La Saison barbare
Middletown, New Jersey, avant-veille de Noël
Jon Casadei consulta pour la vingtième fois la liste des courses rédigée par sa mère. Le genre de liste à entrées multiples qui le plongeait dans une perplexité angoissée. Poulet fermier OU T-bone d’élevage certifié OU veau élevé sous la mère. Mais s’ils avaient les trois, que devait-il choisir ? Comme cette interminable histoire d’œufs qui couvrait un tiers de la note. Claudia avait écrit de sa petite écriture fine et appliquée : « Chéri, ne prends que des certifiés ou organiques. S’ils n’en ont pas, achète une pâte à pizza. Pas une pâte brisée, je la ferai moi-même. La BONNE pâte à pizza est au rayon boulangerie. » C’était quoi, la différence ? Et en cas de choix pléthorique, là encore que devait-il décider ? Et quel était le rapport entre les œufs et la pâte à pizza qui n’en renfermait pas ? Il songea un moment à appeler à son secours le mobile de sa mère puis se l’interdit. Elle profitait de l’occasion pour s’offrir un « coiffeur-soin du visage-manucure » dont il n’aurait voulu la priver pour rien au monde. Bon, avec pas mal d’efforts et beaucoup de persévérance, il devait pouvoir y arriver comme un grand !
Il avait voulu aider la petite femme débordée et aimée, la décharger d’une de ses innombrables occupations mais se mordait les doigts de s’être fait refiler la pire corvée, selon lui. Il aurait pu scier du bois, tailler les haies de thuyas qui entouraient le grand jardin, vérifier l’état de la Ford parentale ou même ranger le garage, bref des trucs pour lesquels il n’avait besoin de personne. C’était décidé, il se défilerait avec couardise mais génie pour les véritables et apocalyptiques courses de Noël puisque toute la famille se rejoindrait ce jour-là, une smala remuante et vorace. Il refilerait la patate bouillante à son père ou à l’un de ses frères, ces dames s’affolant autour des préparatifs, de la décoration de la table, des fleurs, des innombrables paquets cadeau, jusqu’à d’invraisemblables polémiques autour des diffuseurs de parfum qui devaient impérativement embaumer cette soirée-là. Il sourit, songeant que les cinq mâles adultes de la famille adopteraient, à l’énoncé de ces délicats problèmes, une mine grave et attentive de crainte de se faire salement engueuler et rembarrer d’un « Non, parce qu’un résultat de base-ball, une action yo-yo ou la dernière bagnole, c’est vachement plus intelligent et préoccupant, sans doute ? » Le tout débité poing sur la hanche, la mèche agressive et la prunelle revancharde.
Ces dames… Enfin leurs dames… « Ta gueule Casadei. Passe à autre chose. » « Je ne peux pas. » « Si, tu peux ! »
Jon Casadei se secoua et progressa entre les rayons de victuailles, encore plus remplis qu’à l’accoutumée, en cette période de fêtes. Il remâchait, à son habitude en pareilles circonstances, une sorte de rancœur diffuse : ce qui se célébrait ici, dans nos pays riches, dans une débauche de fric et de surenchère joyeuse, ne représentait qu’un jour de galère supplémentaire ailleurs, pour la majorité de la planète qui crevait de faim, d’oubli et de négligence. D’un autre côté, son père avait raison : il ne changerait pas le monde en pleurant sur son état et ce n’était pas parce qu’il se priverait d’un petit bonheur annuel que les autres en seraient mieux lotis.
Un couple d’âge intermédiaire le dépassa, enlacé, poussant à quatre mains leur chariot débordant. Il entendit la femme rire :
— Mais tu n’y connais rien, chéri… Les chapons sont de jeunes coqs châtrés, ça n’a rien à voir avec la dinde !
Il dut faire un effort pour ne pas leur en vouloir de ces mains qui s’entrelaçaient sur la barre du chariot, du petit baiser que déposait l’homme au creux de la nuque de sa femme, de son pouffement ravi à elle.
Il bifurqua dans l’allée des vins, champagnes et liqueurs, décorée de guirlandes rouges et vertes.
— Vous n’êtes pas trop paranoïaque, pour un super-agent du FBI…
La carafe de Paul Masson sur laquelle il hésitait depuis quelques secondes, consultant sa liste comme si une révélation devait en surgir afin de l’éblouir de sa clarté, lui échappa des mains. La bouteille en forme de carafon percuta le sol, explosant sous l’impact, le vin se répandant sur les larges dalles beiges, éclaboussant ses chaussures et le bas de son jean.
