La Saison barbare

Andrea H. Japp · Chapitre 27 sur 28

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La Saison barbare

Portland, Maine, veille de l’hiver Premier jour de l’hiver

Portland, Maine, veille de l’hiver

Premier jour de l’hiver

 

La nuit avait été épouvantable. Un grain à rajouter au chapelet de celles qui l’avaient précédée, de celles qui la suivraient.

Judith lui avait téléphoné hier soir de Seattle. Inquiète, sottement coupable de cet amour qui s’installait dans sa vie et que Léonora lui souhaitait depuis si longtemps.

— Merde, je m’en veux d’être si loin, chérie.

— Tu as tort… Judith, ma belle, tu ne vas pas passer ta vie à border et à bercer la vieille Léo.

— Je t’interdis de t’appeler « vieille » (elle pouffa avant de poursuivre :) d’autant que j’ai trois ans de plus que toi.

La promenade matinale que Léonora s’imposait dans le jardin ne la calma pas. Mais elle ne l’espérait pas.

Une épaisse couche de neige était tombée depuis quelques jours, une de ces neiges sèches, compactes, qui opposent une résistance revêche et pourtant minime aux pas du promeneur. Elle l’écouta durant quelques secondes, ce bruit réprobateur de tissu qui se déchire sous la pression d’une chaussure. Curieux… Enfant, elle avait adoré la neige vierge. Y imprimer l’empreinte de ses semelles était un jeu dont elle ne se lassait pas. La règle consistait à ne pas fouler le pas des autres, à tracer un jeu de piste en relief qui n’appartienne qu’à elle. Elle se retournait souvent, ravie de la persistance des petits gouffres en forme de semelle qu’elle avait abandonnés, fière de ce ruban de pas qui n’était que d’elle et qu’elle avait imposé à la neige. Le vrai triomphe se manifestait lorsqu’elle parvenait à le retrouver le lendemain. Une permanence qui affirmait qu’elle avait été là et que la terre se souvenait d’elle.

Mais elle n’aimait plus la neige et encore moins le froid pinçant qui l’accompagne. À quand remontait cette aversion ? L’avait-elle déjà subie l’hiver précédent ? Léonora ne s’en souvenait pas. Qui eut cru qu’un jour cette belle sécheresse glaciale collerait sa peau aux méplats de ses pommettes, accentuerait les ridules de ses lèvres jusqu’à les gercer. Les premières étapes d’un masque mortuaire, de cet épiderme qui semble rétrécir pour épouser l’irréversible fonte des chairs.

★

Un bruit, léger, lui fit tourner la tête. Une petite onde sous les framboisiers dénudés qui élevaient leurs branches raides et maigres comme une protestation, harcelées de lierre. Excédée par cette distraction de la migraine et de la vilaine humeur qui l’occupaient tout entière, Léonora s’approcha. Un oiseau, de la taille d’une petite grive. Terne, tassé, il leva le col de biais pour la fixer de deux yeux ronds, noirs. L’étourneau résident de ces lieux. L’étourneau saccageur qu’elle avait maudit depuis deux ans pour les ravages qu’il opérait sans honte dans les fraisiers, le cerisier. Attaquant une cerise pour passer à une autre jusqu’à les pourrir toutes. N’abandonnant sur l’arbre que des queues ornées d’un noyau auquel noircissait un lambeau de pulpe délaissée. L’étourneau qui la narguait du haut de la cheminée de la maison lorsqu’elle le pourchassait en tapant dans les mains. Des trilles en vrilles. Des notes si puissantes, si belliqueuses, si insolentes aussi. Léonora avait juré que si un jour l’animal lui tombait sous la main… Certes, on ne peut pas faire un pâté avec un seul petit oiseau, mais elle lui réservait un sort encore moins enviable. La mort suivie de la benne à ordures.

