La Main qui frappe et Winnetou

Karl May · Chapitre 17 sur 28

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La Main qui frappe et Winnetou

Chapitre IX: La Prairie Sanglante

CHAPITRE IX

 

LA PRAIRIE SANGLANTE

Nous parcourûmes la distance entre Echo Cañon et Hell-dorf Settlement d’une seule traite, sans la moindre halte. Con-naissant parfaitement le chemin, c’est à peine s’il nous fallut un peu ralentir notre allure pendant la nuit. Je ne crois pas que nous ayons échangé, au cours de tout le trajet, plus de cent mots.

Winnetou, en particulier, ne desserra pas les lèvres une seule fois. Mais dans ses yeux brillait une flamme plus élo-quente que n’importe quelle parole. Gare aux Ogellalahs si vraiment ils avaient attaqué la petite colonie !

Le lendemain, peu après midi, nous arrivâmes en vue de Helldorf Settlement. Lorsque nous eûmes grimpé en haut de la côte raide qui dominait la vallée, l’écume apparut à la bouche de nos montures que cette course avait épuisées.

Un coup d’œil nous suffit pour nous rendre compte que Haller avait malheureusement dit vrai et que nous arrivions trop tard. Des paisibles habitations de bois, il ne restait plus que des ruines fumantes.

– Uff ! s’écria Winnetou en désignant le pitoyable spec-tacle. Les enfants du bon Manitou ont disparu. Winnetou écra-sera ces coyotes d’Ogellalahs.

En pénétrant dans la vallée, nous vîmes que la petite cha-pelle n’avait pas non plus échappé à l’incendie qui avait dévasté la colonie : la croix gisait maintenant tristement dans la pous-sière.

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Nous mîmes pied à terre, et les railroaders allaient se pré-cipiter vers les restes des maisons quand, d’un geste, je les arrê-tai : il ne fallait pas détruire les empreintes avant que nous ayons eu le temps de les examiner.

Malgré des recherches minutieuses, nous ne trouvâmes pas le corps d’un seul blanc dans le hameau ni aux environs. Avec l’aide de mes braves cheminots, j’écartai les débris fumants qui encombraient l’emplacement des maisons, mais, là non plus, nous ne découvrîmes pas de restes humains. Ce fut pour moi un grand soulagement.

Après être descendu de son cheval, Winnetou s’était préci-pité vers la colline, où il ne restait plus de la chapelle que des ruines. Il revenait maintenant, portant une petite cloche à la main.

– Winnetou a retrouvé la messagère du ciel, dit-il. Il va l’enfouir sous terre pour la mettre en sécurité jusqu’au moment où il reviendra victorieux.

Cependant Walker avait fouillé les bords du lac, pour voir si les habitants du settlement n’avaient pas été jetés à l’eau. Mais aucun indice ne vint confirmer cette crainte. L’examen des empreintes ne tarda d’ailleurs pas à me révéler que la colonie avait été attaquée en pleine nuit, que les colons n’avaient pu op-poser aucune résistance aux assaillants et que les Ogellalahs, après ce triomphe facile, ayant fait main basse sur tout ce qui représentait quelque valeur, étaient partis dans la direction des États Idaho et Wyoming.

– Nous n’avons pas une minute à perdre, m’écriai-je. Il faut reprendre la poursuite et ne pas nous arrêter, aussi longtemps que les traces seront visibles. Nous aurons bien le temps de nous reposer quand la nuit sera tombée.

Ce disant, je sautai en selle, suivi par tous nos camarades. L’Apache, qui menait notre cavalcade à une allure d’enfer, ne

– 501 – détachait pas son regard de la piste. Son visage exprimait une farouche résolution, qui s’était communiquée à chacun de nous. Certes, nous n’étions que quarante contre quatre-vingts, mais, quand on éprouve ce que nous ressentions tous, le nombre des ennemis ne compte plus.

Après une course ininterrompue de quatre heures, le cré-puscule nous força à arrêter la poursuite. Nous dressâmes hâti-vement un camp de nuit, et nous nous endormîmes aussitôt. Mais les premiers rayons du soleil nous trouvèrent déjà réveil-lés.

