La Saison barbare
Paris, France, dimanche
Léonora se réveilla assez tard, les tempes serrées d’un revanchard début de migraine. Mais après tout, elle avait voulu cette cuite, voulu que cet homme trop beau, trop menteur parte. Ce qu’il avait fait, enfin, à plus d’une heure du matin, comme à regret.
Après une douche rapide, elle s’installa devant l’ordinateur. Un maigre et inefficace verrou informatique l’arrêta, si évident qu’elle le dénicha à la troisième tentative : Nora. Que son premier essai « Francis » se soit soldé par un échec lui fit monter les larmes aux yeux. Marie avait conservé un des deux diminutifs qu’elle avait attribué à sa mère, afin de se protéger, se garder des autres, des intrus, des malfaisants.
Durant une bonne heure, elle passa en revue tous les messages envoyés ou reçus par sa fille, dont les siens. Ceux-là, elle s’interdit de les relire car ils disaient leurs vies, leur amour l’une pour l’autre dans tous leurs tendres et dérisoires détails. En revanche, elle imprima les quelques mails envoyés par Casadei, les réponses de sa fille. Un effroyable chagrin, si lourd qu’il ne laissait plus de place à la colère, lui vint. Monsieur Casadei faisait assaut de platitudes affables auxquelles Marie avait répondu avec toute l’extravagance, l’imprudence de sa passion.
… Je t’aime tant Francis que je deviens sottement pétocharde. L’impression idiote mais persistante qu’une calamité va me tomber dessus, que tout ceci est trop parfait, trop au-delà de ce qui m’était réservé pour ne pas disparaître… Crétin, n’est-ce pas ? Crétin mais si paniquant par moments. L’idée que je ne te verrai pas de trois jours me rend malade… physiquement même, j’ai un début de sciatique ce matin. Es-tu certain de ne pas pouvoir passer ? Même une petite heure, n’importe quand ?
À quoi Francis Casadei avait répondu par retour :
On s’ôte ces idées sossottes de la tête, jeune fille, et plus vite que ça ! Non, je ne pourrai vraiment pas passer. Je vais être coincé à Cherbourg par une série de workshops en compagnie de gens très ennuyeux qui vont terriblement me faire regretter ton absence…
Merde… Oh merde, Marie ! Mais comment n’as-tu pas vu, pas lu ce qu’il n’écrivait pas ?
Les autres échanges étaient à l’avenant et Léonora se leva pour aller se servir un verre.
À chialer. La pingrerie sentimentale de cet enfoiré était à chialer. Mais l’essentiel n’était plus là. L’essentiel était de découvrir s’il l’avait trompée depuis le début et pour quelle raison ou s’il se servait d’elle comme passe-temps, détente et concentré d’ego.
Léonora parcourut les autres mails. Deux courtes notes évoquant des délais de fabrication, des retards à répétition de Marie, émanaient de ce type qu’elle avait aperçu lors des obsèques, Balin, Daniel Balin, le rédacteur en chef d’un des magazines pour lesquels Marie pigeait : Urban-Classique. Elle se souvint d’un homme d’une soixantaine d’années, empêtré, affolé, rien d’autre. Une phrase retint pourtant son attention :
Je ne doute pas de l’importance de cette fameuse enquête dont tu me rebats les oreilles depuis des semaines sans vouloir m’en dire plus, mais moi, ma cocotte, j’ai aussi des priorités. L’une d’entre elles étant de sortir ce foutu canard qui, ne l’oublie pas, te permet de bouffer !
Il fallait qu’elle rencontre aussi cet homme, qu’elle en sache plus.
Elle survola rapidement d’autres messages, envoyés ou émanant de copains : invitations, petits riens, pétitions circulaires, blagues diverses.
Une rapide manipulation la fit pénétrer sur la poubelle de la messagerie. Marie connaissait comme elle le moyen d’effacer définitivement des messages ou les traces de connexions à Internet d’un ordinateur. Ces gros cubes ne sont pas seulement des machines à écrire améliorées, ils sont aussi très bavards pour peu qu’on sache les faire parler. L’incrédulité la figea, annihilant toute pensée cohérente durant quelques fractions de seconde. Non, en réalité, il lui sembla que son cerveau tournait à pleine vitesse, sans la participation de sa propriétaire, vérifiant, doutant, recalculant l’impensable. La corbeille était presque vide à l’exception de trois messages dont deux envoyés à des dates assez anciennes. Pourtant, les trois avaient été supprimés de la messagerie de Marie le même jour, au cours de la même minuscule minute… Le 22 septembre à 2 h 13 du matin. Juste après la mort de Marie. Un éclair effroyablement douloureux lui électrisa le sternum, remontant jusqu’à sa nuque. Une panique fulgurante la jeta dans la cuisine, et elle s’affala au-dessus de l’évier, déchirée de spasmes, incapable de vomir.
