La Saison barbare
Paris, France, lundi
Il était presque dix heures lorsqu’on lui passa l’inspecteur divisionnaire Raymond. Une voix lasse interrompit son introduction :
— Je me souviens de vous, madame Morrison. Le suicide Marie Louvier.
— Justement. Il faut que je vous rencontre de façon très urgente.
— Écoutez… là, c’est un peu difficile et.
— C’est vraiment très urgent et je me permets d’insister.
— Vous ne pouvez pas plutôt m’expliquer un peu…
— Non, il ne vaut mieux pas.
Il finit par lui concéder quelques minutes d’entrevue à midi. Léonora soupira de soulagement. Elle était très belle, bouleversante lorsqu’elle le voulait, si intelligente qu’elle parvenait à le dissimuler le cas échéant, une artillerie trompeuse dont elle savait se servir à la perfection.
Elle descendit de l’appartement avec une bonne heure d’avance. Se calmer, lisser ses nerfs. Ne pas prendre Raymond de front mais l’amener à ce qu’elle souhaitait parce qu’elle avait atteint la limite de ses possibilités dans ce pays qu’elle connaissait si mal pour avoir tant tenté de l’oublier.
Elle rappela à sa mémoire les images qu’elle avait conservées de l’homme. Avec difficulté, la chape d’anxiolytiques sous laquelle elle suffoquait le jour de leur rencontre lui ayant ôté tout besoin, toute envie, de s’intéresser à quoi que ce fut. Il devait être un peu plus jeune qu’elle, guère plus. Une petite quarantaine, d’une blondeur sans éclat, une blondeur de cheveux trop fins, trop rares. Un détail lui revint : il avait torturé un trombone durant presque tout leur échange, aplatissant le fil métallique entre ses doigts. Un anxieux contenu ou un violent maîtrisé ? À moins qu’il se fût agi d’un de ces involontaires tics des gens capables de longues concentrations. De minuscules occupations manuelles leur permettent de minimiser la fatigue intellectuelle, comme gribouiller d’interminables carrés ou volutes dans les coins de page. Peu importait au fond : Raymond était un homme et un flic ce qui, a priori, donnait l’avantage à Léonora la femme, la mère. Les hommes, du moins les vrais, ont cette douceur presque fragile qui leur revient à l’évocation de la femme victime, de la mère saccagée. Et si Léonora l’était, jusqu’au centre de la moindre de ses cellules, jusque dans chaque contraction de son cœur, elle pouvait également en jouer.
Elle marcha au hasard des rues, des passages piétons, frôlant des êtres dont elle ne souhaitait rien connaître, encerclant progressivement le commissariat de police. Il était midi moins dix lorsqu’elle en poussa la porte. Le policier de la réception écouta son petit laïus d’un air las et méfiant, puis dut se souvenir d’une recommandation de son supérieur et l’accompagna avec une raideur courtoise vers une rangée de fauteuils en plastique :
— Installez-vous, madame Morrison, je le préviens, ce ne sera pas long.
Elle le remercia d’un sourire. Il passa un bref coup de téléphone puis s’absorba dans la lecture de quelque chose et elle vagua dans sa tête. Un commissariat de quartier, plutôt propret mais il s’agissait du 17 e arrondissement, côté rupin. Si différent du precinct qu’elle avait connu jadis aux confins de la Combat Zone. Pourtant, les flics qu’elle voyait passer et repasser devant elle ressemblaient à ceux de jadis. Une sorte de fatigue hargneuse, de brusquerie soupçonneuse, et puis, tout au fond, un reste de candeur, l’espoir de découvrir, enfoui dans toute cette boue, quelque chose qui mérite qu’on se batte, qui mérite d’être préservé. Mais peut-être deviendraient-ils tous fous sans cela ?
Un hurlement la tira pour un temps de ses souvenirs. Deux types en blouson de cuir et jean traînaient une fille vagissante et écumante. Squelettique mais redoutable de trouille ou de fureur. Elle tenta de les frapper de ses gros godillots de cuir clouté, et parvint à mordre le poignet de l’un des deux hommes qui leva la main pour la gifler et se maîtrisa assez tôt pour se contenter de l’insulter :
— Tu te calmes, connasse ! Martial, tu nous aides là ou merde !
Le flic de la réception gloussa :
— Putain, deux super-mecs pour immobiliser une gonzesse et c’est pas assez !
L’autre rétorqua :
— Appelle le SAMU, elle risque de nous claquer dans les pattes.
Léonora se leva et avança d’un pas dans la direction de la très jeune fille, vautrée sur le sol. Elle devait avoir à peine seize ans. Ses cheveux, hirsutes de gel, noirs de corbeau, formaient une sorte de crête sur le sommet de son crâne. Une de ses lourdes créoles manquait, sans doute arrachée, et un mince filet de sang reliait son oreille à la base de son cou. Du mascara ou du khôl dégoulinait de ses paupières, larges larmes noires qui mouraient au milieu de ses joues blêmes de poudre et de souffrance. Les bras écartelés entre les deux hommes, la jeune fille tenta de se redresser sur ses genoux, et une quinte de sanglots l’étouffa. Léonora avança d’un autre pas. L’autre flic en blouson la fusilla du regard et de l’index :
— Vous, restez où vous êtes ! C’est pas le moment de nous prendre la tête.
