La Saison barbare

Andrea H. Japp · Chapitre 19 sur 28

Pages du PDF

La Saison barbare

Paris, France, jeudi

 

Elle hésita. Quoi ? Dissimuler une arme, un couteau de cuisine, une paire de ciseaux ? Non. Quel intérêt ? Quelle importance ?

Mon ange, tout se termine, ma Marie. À moins que je ne me sois gravement trompée, les noms de ma liste sont biffés jusqu’au dernier. Quel soulagement, chérie. J’attends. Attends un peu avec moi, ma Marie. Après, il faudra que tu partes. Pas trop longtemps. Juste quelques instants. Je ne veux pas que tu voies ces quelques minutes, quelles qu’elles soient. Promets. En revanche, ensuite, il faudra que tu reviennes où que ce moment m’ait entraînée. Promets.

★

Il avait fallu une petite nuit, une nuit de calme et tenace insomnie. C’est bien l’insomnie lorsqu’elle se tend d’une volonté. Rien à voir avec ces affreux moments de fuite du sommeil où s’entrecroisent et se ressassent d’ineptes questions, d’indestructibles et malveillants souvenirs.

Il avait fallu accepter de voir. Accepter d’atteindre cette fin qu’elle espérait tant tout en la redoutant. Peut-être s’était-elle terriblement menti, avec le brio qu’elle savait déployer pour la tromperie ? Toujours était-il qu’elle avait fini par se convaincre qu’elle œuvrait pour rejoindre la fin, l’issue. Mais c’était si inexact. La raison de cette dérobade inconsciente était d’une ahurissante simplicité : l’issue collait à Léonora une trouille bleue parce qu’elle percevait qu’il n’existerait plus rien derrière, plus de but, plus de tension, plus de rage. Peut-être même pas l’amer soulagement du néant, juste le vide de sa vie aspirée de tout par le départ de Marie.

Quelle idiote de s’être fait gober qu’elle pouvait rester indécise au milieu de la porte. La pénombre nocturne, le ronronnement régulier et anesthésiant de Monsieur Tom avaient contraint Léonora à rejeter sa cécité. Elle avait avancé d’un pas, franchisant le chambranle de son amnésie partielle et elle avait vu.

★

Un petit jeune homme au bord des sanglots, se précipitant vers elle dans cette chapelle. Il lui avait tendu une carte de visite en bafouillant :

—… j’hésitais parce que… euh… Marie ne vous ressemblait pas… je veux dire physiquement, enfin de loin. Il fallait que je m’approche pour retrouver quelque chose… cette façon de plisser le front, son…

Son regard. N’est-ce pas ?

Casadei et Balin, non qu’elle eut envisagé très longtemps la candidature meurtrière de ce dernier, savaient tous les deux que Marie dissimulait le joli noisette mordoré de ses yeux derrière des lentilles de contact.

Balin, un peu plus tard, se souvenant d’une aigreur attristée de Marie : « C’est monstrueux ce que l’on peut se planter sur le compte des gens… même lorsqu’on est plutôt du genre méfiant. » Le rédacteur en chef de Urban-Classique avait même précisé : « À la réflexion, je suis certain qu’il s’agissait de l’enquête que menait Marie, et de quelque chose de personnel. »

Léonora savait enfin : sa fille ne parlait pas de Casadei. Marie était trop rectiligne, trop pure encore, trop fragile aussi, pour tolérer la déception de l’amour. Si le beau Francis l’avait ulcérée de la sorte, elle l’aurait jeté dans l’heure, en dépit de la peine hérissée qu’elle se préparait.

Qu’avait-elle compris de « l’autre » ce jour-là ? De celui qui allait la tuer.

Pas assez, elle n’avait pas assez compris.

Elle n’avait pas assez relevé les oreilles, la queue et découvert les babines. Elle n’avait pas assez foncé en dissimulant sa peur.

Mais sa mère était là maintenant.

Il n’en demeurait qu’un sur la liste. Marc. Marc Lemoine, le gentil jeune homme en larmes.

Quels liens possédait-il avec l’enquête que poursuivait sa fille ? Avait-il agi seul ou commandité ? Si tel était le cas, qui étaient les commanditaires ? Avait-il été contacté par ces gens après avoir rencontré Marie ou piloté pour se rapprocher d’elle ? La panique le poussait-elle à pister les faits et gestes de la mère de Marie d’où sa proposition d’aide ?

