La Saison barbare
Portland, Maine, mardi, 3 heures du matin
Ah mince… mais que quelqu’un remette du papier dans cette imprimante, qu’elle cesse de geindre comme une forcenée !
L’insistante sonnerie eut raison du demi-coma dans lequel Léonora tentait de replonger. Elle se réveilla tout à fait et agrippa le téléphone posé sur sa table de chevet. Une voix survoltée se déversa dans l’écouteur. Une voix aimée — une voix dont le manque semblait parfois sans fin, sans raison aussi — coupa net sa mauvaise humeur.
— Ma Léo ? Chérie ? Je ne te réveille pas, au moins ?
— Si mon ange, il est… (Elle jeta un regard réprobateur au réveil :) 3 heures du matin… c’est cela. Quand te décideras-tu à admettre que je suis à l’ouest et que nous sommes séparées par environ six mille kilomètres et cinq à six heures ?
— Oh… je suis désolée.
— Non, tu n’es pas désolée, je l’entends à ton nez qui pousse.
Un rire clair, un rire qui donnait envie de le suivre aussitôt, de se lever, de courir à l’aéroport, de sauter dans le premier avion, lui répondit. Puis la voix, que Marie tentait sans trop de succès de maintenir dans un registre plus sérieux, plus posé :
— Il fallait ABSOLUMENT que je t’en parle tout de suite ! Qui va avoir besoin d’une belle, mais alors d’une très belle robe pour m’accompagner à la remise du prix Albert Londres… Tu sais, c’est un peu comme le Pulitzer.
— La vieille Léo ou la vieille Nora ?
Ce double surnom de tendresse, Marie le lui avait jadis donné lorsqu’elles paressaient au lit certains matins et que la toute jeune fille se vautrait dans la crinière de fauve de Léonora parfumée d’un shampoing à base de magnolia. Du magnolia très synthétique mais persistant.
Un autre rire puis :
— Non, pas la vieille Léo, la sublime Léonora. Tu te rends compte… imagine : je décroche le prix le plus convoité des journalistes, à pas tout à fait vingt-cinq ans, et en plus je me ramène avec, accrochée à mon bras, la femme la plus époustouflante de l’hémisphère Nord… Enfin, juste après Julia Roberts… mais presque à égalité.
La boutade, rabâchée mille fois, fit sourire l’intéressée qui gloussa :
— Et si tu accouchais, ma chérie, que j’ai une chance de me rendormir afin de ne pas être gonflée des yeux demain. Ce qui me disqualifierait, puisque cette jolie dame de Julia n’a jamais les paupières bouffies !
— Non, non… c’est encore un hyper-secret. Tout ce que je peux te dire, c’est qu’après un boulot de galérien, je crois que je vais bientôt pouvoir boucler.
— Tu ne peux rien me confier, mais tu ne peux quand même pas tenir tout à fait ta langue, c’est cela ?
— Oui mais toi c’est moi, non ?
— Attends chérie… tu me réveilles en pleine nuit pour m’annoncer que tu as un secret qui doit le demeurer en conséquence de quoi tu ne me révéleras rien ? Tu préfères que je t’étrangle tout de suite ou on attend un peu ?
— Oh… attendons… Tu regrouperas l’étranglement avec tes menaces de noyade, de découpage à la façon d’un saucisson et le reste ! Mais… j’ai un autre secret.
— Partageable celui-là ?
— Oui.
— Alors ?
Marie sembla hésiter. À son ton qui baissait vers la confidence, qui perdait de cette joie survoltée, presque agressive, Léonora comprit que ce secret-là était précieux et très doux.
— Je crois que je suis amoureuse, maman… Très amoureuse. Il est… comment dire… fabuleux, merveilleux, incroyable…
— Il a intérêt si mon bébé est amoureuse de lui ! Raconte-moi tout, vite, je salive et du coup, je n’ai plus sommeil.
Lorsqu’elle raccrocha, une bonne heure plus tard, Léonora souriait en dépit de son inquiétude. Les multiples déboires sentimentaux de sa fille — dont la dernière mouture, un certain Marc, auquel il convenait de concéder qu’il n’avait pas eu grande opportunité de changement face à l’impatience de sa fille qui attendait le prince charmant sans faille, maintenant, tout de suite — l’avaient mise sur ses gardes dans le passé. Ce pauvre Marc, liquidé après quelques courtes semaines d’une relation en pointillé, semblait s’accrocher, refusant la rupture qui lui fermait la vie de Marie.
