La Saison barbare

Andrea H. Japp · Chapitre 3 sur 28

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La Saison barbare

Paris, France, samedi à jeudi

 

C’est sans doute cela l’enfer. Être toujours vivant au milieu d’un univers gelé.

L’enfer n’est pas brûlant. C’est de la foutaise. Il est glacial, Léonora le savait maintenant. Et la glace s’infiltre partout. Elle creuse dans chaque cellule, dans chaque fibre, son petit sillon de dévastation. Elle sécrète de petits cristaux tranchants qui lacèrent, dépècent, défigurent. Elle s’installe, conquérante et impitoyable, dans le cerveau, sous la peau, dans les muscles, derrière les yeux, partout. C’est comme du sable cette glace-là. De minuscules grains indestructibles. Léonora percevait leur présence à chaque clignement d’yeux, à chaque inspiration, étonnée de ne pas sentir un flux de sang dévaler de sous ses paupières, de sa bouche. La preuve, elle ne parvenait pas à pleurer. Les larmes étaient gelées, elles aussi. Dommage. Peut-être les sanglots lui auraient-ils permis de diluer le froid mortifère qui la faisait grelotter jour et nuit.

Dévastée, rendue déserte.

★

Le désert lorsqu’elle était ressortie de chez cette femme. Le visage sec, l’âme sèche, le ventre déjà occupé de cette vie qu’elle redoutait tant.

À l’époque, on les appelait encore des « faiseuses d’anges ». Un si joli nom pour une chose si blessante, si affreuse. On faisait des anges dans des arrière-boutiques, parfois aussi dans des salles de bains à peine propres. Parfois sur un lit de camp. Celle-là avait un vieux fauteuil inclinable tapissé de velours grenat. Peut-être le sang s’y distinguait-il moins. Léonora cramponnait dans sa main les billets qu’elle était parvenue à réunir. Pas assez. La femme l’avait éconduite, avec une grossièreté méchante.

— Fallait être un peu plus maligne que ça, ma fille. Il te laisse un polichinelle dans le tiroir, il casque. T’as pas été assez futée pour lui tirer de l’argent donc tu te démerdes. J’suis pas l’Armée du Salut.

En dépit de la loi Veil votée en 1975, elles existaient encore, en moins puissantes donc en moins barbares sans doute. Des manieuses d’aiguilles, apothicaires d’étranges et meurtrières décoctions, qui intervenaient lorsque le délai était passé ou lorsque la fille avait été promenée de désinformation en panique puis en honte.

Un médecin avait congédié brutalement Léonora, sifflant qu’il ne se rendrait pas complice d’un crime. Elle avait baissé les yeux, soudain coupable d’avoir été victime, fuyant le cabinet. Il était si certain de sa transparence, l’homme virulent qui n’avait jamais sangloté de trouille, de sa pureté aussi. Mais qui s’occupe de ces filles lâchées de tous une fois le bébé là ? Qui dit à ce si petit — qu’un ventre ne protège plus — qu’il est bienvenu, espéré puisqu’il est avant tout espoir. Qui dit à cette trop jeune femme, trop perdue, trop abandonnée, qu’il n’existe aucune raison d’avoir peur ? Qui le prouve, qui le fait, qui va jusqu’au bout ?

À l’époque, Léonora n’en avait aperçu aucun. En fait, toutes les portes avaient claqué les unes derrière les autres. Jusqu’à ce job de vendeuse de groles qu’elle venait de perdre, la femme du patron s’étant rendue compte avant elle — qui ne savait pas grand-chose — qu’elle était enceinte. Les patrons avaient quatre enfants, mignons comme tout, des enfants légaux, des enfants nés au bon moment, au bon endroit. Mais elle avait été virée parce qu’on craignait que son gros bide ne gêne la manutention des milliers de boîtes de chaussures, les galopades dans les escaliers qui menaient aux réserves. On craignait que cette excroissance qu’elle allait bientôt promener ne décourage la clientèle. C’est un peu plus lent une femme enceinte et surtout, on s’en veut quand même de la bousculer, de la malmener. Et puis, il allait falloir la payer alors qu’elle ne travaillerait plus.