— Elle est en manque.
Il hurla et Léonora déchiffra une vraie panique dans sa voix :
— Sans blague, j’aurais pas trouvé sans votre aide ! Bordel, Martial, t’appelles ou merde ! Qu’ils se magnent le cul ! (Se tournant vers son camarade, il précisa :) Laurent, on essaie de la soulever jusqu’au petit bureau de derrière. Elle sera mieux pour respirer sur la banquette.
Lorsque Martial reposa le combiné, il crut bon d’expliquer à Léonora :
— Ils arrivent… Le SAMU. Si c’est pas un malheur. Tous les jours il en défile. Plombés jusqu’aux gencives. Des gamins de 12 ans parfois. Et pourtant, y a pire endroit dans Paris, et en banlieue, je vous dis pas.
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Non, ne me dis pas. Ne me dis plus rien. Tu ne peux rien me dire que je n’ai vu de mes yeux, et ils sont pires que les tiens.
Skinny Cindy. Une des ex-SICAV d’Enrique. Lorsque Léonora l’avait rencontrée au bar, elle portait déjà la mort gravée dans chaque souffle, sur chaque centimètre carré de peau. Du reste, elle évitait de croiser le regard des autres filles, reste de pudeur car la mort était aussi inscrite dans ses iris. Les autres la nourrissaient à tour de rôle d’un sandwich, la retapaient d’un whisky mais refusaient de lui prêter de l’argent, de devenir les usurières d’une nouvelle dose de mort. Cindy se plâtrait le pli des coudes, et les chevilles d’un mélange de colle et de fond de teint pour dissimuler les marques d’aiguille à ses rares clients. Grotesque. Un regard sur le petit fantôme malmené suffisait. Elle errait depuis si longtemps à l’extérieur de son corps décharné, au-delà de sa tête, que la petite flaque de chair usée qu’ils avaient découverte un jour, coulée entre des bennes à ordures, n’avait surpris personne. Skinny Cindy avait dégueulé son sang sur le couvercle de l’une d’elles, et ça avait bien embêté les éboueurs, qui redoutaient qu’elle ait le SIDA. Ils avaient longuement aspergé les souillures sèches d’un détergent dont se dégageait une vapeur chlorée, et l’un d’eux avait gueulé :
— Putain, elle pouvait pas faire ça ailleurs, cette connasse ! Fallait que ça tombe sur nous.
Léonora ignorait ce que l’on avait fait des infimes restes de Cindy. La fosse commune, sans doute.
Après l’épisode de la raclée humiliante reçue par Enrique, elles avaient donc fui le bar, Léonora traînant Judith derrière elle, la remorquant, paniquée à l’idée qu’il allait les poursuivre ou les faire « corriger » par ses sbires chevelus.
De retour dans la petite chambre que lui louait le souteneur pour une somme prohibitive, Léonora était parvenue à calmer le tremblement de ses muscles et la tétanie qui crispaient ses maxillaires avant de joindre sa landlady, une veuve sicilienne généreuse mais sévère, pour lui demander de prévenir Marie qu’elle serait retardée : une urgence au travail qu’elle ne pouvait pas refuser. La propriétaire l’avait rassurée :
— Mais bien sûr, mon petit. Elle va dîner avec moi et ensuite si vous n’êtes pas rentrée, elle couchera ici. Ça me fera un peu de compagnie. Ah là, là, la vie n’est pas simple pour les femmes sans mari. Ne vous inquiétez pas. Il faut conserver votre travail, c’est le plus important. Pour la petite, je suis là. J’y suis passée, vous savez. Toutes les mères s’affolent, c’est dans nos hormones. Mais c’est le Northend ici, encore un peu l’Italie, pas tout à fait l’Amérique !
La désintoxication sauvage qu’elle avait ensuite imposée à Judith avait été un interminable calvaire de deux semaines. Léonora l’avait planquée dans la piaule de Washington Street, certaine que les gémissements et les plaintes du corps martyrisé par le sevrage n’alerteraient personne. Tout le monde se foutait de tout le monde dans cet univers de rats. Sauf Enrique qui devait ruminer sa rage et sa vexation publique. Qu’à cela ne tienne. Léonora irait s’excuser platement, quitte à tout coller sur le dos de Judith. Si elle lui amenait assez d’argent pour qu’il se convainque qu’elle tapinait toujours, elle parviendrait à le bluffer assez longtemps. Ce qu’elle avait fait.
