La Saison barbare

Andrea H. Japp · Chapitre 7 sur 28

Pages du PDF

La Saison barbare

Portland, Maine, mercredi

 

La demi-heure avant le coup de sonnette péremptoire de Judith avait passé si vite. La lenteur chimique sécrétée par les deux derniers comprimés de calmants qu’elle avait avalés un peu plus tôt, ses gestes comme dissociés les uns des autres. Étrange cet anéantissement des réflexes conditionnés. Quand on prend quelque chose en main, il suffit de le souhaiter, la séquence des mouvements à faire s’impose d’elle-même sans qu’on ait besoin d’y réfléchir. Mais l’étau mental imposé par les pilules bleues était si puissant qu’il annihilait ce petit privilège : il fallait songer à tendre la main, se baisser un peu, avancer le bras vers l’objet sans basculer, refermer les doigts dessus, se redresser… tant de choses que son cerveau comateux devait surveiller, orchestrer.

Trente minutes, si peu de temps pour maîtriser la lenteur maladroite de chaque mouvement. Juste assez pour ramasser en boule le couvre-lit, les déchets alimentaires qui jonchaient le nid abandonné, les mégots qui avaient débordé du carton de lait transformé en cendrier et dont l’odeur lui levait le cœur — une odeur de tabac froid, de carton ciré brûlé mêlée d’un relent aigre de lait caillé — pour les balancer dans l’escalier situé face à la porte d’entrée. Celui qui descendait vers la cave. Peu importaient les éclats de miroir ou de cristal du hall d’entrée, ceux-là, elle pourrait les expliquer. Pourtant, dès son arrivée, le coup d’œil appuyé de l’amie vers le coin de mur où Léonora était restée tassée, démontra à cette dernière que l’histoire de ces jours et de ces nuits s’étalait comme un témoignage. Du reste, Judith soupira :

— Ce n’est pas grave… je sais que tu n’es pas partie, que tu es restée planquée ici. Je passais toutes les nuits devant la maison, après la fermeture du restaurant. C’était comme si je pouvais te renifler. Je préférais… au moins je savais où tu étais. Ton amoureux sans espoir aussi, il traîne comme une âme en peine à proximité du téléphone, en attendant ton appel.

Il fallut quelques instants à Léonora pour comprendre à qui elle faisait allusion. Ah oui, Stanley. C’était devenu une gentille blague entre elles. Stanley Crumley s’efforçait de dissimuler, avec la maladresse des hommes surpris par l’ampleur inattendue de leurs émotions, une dévorante fascination pour sa très belle patronne. Mais aujourd’hui la blague lui était indifférente.

Judith s’avança, ouvrant les bras comme des ailes pour en envelopper Léonora, et poursuivit, le menton appuyé sur son crâne :

— En parlant de « renifler », tu devrais aller prendre une douche.

— Tu vois une bonne raison ?

— Ouais, tu pues. Même tes cheveux sentent mauvais. (Elle repoussa doucement Léonora et sourit avec cette tristesse qui lui étirait les lèvres vers les tempes). Dans quel état tu t’es mise ma chérie… Ça ne résoudra rien, tu sais ?

— Oui, je sais. C’est juste que… que, je n’arrivais pas à faire autre chose. J’avais l’impression que la maison allait m’avaler si je bougeais… que j’allais tomber dans un trou et ne jamais pouvoir en remonter. Remarque, c’était un trou tentant et je l’ai pas mal frôlé… Tu te souviens de cette jeune femme qui se trouvait dans la chapelle ? La voisine de palier de Marie.

— Euh… Stéphanie Mar… quelque chose ?

— Marolle. Je ne parviens pas à me rappeler à quoi elle ressemblait.

— Une petite blonde… plutôt châtain clair, assez jolie. Enfin, elle était pas mal fripée par les larmes ce jour-là.

Prise d’une soudaine énergie, Léonora fonça vers le téléphone en criant :

— Écoute son message, elle vient de m’appeler. Je n’ai pas… enfin le temps que ses phrases prennent un sens et que je parvienne à me relever, elle avait raccroché. C’est un numéro liste rouge sans doute… le rappel automatique ne fonctionne pas.

