La Saison barbare

Andrea H. Japp · Chapitre 16 sur 28

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La Saison barbare

Paris, France, mardi

 

Il était presque huit heures lorsque Léonora se réveilla, l’épaule suante du contact tendre et paresseux de Monsieur Tom, qui n’avait pas décollé de son aisselle de la nuit.

Elle regretta aussitôt de ne pas avoir entendu le départ de Stéphanie. Elle aurait dû lui proposer de l’accompagner en taxi jusqu’à la gare.

Elle ne découvrit le petit mot glissé sous la porte qu’en revenant de la cuisine, chargée du plateau de son petit déjeuner. Elle dut plisser des yeux et s’y reprendre à plusieurs reprises avant de déchiffrer la haute écriture régulière de la jeune femme :

Chère Léonora

J’ai écouté derrière la porte avant de partir mais vous n’étiez pas debout. J’ai passé ces quelques heures de nuit à repenser à notre conversation, à Marie et à vous. J’ai un chagrin terrible, d’autant plus que je sais qu’il ne peut rien avoir de comparable avec le vôtre. Je voudrais pourtant vous remercier de m’avoir contrainte à un peu de courage. Je n’en ai pas l’habitude. Sur le coup, ça fout les jetons, mais après, aussi limité soit-il, on s’aime un peu d’avoir pu le trouver en soi. N’hésitez pas à me joindre si vous avez besoin de moi… Et je vous en prie, Léonora, prenez soin de vous. Si vous ne le faites pas pour vous, faites-le pour Marie. Je vous embrasse.

Suivaient une adresse dans le Finistère et un numéro de portable.

Léonora déjeuna avec un luxe de lenteur. Sa fille répétait qu’il était illusoire d’espérer mettre la main sur un journaliste de magazine avant dix heures du matin, sauf lors des bouclages. Ces gens-là travaillaient beaucoup, mais surtout le soir.

★

Elle était douchée, habillée et re-lentillée — n’ayant toujours pas retrouvé ses lunettes — lorsqu’elle décrocha le téléphone pour former le numéro de Daniel Balin, celui qui s’étalait en-tête de son mail, juste sous le nom de la revue : Urban-Classique. Cette précision mentale l’étonna. Comment n’y avait-elle pas songé plus tôt ? Elle n’avait retrouvé aucun agenda, aucun répertoire dans les affaires de Marie, ni même sur son ordinateur. Inconcevable de la part d’une journaliste qui passait le plus clair de son temps à joindre les gens par téléphone. Le quelqu’un les avait dérobés. Rien à foutre. Cela non plus ne l’arrêterait pas.

Elle se présenta sous le nom de « Louvier-la mère de Marie » à une secrétaire qui lui passa aussitôt le boss. Sans doute hâtivement au goût de celui-ci, puisqu’il bafouilla :

— Ah, madame Louvier… Oui, la mère de Marie… Nous nous sommes…

— Oui, en effet. Je vous remercie pour votre présence aux obsèques. Comment aviez-vous appris…

— Par la gardienne, indirectement. Marie lui avait parlé de son employeur principal, notre magazine. Les flics nous ont prévenus aussitôt. Ils cherchaient votre numéro de téléphone, un endroit où vous joindre.

Le répertoire manquant, celui dans lequel Marie devait consigner les coordonnées de ses contacts, même s’il n’était pas évident qu’elle y eût inscrit celles de sa mère qu’elle connaissait par cœur.

— Je souhaiterais vous rencontrer, monsieur Balin. La police vient d’ouvrir à nouveau le dossier.

La voix embarrassée de gêne de l’homme lui parvint :

— Ouvrir à nouveau le dossier ?

— Oui. Ils appellent cela surclasser en homicide volontaire.

— Oh merde… Il ne s’agissait pas d’un suicide, c’est bien cela ?

— Non. Il s’agissait d’un meurtre froid, très bien planifié et prémédité.

— Putain, je m’en doutais ! Depuis le début. Dites-moi ce qui vous arrange… je me débrouillerai… Je peux même me déplacer si vous voulez.