La réponse à ces questions était-elle véritablement importante maintenant ? Non. Vraiment pas. Maintenant, il suffisait juste d’attendre encore un peu.

Car maintenant, elle était là.

★

Léonora se servit un long verre de vin et s’affala sur le canapé. Étrange ce calme infini. Elle avait la sensation d’être sortie d’elle-même, de survoler l’enveloppe d’une femme qui était elle mais qu’elle avait momentanément abandonnée.

Il était mignon comme tout le tueur de Marie, lorsqu’elle ouvrit la porte une demi-heure plus tard. Ses cheveux châtain clair étaient encore humides. De quoi ? D’une douche rapide prise juste avant de venir ou de trouille ?

Elle se vit lui tendre la main et lui sourire. Elle s’entendit proposer :

— Entrez, Marc, merci d’être venu.

Il sembla hésiter puis se rapprocha d’elle pour la serrer contre lui. Il était si tiède, si tendre le corps du petit jeune homme contre son ventre, ses seins.

Il murmura :

— Non… j’attendais ou plutôt, j’espérais votre appel. Je n’arrête pas de penser à Marie… je… c’est nul ce que je vais vous avouer mais… je me dis que… elle aurait vite fait le tour de ce mec, Casadei, qu’elle se serait rendu compte à quel point je tenais à elle… Que, peut-être, elle me serait revenue. C’est débile, n’est-ce pas ?

— Non.

Non, ce n’était pas débile. Sale, laid, maudit. Pas débile. Vite. En finir très vite maintenant. Ne pas lui permettre d’autres laideurs. Marie attendait, quelque part. Léonora ne voulait pas qu’elle soit témoin de cette hideur.

Il enchaîna :

— La police a donc rouvert le dossier ? Sur quelles bases ?

— Des éléments très convaincants que j’ai retrouvés dans l’appartement. Cachés.

— Cachés ?

— Oui, mais cachés comme Marie savait le faire. Comme je le lui ai appris. C’était donc facile pour moi, pas pour le meurtrier.

— Se sentait-elle menacée ? C’est cette enquête qu’elle avait entreprise, n’est-ce pas ? Bordel, j’ai tant insisté pour qu’elle lâche le morceau ! Je le sentais. Mais elle était si obstinée.

— Comme moi. Je suis très obstinée. J’y ai toujours vu une vertu. Non… elle ne se sentait pas particulièrement menacée. Pas assez.

Il se laissa aller sur le canapé de daim et se plia vers la table basse :

— Merde… quel épouvantable chagrin.

Il pleurait. Sur qui ? Sur lui, son acte, son futur ou sur Marie ? Quelle importance. Le passé ne se défait pas, au mieux il se supporte ou bien il vous détruit.

— Au-delà, Marc… c’est au-delà de l’épouvante. On pense à des choses étranges quand votre univers éclate de la sorte. Je me suis souvenue d’une phrase que vous m’avez dite, le jour de la crémation. Étrange, parce que je ne crois pas me souvenir de beaucoup d’autres choses.

— Vraiment ? J’étais tellement choqué. Affolé à l’idée que j’allais fondre en larmes devant vous.

— Je l’ai senti. Vous avez dit un truc comme : « Marie ne vous ressemblait pas physiquement… Il fallait que je m’approche… » Vous parliez de nos yeux, n’est-ce pas ?

Il parut surpris mais sourit en essuyant d’un geste machinal les larmes qui se formaient au bord de ses paupières :

— C’est vrai. Rien, ni la taille, ni la silhouette, ni surtout les cheveux. Mais les yeux. Vous avez les mêmes yeux. Des yeux de lac, on s’y noierait.

Léonora baissa la tête et exhala, bouche ouverte. Elle murmura enfin, d’une voix si douce :