L’examen de la piste nous révéla que les Ogellalahs, qui avaient poursuivi leur course durant toute la nuit, avaient alors sur nous une avance d’une vingtaine d’heures. La raison de cette hâte était facile à deviner : ils savaient qu’ils allaient être pour-suivis et, qui plus est, qu’ils le seraient par Winnetou, puisque celui-ci leur avait-révélé sa présence parmi nous lors de l’agression d’Echo Cañon.

Nos chevaux se ressentaient encore des fatigues de la course effrénée de la veille ; il nous fallut donc les ménager ; aussi la distance entre les bandits et nous ne diminuait-elle qu’insensiblement.

– Des heures précieuses passent, dit Walker dépité, et je crains fort que, cette fois encore, nous arrivions trop tard.

– J’espère bien que non, dis-je. Les Ogellalahs destinent certainement leurs captifs au poteau de tortures. Et leur village, où ils se proposent de se livrer à cette lugubre cérémonie, est encore loin.

– Savez-vous où il se trouve exactement ?

– Au delà du Quakingasp Ridge, répondit Winnetou. Nous aurons rattrapé ces chiens galeux bien avant.

 

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Le troisième jour de la poursuite, une grosse surprise nous attendait. La piste se dédoublait : une partie des cavaliers, la plus nombreuse, avait continué sa marche vers le nord, tandis que l’autre se dirigeait vers l’ouest.

– Ils cherchent à nous dérouter, opina Walker.

– Nous allons voir cela, fit Winnetou. Que mes compa-gnons restent ici.

Là-dessus, il me fit un signe que je compris aussitôt. Ce-pendant qu’il s’élançait sur la piste menant vers l’ouest, je con-tinuai dans la direction du nord. Aussitôt que l’un de nous au-rait trouvé un indice intéressant, il reviendrait sur ses pas.

Pendant un quart d’heure, je chevauchai sans rien aperce-voir d’intéressant. La nature de la piste était telle qu’il m’eût été impossible d’en déduire le nombre des cavaliers qui avaient avancé à la queue leu leu chacun marchant dans les traces du précédent. Toutefois, la profondeur des empreintes des sabots semblait indiquer que le groupe ne comptait guère plus d’une vingtaine de bêtes.

Tout à coup je m’arrêtai. Je venais d’apercevoir sur le sol une traînée provenant sans doute de la chute d’un corps ou d’un objet assez volumineux. Près de là, une petite tache sombre sur le sable attira mon attention. J’en avais assez vu. Immédiate-ment, je remontai en selle et retournai au galop auprès de mes compagnons. Winnetou m’y attendait déjà.

– Mon frère Charlie a-t-il découvert quelque chose ? me demanda-t-il.

– Oui, en avant ! répondis-je.

Et sans perdre de temps en vaines explications, je me pré-cipitai de nouveau sur la piste qui, je n’en doutais plus, était la bonne.

 

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– Uff ! s’écria l’Apache qui, sans réclamer de précisions, s’était lancé à mes côtés. Il ne doutait pas que j’avais acquis la certitude que les prisonniers avaient été entraînés vers le nord.

Arrivé à l’endroit où j’avais rebroussé chemin, l’Apache sauta à terre et examina la piste. Walker et moi, nous imitâmes son exemple.

– Eh bien ! Fred, dis-je, vous qui êtes un chasseur émérite, vous allez sans doute nous expliquer ces traces.

– Je ne vois pas ce que vous voulez dire, dit Walker. Le vent a éparpillé un peu le sable, voilà tout.

– Je ne pense pas que Winnetou partage votre avis, dis-je.

Le chef des Apaches leva la tête et dit :

– Mon frère Charlie a raison : cette piste est la bonne. C’est par ici que sont passés les Ogellalahs qui escortent les prison-niers blancs.

– Qu’est-ce qui vous le fait croire ? demanda Fred, moitié incrédule, moitié irrité de n’avoir rien deviné.