Elle appuya à plusieurs reprises la touche de défilement, obéissant aux ordres nerveux de la main de Judith.

La grande femme parla d’une voix trop douce qui ralentissait ses phrases, les contenant dans sa gorge pour ne les lâcher qu’à regret. Cette voix de juste avant qu’elle n’attaque. Léonora se souvenait de ce débit qu’elle n’avait entendu que rarement…

★

Ce dealer blême que Judith avait soulevé du sol pour le propulser de toutes ses forces contre une table, enfonçant ses deux pouces juste sous sa pomme d’Adam, lui conseillant d’un ton suave, presque amoureux, de lâcher le morceau, jusqu’à ce qu’il suffoque en râlant, jusqu’à ce que ses yeux se révulsent…

★

— Attends, ma Léo… j’ai bien compris ce qu’elle disait ? Il ne s’agirait pas d’un suicide ? Je veux dire… Marie n’aurait pas volontairement mis fin à ses jours ?

Léonora la fixa, yeux grands ouverts, vidés. Elle était jusque-là parvenue à éluder ce qu’impliquait cette simple synthèse. La conclusion avait patienté mais exigeait maintenant sa formulation. Elle eut la troublante certitude qu’elle ne devait surtout pas prononcer les mots qui s’imposaient, qu’elle devait attendre que Judith s’y résolve. Sans doute l’amie le sentit-elle également puisqu’elle murmura en enlaçant à nouveau Léonora, son souffle frôlant ses cheveux :

— Chut… chut, ma belle… Toi et moi savons que le pire n’a pas de limites.

La longue main presque maigre caressa sa tempe, repoussant une mèche roux sombre derrière l’oreille. La voix reprit :

— Nous savons aussi que ce ne sont pas les mots qui font hurler mais ceux qui les prononcent, n’est-ce pas ? N’est-ce pas que nous l’avons appris, ma Léo ?

Léonora acquiesça d’un mince mouvement de tête, sachant ce qui devait suivre, le redoutant et pourtant priant pour que les mots s’étalent enfin parce qu’alors il n’y aurait plus de voie d’issue, plus d’autre nid possible. Dans quelques fractions de seconde, Judith prendrait une inspiration, ouvrirait la bouche. Dans quelques fractions de seconde, des sons sortiraient de son larynx. Dans quelques fractions de seconde, le passé de Léonora rejoindrait son présent. Il n’y avait plus rien à tenter pour l’éviter, du reste son amnésie volontaire des dernières années avait fait la preuve de son inefficacité, de son imbécillité aussi.

Judith prit une longue inspiration, ouvrit la bouche :

— Marie ne s’est pas ouvert les veines dans sa baignoire. Si ce que raconte cette Marolle est exact… on l’a tuée.

Un sanglot cassa l’amie. Judith resta là, les yeux dilatés, la bouche entrouverte, la tête légèrement inclinée sur le côté comme si elle tentait de déterminer l’origine d’un bruit ténu. Son visage presque émacié se crispa.

Attendre que ses larmes cessent, que sa fureur l’épuise, que ce chagrin d’une nouvelle nature l’assomme un peu. Léonora le savait, elle avait juste un peu d’antériorité.

Elle demeura immobile, et attendit, la tête vidée. Soudain le corps de Judith coula vers le sol, doucement, sans hargne, ni hâte. Léonora le suivit, se tassant contre lui. Elle posa sa main sur le pull blanc en mailles fines, enregistrant dans la pulpe de sa paume les saccades qui soulevaient le flanc de l’amie, percevant dans le battement du sang qui irriguait le bout de ses doigts, les crispations de ce long corps trop mince qui souffrait parce qu’il ne lui restait rien d’autre à faire.

Pas encore.