D’où la jeune femme tenait-elle ce si élégant courage du cœur, celui qui se moque des désillusions, qui ne les distingue même pas ? Pas de sa mère, c’était évident. Car, finalement, qui avait vraiment aimé Léonora à l’exclusion de Marie et de Josefa ? Personne, pas même Don. Pas à ce point, pas aimé jusqu’au bout, au-delà de soi. Certes, elle aimait Judith, et elle avait éprouvé une immense tendresse pour Monsieur Alfred. Encore que dans ce dernier cas, le besoin qu’elle avait eu du vieil homme, la reconnaissance qu’elle lui devait, s’étaient tant emmêlés à l’amour qu’elle aurait été incapable de les discerner les uns des autres. De toute façon, ces amours-là n’avaient rien à voir avec les deux premiers, ceux dont l’essence s’étalonne sur une comptabilité nécessairement sacrificielle, résumée à un « je pourrais accepter de mourir pour toi ». Nous ne nous donnons vraiment que lorsque nous sommes prêts à perdre l’essentiel. Non, pas Léonora, ou si peu. Il faut une étrange intelligence, une belle témérité aussi, pour ne pas généraliser les ombres de crainte, les mémoires de désenchantements qui s’accrochent à nos envies d’aimer, qui les suivent pour finir par prendre le pas sur elles. Si Léonora avait depuis longtemps perdu cette finesse généreuse, pas Marie, sa fille.
Donc… Cet homme. Cet homme superlatif. L’homme de Marie. Il était… il était à lui seul un véritable catalogue recensant à peu près toutes les qualités humaines et masculines si l’on en croyait la jeune femme. Intelligent, drôle, « posé-mais-fort » en un seul mot, « doux-sans-mollesse », un nouvel et unique adjectif, beau, excellente situation dans la grande banque, Américain d’origine italienne et allemande, quarante et un ans…
Léonora avait aussitôt interrompu ce panégyrique : — Marié, je suppose ?
Un éclat de rire, puis Marie avait rectifié :
— Ah, je l’attendais, celle-là… Non, divorcé. Divorce vérifiable pour une fois ! Ah maman… il est… il est tellement… trop, incroyable et puis c’est… enfin, sans entrer dans les détails horizontaux… euh… ça change des besogneux et des sans imagination, tu vois ce que je veux dire ?
— Oh, très bien, ma chérie. Et comment l’as-tu rencontré ?
— Lors d’une soirée… En fait, je m’y rendais surtout dans le cadre de mon enquête, le fameux et futur probable prix Albert Londres, et je me suis retrouvée coincée contre le bar. Ce n’était pourtant pas le moment, je digérais encore le dernier coup de ce caractériel de Daniel ! Enfin, bref… Il m’a tendu une coupe de champagne en souriant… ah, mais un sourire, c’est dingue… je n’ai jamais vu quelqu’un sourire de la sorte… Sur le coup, je me suis fait la réflexion qu’il pouvait en plus m’être utile… tu vois, il est banquier… Mais très vite, j’ai oublié le boulot, j’ai passé le reste de la soirée avec lui. Je… J’ai peur, maman.
Alertée par la voix soudain si minuscule, si nerveuse, Léonora avait demandé :
— Comment cela, mon ange ?
— Je me dis que c’est trop, trop beau, trop bien pour moi. C’est vrai, j’ai l’air d’une godiche à côté de lui. Je veux dire, il est si…
Léonora l’avait interrompue d’une voix autoritaire :
— Non, c’est maintenant que tu es une vraie godiche. Tu arrêtes ces idioties. Sur l’instant et c’est un ordre ! Tu es un amour, de surcroît tu es un amour intelligent et joli.
Un petit filet plaintif avait rétorqué :
— Oui, mais c’est normal que tu penses cela… tu es ma mère…
— Ce qui ne m’empêche pas d’avoir un compte de neurones très satisfaisant et les yeux en face des trous. Je veux bien croire que cet homme soit extraordinaire, mais tu l’es aussi. Ne l’oublie jamais. Lève la queue, redresse les oreilles, et regarde droit devant, ma fille !
