La Saison barbare

Andrea H. Japp · Chapitre 8 sur 28

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La Saison barbare

Portland, Maine, nuit de mercredi à jeudi

 

Léonora soupira, bouche ouverte. L’épuisement lui portait au cœur. Des vagues de nausée ramenaient sa salive derrière ses joues, creusaient par instants son estomac pour le livrer aux ravages acides des sucs gastriques, à la brûlure de l’alcool sec. Judith et elle avaient tenté d’avaler un peu de nourriture un peu plus tôt, mais les bouchées traînaient dans leurs bouches, sous leurs dents, s’humectant jusqu’à devenir répugnantes de cette interminable mastication sans qu’il leur fût possible de les avaler. Léonora avait lutté quelques minutes contre cette impossible déglutition avant de se précipiter dans les toilettes de l’entrée pour recracher la bouillie trempée et molle qui lui envahissait la gorge. Mais l’alcool passait. Bien, même.

Judith renversa la tête contre le dossier du long canapé cognac dans l’espoir de stabiliser les vertiges qui lui faisaient plisser par instants les paupières.

Elles avaient échafaudé tant d’hypothèses, tant de plans, des heures durant. Parfois l’une se levait, se précipitait vers le téléphone, pour s’immobiliser soudain avant de se rasseoir. L’autre ouvrait la bouche, prononçait deux phrases avant de s’apercevoir de leur ineptie.

Le bureau du shérif ? Qu’irait-il foutre dans cette histoire survenue en France ? Ce type, comment s’appelait-il déjà… Raymond, le commissaire Raymond… mais il croyait dur comme fer à la théorie d’un suicide de descente. Sans doute, à ses yeux, Marie était-elle coupable de s’être laissée aller. De toute façon, en l’état de leurs informations, il pencherait pour la thèse d’une mère noyée dans un impossible deuil, pétant les plombs, et il ne tenterait rien.

Judith ouvrit les yeux avec effort et bafouilla de fatigue, de trop d’alcool aussi : .

— On en revient toujours au même point : on prend le premier avion et on rencontre cette jeune femme.

— Oui… Merde… je m’en veux tellement d’avoir oublié Monsieur Tom. Elle l’aimait son gros matou… comment j’ai pu oublier…

Léonora laissa couler ses larmes. Le gros chat tendre, noir, gris et blanc se fondait à Marie, devenant l’indice indiscutable de sa permanence physique.

— Tu n’étais pas en état. Moi non plus je n’y ai pas pensé, et pourtant j’étais moins défoncée que toi aux neuroleptiques. De surcroît, c’est passé, c’est derrière. C’était avant. « Avant » n’avait plus besoin de nous. Marie était morte, il n’existait plus rien. Mais « maintenant » est différent. Complètement.

Léonora la fixa et demanda, incertaine :

— Je ne sais plus… je ne sais plus rien, Judith. Je n’arrive pas à aligner deux idées. On va rendre visite à Stéphanie et…

Soudain la crudité féroce de ce qui allait suivre la frappa de plein fouet. Car finalement, jusque-là, et en dépit des mots prononcés par Judith, son cerveau en était resté à « Marie ne s’est pas suicidée ». Une négation, rien d’autre. Le contraire d’une action. La nappe d’une douleur insupportable mais compréhensible. L’inertie d’un moment passé. Mais l’inertie s’était rétractée, dévoilant la monstruosité du reste : Marie avait été assassinée. Quelqu’un l’avait tuée. Un enfoiré de merde avait massacré son bébé, son ange, lui avait tranché les veines avant de la noyer dans sa baignoire.

Quelque chose de très ancien et pourtant de si familier, de si reconnaissable la calma soudain. La rage, la fureur, la haine comme derniers sauveteurs.

★

Il puait la bière. Le porc. Ce n’était pas lui qu’elle avait senti arriver derrière elle, mais son odeur aigre. Le souvenir revenait, précis comme si la scène datait de la veille. Elle lavait leurs assiettes du dîner à l’évier. Il s’était plaqué à elle, collant son sexe raidi contre ses fesses.