En dépit du courage de Judith, en dépit de sa folle envie de survivre, Léonora avait failli lâcher cette vie au néant à plusieurs reprises. Chaque fois, elle s’était cramponnée pour le regard de Marie. Marie qui, à l’époque ne savait rien de la vie de bitume de sa mère. Finalement, ce n’était pas Léonora qui avait tiré Judith au bord, mais Marie. Marie par son intermédiaire. C’était Marie qui avait bandé les muscles de sa mère pour lui permettre de soulever la grande femme, de la nettoyer de sa merde, de la pisse qu’elle ne parvenait plus à retenir, des vomissures que la douleur du manque faisait couler sur son tee-shirt. C’était Marie qui, grâce aux doigts sans douceur de sa mère, avait fourré des doses de somnifère à tuer un cheval au fond de la gorge de Judith pour l’assommer quelques heures. Quelques heures d’oubli, quelques heures de respiration avant de recommencer le combat. C’était Marie qui l’avait bercée entre les bras de sa mère, contre son ventre pour la calmer, l’apaiser quelques minutes avant de nouvelles crampes, de nouveaux vomissements. C’était aussi Marie qui avait supporté pour sa mère l’odeur de ce corps, de ces cellules qui hésitaient entre la vie et la putréfaction. Sans Marie, Léonora n’aurait jamais pu accepter les relents de cette humanité mourante qui lui donnaient des renvois dès qu’elle ouvrait la porte de la chambre. Elle bouclait Judith en permanence dans la pièce avant de rentrer dans l’appartement du Northend pour la nuit, de peur que la douleur, la terreur, la poussent à s’enfuir, à s’acheter une dose de paradis meurtrier, d’amnésie menteuse.
Un après-midi, les doigts de Judith s’étaient emmêlés aux siens, la réveillant de son coma de fatigue :
— Je crois que c’est fini, ma belle. Je crois que la mort s’est barrée cette fois-ci. Normal, c’est teigneux les rouquines. Tu lui as foutu la trouille, c’est ça ? La mort a pétoché devant la rouquine aux yeux bleus. À un moment, je l’ai senti. Vers la fin, elle avait les boules… Bordel, je suis tellement fatiguée.
— Dors. Il va falloir qu’on se casse d’ici au plus tôt. Je t’hébergerai chez moi quelque temps. C’est dans le quartier italien. Après, on trouvera une autre solution. Repose-toi un peu.
Judith dormait déjà.
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Une cavalcade. Trois types traînant une civière repliée déboulèrent dans le commissariat. Ils en ressortirent quelques secondes plus tard, poussant un petit paquet de chiffons bariolés, ses cheveux brun bleu dépassant de son coude replié, immobile. La jeune fille était-elle morte ou juste évanouie d’épuisement ?
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Quelques semaines plus tard, Judith avait emménagé dans le même immeuble que la mère et la fille. Les deux femmes s’étaient en quelque sorte « associées ». Elles chassaient toutes les deux, chacune sur son périmètre, rabattant parfois le gibier vers l’autre. Sans excès, sans imprudence non plus, évitant soigneusement de croiser les chemins d’Enrique et de ses trois tueurs.
C’est grâce à cette « collaboration » que Léonora avait piégé Don. Judith l’avait repéré dans le petit restaurant où il déjeunait tous les midis. À son regard qui insistait avec un intérêt confus sur certaines femmes, elle avait vite conclu qu’il était de leur gibier. Celui de Léonora plutôt. Il fallait à cet homme l’assurance d’une rencontre fortuite, en harmonie avec ses exigences de WASP de la côte est. Léonora savait jouer cela à la perfection et elle mentait bien mieux que Judith. Peu importait qui s’y collerait. Il suffisait que l’une d’entre elles décroche le gros lot pour tirer l’autre à quai.
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Marie savait… Elle avait appris deux ou trois ans après l’arrivée de Judith juste à côté de leur mignon trois pièces. Peut-être s’en doutait-elle depuis quelque temps déjà. Elle écouta les larmes aux yeux, de tendres rides de chagrin plissant son petit menton, les années de Combat Zone de sa mère, les cicatrices de viande au rabais que portait encore Judith, même si Léonora passa certains détails sous silence. Marie n’ignora plus rien de Skinny Cindy et des deux semaines de calvaire de Judith transformées en cure de désintoxication sauvage, barbare, dans cette piaule de Washington Street.
Au bout de cette narration que sa mère aurait souhaitée plate, clinique, mais qui la faisait hésiter sur chaque mot, la jeune fille avait tout saisi de la mort rose, de la destruction riante, séduisante, elle connaissait leurs mensonges, leurs fausses promesses tentantes, si apaisantes. Léonora s’était chargée de les lui entrer dans la tête, de s’assurer que rien de leur tromperie ne lui échapperait. Il ne s’agissait pas de morale car Léonora se contrefichait de la morale — la morale ne l’avait jamais défendue, jamais protégée — il s’agissait de survie. La sienne, celle de sa fille.
Marie n’aurait jamais pris le risque d’une consommation de stupéfiants. Elle les avait approchés de trop près pour croire à leurs subterfuges, pour leur permettre de la convaincre qu’elle serait plus forte, qu’elle les contrôlerait. C’est la meilleure ruse de ces substances et de ceux qui vous y poussent.
Raymond ne fit pénétrer Léonora dans son bureau qu’un quart d’heure plus tard, peut-être pour insister sur l’ampleur de sa concession. Il avait l’air ennuyé de la revoir, mais elle ne lui en tint pas rigueur : elle avait plus important à obtenir de lui
— Merci de me recevoir, inspecteur. Avant tout, soyez assuré que ce qui va suivre n’est pas le fruit de mon imagination, une tentative désespérée de trouver un coupable ou une explication, de faire payer la mort de Marie. Du reste, j’ai les preuves de ce que j’avance.