Ce vieux cri de guerre avait eu l’effet escompté et Marie n’avait pu retenir un gloussement attendri. La devise de Léonora, pendant leurs années de débâcle, surtout durant ce désert où seules l’énergie et la volonté de sa mère avaient fait reculer les menaces, les humiliations.
Un vilain souvenir fugace — qui, au bout du compte, restait une des plus belles images de sa mère — avait traversé la mémoire de la jeune femme. Marie venait de passer ses neuf ans, leur dernier Noël de France. Un Noël fatigué et presque honteux de sa pingrerie, de sa carence de charme. D’espoir aussi. Ce soir-là, elles avaient partagé une omelette de quatre œufs diluée de lait, mais Léonora s’était débrouillée pour leur offrir quand même une demi-douzaine d’huîtres à chacune. Des maigres cadeaux aussi, dont un magnifique taille-crayon en forme d’avion et une belle paire de gants en mohair, vieux rose. Marie les conservait toujours. Sa mère avait, un peu plus tôt dans l’après-midi, déguisé un ficus anorexique en sapin à l’aide de quelques guirlandes découpées dans du papier crépon et de demi-coquilles de noix sur lesquelles elle avait dessiné au vernis à ongles des sourires en forme de croissants de lune. Marie avait failli lui avouer que ce maquillage malhabile de leur manque d’argent était encore plus décourageant que son évidence, mais elle s’était tue pour ne pas blesser Léonora.
Dans ce studio qu’elles occupaient rue Lecourbe, Marie avait pleuré toute la soirée précédant ce calamiteux réveillon, des larmes d’exaspération, de vulnérabilité.
Elle s’en voulait tant de ce mouvement d’humeur et de nerfs, comme si cette crise était une inexcusable insulte envers sa mère qui se cramponnait à son petit boulot de vendeuse de fringues. La patronne, Mme Girard, était une femme entre deux âges, plutôt gentille. Depuis quelques semaines, elle s’arrangeait maladroitement pour faire comprendre à Léonora, qui prétendait ne pas entendre avec une obstination de trouille, que sa nouvelle belle-fille aurait bien besoin d’un job, celui de Léonora, justement. Certes, Mme Girard ne la renverrait pas, elle connaissait sa situation. Mais Léonora se faisait l’impression d’une pirate, s’appropriant le travail d’une autre.
L’avalanche de mauvaises nouvelles, de factures impayées-impayables, l’accumulation des économies forcées, des privations et surtout l’idée que tout cela n’aurait jamais de fin l’avaient poussée à la crise de nerfs. Léonora avait caressé ses cheveux et déclaré : « Les humains sont une meute moins généreuse, plus féroce que les autres. Tous les congénères médiocres se jettent sur l’individu affaibli, chacun veut sa revanche, exercer son infime pouvoir, dépecer le faible afin d’oublier qu’il n’osera jamais s’attaquer à un animal dominant. Trop pétochard, trop lâche. Alors, lève la queue, redresse les oreilles, et regarde droit devant, ma fille ! Ne leur permets jamais de voir à quel point tu as peur. Fonce. »
Quelques semaines plus tard, Léonora fonçait. Elles avaient quitté la France pour les États-Unis.
Marie avait abandonné ce joli pli de souvenir et repris le fil de la conversation, retrouvé le délice de raconter un peu plus ce nouvel homme, comme si le bonheur de le dessiner pour sa mère le rendait encore plus vrai, encore plus sien. Chaque détail, chaque anecdote, aussi menus fussent-ils, rivaient le miracle de cet amour aux jours de Marie, sécrétaient les fils qui le liaient à sa vie.
— Tu sais, il est si élégant… de partout je veux dire. Il porte au cou une mince chaîne en or à laquelle est suspendue la petite croix de sa sœur. Il l’adorait. Elle est morte, une leucémie je crois, il était encore jeune. Il a eu un chagrin épouvantable. Il fait des pâtes sublimes… bon, bien sûr après, c’est un peu le carnage dans la cuisine… Il est complètement quadrilingue ou tetralingue, je ne sais pas ce qu’il faut dire : anglais, français, italien et allemand, bien sûr. Et puis, l’horreur : tu ne peux pas aller au restaurant ou au théâtre avec lui… tu n’imagines pas… toutes les nanas le matent avec la langue qui leur tombe sur les genoux comme le loup de Tex Avery !