La bête sautilla, abandonnant sur la neige de petites fourches nerveuses, tentant de se faufiler sous les racines en artères du lierre. C’est à ce moment qu’elle remarqua l’aile pendante. Elle s’agenouilla, approchant doucement ses mains en nasse. La capture fut aisée. L’animal était à bout, épuisé de froid, sans doute affamé, clopinant depuis combien de temps en se terrant pour échapper aux virées sanglantes des chats du voisinage et à celles de Monsieur Tom qui revendiquait son territoire comme s’il en avait toujours été propriétaire.

Il la fixait de la cage de ses paumes, commentant sur trois notes, sans même plus protester, et elle découvrit l’élégante perfection de sa robe d’un marron de tourbe, rehaussée d’inclusions ovales roux sombre. Le long bec robuste mais fin qui avait ravagé ses fraisiers deux étés de suite s’entrouvrait par à-coups. Avant, elle aurait tordu le cou à ce vandale, quitte à s’en vouloir ensuite. Non, mieux, elle aurait placé un gros tampon d’éther dans un sac plastique, attendu quelques secondes que l’atmosphère mortelle se forme et euthanasié l’étourneau comme elle devait parfois le pratiquer pour les mulots et les musaraignes que les chats déposaient agonisants sur les appuis de ses fenêtres. Mais c’était une éternité plus tôt. Il y avait une éternité de cela, l’idée que Marie devait pouvoir se poser où bon lui semblait, surtout si c’était tout à côté de sa mère, ne l’aurait pas effleurée. Il y avait une éternité de cela, la vie de Marie était si suffisante que les menues existences alentour formaient une sorte de tout indiscernable, l’une pouvant s’éteindre sans changer grand-chose. Il y avait si longtemps. Aujourd’hui cette petite vie-là devenait unique et si précieuse, comme si elle hébergeait un bout du souvenir de Marie.

Léonora caressa de l’index la tête un peu aplatie de l’oiseau, avant de soulever l’aile en prenant garde de ne pas le laisser échapper. La plaie datait de plusieurs jours et le sang avait séché tout autour. Oui, un chat sans doute.

Elle revint vers la maison, installa l’étourneau sous un saladier renversé, le temps de préparer un carton tapissé au fond de papier essuie-tout. Elle remplit deux petits ramequins, l’un d’eau, l’autre de graines. L’oiseau attendait immobile et sage sous sa cloche de verre. Elle vaporisa sous son aile blessée un reste d’antiseptique en spray et déposa le petit animal insolent dans le carton qu’elle ferma. Puis, une idée. Elle ouvrit la porte du gros réfrigérateur et récupéra la barquette de fraises californiennes qu’elle avait achetée pour la délaisser. Il s’en gava aussitôt, tournant parfois la tête pour surveiller le regard de cette femme collé à l’une des ouvertures d’aération pratiquées dans le carton.

Le lendemain, elle le retrouva mort. Une longue paupière opaque et fine couvrait le regard buté et conquérant. Une peine comme une vague, effroyable, coupa le souffle de Léonora et elle se laissa tomber sur la chaise de la cuisine en sanglotant, se demandant si le spray avait été adapté, si elle ne lui avait pas donné trop de nourriture, si la captivité qu’elle lui avait imposé ne l’avait pas achevé, si, et si… Combien de temps resta-t-elle là, vautrée sur la table, fixant le minuscule cadavre allongé sous ses yeux, les serres fines recourbées de rigidité, le long bec entrouvert laissant deviner une langue mince comme un lacet ?

Quelques heures plus tard, tuméfiée de larmes, respirant bouche ouverte, inconsciente du mucus qui lui bouchait le nez et dévalait jusqu’à ses lèvres, elle creusa une minuscule tombe à l’aide d’une cuiller à soupe, dans la terre raidie de froid et de gel, juste sous les framboisiers. Elle y coucha le petit corps rigide, prenant garde à bien allonger ses ailes pour ne pas les froisser sous lui.

Disparaissait sous la terre retournée un des infimes hôtels de Marie, un endroit de moins où elle pourrait se poser pour se reposer. Léonora tomba à genoux pour une incohérente prière à l’oiseau.

