La Saison barbare

Andrea H. Japp · Chapitre 2 sur 28

Pages du PDF

La Saison barbare

22 septembre, dernier jour de l’été Portland, Maine, vendredi, 23 h 45

22 septembre, dernier jour de l’été

Portland, Maine, vendredi, 23 h 45

 

Léonora soupira. Longue journée. La salle avait bruissé des conversations d’une cinquantaine de personnes, le bruit l’avait saoulée, mais elle était satisfaite. Le « today’s special » avait été un vrai succès : un bœuf aux carottes, pas trop complexe mais si exotique en ces lieux, suivi d’aumônières à base de crêpes Suzette renfermant une purée de mandarine aromatisée d’une pointe de menthe fraîche.

Elle jeta un regard à sa montre : presque minuit. Plus qu’une petite heure de tension et elle pourrait fermer le restaurant. Les derniers convives s’attardaient encore.

Judith était partie quelques minutes plus tôt, renâclant à son habitude parce qu’elle n’aimait pas abandonner Léonora « au front ». Léonora était, comme chaque soir, parvenue à la convaincre en arguant que Stanley s’occuperait de la fermeture avec sa coutumière bonne humeur. Un recrutement judicieux, ce Stanley Crumley. Pourtant, elle avait un peu hésité au début. Il n’avait pas l’air très costaud et elle comptait surtout lui confier les tâches de manutention, de rangement des cageots de nourriture, les mises en perce des barils de bière ou des tonnelets de vin, les déménagements, réaménagements de tables. Il s’avéra très vite que Stanley faisait partie de ces petits hommes nerveux qui dissimulent une force étonnante sous des muscles fins et durs comme des câbles. Autre avantage, non négligeable, il était intelligent et apprenait vite. Il lui donnait maintenant un sérieux coup de main pour cette fichue comptabilité dont la simple mention rebutait Judith jusqu’à l’allergie.

★

Léonora savoura la paix du petit bureau qu’elle venait de rejoindre et dont la baie vitrée donnait sur l’Atlantique. Plus loin, au-delà de l’anse sableuse ponctuée de gros monolithes de granit d’un gris sombre et péremptoire, Bar Harbour dont on devinait les contours en plein jour.

Mont Désert. Petite Plaisance. Le dernier havre d’un des plus grands écrivains de langue française, Marguerite Yourcenar. Mais qui le savait ici ? Qui s’en souvenait encore en France ? Léonora s’y rendait parfois en promenade le mardi, jour de fermeture du restaurant. La maison sobre mais coquette et son jardin précis et gai. Sous la véranda, des fauteuils et un canapé de rotin blanc adoucis de coussins violines. Dans la longue chambre basse de l’écrivain, une bibliothèque de bois sombre accueillait les romanciers du e XX siècle. Au fond du jardin, deux petites plaques signalaient chacune une histoire d’amour : la tombe de Monsieur, le cocker et celle de Valentine, une autre tendresse quadrupède. L’épitaphe gravée dans la pierre émouvait tant Léonora : « Portant un gentil cœur dedans un petit corps. » Et puis, cet unique dictionnaire posé sur le bureau de la dame au regard d’un bleu d’insulaire la stupéfiait, la rendant humble. Quoi ? Les mots pour cette femme avaient-ils été si évidents qu’ils le semblaient ?

La maison douce était aux yeux de Léonora la plus précieuse de ce coin de terre : il y était né des phrases rares, ces phrases qui vous tiennent de si étrange façon, vous revenant comme des repères amis sans que l’on sache toujours si elles naissent de vos cellules ou de celles d’une autre. Car parfois, une ligne écrite par d’autres doigts sécrète une si troublante familiarité qu’on y lit son âme, qu’on finit presque par se demander si on ne vous l’a pas empruntée à la faveur d’une sorte d’osmose secrète. L’idée que quelqu’un d’inconnu et pourtant de si familier est venu puiser dans votre tête des petits bouts de mémoire.

Léonora souleva la lourde masse de ses cheveux frisés. Un jour, elle trouverait le courage de les faire couper court. Mais, d’une certaine façon, sa chevelure avait contribué à son actuel confort et à la paix de Marie. Une prudence superstitieuse la retenait encore.

Une autre histoire, pas très jolie, pas très douce non plus, il y avait longtemps. L’histoire d’une autre vie, d’une autre femme, d’autres endroits. Ne plus y penser. Elle méritait l’oubli ou, du moins, son apparence. Elle l’avait gagné de haute lutte et avait assez payé pour cela.