Ici. Ici, quelqu’un avait patiemment attendu la fin de l’agonie de Marie, attendu qu’elle se vide de son sang dans la baignoire. Quelqu’un était ensuite entré sur son ordinateur pour en faire disparaître des éléments. Quelqu’un avait eu assez de sang-froid après son meurtre pour intervertir des photos. Elle allait tuer ce quelqu’un, elle allait le descendre, même si elle devait finir ses jours en taule. Même si elle devait mourir à son tour. Surtout ?
Elle ouvrit grand le robinet et trempa son visage, lapant l’eau qui dégoulinait de son front. Oui, elle allait le descendre, même si elle y consacrait le reste de sa vie.
Il lui fallut quelques secondes pour trouver le courage d’afficher les messages. Et puis… Et puis, elle mourut à nouveau, elle le sentit nettement à l’intérieur, comme une hémorragie sans sang. L’intitulé de l’objet du message était « Urgent, ouvre maman ». Son destinataire : elle.
Chérie, Je t’envoie ce mail parce que je ne veux pas encore te réveiller en pleine nuit. Parce qu’il va t’inquiéter et que je ne veux pas te laisser seule, là-bas, de nuit, dans cet état.
Je crois que les choses sont en train de déraper grave. J’ai l’impression d’être surveillée depuis quelques jours. En tout cas, ce type me suit depuis avant-hier. Je vais venir faire une petite promenade de santé (et d’oubli) à la maison. Remarque, le bon côté des choses, c’est que ça prouve que je suis sur la bonne piste et que je ne me suis pas plantée au sujet de l’importance de mon enquête. En fait, ma Léo, si je n’ai pas voulu t’en parler plus tôt, c’est parce que tu risques d’être secouée et de m’interdire de poursuivre. Et je te connais, tu vas dégoter un paquet d’arguments pour me convaincre. Écoute ma chérie, il est tard et je dois encore vérifier plein de trucs. Je prends le premier avion que je trouve et je t’appelle de l’aéroport.
Je crois que j’ai un peu la trouille, maman. Tu me manques mon tendre fauve. Je me dis que si tu étais là, je serais moins…
Le message s’interrompait brutalement. Léonora le lut, et le relut, mémorisant chaque mot, cherchant entre les lignes, elle ne savait quoi. La crise de larmes la fit glisser de sa chaise en aluminium, rejoindre la moquette, se tasser sous la table minimaliste. Le gémissement métallique de l’imprimante qui concrétisait l’impensable en lettres d’encre couvrit pour quelques instants le sien, celui qui sortait de sa gorge. Continu, sans respiration. Elle ne respirait plus.
Non… Non, pour Marie. Respirer, respirer à pleins poumons. Se relever. Se battre. Une trêve, d’abord incertaine puis péremptoire, lutta contre sa folle envie de dissolution.
Mon ange, mon amour, mon bébé. Je suis là, maintenant. Je suis là avec toute ma fauverie. Trop tard pour toi… je me déteste, Marie. Je me déteste si totalement.
Mais c’est à peine le début pour quelqu’un. Il est arrivé alors que tu m’écrivais, n’est-ce pas ? Tu as abandonné la messagerie pour lui dissimuler le message, mais il l’a trouvé quand même. Après. Il l’a effacé. Mal.
Les deux autres messages avaient été envoyés par Marc Lemoine, l’ex petit ami de Marie, avant Casadei. Pourquoi, qui les avait supprimés ? Leurs textes semblaient assez anodins pour passer inaperçus. Les lignes d’un amant éconduit, un peu geignard, rien d’autre.
Le premier la menaçait :
Marie, arrête les conneries, et réponds au téléphone, c’est un ordre. Ce mec collectionne les filles, il les utilise. Je ne prétends pas être parfait, mais je te jure qu’entre lui et moi, il n’y a pas photo. Il te jettera comme les autres, comme un mouchoir en papier dès qu’il aura quelqu’un d’autre…
Classique. Le second était plus larmoyant :
J’en ai ras le bol. Il faut que ça cesse définitivement. Je ne parviens pas à me sortir de cette histoire. J’accumule les conneries depuis si longtemps. Marre, marre, marre. Tu
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ne connais rien à ce mec. C’est un dragueur » un tricheur. Je le sais de source certaine. Marre.