Pourquoi ce soir-là ? Qu’est-ce qui avait fait que ce soir-là, précisément, elle avait décidé de ne plus servir de trou ? A priori, rien ne distinguait ce moment-là de la familiarité des autres soirs. Il n’avait pas ouvert la bouche sauf pour marmonner des ordres, des insultes et des menaces si communes qu’elles devenaient inaudibles à Léonora. Il lui avait fait mal les premières fois, très mal ; maintenant, elle attendait juste qu’il ait fini pour sortir de la chambre et aller se laver. Était-ce parce qu’il avait bafouillé une obscénité en ravalant sa salive de convoitise ? Ou parce qu’il l’avait menacée d’une « sacrée raclée » un peu plus tôt s’il la prenait à « fricoter » : « J’ai pas envie de me véroler la bite à cause d’une traînée ! » Non, cela, elle en avait tant l’habitude. C’était juste parce que, la poussant dans l’escalier qui menait à la chambre de Josefa, il avait gloussé : « Enfin, c’est quand même mieux pour un homme qu’une vieille chatte fatiguée ! En plus, une bonne femme qui veut pas sucer parce que c’est pas catholique. » La rage, la fureur, la haine l’avaient prise d’assaut, baignant Léonora d’une énergie que la mort de Josefa avait emmenée si loin. Elle s’était tournée d’un bloc. Son genou était remonté sans qu’elle en fût consciente pour percuter à toute violence le plexus de l’homme en contrebas. Il avait basculé. Elle l’avait regardé tomber à la renverse, satisfaite, se demandant s’il allait fracasser son crâne plein de pourriture sur les marches. Il était parvenu à amortir sa chute en se rattrapant à la rambarde, mais gisait, geignard. Elle avait descendu quelques degrés à sa rencontre, s’était penchée au-dessus de lui et visant avec soin, lui avait craché dans les yeux. Elle se souvenait avec précision qu’elle avait souri avant de lui envoyer un coup de pied mauvais dans les côtes.

Ramasser ses quelques vêtements, la photo et les lunettes de Josefa ne lui avait pris que quelques minutes. Lorsqu’elle était redescendue, il était toujours tassé sur les marches. Il avait gémi :

— Bordel, fais quelque chose… On peut discuter, on va s’arranger. T’es pas une mauvaise petite au fond… Putain, j’ai mal, si ça se trouve, je suis paralysé. Si ça se trouve, je vais crever.

— Fais-moi plaisir… Crève !

Elle ne l’avait jamais revu et s’il lui avait empoisonné encore huit mois de vie, elle était parvenue à l’enfermer derrière la grosse Porte à Mémoire parce que Marie était arrivée pour y peser de tout son poids.

★

Judith se leva soudain, comme si une urgence s’imposait à elle.

Elle lança :

— Je vais verrouiller la porte d’entrée, il est très tard.

Lorsqu’elle revint s’affaler sur le canapé face à celui qu’occupait Léonora, elle semblait soulagée d’avoir accompli ce geste si bénin. Elle contempla le fond de son verre dans lequel les glaçons n’avaient pas eu le temps de fondre et demanda :

— Et qu’est-ce qu’on fera après…

— Je n’en sais rien et je m’en tape. Je veux savoir, il faut que je sache. (Léonora planta son regard bleu liquide dans le gris sombre qui la fixait et hésita :)… Je ne peux pas rester comme cela. Ça va me bouffer de l’intérieur. Il faut que je sache, Judith.

Léonora reposa son verre sur la table basse. Il allait falloir qu’elle retire cette hideuse bande de papier collant orange. D’une voix presque inaudible, elle poursuivit :

— Je peux tout, à nouveau. Mais je n’y vais pas seulement pour savoir. Non… vraiment pas… ce serait trop… inutile. C’est toujours la même histoire : certains s’attachent à comprendre, savoir, d’autres font et ils se foutent de tout détruire, de tout massacrer. Vois-tu… je vais faire ce voyage pour présenter les factures, pour que ceux qui doivent payer payent enfin. Ça tombe à pic, il ne me reste rien d’autre à accomplir.