Il était déjà presque trop tard lorsqu’elle avait consulté. Sa maigreur lui avait dissimulé le fluet amas de cellules qui poussait en elle. Certes, ainsi qu’un médecin, un autre, avait martelé :

— Mais enfin, mademoiselle, lorsqu’on n’a plus ses règles, on se pose des questions !

Ben non… Elle se préoccupait si peu de ces choses-là. Sa grande urgence consistait à manger tous les jours et à disparaître au soir sous un toit à peu près préservé. À disparaître tout court, à se faire oublier, même d’elle-même. Du reste, ces quelques jours de sang handicapant allaient et passaient avec l’irrégularité coutumière qu’ils adoptent chez les filles jeunes et mal nourries.

La première vendeuse du magasin lui avait donné une adresse, rue des Bourdonnais, inscrite sur un petit bout de papier à carreaux, comme si elle n’osait pas la révéler de vive voix. C’était la seule marque de compréhension, de pitié aussi, à laquelle Léonora aurait droit, et elle le savait déjà.

Léonora connaissait à peine Paris, elle s’était pas mal perdue, s’affolant, pressant le pas, craignant d’être en retard, redoutant que la femme ne la reçoive plus. Un vendeur de journaux tassé dans un minuscule kiosque, le menton et le bas du nez emmitouflés derrière une grosse écharpe tricotée main, aux bandes de couleurs heurtées, lui avait enfin expliqué l’itinéraire. Sans doute des fins de pelote de laine.

Josefa les conservait dans une grande boîte à biscuits. Lorsqu’il y en avait assez, et au mépris de toute considération esthétique, elle les assemblait pour en faire des doublures d’édredon ou des surchaussettes pour l’hiver. Des écharpes aussi. Léonora se souvenait d’un déroutant cache-nez qui télescopait une large bande d’un vert mélèze contre quelques rangs rose layette de point mousse. Sur le coup, elle l’avait trouvé fort laid, et puis, elle s’était rassurée : après tout, il vient bien de petites fleurs rose tendre dans les sous-bois les plus humides. Ce sont donc des couleurs qui s’épousent naturellement. Deux hivers de suite, elle avait respiré la buée de son haleine qui transpirait sur ses joues, au chaud dans les mailles de Josefa. Le mieux, c’était lorsqu’elle venait de sucer un de ces bonbons de gorge à l’eucalyptus et au suc de pin : le cache-nez lui renvoyait ensuite un souffle de friandise qui lui restituait durant quelques minutes le plaisir de la sucrerie.

Mon Dieu… La Porte à Mémoire s’entrouvrait. Jusqu’où pousserait-elle la cruauté de cette soudaine perméabilité ?

Le désert de ces quelques jours passés à Paris.

Léonora se laissa trimbaler d’un moment à l’autre, d’un endroit vers ailleurs, sans jamais parvenir à retrouver un quelconque sens du temps, de l’orientation. Un désert, un vrai, sans limite

Juste en bas de l’hôtel que Judith-l’amie avait réservé par e-mail, il y avait un kiosque. Une de ces agréables répliques des bornes cylindriques vert foncé qui ponctuaient les trottoirs du Paris d’avant, celui qu’elle avait fui. Léonora s’y arrêta pour acheter des magazines, les prélevant sans prêter attention à leur titre ou leur contenu, juste pour le souvenir.

★

Judith, bien sûr. Judith l’âme amie. La remorquant, la poussant, la cajolant, la grondant si peu, la nourrissant, lui faisant avaler des petites billes bleutées. La douchant parfois. Judith, les mâchoires crispées de chagrin mais qui se cramponnait parce qu’elle et Léonora avaient appris qu’elles ne pouvaient pas basculer toutes les deux en même temps. L’une devait rester debout pendant que l’autre s’effondrait, pour la retenir, la ramener.

L’amie tentait de comprendre ce que lui disaient les policiers, ce qu’expliquait ce long homme pâle des pompes funèbres.

