La Saison barbare

Andrea H. Japp · Chapitre 26 sur 28

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La Saison barbare

Environs du Havre, France, jeudi

 

La maisonnette n’avait pas changé ou si peu… plus délabrée depuis que Josefa et elle ne s’y activaient plus du matin au soir, un peu plus pauvre encore, beaucoup plus crasseuse surtout. Au demeurant, « maisonnette » a un petit côté charmant… Le mot évoque aussitôt deux bambins rieurs, se précipitant à l’intérieur pour y goûter de tartines dégoulinantes de confitures maison et d’un bol de chocolat chaud. Une Mélodie du bonheur, version normande.

« Bicoque » convenait bien mieux.

Léonora gara sa lourde voiture de location devant le portail gangrené de rouille. Sans doute n’avait-il pas été repeint depuis son départ… plus d’esclave sous la main. Il était entrouvert et elle le poussa.

Quatre poules affairées à picorer elle ne savait trop quoi dans le sol sec de négligence redressèrent le col, fixant l’intruse de leurs yeux ronds avant de s’égailler dans la cour. L’une d’elles se jucha sur le rebord d’une brouette faite de planches, dont la couleur initiale avait fané sous les intempéries et l’accumulation des fientes de volatiles, caquetant dans sa direction avec une réserve méfiante. Une autre disparut dans la maison en vociférant comme si elle la poursuivait de mauvaises intentions culinaires, faisant voler sous son passage les longues bandes minces de plastique bigarré qui formaient un rideau de porte.

Léonora s’immobilisa au milieu de la grande cour, prise d’un fol espoir. Peut-être était-il mort depuis ? Peut-être le porc avait-il fini par crever ? Peut-être s’imposait-elle cet intolérable pèlerinage, ce stupide flash-back inutilement ? Un incohérent soulagement la poussa en avant. D’autres gens occupaient maintenant cette baraque. Elle leur présenterait ses excuses pour cette visite inattendue et repartirait bien vite pour Paris, puis pour Portland. Alors, elle en aurait enfin terminé avec la Porte à Mémoire, avec l’anarchie blessante de ses souvenirs que Marie n’était plus là pour contenir, pour repousser.

Un fût malodorant et moussu de moisissures s’adossait à la porte de la cuisine, sans doute pour retenir les eaux dégueulant de la gouttière lors des grosses pluies. Elle plongea le regard au fond, reculant de dégoût lorsqu’elle découvrit l’eau croupie, rosâtre et polluée de duvet : l’égorgeoir à poulets.

Soudain, un petit vacarme, la voix vulgaire d’une femme qui s’époumonait à l’intérieur :

— Barre-toi de là, j’te dis… Et chie pas partout… Allez, du balai !

La poule ressortit comme une flèche, percutant les mollets de Léonora, sautant de trouille comme dans un dessin animé, pour repartir en battant les ailes d’effroi et en patinant sur le sol poussiéreux de terre sèche.

Plantée juste derrière le rideau en bandes de plastique, la femme demanda en détaillant cette si jolie arrivante, si bien habillée, jusqu’à son sac à main beige, assorti à ses escarpins :

— C’est quoi ?

Trop tard. Trop tard pour reculer avec la lâche illusion qu’il était mort, qu’elle n’avait jamais rien eu à faire, refaire ou défaire ici.

— Bonjour, madame… excusez-moi de vous déranger. Je…

La femme écarta les lames colorées d’un revers de main et lâcha :

— Léonora. Léonora Louvier.

Elle soupira longuement et poursuivit d’une voix soudain éteinte de fatigue :

— Ben… entrez, puisque vous êtes là.

Machinalement, Léonora la suivit sur un remerciement. Elle avait toujours pensé que le retour de ces odeurs qu’elle avait si bien connues, de ces lieux, la hérisserait, la rendrait violente. Il n’en était rien. Il l’assommait.

— Poussez le barda et asseyez-vous.