— Marie portait des lentilles bleues. Elle avait les yeux noisette. Le meurtrier l’ignorait. Marie était si coquette, mais vous l’avez connue peu de temps… (Elle releva le front, le fixant, repêchant les mots si loin qu’ils lui parvenaient en pointillé :) Comment… comment fait-on pour… taillader les veines… d’une femme avec laquelle… on a partagé l’amour ? (Elle gloussa)… Car elle n’enlevait pas… ses lentilles dans ces… moments-là… j’en suis certaine. Elle voulait voir… l’autre corps… au travers de ses iris bleus. (Elle dut reprendre lentement sa respiration pour poursuivre.) Comment… parvient-on… à la droguer… à la saouler… à lui pousser… la tête sous l’eau… jusqu’à… ce qu’elle se vide… de son sang… ? Cette femme qu’on a embrassée… qu’on a pénétrée… qui s’est ouverte sans réticence ? Où… trouve-t-on ensuite l’énergie d’appliquer ses doigts… sur le manche d’un couteau… qu’on a dû d’abord nettoyer, de modifier son ordinateur… d’intervertir les photos, de vider les tiroirs de son bureau ? Jusqu’où parvient-on à tomber… pour trouver l’idée de semer des pilules de stupéfiants dont le but est de… l’incriminer ? Dites-moi… Marc ?

Un sanglot secoua Marc et sa tête bascula vers l’avant. Léonora crut l’entendre geindre, mais elle n’en était pas certaine. Elle était trop loin de son cerveau.

L’homme se crispa avant de se lever en titubant pour fouiller dans le sac à dos posé sur le canapé. Léonora songea : à la recherche de quoi ? Une arme ou un mouchoir. Rien à foutre. La fin était enfin là.

Il brandit un revolver d’une main si mal assurée qu’elle fit l’effort d’expliquer :

— Posez cette arme, Marc… C’est fini, pourtant, il n’est pas encore tout à fait trop tard pour vous. Ne gâchez pas cette faible issue de secours.

La main du jeune homme trembla et ses yeux se remplirent de larmes.

— Oh… Léonora ! Si vous saviez, si vous saviez ce calvaire. Je n’arrête pas de penser à elle. Je me suis laissé piéger dans ce truc… tant de fric à la clef, tant d’années de galère aussi. Je vous jure que je pensais qu’il s’agirait seulement de surveiller Marie, les progrès de son enquête. Enfin, merde, c’était pas grave, quand même ! Pas très élégant, mais pas grave. C’est eux qui m’ont forcé à cela. Je… je ne sais pas quoi faire… je me réveille la nuit et je pense à ses yeux, si bleus… À Marie… Elle a ouvert une dernière fois les yeux et…

La panique lui fit baisser les paupières et fonça de sueur la racine de ses cheveux. Il haleta :

— Et puis, quand je vous ai vue à la crémation, lorsque vous m’avez regardé sans me voir, c’était comme si les yeux de Marie étaient revenus… Je ne voulais pas, je vous jure que je ne voulais pas cela. Elle était si obstinée. J’ai essayé de la décourager, de la dissuader de poursuivre, mais elle ne voulait rien entendre. Je ne pouvais plus m’en sortir… Les autres me poussaient… vous ne les connaissez pas, Léonora, ce sont des tueurs… Ils m’auraient buté sans la moindre hésitation… je ne suis qu’un pion interchangeable pour eux.

★

Marie, va-t’en. Marie je vais mourir si tu restes, si tu deviens ce témoin-là. Marie, je le hais tant.

★

Elle mentit sans même s’en rendre compte, tendre et triste :

— Je sais, Marc… Donnez-moi cette arme. Il faut arrêter les dégâts. Maintenant.

Il ne sembla pas l’entendre et poursuivit :

— J’ai tellement voulu persuader Marie qu’elle devait abandonner cette enquête. J’ai d’abord essayé de la convaincre qu’elle était partie sur une fausse piste, une voie de garage. Ils m’avaient payé pour cela. Ensuite, j’ai voulu lui faire peur, lui rentrer dans le crâne qu’elle s’attaquait à trop dangereux, qu’elle risquait de graves ennuis. Rien n’y a fait. Il fallait qu’elle poursuive ses investigations. Elle n’arrêtait pas de parler de ce foutu prix de journalistes, de votre fierté, de tout ce que cela représentait pour elle. Mais merde, pourquoi n’a-t-elle pas senti ? Il y a tant d’enjeux… Des intérêts que ni vous ni moi ne pouvons comprendre… Merde, pourquoi Marie s’est-elle acharnée ?

Léonora était encore trop distante de la scène dont elle était une des deux protagonistes pour formuler une quelconque question. Elle songea juste : « Quelle importance, Marc ? Ce ne sont pas “eux” qui ont tué son corps, le corps de ma fille. C’est toi. Contre de l’argent. De l’argent pour toi, pour le confort de TA vie. Et tu lui en veux. Tu lui en veux tant de tes remords. » Elle s’entendit répéter d’un ton toujours aussi doux :

— Je sais, Marc, je l’ai compris. Donnez-moi cette arme, elle ne sert qu’à tout aggraver. Vous pouvez encore… je ne sais pas… Mais je sens qu’il n’est pas tout à fait trop tard pour vous.