Un désert d’abrutissement que rendaient à peine tolérable les petits comprimés bleus. Des neuroleptiques puissants, un concentré d’absence de soi-même qui tissait autour de son cerveau une sorte de coque bêtement imperméable : plus rien n’y pénétrait mais si peu de chose pouvait en sortir.

★

L’Institut médico-légal, une femme exténuée en blouse blanche tirant une couchette en aluminium d’un caisson. Un petit amour cendré, recouvert d’un drap, ses courts cheveux foncés plaqués sur les tempes. Juste le visage. Léonora hocha la tête, c’était ce que l’on attendait d’elle : une approbation de l’inacceptable.

★

Le chagrin de Judith qu’elle dissimulait sous une hyperactivité presque teigneuse. Il fallait bien que l’une d’entre elles décide, se prononce, exige, tempête. La grande femme aux yeux gris sombre la dorlota comme on protège un enfant déficient. Judith devenant la mère de la mère orpheline. Elle s’occupa de tout, des obsèques, de la crémation, de l’hôtel où Léonora avait exigé de résider car elle ne mettrait pas les pieds chez sa fille. Il s’agissait là du seul reliquat de sa volonté mais elle était incapable de l’expliquer à Judith. Comment lui avouer, sans tout à fait la démolir, qu’une idée, une seule tournait dans sa tête, gagnant en ampleur jusqu’à occuper tout l’espace de son cerveau : avait-on vidé la baignoire ?

Lorsqu’ils, on, quelqu’un, n’importe qui… ah si, la femme de ménage avait découvert le joli corps mince sous la surface de l’eau colorée par le sang de ses veines, la bouteille de vodka vide sur le tapis de salle de bains, celle qui avait facilité le passage de la boîte de somnifères dans l’œsophage de Marie… avait-on vidé la baignoire ?

★

À un moment, il fallut que Léonora retrouve ses phrases de France, qu’elle fournisse un prodigieux effort pour comprendre ce que lui demandait l’homme, plus si jeune, mais au visage adolescent, installé derrière le bureau. Au commissariat. Judith comprenait le français avec lenteur, et la majeure partie du vocabulaire qu’elle maîtrisait était en rapport avec la gastronomie.

L’inspecteur divisionnaire se nommait Raymond. Son nom de famille. Une petite quarantaine, d’une blondeur désabusée, les cheveux coupés si courts qu’ils masquaient à peine la roseur de son crâne. Il martyrisait un trombone, dépliant le mince fil métallique, tentant de le lisser entre ses doigts pour lui faire oublier jusqu’à ses angles avant de le tordre en un cercle approximatif. Remède à sa gêne diffuse face aux deux femmes assises en face de lui ou consécration répétitive d’un minuscule pouvoir sur la matière ? En d’autres circonstances, peut-être la réponse à cette interrogation aurait-elle intéressé Léonora. Aujourd’hui, depuis quelques jours, elle se foutait de toutes les questions et encore plus des réponses. Du reste, elle ne parvenait même plus à comprendre leurs énoncés.

L’inspecteur Raymond commença comme s’il poursuivait une conversation depuis longtemps entamée :

— Selon vous, Marie Louvier était-elle dépressive ?

Léonora se tendit, agrippée aux accoudoirs en skaï de son fauteuil pour cristalliser l’énergie nécessaire aux réponses qu’elle allait devoir fournir.

— Dépressive ?… Non, je ne crois pas.

— Aviez-vous de fréquents rapports avec votre fille ? Par téléphone ou mail, peut-être ?

Elle hocha la tête en signe d’acquiescement, trop loin pour parler.

Raymond soupira à nouveau, pas même agacé, juste un peu impatient :

— Écoutez, madame… Je suis vraiment désolé… le suicide d’un être jeune est toujours… euh… monstrueux, c’est cela. S’il ne fait aucun doute qu’il s’agit bien de la cause du décès dans le cas de Marie — à ce sujet, vous pouvez vous rendre dans son appartement, les scellés n’ont été apposés que trois jours, aucune raison de ne pas les lever — et si donc cet entretien est une formalité, c’est aussi la procédure. Elle est, j’en suis conscient, lourde à supporter, mais a d’excellentes raisons d’exister. La plus évidente étant qu’il convient de s’assurer que personne n’a pu pousser cette jeune femme à commettre ce geste désespéré. Ma dernière question tombe donc sous le sens : selon vous, quelqu’un harcelait-il votre fille… à son travail, dans sa vie privée, sentimentale… que sais-je ? Une rupture peut-être ?