Léonora avait écouté, attendrie, un peu triste aussi. Égoïstement, elle s’était toujours apaisée en songeant que, peut-être, un jour, Marie déciderait de revenir vivre aux États-Unis, de gommer cet océan qui les tenait à deux bouts de la planète. Surtout depuis la mort de Don, trois ans plus tôt. Car Léonora ne retournerait jamais dans ce petit pays de France que l’on disait si doux mais où elle avait eu si peur, si mal et dont les seuls souvenirs de tendresse qu’elle conservât étaient ceux qu’elle était parvenue à tronquer, à maquiller de l’antalgie du temps qui passe. L’érosion volontaire de sa mémoire créait un sortilège anesthésiant dont elle savait qu’il ne résisterait pas à la confrontation avec les lieux, les visages et les mots de ses vrais souvenirs.
Léonora s’était secouée, feignant l’enthousiasme :
— Et comment se nomme ce miracle à pattes ?
— Francis Casadei… même son nom est génial, tu ne trouves pas ? Il est spécialiste des fusions industrielles. Mais tu sais, il a une culture… c’est dingue. Ce type connaît la musique, la peinture, la littérature et — ça devrait te plaire — il adore les bons vins.
— Ali… un homme selon mon goût, en effet. Remarque, un Italien ou d’origine qui n’aimerait pas le bon vin ou la bonne bouffe, ça friserait l’indécence !
★
Elle demeura assise dans son lit de longues minutes après que Marie eut raccroché sur une myriade de petits baisers mimés dans l’appareil.
Le sourire qu’avaient fait naître les coqs à l’âne, les raccourcis décoiffants et la horde de superlatifs débités par sa fille vacilla. Étrange comme le manque de Marie ne s’atténuait pas. Presque quatre ans. Il ne s’agissait pas de souffrance, ni même d’un mal-être. C’était plutôt comme si Léonora trimbalait partout une sorte de vide, de carence pas même désagréable, juste présente. Il ne se passait pas une journée sans qu’elle ne songe, à un moment quelconque, « Il faut que je raconte cela à Marie » ou « Ça aurait fait rigoler Marie aux larmes » ou parfois, lorsqu’elle cherchait une nouvelle toilette, « Oh non, Marie n’aimera pas cette couleur/ce tissu/cette coupe. Elle va encore hurler que je commence à m’habiller mémère. »
Étrange comme la peine en coup de poing qui l’avait assommée après la mort accidentelle de Don s’était vite dissipée. Elle s’en voulait de ce veuvage somme toute bien amical et qui la laissait dans un grand confort pécuniaire. Pourtant, n’était-ce pas ce qu’elle avait toujours espéré ? L’argent permet de se défendre. Mieux, il dissuade le plus souvent les autres d’attaquer. C’est son seul intérêt. N’empêche… Don était le seul être de cet « intérêt »-là qui ne lui eut jamais pesé, et la réelle affection qu’il lui avait inspirée le lui avait rendu précieux. C’était aussi la raison principale pour laquelle la cordialité de la disparition de son mari lui faisait presque honte. Car Léonora avait vite reconquis ce vide, l’aménageant de façon si habitable. Il n’y avait pas eu d’autres hommes depuis, pas même d’hommes furtifs ou de nuits d’apaisement, elle n’en souhaitait pas. Elle avait vraiment aimé son mari… ou disons plutôt qu’elle l’avait aimé beaucoup. Don et sa gentillesse d’enfant choyé puis d’homme gâté. Don pour qui la vie avait toujours été conciliante et si charmeuse qu’il ne pouvait imaginer qu’il en fut autrement. Il ne l’avait pas compris mais c’était précisément ce manque d’imagination qui avait séduit peu à peu Léonora. Qu’un être fut à ce point étranger au « sombre », qu’il ignore si totalement le « pire » l’avait d’abord stupéfiée pour l’attirer ensuite comme un aimant, un antidote nécessaire. C’était sans doute cette ignorance qui avait dissuadé son mari de s’intéresser vraiment au passé de sa femme. Tant mieux, car elle lui aurait menti. Elle mentait avec tant d’efficacité, de sincérité… à cette époque-là.
OceanofPDF.com