Judith se releva et la rejoignit sur le canapé. Elle pressa la main de Léonora entre les siennes et murmura d’une petite voix apeurée, si déroutante chez elle :

— Je viens avec toi.

— Non, ma belle.

Elle sentit l’amie se durcir, sa main serrant plus fort ses doigts :

— Pourquoi ? Je t’accompagne, tu vas avoir besoin de moi. Tu sais, Marie… c’était aussi un peu ma fille.

— Oh, je sais. Mais j’ai davantage besoin de toi ici… il faut que je me sente libre là-bas, libre mais retenue. C’est comme si tu gardais la porte ouverte pour que je puisse rentrer, une sorte de filet de protection. Je ne peux pas retourner dans ce pays en me disant que rien ne m’attend plus ici, qu’il ne s’y trouve plus rien en réserve. Et puis, il y a le restau. Il est important, non ?

Judith soupira. Elle s’attendait à cette réponse.

— Oui, il l’est. Mais jure que tu m’appelles aussitôt que tu as besoin de moi.

— Je jure.

Judith s’apaisa. Jamais elle n’avait pris Léonora-la menteuse, la tricheuse en défaut de vérité vis-à-vis de Marie ou d’elle. Pourtant, une autre idée d’angoisse lui vint soudain :

— Tu n’as pas l’intention de…

— De quoi ? De me venger, de venger Marie ? Ce n’est pas exclu. C’est au fond de moi, tu le sais bien. Ça dormait si profondément que j’ai cru que cela avait disparu, j’avais tort. Je n’ai pas souhaité qu’on le réveille, mais c’est fait. C’est trop tard maintenant.’ (Elle se raidit et siffla entre ses mâchoires serrées) : je ne suis pas responsable de cette comptabilité débile qui voudrait que je perde toujours ce que j’ai de plus précieux, je ne suis pas coupable de la monstruosité des autres, je ne suis pas souillée par ce qu’ils m’ont contrainte à faire. Bordel, c’est juste qu’à un moment, il faut que ça s’arrête. À un moment, il faut que les bourreaux prennent peur parce qu’une de leurs victimes découvre les crocs et se tasse pour sauter à leur gorge… Et c’est maintenant.

Une douleur fulgurante lui coupa le souffle et elle se plia vers l’avant. Elle ferma les yeux sous la tornade de ses larmes et gémit en tentant d’inspirer, en forçant l’air contre la boule qui obstruait son larynx. Enfin, elle parvint à prononcer :

— Quelqu’un a bousillé une vie, vingt-cinq ans d’une magnifique vie tournée vers la joie, la bienveillance. Quelqu’un n’en a rien eu à foutre. Merde… est-ce que tu te rends compte de cela, est-ce que ces mots peuvent avoir un sens ? Quelqu’un n’a rien eu à foutre de tuer ma fille, de me tuer. Je viens juste d’arriver au bout de tout, Judith… le reste n’a plus aucune importance. Si je ne fais rien, je vais devenir folle ou alors je vais tant me haïr, si bien me haïr, qu’il vaudrait mieux que je me suicide tout de suite. Ce serait plus amical pour moi. Surtout, ce serait plus rapide.

Les cheveux courts de Judith se couchèrent contre son cou, sa joue frôla la sienne, sa voix, étouffée :

— Mais la folie ne voudra pas de toi… ni de moi, du reste. Nous sommes des survivantes. Pourquoi la folie irait-elle s’emmerder avec des récalcitrantes comme nous ? Elle se rapproche, elle nous flaire, mais à la fin, elle se barre. (Elle inspira bouche close et poursuivit :) Je suis là pour toi. Jusqu’où tu voudras. Même le bout. N’oublie jamais. Chut… Il faut aller un peu dormir.

★

L’épuisement qui la clouait au fond de son lit l’empêchait de basculer de ce demi-rêve éveillé dans le sommeil. Elle hésitait à se relever, de crainte d’éveiller Judith qui dormait dans l’une des chambres d’amis.

