La Saison barbare

Andrea H. Japp · Chapitre 9 sur 28

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La Saison barbare

Logan Airport, Boston, jeudi soir Paris, France, nuit de jeudi à vendredi

Logan Airport, Boston, jeudi soir

Paris, France, nuit de jeudi à vendredi

 

Bien sûr, Judith avait insisté, presque hargneuse, pour l’accompagner en voiture jusqu’à Boston. Bien sûr, Léonora n’avait pas osé s’y opposer. Pourtant, elle aurait tant préféré retrouver au plus vite l’insistance de cette solitude de France.

Elles avaient erré une bonne heure dans l’aéroport, bu un café, puis deux, puis trois, hésité sur tant de paroles, toutes aussi inutiles les unes que les autres. Enfin, Léonora s’était armée de courage, annonçant qu’elle rejoignait la salle d’embarquement et ceci bien que son avion ne soit pas encore annoncé. Envie de replonger dans sa tête. Besoin de retrouver au plus vite le mode d’emploi de cette boule de résistance dans laquelle elle savait si bien se transformer, avant. Judith avait renâclé, son regard se voilant d’une sorte de peine, de colère aussi, un peu. Pourtant, elle s’était précipitée et l’avait serrée contre elle en feulant :

— Tu n’oublies pas, n’est-ce pas ? Tu as juré. Tu m’appelles dès que tu as besoin de moi… si possible un peu avant. Jure encore.

— Je jure.

— Merde, je suis sûre que je fais une connerie en te laissant partir seule !

— Non… il faut que tu restes là. Je t’ai expliqué. Tu es mon unique repère ici. J’en ai besoin, j’en ai terriblement besoin. On dirait que tu serais mon ancre.

Judith avait concédé un maigre sourire.

Des portes. Léonora avait mis plein de portes, vitrées ou métalliques, entre elle et l’amie, redoutant que l’une ou l’autre ne change d’avis, ne doutant pas que Judith traînerait dans l’aéroport jusqu’à l’envol de son avion.

Elle s’installa à l’extrémité d’une longue file de sièges en aluminium, creusés comme des coquilles, et attendit.

Ensuite, elle s’installa dans un agréable fauteuil en velours ras bleu nuit et attendit.

Ensuite, elle s’installa sur la banquette arrière en skaï d’un taxi. L’air de l’habitacle saturé par le parfum de fraise d’un sapin magique la suffoqua. Elle attendit.

Le veilleur de l’hôtel la reconnut. La jolie femme encore jeune venue quelques jours plus tôt, escortée d’une amie, pour enterrer sa fille. L’air courtois mais lointain de Léonora découragea ses commentaires et ses nouvelles condoléances. D’autant que, l’ayant peu entendue parler, il s’était convaincu qu’elle était américaine.

Ensuite, elle s’installa dans une chambre coquette, une autre, et attendit.

★

Marie était si coquette. Elle avait à peu près douze ans lorsqu’elles s’étaient installées dans le Northend. Léonora travaillait alors dans une French laundry tenue par un couple de Grecs, de huit heures à midi. Elle enchaînait les boulots les uns derrière les autres : lingère et repasseuse, puis serveuse de fast-food le midi, vendeuse chez un soldeur ensuite, femme de ménage dans un grand magasin après la fermeture. Au début, l’abrutissement de la fatigue l’avait protégée de la panique jusqu’au jour où elle s’était rendue à l’évidence : elle allait finir par s’effondrer et les quelques sous qu’elle parvenait à gagner ne seraient jamais suffisants pour lui permettre de survivre en élevant sa fille.

Le quartier italien de Boston est une grosse goutte de terre presque encerclée par l’océan, surveillée par la Mafia disait-on, en tout cas protégée par les mères de Sicile ou de Naples, parfois même de Rome ou de Venise. Verbales et généreuses, ils valaient beaucoup mieux ne pas trop rigoler avec elles sur certains sujets dont la sécurité de leurs petits.

Léonora se souvenait de scènes, savoureuses une fois passées, où une petite femme bien énervée mettait en déroute à coups de baffes, de torchon et de hurlements, un bataillon de jeunes mecs qui voulaient se la jouer coqs de combat. Il est vrai que les jeunes mecs en question étaient pour l’écrasante majorité d’origine italienne et que résister par la violence à une mère, même celle d’un autre, ne leur aurait jamais traversé l’esprit.

Elles étaient demeurées dans cette enclave rassurante et chaleureuse, parfois presque pesante de la familiarité et de l’implication bienveillante de ses habitants dans la vie de leurs voisins, jusqu’au mariage de Léonora avec Don. Marie avait seize ans.

Oh oui, Marie était si coquette… Quel cirque lorsqu’il avait fallu lui trouver une toilette pour le mariage de sa mère ! Léonora avait frôlé la crise de nerfs à plusieurs reprises mais Don était resté imperturbable et débonnaire. S’était-il rendu compte qu’il avait été levé puis chassé comme un gibier ? Certainement pas. Léonora avait déployé à son profit tout le charme réservé mais si tentant et rassurant d’une jeune femme de bonne éducation.

Toujours est-il que Marie et son beau-père s’étaient très vite entendus comme larrons en foire. À vrai dire, il aurait été ardu de ne pas s’entendre avec Don. S’ajoutait à son accueillante nature le fait que, bien que déjà marié auparavant, il n’avait jamais eu d’enfant. Il le regrettait. C’était ce que Léonora avait conclu de quelques allusions sans contrainte puisqu’elle était encore largement d’âge à procréer lorsqu’il l’avait épousée. Elle avait éludé avec habileté, ne souhaitant pas le blesser en lui expliquant que lorsque l’on jouissait d’un miracle comme Marie, on répugnait superstitieusement à tenter le sort une seconde fois. Il devait bien vite se satisfaire de la jeune fille, qui outre ses inépuisables réserves de tendresse et de fantaisie, lui épargnait les angoisses de la néo-paternité et les terreurs de père d’adolescente. Les joies aussi, mais il est bien rare que les marchés que nous concluons avec notre vie nous soient intégralement fastes.

Stupéfiante l’aisance avec laquelle Marie s’était successivement glissée de la peur de la pauvreté au précaire confort arraché par sa mère lors de leur séjour à Boston, à la grande aisance de leur vie de femme et fille de banquier d’affaires de Nouvelle-Angleterre. Intrigante aussi son aptitude à sentir, sans qu’il fût besoin de consignes, ce qu’elle devait taire ou révéler de leurs vies passées. Ainsi « tante Judith » s’était-elle transformée en voisine de palier, juste cela. Et il était exact qu’elles avaient occupé des appartements mitoyens dans le minuscule immeuble incliné du Northend.

Le reste de l’histoire qui liait Judith, Marie et elle demeurait leur exclusive propriété.

 

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