Léonora fit tomber au sol une pile de vieux magazines, de prospectus montés en équilibre précaire sur une des chaises en bois peint, et s’installa aux côtés de la femme.

Elle devait avoir une mince cinquantaine d’années mais en paraissait quinze de plus. Il lui manquait une des incisives supérieures et le petit gouffre accidentel aspirait sa lèvre vers l’intérieur lorsqu’elle parlait. La mauvaise teinture blonde, qu’elle devait s’appliquer elle-même, datait, laissant apparaître deux bons centimètres de racines poivre et sel. Elle déclara comme si cette information était fondamentale :

— Je m’appelle Maggie… Enfin, c’est pour Marguerite, quoi. J’vous ai tout de suite reconnue, rapport à la boîte à photos. Y’en a deux ou trois de vous.

Léonora hocha la tête, incapable de lui répondre. Maggie poursuivit :

— Vous voulez un café ? J’en faisais justement. C’est du réchauffé de ce matin, mais il est bon quand on l’aime fort.

— Volontiers, merci.

La femme se leva et se traîna jusqu’à la cuisinière sur ses tongs en plastique rose, décorées d’une grosse fleur centrale. Elle portait une robe pas mal fatiguée, à petites fleurs blanches sur fond rose layette. Trop grande pour elle. Mais c’est lorsqu’elle se réinstalla en poussant devant son invitée une tasse de café fumant et noir d’amertume qu’un effroyable chagrin tomba sur Léonora. Ses mains. Elle avait les mêmes mains que Josefa. Des mains déformées par le travail, par l’absence de soins et de fric. Léonora se força à avaler quelques gorgées de l’écœurant café trop fort pour maîtriser ses larmes.

— Vous êtes installée dans la région ?

— Non… je suis de passage. Je vis aux États-Unis, depuis pas mal de temps.

— Ah… bien… Ça doit être chouette l’Amérique. Enfin, je veux dire, ce qu’on en voit à la télé, ça a l’air bien. Bien sûr, faut pas gober tout ce qu’ils racontent à la téloche, mais…

— Oui, en effet. (Léonora hésita et lâcha enfin :) Il est là ?

— Il ne bouge plus trop de l’étage, maintenant. Remarquez, c’est pas plus mal.

— Je peux monter le voir ?

— Ouais, si vous y tenez… En fait, il a cru des années que vous reviendriez. Que vous vous excuseriez, trop contente de retrouver un toit.

Léonora la contempla avant de répondre en se levant de la chaise :

— Ça ne m’étonne pas vraiment venant de lui. Ne vous inquiétez pas, je connais le chemin.

— Je préfère vous accompagner. Je… enfin, je sais pour… il m’a raconté un soir qu’il était bourré. C’est fréquent. Bien sûr, il s’est donné le beau rôle, plein d’excuses, mais je le connais. II… Il peut plus parler. Il marmonne maintenant. Une attaque. Il bouge plus beaucoup non plus.

Elle l’aurait reconnu les yeux fermés. Elle l’aurait débusqué à son odeur, une odeur de tabac brun et de vieille vinasse qui lui sortait par les pores. Elle s’aggravait aujourd’hui d’un relent ammoniaqué de pisse et de vieille sueur.

Il fixait la femme magnifique qui se tenait debout devant lui, un demi-sourire de convoitise aux lèvres, tirée vers la commissure droite, celle qui avait été épargnée par l’attaque, puis le sourire mourut lorsqu’il la reconnut. D’une voix lourde de la salive qu’il ne parvenait à déglutir que difficilement, il grommela :

— Léo… Léora…

— Oui, Léonora.

Elle lut dans le regard de l’homme si haï une véritable terreur lorsqu’il tenta de se redresser sur son fauteuil comme pour parer à une agression. Il tendit une main en griffe vers Maggie en éructant. Des sons incompréhensibles, inarticulés mais autoritaires, menaçants. La femme répondit d’un :

— Oh ta gueule, Serge… lâche-moi !