★

Un coup de folie, il avait fallu un vrai coup de folie pour trouver le courage, le culot de traverser l’Atlantique. Le même genre de folie que celle qui vous saisit au bord d’un gouffre, lorsque l’on décide de sauter parce qu’on ne peut plus reculer ni avancer, mais qu’on ne se résout pas à tomber tout au fond. La folie de ceux qui se disent qu’il vaut mieux mourir un peu plus loin, là où ils le décideront. Juste pour l’ultime panache, celui qui consiste à ne pas céder, être mené jusqu’au bout.

Lorsqu’elle était arrivée à New York, seize ans plus tôt, elle ne parlait pas un mot d’anglais, ses « études » ayant été limitées au minimum légal puisqu’elle était assez robuste et de tout temps destinée à partager l’esclavage de Josefa.

Elle se souvint : il régnait un froid polaire auquel son ignorance complète du pays de son mythe ne l’avait pas préparée. Il y faisait aussi la dureté des grandes villes pressées.

Leur voyage avait été payé par Mme Girard, assez soulagée de se débarrasser de sa vendeuse, que pourtant elle aimait bien, afin d’embaucher sa belle-fille : « Ma belle-fille, vous comprenez, ma belle-fille. » Léonora lui en avait voulu, peut-être parce qu’elle n’était la fille ou la belle-fille de personne. Elle avait découvert comment redresser les oreilles, la queue. Plutôt que de partir, ainsi qu’elle l’aurait fait un peu plus tôt, en s’excusant, coupable de ne plus être bienvenue, elle avait négocié sa démission contre quatre mois de salaire. Mme Girard avait d’abord tiqué, puis s’était convaincue que le mercantilisme inattendu de Léonora la dégageait de toute responsabilité, lui restituait finalement sa bienveillance intacte. Responsabilité dans quoi ? Léonora n’en savait rien et s’en foutait. Elle avait juste besoin de l’argent pour partir. En échange, Mme Girard s’offrait à peu de frais une Indulgence rétroactive et le bonheur de faire plaisir à son fils.

L’ensemble de ses économies et son dernier chèque de paye couvraient à peine une semaine de cette chambre dans un hôtel d’Almond Street, dans le Bronx. L’hôtel Raggazzina. Et pourtant le vieux bonhomme propriétaire de cet immeuble coincé entre deux autres, lui avait concédé une ristourne, peut-être parce que Marie lui avait souri, peut-être aussi parce qu’il était d’origine allemande et qu’il se souvenait toujours des vulnérabilités de l’exil. Du reste, il n’avait pas demandé à vérifier son visa, certain qu’elle ne bénéficiait que d’une brève permission touristique de séjour. Le très vieux monsieur parlait un français approximatif, teinté d’un lourd accent, égayé par une curieuse syntaxe. Il avait très vite précisé comme si elle l’accusait :

— Juif, n’est-ce pas ! Je juif. Silberstein. Moi, Alfred Silberstein.

Léonora n’avait pas compris son insistance, cette différence ne lui évoquant pas grand-chose. Certes, elle savait que les juifs ne croient ni au Christ fils de Dieu ni à la Vierge alors que Josefa les priait tous les soirs. Un jour, celle-ci avait expliqué à la petite Léonora :

— Il faut arrêter avec ces histoires, on en a assez souffert, surtout eux. On ne croit pas à la même chose, c’est tout, mais nous savons tous que Dieu est Dieu et II aime les êtres de lumière ou simplement de bonne volonté. C’est la seule chose qui compte.

Tout le monde a une histoire horrible à raconter au sujet du Bronx, une histoire de sang, de tessons de bouteilles, de meurtre et de trafics. Pourtant, Léonora y avait vécu pour la première fois à peu près paisible.

L’hôtel Raggazzina était un de ces derniers havres où l’on pouvait dormir et se doucher au bout du couloir si l’on était très matinal. Pour huit dollars la nuit. Les semaines étaient payables d’avance et un gardien aussi vieux que le propriétaire vous donnait en échange une paire de draps, deux serviettes de toilette et un rouleau de papier hygiénique en vous conseillant de ne pas l’oublier dans les toilettes. Il changeait le linge en fin de semaine, après restitution et expertise du précédent.