Dubitatif, il l’encouragea d’un « je vous écoute » machinal.
Léonora lui raconta tout, d’une voix calme, presque monocorde, et dont la sidérante précision parut crisper peu à peu l’homme qui l’écoutait. Elle se leva, le contourna pour étaler devant lui les photos, les sorties d’imprimante, l’incompréhensible liste, insistant sur le soin apporté par Marie à sa dissimulation — dans une serviette périodique — pointant de l’index chaque détail comme si elle soupçonnait cet homme de mettre sa parole en doute.
Lorsqu’elle eut fini, elle s’écroula sur sa chaise et attendit. Elle aurait pu attendre des heures, des jours entiers, du reste, il lui sembla que c’était le temps qu’il apportait à lui répondre. Il avança le torse au-dessus de son bureau et croisa les doigts sur les feuilles imprimées. Cette femme le troublait au-delà d’une simple attraction de mâle à femelle. Il y avait chez elle une détermination, une dureté si attirante, si pathétique aussi. De surcroît, s’il avait redouté un déballage hystérique quelques minutes avant son entrée dans son bureau, la lecture qu’elle venait de lui imposer lui avait rappelé la faible sonnette d’alarme qui avait retenti lorsqu’il avait lu le rapport concernant la découverte du corps de Marie Louvier suivi du rapport d’autopsie. Un truc ne collait pas dans cette histoire, mais c’était trop flou, trop loin. Il lâcha dans une exhalation :
— J’ouvre à nouveau le dossier et je le requalifie en homicide volontaire. Ça nous laisse les coudées plus franches. Ceci, dit-il en désignant d’un geste vague les papiers étalés sur son bureau… ceci est amplement suffisant pour appuyer un surclassement. C’est le jargon. Disons qu’à partir de maintenant, nous avons tous les pouvoirs. C’est ce que vous souhaitez, n’est-ce pas ?
— Oui. Puis-je prendre connaissance du rapport d’autopsie ?
— Non.
— Comment cela ?
— La loi l’interdit.
— Quoi ? Mais c’est aberrant ! Il s’agit de ma fille et on l’a assassinée.
— Je ne fais pas la loi, madame Morrison, je me contente de l’appliquer… Cependant, votre avocat peut avoir accès à tout le dossier. Je vous conseille d’en trouver un et de vous porter partie civile.
— D’accord. (Elle rectifia :) Je ne connais pas d’avocat en France…
Il hésita, conscient qu’il débordait largement de ses fonctions et qu’il risquait de prendre un calamiteux retour de manivelle. Curieusement, cette inquiétude le satisfaisait. L’idée que parfois, l’obstination d’un être peut rééquilibrer l’équilibre des fameux plateaux de la Justice, pourvu que cet être soit déterminé à aller jusqu’au bout, quelles qu’en soient les conséquences, quel que soit le sacrifice. Et la femme assise devant lui était de cette race.
— Je peux vous indiquer deux ou trois noms. Ceux-là même que j’espère éviter : les chieurs compétents.
— J’apprécie vraiment. (Elle hésita à peine :) Et Francis Casadei ?
— Ah, mais nous allons nous faire un plaisir de revoir ce monsieur. Cela étant… je me méfie toujours des premières impressions.
D’un ton faussement aimable, presque amusé, elle rétorqua :
— Vraiment ? Cette histoire du flair de flic serait donc une fable ?
— Non… Non je voulais dire que je me méfie toujours des premières impressions des autres, pas des miennes.
Était-ce une vacherie ou une boutade ? Léonora s’en foutait. Elle lui avait tendu les nouvelles cartes et était parvenue à le convaincre de s’y consacrer. Le reste était sans importance.
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Un épouvantable découragement lui tomba dessus lorsqu’elle sortit du commissariat. Que devait-elle faire maintenant ? Dans quelle direction avancer ? Car il était exclu qu’elle se contente d’attendre, même si elle l’avait laissé supposer à Raymond. Il convenait qu’il gobe qu’il était son unique recours, jamais qu’il se doute qu’il n’était qu’un moyen, une arme. Certes, il ne lui dirait rien des progrès de son enquête. Léonora connaissait assez les flics américains pour pressentir que leur contrepartie française n’était guère différente. Mais Raymond avait le pouvoir de traquer le quelqu’un, de l’affoler. Et le quelqu’un, contrairement à ce qu’il avait si froidement calculé — des minutes durant, alors qu’il tranchait les veines de Marie, appuyant sur son ventre pour enfoncer son corps sous l’eau qui rougissait — comprendrait que les chiens étaient lâchés, reniflaient sa piste. Le quelqu’un serait poussé à la réaction et Léonora agirait.
Léonora pila au beau milieu de la rue de Tocqueville. Pourquoi n’avait-elle pas mentionné, montré l’insigne protégé dans son porte-monnaie ? Qu’est-ce qui l’avait retenue ? Un simple oublia un acte manqué ou une prescience confuse ? Les pneus d’une voiture crièrent sur l’asphalte. Une voix d’homme vociféra :
— Connasse, t’attends les soldes ?