La voix poursuivit, presque essoufflée, et il ne se retourna toujours pas, terrorisé à l’idée que les mots prennent peur et se taisent :
— Je vous suis depuis que vous avez quitté la maison de vos parents. Ou alors… c’est que je possède des dons cachés en matière de filature. J’ai harcelé Stanley au téléphone. Il m’a confirmé que, comme vous me l’aviez dit, vous passiez quelques jours dans votre famille entre Noël et le Jour de l’An… et m’a donné leur adresse… Il ne faut pas lui en vouloir, il a beaucoup tergiversé, mais il me résiste mal… Et puis, il se sent coupable de sa supercherie passée, c’est un avantage de taille en ma faveur.
Il ferma les yeux et se tourna vers elle, aveugle.
Un corps qui le frôlait, qu’il avait tant espéré, voulu, jusqu’à l’imaginer offert, repentant de ses refus passés. Un corps qui hésitait encore un peu avant de s’appuyer contre le sien, qui se laissait enfin aller. Presque. Pour rien au monde il n’aurait levé les paupières. Il la serra contre lui, si fort qu’il redouta un gémissement, posant ses lèvres sur son front, juste à la racine de ses cheveux.
Elle ne se rétracta pas. Pourtant, elle devait sentir à la tension des muscles de son dos, de ses épaules, qu’il était au bout de sa violence, qu’il aurait pu l’allonger au beau milieu de l’allée pour s’écraser sur elle, attraper ses cheveux à pleine poignée, hurler, peut-être même l’insulter pour toutes ces semaines, ces mois de panique et d’incertitude… Merde, il avait alterné d’une attente ahurie à des échafaudages de plans tous aussi ridicules les uns que les autres. Il avait pris mille fois le téléphone en main, pour le reposer aussitôt. Il en avait rêvé, endormi ou non. Des rêves bruissants de sueur, de salive, de peaux qui se froissent, qui se collent l’une à l’autre jusqu’à s’irriter mutuellement d’une brûlure de fièvre. Des rêves de possession, de domination et d’abandon réciproques dont il ressortait encore plus épuisé.
Elle ne se rétracta pas. Alors seulement osa-t-il ouvrir les yeux. Ses cheveux sous ses lèvres comme une déclaration, une attente.
— Tu sais… il ne me reste plus de lien de sang… Je n’avais que Marie. Tous les autres, tous ceux que j’ai tant aimés ou un peu ou même juste beaucoup n’avaient aucun gène commun avec moi… C’est bête de réfléchir comme cela… Qu’est-ce qu’on en a à foutre, n’est-ce pas ? J’ai tant besoin de la toucher, de l’embrasser, de l’écouter. Mais je ne peux plus. Elle occupe ma tête, chaque seconde, mais je ne peux plus la toucher. Je suis… je suis si effroyablement seule. Je me sens comme en instance de départ, mais je ne parviens pas à partir. Elle est morte. Et, tu sais, je sens qu’elle ne veut pas de moi là-bas, où que ce soit. Pas encore.
Il murmura contre son front pâle, contre cette sueur de panique qu’il se retenait de lécher :
— Elle t’aime trop pour tolérer que tu la rejoignes. Tu aurais fait comme elle. Tu ne dois pas y aller, je t’en prie.
— Même l’oiseau est mort. L’étourneau du jardin. Il ne me reste plus qu’une amie qui a tant mérité de vivre vraiment et un matou vieillissant. Ah, merde… Je perds les pédales, je me perds.
— Non, je comprends… Léonora, on trouve ses racines là où on est aimé, là où on peut aimer. Ça n’enlève rien aux autres vraies amours de nos vies. On les conserve toujours dans nos cellules, aussi vibrantes qu’au premier jour. Bordel… je t’aime tant. Je n’ai jamais aimé que toi, je crois.
— Je ne…
L’ordre claqua, impérieux :
— Chut ! Dis que tu restes, dis que tu ne partiras jamais.
— Je reste Je ne partirai jamais.
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Cet ouvrage a été imprimé par la
SOCIÉTÉ NOUVELLE FIRMIN-DIDOT
Mesnil-sur-l’Estrée
pour le compte des Éditions Flammarion
en octobre 2003
Imprimé en France
Dépôt légal : novembre 2003
N° d’édition : FF 815201 - N° d’impression : 65696
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Notes
[←1]
Chanson du film Au nom des guitares, créée par Tino Rossi en 1936.
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International bank account numbers.
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Andrea H. Japp
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