— Non… merci… ça me fera prendre l’air. Je suis libre à votre convenance.

— Dans une heure ? Nous sommes situés dans le 15e.

— C’est parfait. Je saute dans un taxi.

★

Les bureaux d’Urban-Classique, le mensuel pour lequel Marie pigeait, étaient hébergés dans un immeuble du début du xxe siècle. Il s’agissait en réalité d’un appartement, d’une enfilade de quatre pièces qu’il fallait traverser pour parvenir jusqu’au sanctuaire de Daniel Balin. Le bordel dévorant et triomphateur qui régnait un peu partout surprit Léonora, qui s’était formé une idée largement plus « glamour » du monde des médias. Dès qu’il l’aperçut, passant la tête par l’embrasure de la porte, il se précipita vers elle, mains tendues. Lui non plus, elle ne lui aurait pas accordé d’emblée le rôle du rédacteur en chef d’un magazine qui, sans être intimidant, se voulait « branchouille » et plutôt haut de gamme. Balin était de taille moyenne, petite même pour un homme, et affichait une bonne soixantaine un peu morose. Ses rares cheveux fins étaient plaqués vers l’arrière de son crâne par une petite livre de gel dont la légère senteur de chèvrefeuille évoqua à Léonora un shampooing de dame.

— Je vous offre un café, proposa-t-il en désignant une cafetière menacée par la pile bancale de revues entassées contre elle.

L’opacité marronnasse du réservoir témoignait d’un dépôt de tanins de plusieurs semaines, sans nettoyage. Léonora refusa d’un mouvement de tête. Daniel Balin récupéra un gobelet blanc sur son bureau, vérifia le fond comme s’il craignait de l’avoir transformé en cendrier un peu plus tôt, et se servit tout en ajoutant :

— Asseyez-vous, je vous en prie… Je peux vous appeler Léonora ? Marie vous citait tant que j’ai presque l’impression que nous nous connaissons.

— Bien sûr. C’est gentil.

Il se laissa choir sur son fauteuil et, évitant le regard de la femme installée en face de lui, murmura :

— Merde… je suis… je suis si secoué, si choqué par ce…

— Meurtre.

— Non, ce n’est pas cela… Si bien sûr, mais c’est au-delà, en quelque sorte. Je suis si choqué par la disparition de Marie. Elle était si vitale et elle en voulait… Par moments, elle me prenait la tête. Jamais assez loin, toujours trop lent… Elle avait une pêche qui me rappelait ce que j’avais été trente ans auparavant… Ça agace pas mal mais ça émeut.

Léonora attendit, l’encourageant du regard. Au fond, peu lui importait ce que cet homme conserverait de Marie, puisque Marie n’était qu’à elle. Mais elle sentait qu’il se vidait là du poids de ce qu’il n’était pas parvenu à lui dire dans cette petite chapelle. Elle s’en voulut aussitôt de son absence de générosité. Pour être généreux, il faut avoir à donner. Il faut aimer les autres ou s’aimer assez pour apprécier la satisfaction d’un geste de don. Il ne lui restait rien de tout cela.

Elle n’entendit que la fin de sa phrase :

—… J’ai eu ce doute dès que nous avons été prévenus. J’ai immédiatement fait le lien avec cette foutue enquête qu’elle poursuivait depuis des mois. C’est peut-être le réflexe parano d’un ancien journaliste d’investigation…

— Seuls les paranoïaques survivent.

— S’ils ne se font pas dévorer par leur paranoïa.

— Juste, admit Léonora. C’est ce que je cherche, la police aussi. C’était l’objet de mon appel. J’ai retrouvé un mail de vous sur sa messagerie électronique. Marie vous avait-elle confié quelque chose au sujet de son travail ?