Et la phrase que Léonora avait tant préparée, qu’elle avait répétée durant tout son voyage en voiture, la hurlant parfois en cramponnant le volant, la gémissant à d’autres moments, s’évanouit, comme si elle n’avait jamais vraiment rien signifié :

« Je me rappelle que tu voulais des enfants. Tu as martyrisé Josefa parce qu’elle ne pouvait pas en avoir après sa fausse couche. Tu sais, celle qui l’avait clouée parce que tu lui avais fait débiter du bois dehors, il gelait à pierre fendre. Eh bien, tu as eu une fille. Mais peut-être que tu l’aurais tringlée, elle aussi, dès ses quatorze ans ? Elle est morte par ta faute. Ils sont tous morts par ta faute ».

Au lieu de ce nouveau constat de guerre et finalement de défaite, elle se tourna vers la femme et déclara :

— Il est temps que je reprenne la route.

Maggie la raccompagna jusqu’au portail. Léonora tendit la main vers elle en murmurant :

— Il faut que vous partiez, Maggie. Croyez-moi, il n’y aura jamais rien pour vous ici.

— Je sais, Léonora, je sais… Mais pour aller où, vers quoi ?

Léonora parvint à retrouver la direction de Pont-Audemer au travers de ses larmes. Quelques centaines de mètres avant la ville, elle se gara sur l’esplanade qui menait à un « Camping des amis » et fondit en sanglots.

★

Je t’ai tant détesté, tant voulu mort. Pourtant, je te dois l’être que j’ai le plus aimé. Marie. Celle qui m’a forcée à vivre. Tu l’as plantée en moi alors même que tu n’avais rien à foutre de me détruire. Un autre homme est mort à ta place. Je le connaissais à peine. Celui-là m’avait repris Marie, sans avoir rien à foutre de me détruire, de nous détruire. Il y est parvenu.

La boucle est bouclée. Le hideux serpent de ce vain combat s’est mordu la queue, Serge. Tu vois, c’est la première fois que je prononce ton prénom depuis vingt-cinq ans, un quart de siècle. La dernière aussi.

★

Il n’y avait plus de haine pour la porter. Marie avait tout emporté avec elle, lui offrant, dans son éblouissante générosité, une ardoise toute neuve, toute belle. Une ardoise dont Léonora ne savait trop quoi faire puisqu’il n’y avait plus non plus d’amour pour la faire vivre. Car Marie avait aussi emporté l’amour. Mais le petit ange ne devait pas l’apprendre, elle en serait si désolée.

Léonora allait rentrer chez elle. Elle n’avait plus rien à faire ici. La Porte à Mémoire venait de se refermer sur un gouffre. Les souvenirs les pires s’étaient rué à l’assaut de ce coffre-fort à souvenirs, les uns derrière les autres, pressés d’en découdre, ulcérés d’avoir été si longtemps contenus. De hargneux fantômes traversant Léonora de part en part pour la meurtrir. Mais, au bout du compte, ils venaient de se disloquer, sous les effets puissants de l’antidote que sécrétait toujours Marie. Josefa et puis Monsieur Alfred aussi.

La haine venait de se dilacérer sous les forces conjuguées de leurs lumières. Plus rien à faire ici.

★

Elle allait mettre en vente l’appartement parisien de Marie, certaine que sa fille n’y passerait plus jamais. Trop de mort, de sang, de peur, de calculs. L’inverse de Marie.

Rosa et Stéphanie se chargeraient de lui trouver quelqu’un pour vider et donner tout ce qu’il contenait, à l’exception du grand bureau retour d’Égypte qu’elle ferait revenir à Portland pour l’installer dans la chambre de Marie. Ainsi, son bébé retrouverait plus facilement ses repères. Car elle avait aimé ce bureau, Léonora en était certaine.

 

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