Elle jeta un regard vague au chauffeur de taxi, sans trop comprendre l’insulte.
Et si Casadei était l’inexcusable coupable de cette monstruosité, pourquoi n’avait-il pas poussé l’avantage amoureux avec Marie ? Pourquoi ce mail d’une affligeante amitié alors que sa fille espérait sa passion ? Il aurait été tellement plus efficace de sa part de faire croire à la jeune fille qu’il l’aimait à la mesure de ses rêves. Aux autres, dont Raymond, aussi. Or Casadei était intelligent, très intelligent, Léonora n’en doutait pas.
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Elle n’avait pas lâché le petit autocollant jaune collé à l’intérieur de sa main lorsqu’elle referma la porte derrière elle. Raymond avait inscrit trois noms, suivis de numéros de téléphone. Elle laissa tomber son sac à terre dans l’entrée et s’avança vers le téléphone. Merde, qu’avait-elle fait de ses lunettes ? Elle rebroussa chemin, vida son sac par terre. Rien. Une rapide visite à la cuisine, dans la chambre de Marie, dans le salon et même dans la salle de bains se solda par un échec. Tant pis, elle chercherait mieux plus tard. Aidée de la loupe, elle déchiffra l’autocollant, choisissant instinctivement le seul nom féminin. Une secrétaire charmante la renseigna : Me Claire Laurencin plaidait en province, elle ne rentrerait que le surlendemain. Elle composa le numéro du premier homme de la liste, un certain Arnaud Delavoix-Régnard… Un vrai nom d’avocat, Delavoix ou Régnard isolés n’ayant pas la sonorité sérieuse et cossue de leur association. Léonora se recommanda de l’inspecteur divisionnaire Raymond pour vaincre les résistances d’une autre secrétaire. Une voix d’homme lui répondit enfin, une voix de brun, d’abord un peu goguenarde :
— L’inspecteur Raymond ? C’est un gag ?
— Non… C’est un meurtre déguisé en suicide, celui de ma fille.
— Excusez-moi. C’est juste… Que mes rapports avec Raymond ne sont pas de ceux dont on attend une publicité.
— C’est ce que j’ai cru comprendre. Pourriez-vous me recevoir ? Au plus vite. L’inspecteur surclasse le dossier et je compte me porter partie civile afin d’avoir accès aux rapports d’autopsie et de police. J’ai, de surcroît, pas mal de choses à vous expliquer.
Elle raccrocha sur un rendez-vous à dix-huit heures. En réalité, elle se contrefichait de ce que penserait ce type, de ce qu’il entreprendrait. Son seul intérêt à ses yeux résidait dans le fait qu’il était habilité à lui procurer le rapport de l’autopsie de Marie.
Il lui restait pas mal de temps jusqu’à cette entrevue. Elle s’installa à nouveau devant l’ordinateur. Merde, les lignes flottaient devant ses yeux, se composant et se décomposant en sinusoïdes indéchiffrables. Elle se releva et passa l’appartement en revue à la recherche de ses lunettes, en vain. Où avait-elle pu les semer ? Au commissariat ? En rentrant, elle avait acheté quelques boîtes pour le chat. Dans l’épicerie ?
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Ses continuelles recherches de lunettes faisaient rire Judith et hurler Marie. La première conseillait toujours :
— Mais achète donc un cordon de cou !
À quoi Léonora répondait invariablement :
— Non, ça fait mémé ! Je préfère les perdre.
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Léonora en avait donc disséminé cinq paires dans la maison de Portland et au restaurant. Manque de chance, elle n’en avait emporté qu’une seule. Son hypermétropie doublée d’astigmatisme n’était pas assez handicapante pour qu’elle soit contrainte de les chausser toujours, pas même pour conduire. En revanche, elle était incapable de lire sans leur aide. Les lentilles… Celles qu’elle avait aperçues dans le placard de la salle de bains. Marie avait hérité des défauts de vision de sa mère, en plus prononcé. Léonora avait, elle aussi, tenté de s’adapter à ces imperceptibles membranes mais l’idée de devoir approcher son index de ses globes oculaires la tendait d’appréhension, et elle fermait toujours les paupières au plus mauvais moment. Tant pis, il allait falloir faire avec.
Elle dévissa les bouchons des petites cupules jointives qu’elle trouva dans le placard. Les deux minuscules vasques étaient vides, à l’exception du liquide de désinfection. Merde… Dans une petite boîte en plastique transparent, stockée juste à côté de la bombe de solution de rinçage pour lentilles, elle dénicha deux plaquettes protégées d’un film aluminium : des paires d’avance. Bien sûr, Marie avait tout prévu. Elle en débarrassa une de son film protecteur et renversa la lentille au creux de sa paume…
Oh Marie… Marie, ma Marie… une fragile tache bleue se recourbait dans sa main. Marie avait adopté des lentilles de couleur. Bleu saphir, comme les yeux de sa mère, son rêve, sa récrimination d’enfant et d’adolescente.