– Que mon frère blanc veuille bien se donner la peine d’examiner la piste. Cette petite tache sombre provient de quelques gouttes de sang ; à droite et à gauche, là où le sol semble être labouré, on peut reconnaître la trace de deux mains, et cette traînée a été laissée par un corps d’enfant…

– Tombé malencontreusement d’un cheval, et qui a dû sai-gner un peu du nez.

– Ah ! s’écria, étonné, le gros Walker.

– Tout cela est nettement inscrit sur le sol, mais il est fort à craindre que les traces se montrent moins éloquentes un peu plus loin.

 

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Mes prévisions, malheureusement, étaient justes. Une di-zaine de minutes plus tard, le chemin devint rocailleux, et les traces disparurent brusquement.

Nous mîmes immédiatement pied à terre et examinâmes attentivement le sol. Bientôt Winnetou poussa un bref uff ! de satisfaction et revint près de moi, un gros fil à la main.

– Qu’en dites-vous, Fred ? demandai-je.

– Ce fil provient d’une couverture, constata au premier coup d’œil Walker.

– Très juste. Ces rusés Ogellalahs ont coupé une couverture en morceaux pour en entourer les sabots de leurs montures, afin de camoufler complètement leur piste. Nous aurons du mal, do-rénavant, à les filer.

Nous continuâmes nos recherches et, à une centaine de pas plus loin, le gros Fred découvrit la trace, mal effacée, d’un mo-cassin indien. La position du pied indiquait approximativement la direction qu’avaient dû prendre les Ogellalahs.

Effectivement, à quelque distance de là, les traces des poursuivis se dessinèrent à nouveau. Les sabots des chevaux avaient été débarrassés de leurs chiffons. Quelle ne fut pas ce-pendant notre surprise en voyant, auprès des empreintes des bêtes, celles des hommes : les cavaliers menaient maintenant leurs chevaux par la bride.

Winnetou arrêta sa monture et jeta un regard circulaire, qui amena sur son visage une expression soucieuse. Il s’exclama :

– Uff ! l’Apache a compris.

Je l’interrogeai du regard.

– Ces coyotes d’Ogellalahs ont conduit leurs prisonniers aux cavernes du mont Hancock. Dans ces antres, les guerriers

– 505 – de toutes les tribus sioux ont l’habitude d’offrir leurs captifs en holocauste au Grand Esprit.

– Mais pourquoi se sont-ils partagés en deux groupes ? demanda Walker.

– Le gros des Ogellalahs se dirige vers l’ouest, afin d’inviter tous les guerriers sioux des campements voisins à assister à ce grand sacrifice. Ils ont estimé que vingt hommes suffisaient pour escorter les captifs jusqu’aux cavernes. Ces derniers sont ligotés sur les chevaux, que les hommes rouges conduisent par la bride.

– Si mes souvenirs sont exacts, objecta Walker, le mont Hancock est situé entre les rivières Snake et Yellowstone. Nous en sommes encore à de longues journées de marche.

– Il existe deux monts de ce nom, répondit Winnetou, et celui vers lequel tendent les Ogellalahs n’est plus très loin d’ici. Nous y arriverons avant la tombée de la nuit.

– Mon frère Winnetou connaît-il cette région ? demandai-je.

– Winnetou connaît bien ce mont et aussi ses cavernes. Il a conclu jadis là-bas un traité d’alliance avec le père de Ko-Itche, que l’Ogellalah a rompu par la suite. Que mes frères blancs me suivent.

Ce disant, il éperonna son cheval et reprit sa course à notre tête. Notre chemin menait à travers des vallées et des défilés, puis, laissant les montagnes derrière nous, nous vîmes appa-raître un vaste plateau s’étendant à perte de vue.

– Voici Jakom Akono, la prairie ensanglantée, me dit Win-netou sans ralentir son allure.