— Ah mon Dieu… Je vous en prie, dites-moi… Dites-moi que vous me haïssez mais que vous pourrez un jour me pardonner.

— Ne me demandez pas cela maintenant. Je fais un effort colossal pour oublier durant quelques secondes que Marie est morte. Je ne peux rien d’autre. Donnez-moi cette arme avant que Marie me revienne parce qu’alors, il sera vraiment trop tard.

Le jeune homme se plia sur lui-même, étouffant dans une quinte de sanglots. Il balbutia encore :

— Pardonnez-moi, Léonora, je vous en supplie.

Elle avança vers lui et le serra contre elle, dépliant sans hâte ses doigts crispés autour de la crosse. Elle le sentit se détendre, elle sentit sa peur s’apaiser, et plaqua de sa main libre la tête du jeune homme contre son épaule. Il se laissa aller dans un soupir haché.

★

La baignoire…

Les mains de Marc enfonçant le corps mince de son bébé.

La baignoire alors que Marie n’était pas encore morte, alors qu’elle se vidait de son sang, assommée par la contention chimique qu’il l’avait contrainte d’avaler, saoule contre sa volonté, mais consciente jusqu’au bout, consciente qu’elle ne pouvait plus lutter.

Le sang lourd, rouge qui colorait progressivement l’eau. Combien de temps ?

★

Elle appuya sur la détente. La détonation fit sursauter le corps qu’elle maintenait contre elle. Il leva la tête et la fixa, incrédule. Elle murmura contre sa joue :

— Regarde mes yeux… Ce ne sont pas ceux de Marie. Ceux de Marie étaient doux, ils pouvaient encore croire. Pas les miens. Vois-tu. Les vois-tu ? Je ne peux plus te pardonner… Tu ne m’as rien laissé à donner.

Elle sentit la plaie de la poitrine de l’homme s’ouvrir contre elle, se déverser sur son pull, sur sa peau, mais le retint encore un peu avant de le laisser couler au sol. Il tenta de freiner sa chute en se raccrochant à ses jambes, elle s’écarta d’un pas, avant de se pencher vers le corps qui mourait.

Le sang de quelqu’un maculait ses seins et son ventre. Juste là où l’on avait déposé Marie à son premier cri, juste là où elle avait respiré seule pour la première fois.

Léonora s’agenouilla à côté du jeune homme dont la vie fuyait et souleva sa main pour en envelopper la crosse de l’arme. Elle l’avait lu un jour… la poudre sur les doigts. Normalement, elle ne devait pas mourir. Dans le cas contraire, quelle importance ? L’importance d’un instant, rien de plus.

★

Dors Marie, dors un peu, mon bébé. Ne regarde pas. Ça ne me fera pas mal. Dors. N’aie pas peur, je n’ai plus peur.

★

La seconde détonation la surprit presque. L’explosion des tissus, des muscles, des vaisseaux que le projectile tiré à bout touchant arrachait, là fit vaciller sur le corps de Marc. Un filet de salive lui trempa le menton. Léonora lutta contre l’évanouissement. Ne pas crier, ce n’était rien. Son bébé avait déjà enduré tout le mal, toute la souffrance. Ce n’était rien du tout… Ça allait passer ou demeurer, rien à foutre.

Elle se mordit les lèvres au sang pour ne pas basculer dans l’inconscience.

Quelqu’un venait de mourir, quelqu’un venait d’être contraint d’abandonner l’espace qu’il occupait entre elle et Marie, les empêchant de se rejoindre tout à fait.

La fin de l’enfer. Le début d’une immense douleur calme et permanente, qu’elle souhaitait depuis si longtemps. Une douleur peuplée de l’inconsolable manque de Marie. Des plus beaux moments de Marie. Une douleur… aimante.

La trace humide d’un baiser si ancien au creux de sa main. Un soupir, bouche ouverte.

Un truc très doux, très réconfortant sortit d’elle, paisiblement. Une humidité tiède et pourpre. Une pénombre soudaine. Elle s’écroula.

★

Je viens peut-être, mon ange. Je veux venir. C’est si tranquille maintenant. Un long voyage si paisible.

 

OceanofPDF.com