★

Des sons inhabituels, incongrus, percèrent le brouhaha étouffé qui lui parvenait de la salle de restaurant pour la tirer de sa dangereuse promenade de souvenirs. Elle se levait lorsque la porte de son bureau fut repoussée. Deux hommes firent irruption pour se figer soudain. Le plus âgé demanda :

— Vous êtes Mrs Léonora Morrison-Louvier ?

— Oui, en effet. Mais qui êtes-vous ?

— Josh Simmons, bureau du shérif, madame… Euh… nous avons reçu un… comment dire… appel du consulat français plus tôt dans la soirée. C’est au sujet de… Marie Louvier… C’est votre fille, non ?

D’abord une sotte équation réfractaire : pourquoi cet homme parlait-il de Marie comme s’il avait envie de fuir, pourquoi le consulat de France, pourquoi le bureau du shérif ? Léonora s’entendit demander d’un ton plat :

— C’est exact et… ?

— Elle… Elle est… morte. Un suicide, Mrs Morrison. Ils n’arrivaient pas… à Paris, enfin ils ne parvenaient pas à trouver votre numéro de téléphone.

Rien. Un éclat de seconde de rien. Un éclat vaste comme un monde, illimité comme la folie. Un mot, un mot si simple, si connu mais qui soudain refuse sa signification, refuse de se laisser comprendre : morte.

Rien. Puis l’idée, enfin, qu’elle aussi était sans doute morte. Une mort indolore comme une amie. Imperceptible. Voilà : elle était morte mais si discrètement qu’elle ne s’en était pas aperçue. Au demeurant, tout cela était si sensé.

★

Lorsqu’elle s’était rendu compte, vingt-six ans plus tôt, qu’elle était enceinte de Marie, le fléau de cette grossesse avait failli l’achever. Il est exact que Léonora était déjà pas mal moribonde à ce moment-là. Elle n’avait pas dix-huit ans. L’agonie supplémentaire de ces huit mois de ventre, de solitude peuplée de fantômes au mieux indifférents, de terreur surtout, devait pourtant la convaincre de résister à l’obsédante tentation d’une glissade oublieuse. Elle avait survécu sans trop comprendre pourquoi, sans vraiment le souhaiter. Lorsqu’après des heures de sueur, de souffrance, de dents serrées à se déchirer les lèvres et l’intérieur des joues, le bébé gluant d’une sorte de mucus déplaisant avait tourné son regard aveugle vers elle — bleu-blanc, comme une trouée sur le rouge congestionné de son épiderme — Léonora avait admis que le privilège de l’oubli total venait de lui être refusé. Définitivement. Elle était deux et l’autre, Marie, voulait de cette vie, sans doute parce qu’elle ne la connaissait pas.

★

Tout devenait logique : Marie était morte, Léonora aussi. Étrange, elle voyait toujours. Étrange ce type en face d’elle qui sentait bizarre, l’odeur des chats lorsqu’ils ont eu peur. L’autre, celui qui l’accompagnait, se tenait adossé à la porte comme pour la soutenir de son épaule. Il gardait le regard épinglé à la baie vitrée qui s’ouvrait sur l’océan. Étrange, elle respirait toujours.

Le premier, celui qui lui avait parlé et dont elle ne parvenait pas à retrouver le nom, avança vers elle. Quelques dizaines de centimètres, pas davantage. Prudent, méfiant presque. Il leva le bras dans sa direction, à peine, doigts écartés. Léonora détourna le visage bien que plusieurs mètres les séparassent toujours.

— Madame… vous devriez vous asseoir, vous êtes livide. Vous voulez qu’on appelle quelqu’un du restaurant ?

De quoi lui parlait-il ? Elle éprouvait tant de difficultés à comprendre ce qu’il disait. Elle posa le bout des doigts sur son front, cherchant dans le gouffre de son cerveau le souvenir des secondes qui venaient de s’écouler.

Un truc, bizarre, effroyablement douloureux remonta de son ventre dans son thorax, lui coupant le souffle. Elle ouvrit la bouche, aspira l’air récalcitrant en produisant une sorte de râle. L’air se rebella, lui arrachant une quinte de toux qui la plia, poussant les larmes au coin de ses yeux. Elle sentit la salive lui couler le long du menton. Elle suffoqua, consciente que chacune de ses cellules se liquéfiait, glissait comme aspirée par une gravité inconnue.

Léonora tenta de se cramponner au rebord du bureau, mais ses ongles griffèrent le bois sombre et lâchèrent prise. Glacée, elle coula vers le sol en priant de ne plus jamais le quitter.

 

OceanofPDF.com