La pauvreté des lieux gagnait partout, dans l’usure des couvre-lits en mince coton, dans les ampoules nues qui pendaient des plafonds, dans les odeurs si diverses de nourriture préparée sur les petits réchauds interdits dans les chambres, mais que le propriétaire prétendait ne pas renifler. Léonora ne s’inquiétait pas de cette pauvreté-là, celle qui s’accroche encore à ses derniers vestiges de dignité : elle la connaissait bien. Elle la croisait dans ces humanités montant ou descendant l’escalier étroit, encore propres, encore peignées et rasées, encore habillées sans doute parce qu’un reliquat d’espoir les tenait toujours… pour combien de temps ? Ceux qui lâchaient prise quittaient l’hôtel, M. Silberstein les y encourageant avec gentillesse. Il expliquerait, plus tard, à Léonora :

— Je suis dernière marche avant glissade finale. Je suis marche qu’on sait bien que si on parvient à s’y maintenir assez longtemps, on trouvera assez force de remonter une autre, puis encore une autre, puis tout escalier. Je dois rester marche.

L’immeuble était effroyablement bruyant, sonore des existences parfois exaspérées des pauvres qui y logeaient, des voitures qui se pressaient en contrebas dans la rue, des sirènes de police ou de pompiers qui gueulaient jour et nuit comme si elles mettaient un point d’honneur à se répondre, des bateaux qui sillonnaient la baie. D’abord Léonora avait été curieuse d’apercevoir les autres locataires. Elle s’était vite lassée. Pire, elle avait rapidement préféré fuir leurs visages, leurs regards, comme eux évitaient le sien. Ils se ressemblaient tous. Ils y avaient chez eux l’invasion de la défaite, des successions de défaites. Elles se déchiffraient à la façon dont ils finissaient par se tenir, par éluder la présence des autres.

Léonora avait passé les premières nuits lovée contre Marie, paniquée à l’idée que quelque chose les sépare. Comment ferait-elle pour la retrouver dans cette ville si différente, dont elle ne déchiffrait pas un son, ne comprenait pas un mot ?

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Léonora comprit que le sommeil ne viendrait plus. Elle se redressa dans son lit et s’installa assise contre ses oreillers.

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Toutes les portes se fermaient dès que ses interlocuteurs se rendaient compte qu’elle comprenait trois mots d’anglais, puis cinq, puis dix.

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Un sourire lui vint.

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Étrange comme ces années de débâcle, de peur, de manque de tout auxquelles elle avait toujours évité de repenser étaient devenues en quelques jours les plus belles années de sa vie. Elle avait Marie collée contre son flanc, il fallait qu’elle rassure la petite fille, et tous les mensonges qu’elle lui débitait sur leur futur inévitablement radieux finissaient par la convaincre elle aussi.

Certes, sans la générosité muette de Monsieur Alfred, comme l’avait baptisé Marie, elles se seraient retrouvées à la rue. Certes, chaque jour était un petit combat, soldé tous les soirs par une nouvelle petite déroute. Certes, elles n’avaient pas mangé tous les jours à satiété, surtout elle qui prétendait le plus souvent avoir avalé un énorme sandwich bien bourratif dans l’après-midi pour convaincre la petite fille d’avaler ce qu’elle était parvenue à acheter.

★

Josefa, forte en gueule, forte en amour, forte en cette générosité qui ne savait ni calculer ni attendre. Elle aussi avait tendu l’unique bifteck à la petite Léonora en prétendant que la viande ne lui disait rien, que c’était un manque de goût normal, indissociable de l’âge.

★

Il existe parfois une troublante communauté de gènes, d’âme, entre les beaux êtres. Josefa, Monsieur Alfred, que rien ne liait, sauf le souvenir de Léonora, sauf son amour et son infinie reconnaissance, sauf leur indestructible, leur époustouflante beauté.