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Le porc avait les yeux marron. Léonora avait décidé dès le début, que c’était la seule chose qu’il léguerait à SA fille à elle, d’elle, et qu’elle n’avait rien à foutre de l’identité du propriétaire de ce pathétique spermatozoïde qui l’avait violée, qui la violait presque tous les soirs depuis la mort de Josefa, comme s’il n’avait attendu que cela depuis des années. Et même si c’était un invraisemblable bluff, ça lui avait permis de survivre et de comprendre immédiatement que ce bébé était sa nouvelle vie, la seule qu’elle souhaitât.
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Il fallut à Léonora toute sa volonté, toute son auto-persuasion et une bonne vingtaine de tentatives pour parvenir à appliquer les minces membranes sur ses yeux. La très éphémère imprécision liquide qui brouillait sa vue disparut et son reflet dans le miroir se précisa aussitôt. L’effet était saisissant : bleu violent sur bleu violent. Un regard de science-fiction.
Son cerveau vit sa main se tendre, attraper la petite boîte blanche formée de deux compartiments ronds, entreprendre de revisser le premier bouchon. Mais son cerveau n’intervint pas, spectateur lointain de ses gestes. Car depuis une demi-seconde, ses neurones étaient concentrés sur une seule question : où étaient passées les lentilles qu’auraient dû contenir les cupules ?
Merde… Où étaient ces foutues lentilles ? Marie les avaient-elles jetées ? Ces lentilles colorées ne se portaient qu’un mois, de jour et… Jamais sous une douche ou dans l’eau d’une piscine… d’une baignoire. En ce cas, elle se serait également débarrassée de leur petite boîte de rangement dont la longévité n’excédait pas celle des fines membranes. Alors pourquoi les cupules étaient-elles toujours là, pleines de solution désinfectante, prêtes ? Le rapport d’autopsie. Elle devait absolument savoir si le… enfin si Marie portait toujours ses iris saphir lorsque… lorsqu’on l’avait retrouvée. Elle regarda sa montre avec une nervosité hystérique. Encore quatre heures avant son rendez-vous et ensuite il faudrait attendre le transfert du rapport chez l’avocat.
Réfléchir. Réfléchir à la perfection. Arranger entre elles les pièces de cet intolérable puzzle quitte à former d’incohérentes figures. Elle les trierait ensuite. Une silhouette, l’ébauche d’une image commençait à se former. Léonora sentait que la solution se recomposait peu à peu. Elle résistait encore, mais Léonora la traquait et elle ne lâcherait pas.
Une sonnerie interrompit ses échafaudages intellectuels. Elle se dirigea vers le poste de téléphone, mais les notes aigrelettes s’éloignèrent… Merde, son mobile. Elle le sortit à la hâte de son sac. Judith débita :
— Comment vas-tu ? Tu as du nouveau ?
— Je rentre du commissariat et j’ai rendez-vous tout à l’heure avec un avocat grâce auquel j’espère avoir accès au rapport d’autopsie.
Elle entendit nettement la déglutition pénible de l’autre côté de l’Atlantique :
— Tu crois que… Enfin, je veux dire… lire ça ?
La réponse fusa et Léonora parvint à grand-peine à en contenir la rage :
— Oh oui, ma belle, je sais que je peux ! Je peux tout, maintenant.
— Bon… j’ai pas mal travaillé, chérie. Ça n’a pas pris beaucoup plus de sens dans mon esprit mais peut-être que toi, tu comprendras quelque chose. Tu veux que je te l’envoie par mail sur l’ordinateur de Marie ou je te fais une synthèse maintenant ?
— Les deux, s’il te plaît.
— D’accord, on y va. En résumé. Je t’expédierai les détails plus tard. La corde. C’est, dans la plupart des cultures, le symbole de l’ascension, son moyen et son désir. Nouée, elle implique le lien, parfois secret et magique.
— Elle est nouée autour des trois flèches, juste sous l’étoile.
— Oui, c’est ce que j’ai vu sur la photo. J’ai réussi à pas mal l’agrandir par informatique. Pour en revenir à la corde, on la trouve un peu partout depuis les Mayas où elle représente la semence divine tombant du ciel, jus* qu’aux francs-maçons, où ses nœuds deviennent lien entre les frères et les sœurs, en passant par les Japonais, les Égyptiens et même dans le Coran. Passons aux flèches : elles symbolisent la pénétration, l’ouverture, la pensée qui introduit la lumière en toutes choses. C’est un attribut de puissance et de rectitude, mais c’est également l’intuition, la rapidité. Typiquement, le sagittaire, quoi. Comme pour la corde, on retrouve le symbole dans presque toutes les cultures qui ont utilisé des flèches comme arme. Il existe même un art divinatoire qui s’appelle la bélomancie, surtout pratiquée par les Arabes comme oracle. Le rubis, c’est la pierre de sang, ça tombe sous le sens. C’était l’emblème du bonheur dans l’antiquité, pourvu qu’il soit très rouge. Il était censé résister au venin et protéger de la peste et écartait la luxure et les mauvaises pensées. La pierre symbolise aussi les yeux qui voient dans la nuit… J’ai toujours bien aimé les rubis, moi…
— Tu aimes toutes les pierres précieuses et brillantes, ma jolie, tu es une vraie pie.