— Non… vous plaisantez. Vous ne connaissez pas les journalistes, ceux de la trempe de Marie, j’entends. Ils sont pires que des terriers lorsqu’ils lèvent un gibier. Ils s’accrochent par tous les bouts, pas moyen de leur faire lâcher prise. Ajoutez à cela, la parano de la concurrence déloyale, un confrère en manque de jus qui s’intéresserait de trop près à vos plates-bandes. Je me creuse les méninges depuis votre coup de fil. Deux petits trucs me sont revenus, des infos lâchées sur un coup d’enthousiasme par votre fille et qu’elle a eu aussitôt l’air de regretter… Il ne s’agissait pas, de sa part, d’un manque de confiance vis-à-vis de notre collaboration, c’est davantage une tournure d’esprit qui vient avec le boulot…

Léonora songea que c’était également une des rares armes efficaces qu’on leur eût laissé à toutes deux dans le passé, mais ne commenta pas. Daniel Balin poursuivit :

—… Marie s’installait souvent à mon bureau lorsque j’étais absent… Nous souffrons d’un manque d’espace chronique. Ce jour-là, je suis rentré d’une interview plus tôt que prévu. Elle a refermé le dossier sur lequel elle bossait. Elle avait les larmes aux yeux. Je lui ai demandé ce qui n’allait pas. Elle a juste répondu : « C’est monstrueux ce que l’on peut se planter sur le compte des gens… même lorsqu’on est plutôt du genre méfiant. » À la réflexion, je suis certain qu’il s’agissait de cette enquête, et de quelque chose de personnel.

— Vous n’avez aucune idée sur l’identité de la personne à laquelle elle faisait allusion ? Un homme, une femme ? Ici ou aux États-Unis ?

— Non. Elle s’est tirée très vite sur un prétexte vaseux.

— Et la seconde piste ?

— C’était… plus récent, quelques jours, une semaine au plus, avant… sa mort. Elle avait l’air passablement secoué lorsqu’elle est arrivée ce matin-là. On était en train de boire un café et soudain, elle a balancé : « Daniel, tu crois à l’instinct ? » J’ai répondu : « Ouais, enfin je ne sais pas très bien ce qu’on nomme “instinct”, mais je crois que certaines personnes sont plus réceptives aux signaux que d’autres, pourquoi ? » Elle a hésité et fini par dire : « Comment est-il possible alors de tomber amoureux de quelqu’un qui vous mène salement en bateau ? » À quoi j’ai persiflé du haut de mon expérience assez vaste en la matière : « Mais cocotte, c’est la base idéale des entubages les plus célèbres et les plus efficaces. Ces quelqu’uns-là sont des pros en matière de faux signaux. Ils te font gober l’éternelle trinité du grand amour “amour-confiance-respect” pour mieux te manger-mon-enfant. Un grand classique de l’endormissement volontaire qui a encore beaucoup de beaux jours devant lui. » Il était évident qu’elle faisait allusion à elle-même. Ce bel Italo-Germano-Américain à yeux bleus dont elle nous gonflait les oreilles depuis des semaines m’est venu à l’esprit.

— Casadei. Francis Casadei ?

— C’est cela. Pour ne rien vous cacher… j’ai été pas mal écœuré qu’il ne soit pas présent le jour de… la crémation. Alors que Marc, qui s’était fait jeter comme une vieille chaussette deux mois avant, pleurait toutes les larmes de son corps.

— Pour ne rien vous cacher, moi aussi. Qu’en disait-elle du bel Italo-Germano-Américain ?

— Oh… elle en était dingue…

— Oui, je sais, mais quoi d’autre ?

Léonora comprit qu’il hésitait, comme s’il craignait de révéler un secret ou de porter préjudice à Marie. Elle le rassura :

— Croyez-moi sur parole… les fausses pudeurs me passent très au-dessus de la tête, et rien de ce qu’a pu dire ou faire Marie ne m’est étranger.

— Elle l’a rencontré à un cocktail. Je crois qu’elle est tombée raide amoureuse dans la minute. Allez, disons dans les cinq. Sur le coup, elle a pensé qu’il pouvait se révéler utile étant entendu ses occupations professionnelles, mais… le cœur ou les hormones, je ne sais pas, ont pris le dessus. J’ai eu droit à tout. À mon âge, on a tendance à oublier combien les gens amoureux peuvent être obsédés, si envahis, occupés par leur amour qu’ils en deviennent répétitifs et chiants… surtout lorsque l’on est soi-même vide et donc sujet à l’envie.