Nous foulions donc le sol de cette fameuse prairie du sang, de sinistre réputation. Je la connaissais pour avoir maintes fois entendu conter son histoire par les chasseurs de l’Ouest. C’est là

– 506 – que les diverses peuplades de la tribu Dakota avaient l’habitude d’amener leurs prisonniers afin de les exterminer au cours de tournois sanglants. Le sol de cette prairie était imprégné du sang de milliers de victimes, frappées par les flèches ou les cou-teaux de leurs bourreaux indiens, brûlées sur le bûcher ou mortes au poteau de tortures. Aucun Indien étranger à cette tri-bu, et à plus forte raison aucun blanc, n’osait s’aventurer dans cette région tragique, que nous parcourions maintenant réso-lument, bravant tous les dangers. Il est vrai que notre guide s’appelait Winnetou.

Bientôt nous vîmes se profiler les contours d’une montagne isolée. Nous pénétrions dans la forêt qui s’étendait à ses pieds. Winnetou descendit alors de cheval et nous imitâmes son exemple.

– Nous voici devant le mont Hancock, fit le chef des Apaches.

– Et où sont les cavernes ? demandai-je.

– Sur le versant opposé de la montagne. Que mon frère blanc m’accompagne, nous allons faire une reconnaissance. Les autres nous attendrons cachés dans la forêt.

Je confiai à Fred mes deux fusils, qui n’auraient pu que me gêner dans l’ascension, et je suivis Winnetou. Au bout d’environ trois quarts d’heure de marche, nous avions contourné la mon-tagne, dont l’aspect trahissait son origine volcanique. Puis nous commençâmes l’ascension vers le sommet, à travers des sentiers sinueux, par endroits glissants et dangereux.

Pendant une demi-heure nous grimpâmes sans échanger une parole, en posant nos pieds avec précautions dans les cre-vasses du sol ou entre deux pierres et en prenant garde à ne pas déplacer les cailloux qui, en glissant, auraient pu donner l’éveil à l’ennemi. Enfin nous arrivâmes au sommet, couvert d’une épaisse végétation.

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– Chut ! me glissa Winnetou, cependant qu’il se couchait sur le ventre et se mettait à ramper avec mille précautions.

Prenant la même position que mon guide, je me mis à glis-ser à travers les arbustes. Soudain, j’étouffai un cri d’étonnement. Au delà des broussailles qui m’en séparaient, béait un précipice en forme d’entonnoir : le cratère d’un volcan éteint. D’un diamètre de quarante pieds environ, il s’enfonçait dans le flanc de la montagne sur une profondeur de cent cin-quante pieds au moins. En me penchant en avant, je pus fouiller du regard le fond du cratère. Quelle ne fut pas ma joie lorsque j’y aperçus les colons de Helldorf Settlement. Je les comptai un à un : personne ne manquait. Ils étaient entassés là sous la garde de quelques Ogellalahs.

Un coup d’œil me suffit pour comprendre combien il nous serait difficile de délivrer nos amis. Pourtant, pour délicat et pé-rilleux qu’il fût, notre dessein n’était pas irréalisable. Trois con-ditions étaient indispensables pour s’attaquer à cette tâche : il fallait pouvoir compter sur l’aide de quelques hommes intré-pides, disposer de cordes solides, puisque la paroi du cratère présentait plusieurs points d’appui possibles, enfin trouver un moyen expéditif d’éloigner les gardes.

Cette brève inspection avait amplement suffi à Winnetou. Il se retira et je le suivis.

– Cette caverne a-t-elle une autre issue ? demandai-je.

– Certainement, répondit Winnetou. Ce n’est pas par ici qu’on a introduit les prisonniers à l’intérieur. La véritable entrée se trouve sur le versant est de la montagne, mais il ne faut pas compter passer par là. Quelques hommes suffiraient à en inter-dire l’accès à toute une armée.

– C’est parfait, répondis-je. Il ne nous reste qu’à descendre par ici. Nous avons des lassos, et les railroaders ont, eux, d’excellentes cordes.

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L’Apache acquiesça de la tête, et nous nous mîmes à des-cendre la montagne. Je m’étonnais de l’imprudence des Indiens, qui n’avaient pas jugé utile de poster des sentinelles sur le ver-sant ouest de la montagne que nous venions de traverser dans les deux sens sans être inquiétés. Il est vrai que nous n’étions qu’au début de notre expédition.

 

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