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Souvent, Monsieur Alfred leur montait un repas. Pas tous les jours. Il espaçait un peu ses cadeaux pour ne pas humilier Léonora. L’excuse qu’il avançait pour lui faire croire qu’elle lui rendrait service en le débarrassant d’un surplus était toujours identique :

— Je ai fait beaucoup trop. Je ai plus l’appétit de jeune homme. Un bœuf entier, j’aurais mangé. Et puis, je ai plus les mêmes dents. Ah l’âge, madame Léonora… l’âge, quelle insulte, quelle claque à notre arrogance passée !

Un jour qu’elle rentrait, un peu plus cassée que la veille, elle s’était immobilisée contre le comptoir, attendant que la crise de larmes qu’elle sentait si proche accepte de s’éloigner. Monsieur Alfred était sorti des deux pièces qu’il occupait, situées juste derrière le comptoir, en s’essuyant les mains sur un torchon.

— Toujours pas trouvé travail ?

Elle avait hoché la tête en serrant les lèvres.

Il avait soupiré. De cette voix qui traînait sur les fins de phrases, comme si toutes se transformaient nécessairement en question attendant une réponse, il avait ajouté :

— Je ai besoin un peu quelqu’un. Quelques heures de matin. Le nettoyage des toilettes, douches. Le rangement des draps, serviettes et le reste. Peut-être que… C’est si vous voulez. Je peux garder la petite pendant ce temps. C’est mieux pour elle que rester enfermée toute la journée dans chambre. Je peux promener un peu aussi.

Léonora avait plaqué sa main sur ses yeux dans l’espoir crétin d’empêcher ses larmes. Elle avait murmuré :

— Vous n’avez pas d’enfants, Monsieur Alfred ? De petits-enfants ?

— Si deux fils… Avais. Je ai petit-enfants… cinq. Ils sont loin. Pas penser beaucoup à vieux débris que suis-je. (D’un ton presque amusé, il avait conclu :) Ils penseront quand je meure, ne vous pas inquiétez. L’argent ravive bien le mémoire. Plus tard possible est mieux. Ils vendront hôtel. Il n’y aura plus de marche. Bientôt, plus du tout de marche dans cette ville.

Elle avait failli tendre la main mais s’était ravisée. Au lieu de cela, elle avait déclaré :

— Je n’en ai pas trouvé, aucune, dans celle dont je viens. J’accepte, Monsieur Alfred… je vous remercie… Oui Marie aimera se promener un peu… Il commence à faire moins froid.

— Alors… c’est bien, madame Léonora.

— Euh… Monsieur Alfred, pourriez-vous me parler en anglais s’il vous plaît.

Il avait étouffé un rire ravi en expliquant :

— Oh voï… Mon anglais à peine meilleur que français et vous finir par parler avec l’accent yiddish et allemand.

Cela avait été le cas, et elle avait ensuite mis des mois à se débarrasser de cet invraisemblable mélange d’accents normand, juif et allemand, s’y perdant parfois au point de ne plus savoir ce qui venait d’elle et ce qu’elle avait hérité de lui.

« Schmok ». Léonora avait longtemps cru qu’il s’agissait d’un mot anglais. Un gros mot, certes, mais selon elle typique de ce nouveau pays dans lequel elle se terrait alors. « Bite » en yiddish, bref « pauvre ou sale con » puisque les pires injures sont sexuelles pour ne pas dire reproductives. « Schmékélé » aussi, mais cela, c’est plus gentil, presque protecteur. Elle gloussa, très bas, très doux comme les larmes qui lui montaient aux yeux. Étrange, que savons-nous de ce qui deviendra les plus jolis moments de notre vie ?

Il n’était pas encore temps de se lever, de permettre à la fureur qu’elle jugulait depuis plusieurs heures de s’étaler. Une fureur de sang, un certain goût pour le carnage et la dévastation. Elle en reconnaissait les symptômes dans son pouls qui remontait le long de sa gorge, dans sa bouche, dans les crispations involontaires de ses mollets sous le drap, dans ce souffle qui la prenait jusqu’en bas du ventre. Elle l’avait accueilli jadis et c’est une visite qu’on n’oublie jamais.