Sans doute devrait-elle aussi contacter ce jeune homme bien qu’elle doutât qu’il puisse l’aider. Il lui avait donné sa carte, qu’elle avait conservée sans trop savoir pourquoi.
Elle allait sortir de la corbeille de la messagerie lorsque deux embryons d’idée se télescopèrent. Elle relut le message et un autre texte se surimposa.
J’en ai ras le bol. Il faut que ça cesse définitivement. Je ne parviens plus à me sortir de cette histoire. J’accumule les conneries depuis si longtemps. Marre, marre, marre. Je ne connais rien à ce mec. C’est un dragueur, un tricheur. Je le sais de source certaine. Marie.
La feuille, la sortie de l’imprimante de Marie que lui avait tendue Raymond.
Fébrile, elle passa dans le dossier Documents et parvint après plusieurs erreurs sur un fichier « Marie ». Le texte, le testament de Marie s’afficha. Elle ramena le curseur de la souris sur l’effaceur de modifications et appuya. La signature de Marie disparue, remplacée par le mot « marre ». Une deuxième pression de l’index gomma le « Je » pour le transformer en « Tu ». Une troisième s’avéra inutile. Le texte avant modification s’étalait sous ses yeux, celui du message de Marc :
J’en ai ras le bol. Il faut que ça cesse définitivement. Je ne parviens pas à me sortir de cette histoire. J’accumule les conneries depuis si longtemps. Marre, marre, marre. Tu ne connais rien à ce mec. C’est un dragueur, un tricheur. Je le sais de source certaine. Marre.
Le quelqu’un avait ajouté, à tout le reste, l’insulte, s’économisant pour couper-coller un message, le transformer à peine pour en faire le dernier signe au monde de sa fille. L’insupportable mépris de cette avarice la calma. Comme s’il fallait une dernière et très ridicule preuve que ce quelqu’un-là ne méritait plus de vivre parce qu’il avait délibérément abandonné tout ce qui fait la récompense, le choix et le mérite de vivre.
Une invraisemblable fatigue lui tomba dessus et elle dut se traîner jusqu’à la chambre de Marie pour s’écrouler sur le lit défait.
Elle se réveilla d’un sommeil comateux deux heures plus tard.
Quelques minutes. Je Vous en prie, quelques minutes avant que tout réintègre ma tête.
Léonora se réinstalla devant l’écran, cherchant, pistant un fichier qui lui permette de comprendre sur quoi enquêtait sa fille. En vain. Elle ne trouva que quelques brouillons ou projets d’articles, l’un sur le niveau de chlore de certaines piscines municipales, l’autre sur l’inquiétante raréfaction des hirondelles de fenêtres, décimées par notre hystérie du faux propre, un autre encore sur la supériorité d’un régime riche en fruits et en légumes. Une recherche plus pointue, dans les viscères secrets de l’appareil ne lui apporta rien de plus. Logique, Marie n’aurait pas eu la légèreté de stocker un document sensible sur un ordinateur.
Elle alterna ensuite entre bourrasques d’hyperactivité ménagère et inertie, hébétude. Il lui semblait qu’elle devenait deux avec une déroutante facilité. Léonora souffrait, saignait, se noyait et l’autre, elle aussi, se cramponnait, remontant la tête hors de l’eau pour inspirer assez et nager encore. Remonter un courant défavorable et assassin pour rejoindre, atteindre quelqu’un.
Elle téléphona à Judith en fin de soirée, lui racontant ses découvertes sur l’ordinateur. Judith geignit :
— Merde… Mais comment on peut… comment on peut trouver assez de monstruosité pour faire ça ! Mais comment ?
— Je l’ignore, mais je vais le découvrir.
Léonora passa ensuite à sa rencontre avec Casadei, ses soupçons, les menues tromperies de l’homme, si infimes qu’elles ne semblaient pas avoir de sens, sauf si on les confrontait à sa présence auprès de Don sur la photo de golf prise au moins trois ans plus tôt. Cette fois, Judith temporisa et Léonora déchiffra l’angoisse de son débit :
— C’est peut-être une coïncidence, Léonora.