★

Fallait-il y voir autre chose qu’une assassine coïncidence ? Existe-t-il une escroquerie comme le destin ou la fatalité ? Certains êtres sont-ils vraiment, comme le disait Josefa, nés sous une mauvaise étoile ? Ils n’auraient alors aucune chance de s’en sortir, leurs plus téméraires efforts étant réduits à l’état d’ineptes tentatives. Josefa parlait d’elle, de sa débâcle personnelle bien sûr. Léonora n’avait découvert la sienne, celle qui l’attendait, qu’un peu plus tard.

Josefa lui avait tendu la main. Elle était polonaise, fermière par généalogie et habitude, bonniche et souffre-douleur par mariage.

Léonora avait cinq ans. Elle s’était accrochée à cette main usée de femme. Elle y avait aussi accroché sa vie parce que c’était la dernière chose qu’on lui offrît. Non qu’on lui eût offert grand-chose avant, mais du moins s’était-elle bercé de l’enfantin et dévastateur espoir que tout ceci était une gigantesque erreur, qu’un jour une belle dame parfumée et bien habillée déboulerait en s’écriant : « Oh ma chérie, je me suis fait tant de souci, je ne savais pas où tu étais passée. Je t’ai cherchée partout, mais maintenant, ça n’a plus d’importance, tout le vilain est fini. Viens. Je vais te montrer ta jolie maison. » La belle dame inquiète n’était jamais venue. Sauf que Josefa était belle, elle aussi, à sa manière. Elle avait de si beaux cheveux très noirs, gonflés de grosses boucles serrées. Des yeux si bleus, bleu saphir, presque impossibles, rehaussés de quelques paillettes de noisette, si jumeaux de ceux de Léonora que, parfois, les passants la prenaient pour sa fille.

Ah mon Dieu… Germinie Lacerteux, la petite marchande d’allumettes et les deux orphelines réunies pour une parade d’un goût douteux. Usée surtout, comme nous. Le synopsis d’un juteux sitcom « bouleversant d’humanité » comme ils disent. Mais nous oublions si volontiers que les sitcoms sont nous, dans toute la répétition de notre fragilité, de notre voracité d’aimer et d’être aimés. L’intelligence nous sert si peu, sinon à justifier a posteriori que nous sommes des êtres sentants, ressentants. Faut-il s’en insurger ? Faut-il au contraire admettre qu’il s’agit là d’une des seules généreuses victoires de l’Homme ?

★

Deux taches bleu saphir pailletées de noisette contemplaient Léonora dans une petite flaque de miroir brisé qui avait glissé sous la console chinoise en bois blond du hall d’entrée. Une langue de chaleur lui caressa la cheville. Il devait être presque midi pour que le soleil pénètre selon cette trajectoire par l’imposte vitrée surmontant la porte d’entrée. Son bras, sa main s’étaient ankylosés jusqu’à ce qu’elle n’en perçoive plus les contours, jusqu’à ne faire plus qu’un avec le flanc de Judith toujours tassée sur le sol, indestructible anastomose reliant deux corps, deux souffrances. Léonora eut du mal à écarter les doigts de la laine fine, à soulever sa paume. L’amie sursauta. Léonora se pencha vers elle pour murmurer :

— Viens ma belle… il faut se lever.

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas… on ne peut plus rester là, c’est tout. Viens.

Judith parvint à se redresser sur les coudes. Son visage défiguré de larmes semblait soudain si jeune. Le passé dangereux était revenu, comme s’il n’avait attendu toutes ces années qu’une faille, une opportunité pour s’imposer à nouveau à elles deux. Léonora ne s’étonna pas que le message de cette jeune femme française ait saccagé Judith au-delà de son premier et épouvantable chagrin. Pas une seconde elle ne s’interrogea sur ce mystère : Marie était morte, en quoi, pourquoi, combien l’origine de cette mort changeait-elle tout ? Toutes deux savaient sans qu’il fût besoin d’expliquer, d’analyser. La Porte, la fameuse Porte à Mémoire scellée des années plus tôt avait cédé. Elles avaient bouclé tant de choses derrière cette porte. La rage, la haine aussi.

Avaient-elles véritablement cru que la Porte résisterait toute leur vie ? Peut-être, sans doute. Pourquoi pas ?

 

OceanofPDF.com