Le temps défile de façon bien anarchique, se crispant par moments pour gommer tant d’instants qui s’effaceront à jamais de nos mémoires, s’incrustant à d’autres jusqu’à étirer vers l’infini de minuscules morceaux de vie qui, collés bout à bout, sont tout ce que nous conserverons de nous-mêmes.

★

Marie et elle étaient demeurées là-bas presque un an, protégées entre les murs sonores du Raggazzina’s Hôtel.

Léonora ne se souvenait pas d’avoir jamais vu Tino Rossi, tout juste d’avoir entendu un refrain de « Petit Papa Noël », aussi les imitations qu’en faisait Monsieur Alfred, avançant son torse raide pour imiter les ondulations courtoises mais suggestives du chanteur de charme n’avaient-elles pas provoqué chez elle l’hilarité qu’elles méritaient. Au demeurant, Monsieur Alfred n’aurait sans doute pas goûté la plaisanterie tant l’incongruité de son imitation lui passait au-dessus de la tête. Il entonnait, martial en dépit de

son accent yiddish : « Raggazzina1… » avant de conclure : « Ah, Tino, Tino… quel séducteur ! Tout dans la prunelle et dans le sourire. » Il n’en avait pas fallu davantage pour que Marie et Léonora apprennent la plupart de ses chansons. Un autre des fleurons de son répertoire était Ramona « Ramona, j’ai fait un rêve merveilleux… », repris en France par Saint-Granier en 1926.

En dépit du fait que sa fille n’était pas scolarisée de peur de les faire repérer par FINS et qu’elle et Monsieur Alfred « lui faisaient l’école » à tour de rôle et en fonction des matières, Marie apprenait l’anglais si vite qu’elle finit par devenir le professeur de sa mère. Léonora sortait aussi peu que possible, toujours craintive à l’idée d’être arrêtée, expédiée de force en France. Elle avait l’impression de devenir une redoutable conspiratrice, une sorte d’illégitime infiltrée, ignorant par là qu’ils étaient des milliers dans son cas à traîner dans la ville. Pourtant, un soir, Monsieur Alfred avait insisté pour les « sortir ». Le soir de l’anniversaire de Marie. En octobre. Leur premier restaurant chinois, situé dans un basement de Mott Street. Dieu du ciel, quelle aventure ! Un grand restaurant par la taille et la réputation qui courait sur sa « vraie cuisine chinoise », certes ni par le service rustique ou l’ameublement minimal. D’indifférents serveurs, qui ne décrochaient pas trois mots, jetaient les assiettes devant vous et vous fixaient comme une folle furieuse lorsque l’idée sacrilège de réclamer une fourchette et un couteau vous venait. Les clients s’y pressaient pourtant, alléchés par les incomparables saveurs shanghaïennes et pékinoises, sans concession touristique, qu’on vous y proposait.

Paniquée par la proximité des toilettes plus que douteuses qui ouvraient au beau milieu de la salle, Léonora avait choisi les mêmes mets que Monsieur Alfred. Marie, moins timorée que sa mère, avait commandé des plats aux noms cryptiques. Un festin inoubliable pour tant de petites joies de vivre. Ils étaient ensuite rentrés, un peu, pas mal, saouls de vin jaune et si heureux les uns des autres.

Bizarre comme depuis, aucun restaurant chinois aussi prestigieux et raffiné soit-il ne lui avait paru digne de rivaliser avec ce « joint » de Mott Street.

Son mi-temps au Raggazzina’s Hôtel s’était vite transformé en prise en charge totale du fonctionnement de ce dernier « petit sanctuaire de la Marche », comme elle l’avait nommé.

