La Saison barbare

Andrea H. Japp · Chapitre 4 sur 28

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La Saison barbare

Portland, Maine. Vendredi. 11 heures

 

Les cendres de Marie reposaient derrière une jolie petite plaque de porcelaine blanche, enluminée de minces guirlandes en émail bleu pâle, dans un vieux cimetière de Paris. Léonora n’avait pas voulu les emporter avec elle et encore moins les disperser. Ne pas rapporter la preuve tangible que le miracle de Marie avait fui, conserver en elle le poids compact de sa fille. Sa fille n’était pas poussière, ni même cendres, elle était encore sa vie. Or ce que renfermait cette urne simple attestait de la débâcle de Marie, de la défaite d’un des magnifiques moments de Léonora, un des seuls aussi. Cette urne témoignait de l’incessante victoire du néant. Et si Marie était un ange, c’était un ange de lumière, d’énergie, de fantaisie. Ni la terre, ni la mer, ni l’ombre d’un sous-bois ne la prendrait à sa mère.

Le voyage en avion avait été un de ces moments entre rien et rien. Un bout de temps suspendu, sans réelle valeur de durée. Une anesthésie inversée. Une anesthésie capable d’endormir tout du monde extérieur, capable d’annihiler le moindre mouvement, la moindre envie de rébellion, ne tolérant plus qu’un souffle. Une anesthésie dont le délétère pouvoir consistait à séparer chaque fibre nerveuse, à l’identifier, la soulignant pour la livrer tout entière à la douleur dévorante mais si attirante des souvenirs.

★

Des petits bouts de Marie, dans le désordre de son cerveau.

Marie qu’elle avait surprise un matin se tordant de douleur, un verre à moitié vide à la main. Du vinaigre. Une de ces recettes débiles censées « rétrécir l’estomac » et engendrer un amaigrissement spectaculaire.

Marie en larmes devant le miroir de sa chambre d’adolescente, hurlant : « Et pourquoi que moi je n’ai pas les yeux bleus comme toi ? »

Marie qui avait accepté sans renâcler, ni surtout s’inquiéter, l’anonymat de son père biologique lorsque Léonora avait balayé ses questions d’un : « C’était un monsieur peu recommandable, mais je n’étais pas de taille à lutter. Tu es de moi, tu es mon sang et mes cellules. Tu es ma vie, c’est tout ce qui compte. »

Marie premier amour, premier chagrin pour un grand benêt blondinet qui faisait baver toutes les demoiselles de la classe parce qu’il ressemblait à un chanteur célèbre cette année-là. Une ressemblance assez vague mais qu’il entretenait, semblait-il, avec soin.

Marie se ruant dans la chambre de sa mère, suante encore de sa course à vélo, chargée d’un plateau de petit déjeuner décoré d’un bouquet de fleurs qu’elle avait pédalé dur pour aller chercher.

Marie se glissant certains matins dans ses draps, se collant à son flanc, réinventant pour quelques secondes de bonheur l’apaisement du petit corps d’enfant auquel sa mère s’était cramponnée pour ne pas devenir tout à fait folle durant ses dernières années de France… Les autres aussi.

Marie. Encore et toujours.

Marie mon ange, Marie mon amour. Infini. Il n’y aura pas de fin à toi et moi parce que je n’en souhaite aucune.

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La Porte à Mémoire s’ouvrait grande.

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Léonora rampa, se tassant davantage sous la table à apéritif du grand salon de la maison de Portland. Elle était bien là, ramassée en position fœtale. La migraine de trop d’alcool, trop de médicaments, qui lui faisait remonter la salive dans la gorge et exploser les veines des tempes, semblait même hésiter à la suivre sous le plateau de bois sombre. Une niche parfaite dont seul un détail la préoccupait encore. Cette longue fente qui courait sur toute la longueur du plateau, jeu de bois ancien, qu’elle avait jadis trouvée si émouvant. Émouvant ? Mon cul ! Insistante et indiscrète, la faille permettait au tapage de la lumière diurne de s’infiltrer jusqu’à Léonora, lui rappelant sans cesse qu’il continuait d’exister autre chose que le demi-mètre cube de pénombre, délimité par la table et la moquette, qu’elle occupait seule avec sa tête.

Un long bout de ruban adhésif pour colmater cette brèche du bois, cette fuite d’ombre. Pas vraiment fuite, plutôt invasion. Invasion de la lumière qui, obstinée, s’acharnait à parvenir jusqu’à elle, dans son trou. Trouver tout de suite un long bout de ruban adhésif. Léonora rampa sur le ventre pour s’extraire de sa tanière et essaya de se redresser sur les genoux. Une vague de nausée la rattrapa, qu’elle tenta de juguler en inspirant de toutes ses forces et en crispant les mâchoires.

Elle s’écroula en vomissant sur la moquette gris anthracite.

 

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