Judith gloussa :
— Oui, c’est vrai… J’ai gardé le gros morceau pour la fin : l’étoile à cinq branches. Inutile de te dire que là encore, on la retrouve partout. Ça peut être l’étoile polaire. Dans ce cas, elle implique que toutes choses tournent autour de l’étoile, c’est le centre, le repère cosmique. Concernant l’étoile à cinq branches, Daniel l’évoque dans la Bible comme métaphore de la vie éternelle des Justes. Elle symbolise l’Homme régénéré, porté par la Lumière, du reste, dans le Tarot, c’est son centre… de la lumière je veux dire. Les Indiens pensaient qu’elles étaient la nourriture du soleil. Bon… mais j’en ai photocopié des pages et des pages à la bibliothèque. Je vais te les scanner… Sur l’insigne dans sa globalité, je n’ai rien trouvé de similaire ou de seulement comparable… Ça te suggère quelque chose ?
— Pas vraiment, non, soupira Léonora, déçue. Ça pourrait être tant de trucs différents. Les insignes sont des moyens de reconnaissance, des signes d’appartenance. Alors entre une profession particulière et une secte, le choix est large.
— Ouais, j’ai songé, moi aussi, à une secte. Marie aurait pu enquêter sur un truc de ce genre.
— Sur cela et tant d’autres sujets… Cependant, ce qui me trouble, c’est que la broche n’évoque aucun symbole religieux particulier. Je vais réfléchir… À part cela, comment les choses se passent-elles au restaurant ?
— Bien. Mais tout le monde s’ennuie de toi, et les habitués demandent de tes nouvelles. C’est très lourd sans ton terrorisme boulimique de boulot, plaisanta Judith avant de rectifier : heureusement que Stanley se défonce encore plus que d’habitude. Je le freine un peu parce qu’il a des propensions à jouer les petits chefs, sauf avec toi, mais c’est parce qu’il est amoureux. Il traîne comme une âme en peine entre les services et passe son temps libre à me harceler de questions : est-ce que tu vas bien, est-ce que tu as besoin d’un coup de main, et qu’est-ce que tu fais, et quand rentres-tu… Tu vois le topo.
Léonora sourit à ce commentaire.
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Le long coup de téléphone avec l’amie lui avait permis de grignoter un peu de l’attente qui la séparait encore de son rendez-vous chez l’avocat. Elle devait organiser le désordre de sa tête. Tant d’informations s’y télescopaient, changeant de sens et d’importance sans qu’aucune ne s’impose comme évidence. Léonora avait parfois presque l’impression de « voir » derrière ses rétines l’enchevêtre* ment des influx nerveux qui sillonnaient ses neurones à toute vitesse, en allumant certains, en éteignant d’autres.
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Le cabinet de Me Arnaud Delavoix-Régnard était situé, comme il se doit, dans le 8e arrondissement, rue d’Anjou, pas très loin de la place de la Madeleine. Une secrétaire blonde et murmurante la fit patienter dans une minuscule salle d’attente. Don le lui avait un jour expliqué en riant : avoir toujours l’air absorbé et débordé, que l’on soit médecin, avocat, banquier ou plombier. Accueillir sur-le* champ un patient ou un client est une erreur stratégique, prendre sans hésitation un nouveau rendez-vous, une calamité psychologique démontrant un agenda bien trop vide. Il avait même poussé la boutade jusqu’à lui confier un secret de boutique : il lui arrivait parfois de soupirer longuement au téléphone, mimant le découragement des accablés de responsabilités en réponse à la demande d’entretien d’un gros client. Après une hésitation parfaitement chronométrée, il commentait d’une voix navrée en fixant la page vierge de son agenda : « Mince, mince… Je n’ai plus un seul créneau de disponible ce jour-là… sauf… bon écoutez, pour vous, je vais me débrouiller… que diriez-vous de passer à telle ou telle heure ? » Du coup, Léonora avait traité avec une certaine suspicion toutes les déclarations d’embarras de planning de ses médecins ou de ses fournisseurs.
L’attente ne se prolongea que quelques minutes et un homme très grand fonça dans la salle, la main tendue devant lui. Il était beaucoup plus jeune qu’elle ne l’avait imaginé, une trentaine d’années peut-être, pourtant, ses cheveux se clairsemaient déjà en tonsure. Long, si long et si mince, presque maigre, qu’il se voûtait vers la femme pourtant grande qui se levait.
— Bonjour madame Morrison-Louvier. Pas trop long, j’espère ? Une conversation téléphonique plus complexe que prévue. ‘
Un nerveux. Un nerveux qui tentait de dissimuler une impatience générique sous la précision et la célérité de ses gestes, de sa démarche, de son débit.
— Non, du tout. Surtout, merci de me recevoir aussi vite.