C’était début mars. Une mauvaise grippe sévissait depuis quelques jours à New York, comme tous les ans. Monsieur Alfred avait dû s’aliter. Au début, il s’était laissé soigner comme un bébé bougon. Mais la mention d’un transfert à l’hôpital l’avait fait rugir. La crainte d’abandonner la Marche le clouait au fond de son lit, bien davantage que ce début de pneumonie. Le médecin, presque aussi âgé que lui, un vieux copain, était inquiet. Quelques jours après que la maladie eut commencé d’envahir son souffle. Monsieur Alfred avait tendu une épaisse enveloppe à Léonora qu’elle avait refusée d’une oscillation de tête. Il avait expectoré avec difficulté :

— Pas pour vous, madame Léonora. Pour petite Marie. Vous ne pas pouvez refuser. Il serait bête et coupable. Marie était le cadeau dernier de ma longue vie. Je ai su dès que je ai vu elle. S’il vous plaît. Par estime pour le vieux bonhomme. Vous ne pas oser refuser dernier plaisir à un très vieux bonhomme, n’est-ce pas ?

Dix mille dollars, une véritable fortune aux yeux de Léonora.

Les cinq petits-enfants étaient en effet arrivés après l’enterrement. Monsieur Alfred avait tout organisé, tout réglé de son vivant. Le chagrin de Léonora avait été un peu chahuté parce qu’elle n’avait pas pu déposer les fleurs qu’elle avait achetées sur la tombe de Monsieur Alfred. Elle ignorait qu’on ne fleurit pas les tombes juives. Alors, elle les avait conservées dans sa chambre, leur parlant encore quelques heures, confidentielles obsèques entre elle et un gros bouquet de lys et de roses jaunes. Marie sanglotait dans un coin, se ruant parfois sur un des larges pétales odorants pour y déposer un baiser ou s’en frôler la joue.

Le plus jeune des petits-fils, un des deux mâles de cette troisième génération dépourvue de la vitalité passionnée de celle qui l’avait précédée un demi-siècle plus tôt, si saccagée mais debout, s’était approché d’elle.

— Mon grand-père vous appréciait beaucoup, je crois. Nous allons vendre l’hôtel. Nous avons reçu pas mal de propositions. J’aimerais… enfin nous aimerions vous dédommager, en quelque sorte…

Le dédommagement avait été modeste, mille dollars. Pourtant, elle l’avait accepté, taisant l’enveloppe de tendresse de Monsieur Alfred. Après tout, celui-là et ses quatre clones n’étaient pas de la race de Josefa et de Monsieur Alfred et elle ne leur devait rien. C’est sans doute ce jour-là que s’était révélée l’éblouissante aptitude de Léonora au mensonge, au calcul et à la manipulation.

Mais la vraie débâcle, c’était que la Marche venait de s’effriter dans les phrases de cet homme d’une trentaine d’années, sans méchanceté, plutôt affable, mais si peu troublé de lui-même. Après tout, que savaient les gens comme lui des gens comme elle ? Que pouvaient comprendre les cinq cousins de cette dernière Marche ? Qu’auraient-ils pu sentir de ce magnifique grand-père qu’ils avaient tant oublié, dont peut-être ils ignoraient presque tout, mais qui les rendait riches. Que garderaient-ils du vieux bonhomme de lumière, de vrais mots et d’âme sans parcimonie ?

Juste avant son départ, elle s’était faufilée dans la chambre de Monsieur Alfred. Les cartons du déménagement étaient déjà presque tous scellés. Elle avait vite repéré ceux qui seraient donnés aux œuvres ou balancés dans les bennes. Dans l’un d’eux, elle avait dérobé un des mouchoirs blancs de Monsieur Alfred, large comme une nappe. Il en fourrait toujours un dans la poche arrière de son pantalon. Le grand carré soigneusement repassé avait rejoint le minuscule musée aimant, entouré de son épais coton la photo et les lunettes de Josefa.

Son inespéré pécule en poche, Léonora avait vite quitté New York pour Boston, traînant derrière elle une inconsolable Marie, qui reniflait en sanglotant par à-coups, le nez collé à la fenêtre du Greyhound.

★

Inconsolable, elle aussi l’avait été. Au demeurant, elle ne souhaitait pas de consolation, pas encore.

N’est-elle pas déroutante, presque angoissante, cette prescience qui nous indique parfois que nos chagrins nous demeureront plus précieux que pas mal de moments de confort, voire de bonheur et de rire ?

 

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