma chasse serait bonne. Cependant le soleil dardait ses rayons d’aplomb – il n’était encore que midi – et, à cette heure de la journée, le gibier au repos dans les fourrés n’est pas facile à dépister. Je devais donc m’estimer satisfait lorsque, en moins d’une heure, je réus-sis à abattre deux dindes sauvages bien grasses. Riche de ce bu-tin, je pouvais rentrer sans honte au campement.
Arrivé devant le tombeau, je n’y trouvai personne. Où étaient donc Gates et ses amis ? Auraient-ils eu l’idée enfantine de guetter mon arrivée, cachés dans les arbres, pour m’accueillir par des ricanements et des plaisanteries au sujet de ma préten-due maladresse ?
Ou peut-être, ce qui me sembla probable, étaient-ils partis à la chasse tous les trois, ne voulant pas, par excès de prudence, compter sur mon rôti. Je les appelai par leurs noms, mais je n’obtins aucune réponse.
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Ah ! si cela pouvait être vrai, s’ils avaient eu la bonne idée de me laisser seul ici pendant quelque temps ! Pour m’en assu-rer, je fis un tour dans un espace de quelques centaines de pas et examinai soigneusement les pistes. Ayant acquis la certitude que Gates et ses amis s’étaient réellement éloignés, je me mis aussitôt à l’œuvre.
Je tirai mon couteau et je découpai précautionneusement un grand carré dans la croûte du sol, sans endommager les herbes, dans l’intention de le remettre ensuite à l’endroit où j’aurais creusé, afin de ne laisser aucune trace de ma fouille. Par surcroît de précaution, j’étendis ma couverture, qui devait re-cueillir la moindre parcelle de la terre enlevée ; j’en aurais be-soin ensuite pour combler le trou.
Je travaillai avec une vitesse fiévreuse, car mes trois com-pagnons pouvaient revenir d’un instant à l’autre. De temps en temps, je m’arrêtais, dressant les oreilles, guettant le moindre bruit suspect. Je prenais donc toutes les précautions qui s’imposaient en la circonstance, cependant mon anxiété était telle que l’acuité de mes sens devait s’en ressentir.
Le trou, dans le sol, devenait de plus en plus profond ; il at-teignit près d’un mètre quand mon couteau heurta une pierre. Je la sortis, et j’en découvris une autre, placée exactement au-dessous de la première. L’ayant écartée, je vis un petit espace vide ménagé dans la terre au moyen de pierres. Au fond de cette cachette se trouvait une peau plusieurs fois repliée. C’était le testament de mon frère rouge, Winnetou.
Je le saisis, je l’enfouis précipitamment dans ma poche et je me mis en devoir de faire disparaître les traces de mon travail.
Tout cela me demanda moins de temps que je n’avais osé l’espérer. Je secouai le contenu de la couverture dans le trou, j’aplatis le sol de mes mains et je recouvris le tout du carré d’herbes mis de côté. Quand tout fut fini, je constatai avec satis-
– 561 – faction qu’il aurait fallu une perspicacité extraordinaire pour deviner que le sol venait d’être fouillé à cet endroit.
Je poussai un soupir de soulagement. J’avais réussi à me-ner à bien ma tâche, ou du moins je le croyais.
À nouveau, je prêtai l’oreille. Comme tout était silencieux alentour, j’avais assez de temps pour ouvrir le testament. La peau était pliée en forme d’enveloppe et en contenait une se-conde dont les extrémités étaient cousues au moyen d’un ten-don de cerf. Je fis sauter le lien, et le testament de Winnetou, qui consistait en plusieurs feuilles de papier couvertes d’une écriture serrée, apparut à mes yeux.
Que faire ? Me mettre à lire tout de suite ou remettre la lec-ture à un moment plus propice ? Je décidai de ne pas attendre. Quand bien même mes trois compagnons surviendraient, je n’étais pas obligé de leur dire ce que représentaient ces feuillets. Je leur aurais fait croire qu’il s’agissait d’une lettre que je por-tais depuis longtemps dans ma poche. Ils n’avaient pas à se mê-ler de mes affaires personnelles et j’étais sûr de pouvoir, au be-soin, tracer une limite à leur curiosité.
Le testament était écrit de la propre main de Winnetou, à qui son maître blanc, Klekih-Petra, avait enseigné l’écriture des blancs. Pendant notre longue amitié, j’ai eu plusieurs fois l’occasion de voir l’écriture de Winnetou : elle n’était certes pas très belle, mais elle révélait une forte personnalité, eu même temps qu’un effort naïf de former les caractères selon les règles apprises. Chaque lettre formait comme un dessin en soi, exécuté avec une grande application. Ce testament avait dû demander au jeune Indien de longues heures d’un travail laborieux.
Je n’ai pas honte d’avouer que, devant cette écriture fami-lière, mes yeux s’emplirent de larmes. Je dominai cependant mon émotion et me mis à lire.
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« Charlie, mon frère.
« Tu es en vie et Winnetou, qui t’aimait tant, n’est plus. Pourtant son âme reste auprès de toi, tu la tiens même dans tes mains, puisque son essence est exprimée dans ces feuilles.
» Tu vas apprendre à l’instant les dernières volontés de ton frère rouge et ses recommandations qui resteront gravées dans ta mémoire. Ce testament n’est d’ailleurs pas le seul qu’il laisse sur terre, puisqu’il en a confié un autre aux oreilles de ses guer-riers rouges. Toutefois, celui-ci est entièrement écrit pour toi.
» Tu verras de l’or, beaucoup d’or et je te prie de n’en user que de la façon que je vais t’indiquer. Cet or se trouvait autrefois ici, à Nugget-Tsill, cependant, depuis que Santer, l’assassin des miens, en a appris l’existence, je l’ai transféré ailleurs. Il se
trouve maintenant à Deklil-To27, où nous avons été un jour en-semble. Voici quelques indications qui te permettront de le re-
trouver. Tu devras remonter à cheval l’Indeltche-Tchil28 jusqu’à
la chute d’eau de Tche-Choch29. Là, tu devras descendre de che-val et grimper… »
– Good-day, mister Shatterhand ! Je vous dérange dans votre lecture ?
27 Les Eaux Sombres.
28 Forêt des Pins.
29 Rocher de l'Ours.
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Je levai les yeux et je compris que, dans ma hâte d’apprendre les dernières volontés de Winnetou, j’avais commis la plus grande imprudence de ma vie. J’avais posé les deux dindes à une dizaine de mètres derrière moi et j’en avais fait de même pour mes armes. Adossé contre la pierre tombale d’Intchou-Tchouna, je présentais le dos à quiconque arrivait de la vallée. Dans cette position, je n’avais pas vu l’homme se glis-ser près de mes fusils. Je ne pouvais donc plus espérer me saisir de ceux-ci, alors que le nouveau venu braquait sur moi sa propre arme.
Je reculai instinctivement. L’homme qui se tenait devant moi n’était autre que Santer !
Mon impardonnable imprudence m’avait mis à la merci de l’un des pirates les plus redoutables de la savane.
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