Il la précéda dans son bureau et désigna un fauteuil baquet en cuir grenat en s’installant en face d’elle. Il s’agissait d’une belle pièce, haute de plafond, typique des immeubles haussmanniens qui peuplaient le quartier, du moins si l’on excluait l’encombrement presque étouffant de l’espace. Des piles de gros dossiers beiges un peu partout, une robe d’avocat — lourde de son sérieux et de ses plis — suspendue à un portemanteau tarabiscoté, une profusion d’annuaires, de bottins, entassés dans un coin de l’immense bureau en bois sombre. Si différent des grands cabinets d’avocats américains auxquels Léonora était habituée, tout de chrome et luxe, de cuir et sérieux, d’urgences mais ordonnées. Une odeur, assez agréable, de tabac blond flottait dans l’air. Un fumeur, bien sûr, sans doute grand consommateur de café, les deux civiles addictions allant de pair et s’associant le plus souvent à une inextinguible fringale de travail. Avait-il grillé une cigarette juste avant de la recevoir ? Peut-être. Il sourit et déclara, plus pour la mettre à l’aise, que par réel intérêt :
— En y repensant, le conseil que vous a donné ce bon Raymond m’étonne toujours.
Elle lui rendit son sourire et lui confia :
— La formulation était un peu leste mais le compliment devrait vous toucher : il m’a dit que vous faisiez partie des quelques « chieurs compétents qu’il espérait éviter ».
— « Chieur compétent ». Ce devrait être une métaphore de notre profession… Pas toujours le cas… regrettable… Je vous écoute, madame Morrison.
Elle s’était préparée, répétant son entrée en matière jusque dans le taxi qui la conduisait ici. D’instinct, elle sentait que cet homme n’avait nulle envie de la voir s’étendre sur sa vie et encore moins sur le cauchemar vibrant de ces derniers jours. Il voulait des faits, des pistes, des suggestions. Cette certitude la rassura. Elle n’omit rien, pas même la découverte de l’insigne, cette fois. Étrange de s’entendre raconter ce concentré de souffrance avec le détachement d’une voix extérieure. La voix disciplinée d’une Léonora off, expliquant en détail les circonstances entourant la mort d’une jeune femme. Sa fille. Cependant, le choix avait été simple et à la fois inconcevable : glisser dans le brouillard et dans le désordre inefficace de la douleur ou disséquer platement les tenants et les aboutissants d’une affaire comme les autres pour l’homme qui l’écoutait. Léonora avait opté pour la deuxième proposition. Elle termina en insistant sur sa plus récente incompréhension, les lentilles. Où étaient passées les lentilles de Marie ? Il résuma :
— D’où la nécessité de récupérer au plus vite le rapport d’autopsie, le légiste ne les aura pas laissées passer si elle les portait toujours. (Il hésita, plongeant son regard vivace dans les yeux si bleus qui le fixaient, le rassuraient qu’ils pouvaient tout voir, tout supporter. Il lâcha, convaincu :)… Cela poserait le problème de bien différente manière…
Léonora soupira, rassérénée par son intelligence, et lui abandonna la synthèse de cette épouvantable charade :
— Car nous sommes bien d’accord, madame Morrison… si Marie portait toujours ses lentilles lorsqu’on l’a découverte, c’est que son bourreau l’ignorait. En d’autres termes, il ou elle n’était pas assez… comment dire… intime avec votre fille ou depuis pas assez longtemps.
Elle lui fut reconnaissante d’avoir employé ce mot de « bourreau », un vilain terme, si sale en dépit de sa légitimité historique.
— C’est là où je voulais en arriver, acquiesça-t-elle. Et il s’agit d’un « il » si on en croit la voisine de palier de ma fille.
— Juste. À moins bien sûr que l’on suppose que, sous le coup du désespoir qui devait la précipiter vers le suicide, Marie n’a pas pris la peine d’enlever ses lentilles.
— Ce serait si mal connaître ma fille. Même… même si… elle n’aurait jamais supporté l’idée que quelqu’un… au-delà… au-delà de sa mort, découvre sa supercherie, s’en moque peut-être. Marie était si organisée, si ordonnée, si digne. Elle détestait les gens qui ne voient que le bout de leur nez, sans peser toutes les conséquences des actes qu’ils produisent… Elle évoquait sans cesse la scandaleuse, la coupable, myopie mentale de l’espèce humaine… D’autant plus savoureux que nous sommes l’une et l’autre bigleuses comme des taupes… Elle était… Vous dites secondarisée, maintenant, je crois. Combien de temps ? Pour le rapport d’autopsie.
— Deux ou trois jours. Le temps que vous vous portiez partie civile, que Raymond surclasse le dossier, que la demande parvienne à son destinataire.
— Ah, mon Dieu…
— Je sais.
— Au sujet de Stéphanie Marolle…
— Pas grand-chose à faire de ce côté-là. Bien sûr, les flics peuvent lancer un appel à témoins, mais si elle décide de ne pas y répondre, ça ne changera rien. Vous avez l’air contrarié ?
— Je… c’est peut-être idiot… mais je suis un peu inquiète.
— Vous pensez qu’il a pu lui arriver quelque chose de fâcheux ?
— Étant entendu la tournure que prend cette affaire, ce n’est pas exclu.
— Malheureusement, madame Morrison, nous ne pouvons rien faire. Au pire, mademoiselle Marolle est une simple voisine de palier de votre fille, au mieux c’est un témoin.
Elle le quitta moins d’une demi-heure plus tard. L’optimisme confus et incongru que cet homme avait été capable d’instiller la surprit.
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