La Saison barbare

Andrea H. Japp · Chapitre 24 sur 28

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La Saison barbare

Paris, France, mardi

 

L’entrevue dans le bureau de la juge Noëlle Dautremont n’avait pas duré plus d’une demi-heure. En dépit de sa totale méconnaissance du droit français, les explications de Me Delavoix-Régnard qui l’accompagnait avaient un peu éclairé Léonora. Il n’y aurait pas de procès, pas de jurés dans un box, pas d’envolées de manche. La juge venait de prendre une ordonnance de non-lieu.

La femme d’une cinquantaine d’années les avait ensuite raccompagnés jusqu’à la porte de son petit bureau si encombré qu’il en devenait étouffant. Elle avait rigidement serré la main de Léonora en assurant :

— Eh bien, bonne chance, madame Morrison. (Hésitante, elle avait tenu à préciser :) Vous savez, je n’ai pris de telles ordonnances qu’à deux reprises dans ma longue carrière. Nous sommes vigilants et plutôt soupçonneux, a priori, au chapitre des légitimes défenses. À juste titre. Je veux dire, les flics, les gendarmes, et les juges. Notamment lorsqu’une mère ou un père abat le meurtrier de son enfant… Mais dans ce cas, elle ne fait aucun doute. Les rapports de balistique, celui de l’inspecteur Raymond et votre blessure en attestent.

Léonora but ensuite un verre avec son avocat à la terrasse presque déserte d’un café, balayée par un petit vent frisquet chargé d’humidité. Elle se méprit d’abord sur son inhabituelle jovialité qu’elle avait mise au compte du généreux chèque d’honoraires qu’elle lui avait tendu plus tôt et de la délectation de la victoire, une des rares dont on ne se lasse jamais, aussi volatile et minuscule soit-elle. En réalité, elle se rendit compte, assez vite, qu’il était ravi d’avoir pu contribuer à établir son innocence, parce qu’il n’en avait jamais douté.

L’hiver s’infiltrait peu à peu. Il adoptait une sorte de sournoise réserve, se camouflant encore sous le masque timide de ceux que l’on n’attend pas. Elle le reconnaissait pourtant dans ce vent cinglant qui l’avait mordue lorsqu’elle arpentait les rues de Paris à la recherche d’un boulot, n’importe lequel. Elle déchiffrait la progression de la nouvelle saison dans ces dos de passants qui se courbaient pour avancer, dans la hâte de leurs démarches, dans la buée fragile de leurs haleines qui enveloppait leurs mots. D’ici peu, l’hiver s’installerait. La saison de Marie serait morte, elle aussi.

★

Marie, Marie, tu détestais le froid. Enfant, tu disais qu’il rendait tout rabougri, tout riquiqui. Plus tard, tu l’as accusé de perfidie mauvaise, de s’acharner sur les pauvres comme nous pour les achever davantage. Je ne suis pas loin de le penser à mon tour, après lui avoir concédé une rigueur souveraine, une sorte de beauté égoïste. Mais ce nouvel hiver me rend déjà si faible. J’ai l’impression de devenir vieille, fragile. Cassable.

 

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