— Au mien aussi… Pardon de vous avoir interrompu.

Il sourit de cette infime connivence et reprit :

— Ouais… on est donc d’accord sur le fait qu’il ne s’agit pas d’un problème d’âge, mais de vide. Toujours est-il qu’elle n’en pouvait plus. Peut-être parce qu’il est américain, M. Casadei n’avait pas l’air pressé de la bousculer vers la chambre à coucher. Marie n’arrêtait pas de seriner : « Ah non, il vient ce soir et là, juré, je l’étale ! Je ne peux pas continuer comme ça ! » De toute évidence, c’est ce qu’elle a fini par mettre en pratique. Je me suis au fond toujours rassuré en songeant qu’il n’y avait que dans les romans où une nuit de baise pouvait provoquer autant de remous dans l’existence d’une femme. Sans doute parce que ça ne m’est jamais arrivé — je veux dire, en tant que provocateur de remous. Un aveu pas trop valorisant pour moi. Mais le lendemain, elle était… sur un nuage. Je ne l’ai jamais vue comme ça. Vous voyez, le genre serein et régnant. Marie était tout sauf sereine. Ça ne s’est pas démenti par la suite. Bref, elle l’avait vraiment dans la peau, dans tous les pores de la peau.

— Et lui, que savez-vous de lui ?

— Pas grand-chose. Un banquier, d’affaires. Il travaille pour une banque privée. Un spécialiste des fusions internationales… ou ventes par dépeçage. Un des meilleurs poissons-pilotes des grands requins qui sillonnent l’océan de la finance planétaire… mais c’est le vieux gaucho qui parle, là.

Léonora sourit à cette allusion.

★

Daniel Balin tint à la raccompagner jusqu’à la borne de taxis de la rue du Commerce, située à deux cents mètres de l’immeuble. Le long du chemin, il plaisanta, sinistre :

— C’est dingue… Marie m’avait tant parlé de vous, je crois même que j’ai vu des photos… Mais je ne vous imaginais pas comme cela. Vous êtes très grande, très belle aussi. Marie était très jolie, mais si différente. Même depuis qu’elle s’offrait de beaux yeux saphir jetables.

— Vous étiez au courant ?

— Je connais Marie depuis longtemps. Elle m’avait fait jurer le secret, sous peine d’atroces représailles ! Je crois qu’au fond, elle souhaitait vous ressembler, devenir une jumelle. (Une note de chagrin remplaça sa fausse jovialité lorsqu’il conclut :) Elle vous aimait tant, Léonora. Il ne se passait pas de journée sans qu’elle ne vous évoque : « Comme dit ma mère… » ou « Ça rendrait Léonora dingue ! » « Si il ou elle tombait entre les pattes de ma Léo, il ou elle passerait un sale quart d’heure » ou « Ma mère rigolerait si… ».

Il lui proposa à nouveau un verre ou un café dans un troquet voisin, qu’elle refusa. Il griffonna à la hâte un numéro de portable sur l’envers d’un ticket de métro repêché dans sa poche de pantalon, et le lui tendit en insistant :

— Si vous avez besoin de moi… surtout n’hésitez pas. Vous n’imaginez pas le nombre de cordes que j’ai à mon arc lorsqu’il s’agit d’obtenir des infos ou de tirer les vers du nez.

— Je n’en doute pas. Merci encore.

Rosa l’entendit rentrer et se précipita vers elle :

— Léonora, ça fait deux jours que je me dis que je vais monter vous rendre une petite visite mais je n’ose pas. Stéphanie m’a glissé un petit mot sous la porte de la loge. Elle est passée, c’est cela ?

— Oui, hier soir ou plutôt dans la nuit.

Rosa tint absolument à lui offrir un verre de porto qu’elle accepta. Elle édulcora avec soin sa rencontre avec Stéphanie avant de la lui livrer.

 

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