— Coïncidence ? Foutaise ! Marie avait planqué ce paquet de photos… le problème, c’est que je ne suis même pas certaine qu’elle y ait détecté la présence de son amour fabuleux… il m’a fallu une loupe. Il portait un début de barbe. Tu sais, la très séduisante « barbe de deux jours » dont je me suis demandé, au début de la mode, comment les hommes parvenaient à la conserver durant des mois. Il existe des rasoirs électriques spéciaux. Peu importe. Ce type fraye dans l’entourage de Don et, trois ou quatre ans plus tard, il rencontrerait Marie lors d’un cocktail parisien par le plus grand des hasards, sans la reconnaître ? Même en l’admettant, il est évident qu’en quelques semaines de relation, Marie a dû lui parler de sa vie à Boston, de son beau-père…
— Tu dois te calmer, Léonora. Tu es sur le sentier de la guerre et avec… avec ta fureur, avec… tout ça… une erreur peut virer au carnage. (Un sanglot cassa sa voix et elle reprit d’un ton presque sec :) Car nous sommes bien en train d’évoquer la mort d’un homme, n’est-ce pas ?
— Non… Non, je parle de la mort d’un tueur. Je parle de la mort du tueur de ma fille, ça n’a rien à voir.
— Tu t’es forgé une liste, n’est-ce pas ? Une liste de suspects avec, en tête, ce Casadei ?
— Oui… Une liste simplette, basée sur les noms que j’ai rencontrés grâce à l’ordinateur de Marie : Casadei, bien sûr, Balin pourquoi pas, Marc parce que je ne connais pas les autres hommes de la vie de Marie. Je n’ai que ces trois noms-là. Je ne sais pas… je n’en sais rien, Judith. Il y a tant de choses de la vie de Marie que j’ignore. C’est comme d’avancer en aveugle dans un endroit que l’on découvre. Tu as beau tendre les mains devant toi, un obstacle t’arrête toujours.
— Je t’en prie, Léonora. Ne fais pas de connerie. Le gâchis est assez irréparable comme cela. La vie est si précieuse, elle est irremplaçable.
Léonora ne put retenir un gloussement sinistre :
— C’est gentil d’essayer, ma belle, mais c’est faux, si faux et nous le savons toutes les deux. Rien n’est moins précieux que la vie en ce monde, rien n’est moins remplaçable. Ça se brade, ça se démolit, ça se saccage par dizaines de milliers chaque jour. Mais ne t’inquiète pas, je ne ferai pas de connerie, pour Marie. J’irai voir la police dès lundi, cet inspecteur, tu sais…
— Je n’ai pas une passion pour les flics… mais c’est mieux.
— Je sais. Je t’envoie les photos tout à l’heure. Je vais te quitter. Prends soin de toi.
— Léonora… je t’aime, tu sais ? Je me doute que ce ne sera pas suffisant sans… enfin je veux dire sans Marie… Mais fais attention à toi. S’il t’arrivait quelque chose, je crois bien que… Enfin, je ne sais pas trop comment je continuerai, ni surtout pourquoi. C’est vrai que la vie humaine n’a pas grande valeur, mais la tienne est si précieuse… pour moi.
— Je sais, ma belle, je sais. Ne crains rien. Moi, je n’ai plus peur.
— Ouais… justement.
Pourquoi au juste, Judith et elle n’avaient-elles jamais sauté le pas pour devenir amantes, même sporadiquement ? Car il était évident que l’inhibition sociale ou sexuelle ne signifiait plus grand-chose pour l’une comme pour l’autre. Léonora avait déjà couché avec des femmes, le genre faisant peu de différence au bout d’un certain nombre de passes. Du reste, plus rien ne faisait de différence. Certains clients traînaient derrière eux une nana plus ou moins convaincue et enthousiaste, leur jeu étant un trio ou simplement mater deux femmes ensemble. Judith ne l’attirait pas, mais personne n’avait jamais attisé de désir chez elle. Le désir est un luxe, un privilège ou une addiction, pas un métier. Pas même son mari, à ceci près que Don ne la dégoûtait pas, contrairement aux autres. Une femme de sexe, mais sans envie de sexe, une vraie blague. Au fond, peut-être tenait-elle trop à Judith pour coucher avec elle ?
Léonora prit ensuite les clichés de l’insigne, le tournant et le retournant entre ses doigts et les expédia par mail à Judith. Enfin, elle alla s’échouer sur le canapé, zappant au hasard des chaînes de télévision.
La nuit lui fit un cadeau en arrivant assez vite, aidée par deux comprimés de somnifère et suivie de peu par un Monsieur Tom qui s’imposa dans le lit pour un câlin.
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