★

Oh mon bébé, je me déteste. Tout est si blessant, si invivable depuis ton départ. Même cet oiseau est mort. Marie, ça sert à quoi que je reste ici, parmi eux ? Je n’arrête pas d’y penser, de revenir sans cesse sur cette idée et pourtant un truc assez vague m’empêche de sauter le pas, et tu sais comme moi que ce n’est pas la peur.

Finalement, je viens de comprendre que je n’avais jamais été longtemps seule. Il y a eu Josefa, quelques pointillés et puis toi, mon tant amour. Judith aussi. C’est une solitude sans fin que je découvre. Sans appel non plus. Je ne suis plus peuplée de rien, si vide, si abandonnée. Ça me fait si mal. J’erre dans moi à la recherche d’un indice qui prouve que j’existe.

J’ai tellement mal à toi, mon ange. Je survis avec, je respire dedans, je dors au milieu d’un océan de douleur, de surprise : qu’est-ce que je fous encore là ? Ce serait tellement plus simple ma Marie de passer de l’autre côté, de te rejoindre… j’en suis sûre parce qu’il le faut, à moins d’accepter de devenir complètement dingue. Mais je ne parviens pas à basculer tout à fait… je ne parviens pas à me l’accorder enfin. Pire, j’ai l’impression que tu me retiens, que tu le refuses. Pourquoi, Marie ? Pourquoi cette imbécile obstination à demeurer ici ? Ce serait tellement plus simple, mon bébé, plus rapide, plus confortable aussi.

★

Elle tomba assise dans la neige et demeura là, inconsciente des frissons, du froid vif et inamical qui lui faisait claquer les dents par intermittences, suivant du regard le vol lourd de gel des tourterelles de Turquie apparues depuis peu.

★

La barbarie de ces mois, la barbarie de cette saison. La mienne aussi. Tout devient si barbare sans toi, ma Marie. Tout ce que je suis parvenue à conserver de pur me vient de toi et de Josefa. Vous me l’avez riveté au corps et dans la tête.

Faut-il vraiment que ma vie se poursuive encore, mon ange ?

Il sait presque tout. Comme toi. Vous partagez également le même manque de souvenir. La vraie fin d’agonie de Josefa : moi.

Il sait presque tout. De moi, de nous. Pourtant, il n’a pas peur.

Est-ce cela que tu veux me faire comprendre, mon ange ? Je ne parviens plus à raisonner, tout s’effiloche dans ma tête.

Cet homme me fait peur, Marie. Je sais. Je sais que cela n’a rien à voir avec toi, moi, nous. Déroutant, n’est-ce pas ? Si peu d’hommes, de choses, peuvent me foutre la trouille. Ils sont, pour la plupart, si contournables, si manipulables dès qu’on a décidé qu’on ne les aimerait pas, qu’on ne les respecterait pas.

Je n’existe pas, Marie. Ça ne me peine pas. Je n’ai existé qu’à cause, que grâce à toi, à Josefa. Je ne possède aucune réelle substance sans vous. Je n’existe que dans l’autre, l’aimé. Ça ne m’angoisse pas du tout, mon joli amour. Je n’y vois aucune inaptitude, incompétence ou carence particulière. « Moi » se dilue dans l’absence de « Vous ». « Moi » ne retrouve plus ses limites, son contenant, pire, sa raison. « Je » est l’artefact de l’amour que j’éprouve pour « Vous ». J’ignore si c’est une belle chose ou une calamité et, pour dire vrai, je m’en fous. C’est. C’est tout. Non, la vraie catastrophe, vois-tu mon amour, c’est que je suis si peu capable d’aimer. D’un autre côté, c’est peut-être plus raisonnable, « sain » en quelque sorte. J’aime trop fort, trop jusqu’au bout. Il n’y avait que « Vous » pour le supporter, l’attendre et l’espérer. Il faut tant d’âme pour cela, tant d’énergie, de résistance aussi.

Peut-être lui, aussi. L’idée m’est venue, progressivement, mais qu’en sais-je ?

On pourrait, certains pourraient, rétorquer que l’amour est un pari. Foutaise : je n’ai jamais fait de pari sur « Vous ». Je savais, je sentais, j’étais certaine.

 

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