Léonora leva le regard vers lui. Raymond, lui, baissa les yeux. Il est des regards que l’on regrette longtemps d’avoir croisés. Celui de cette femme, si bleu, si vaste, si pétrifié, en était un. Un de ces regards de contagion dont on sait que l’on gardera la cicatrice longtemps.

— Je ne le crois pas, non, répondit-elle avec lenteur. Marie m’a appelée quelques jours avant… enfin je veux dire…

— Je vois. Et…

Léonora sembla reprendre un peu de vie en retrouvant ce souvenir et poursuivit d’un ton plus rapide :

— Elle était bourrée d’enthousiasme, comme toujours, survoltée… Un projet d’article, des tas de trucs dans la tête. Elle était amoureuse…

— Oui, nous avons rendu visite à ce monsieur. Francis Casadei, c’est bien cela ? Il était atterré, dans l’incompréhension. Il nous a confié que sa liaison avec votre fille datait de quelques semaines à peine. Je n’ai pas eu le sentiment qu’ils se voyaient souvent. Il n’avait pas de nouvelles d’elle depuis plusieurs jours lorsque nous lui avons annoncé le décès de Marie Louvier… Comment était-elle ? je veux dire, quel genre de jeune femme ?

— Heureuse. Généreuse de tout. Solaire… je crois que c’est le meilleur terme pour la décrire. Marie était si vitale, elle s’enflammait avec tant de facilité. Je ne comprends pas… Elle avait toujours dans l’idée que quelque chose d’encore mieux l’attendait un peu plus tard. Elle était…

— Consommatrice de substances stupéfiantes.

La femme assise devant lui, le buste un peu penché en avant, se figea, et Raymond se serait collé une gifle. Pourtant, il cherchait depuis l’introduction des deux femmes dans son bureau un moyen d’asséner cette information. Par expérience, il savait qu’il n’en existait pas d’indolore. La mère inspira à petites gorgées, comme un dormeur qui s’éveille par paliers, et répéta d’un ton plat :

— Consommatrice de substances stupéfiantes ?

— Oui… notamment de MDMA. La fameuse ecstasy, en d’autres termes, une amphétamine. Les utilisations chroniques se soldent par une extrême euphorie, une sensation de bien-être et de puissance associées à une hyperactivité, Le problème ce sont les « descentes »… Elles peuvent prendre des tournures dépressives catastrophiques chez certains sujets.

Léonora Louvier évasa ses deux mains vers lui et une idée stupide et surtout déplacée traversa Raymond. L’effet de ses mains amoureuses, accueillant en coupe un visage. D’un ton rendu doux par l’incompréhension, elle rétorqua :

— Mais Marie ne se droguait pas, inspecteur.

Parce qu’il commençait à perdre pied, parce qu’il voulait que cette femme se tire de son bureau avant de le blesser un peu, il lâcha un désagréable :

— Les résultats toxicologiques sont formels. Selon le légiste, Marie Louvier est décédée entre minuit et deux heures du matin. De surcroît, nous avons retrouvé une provision substantielle de poudre de benzphétamine chez elle, une autre amphétamine. Une quantité qui prouvait une consommation fréquente et intense. Je suis désolé, madame Louvier… Vous savez, les drogués ne se concentrent pas seulement dans les banlieues. Pas mal de cadres très supérieurs de grandes entreprises « s’aident » avec ces substances. Ils se shootent à la performance.

— Je vous affirme que Marie ne se droguait pas…

— Les familles, surtout les mères, sont en général les dernières informées, répondit-il d’un ton sec.

★

Non… non, tu ne peux pas comprendre. Je ne peux pas te l’expliquer. Ou peut-être que si, mais c’est beaucoup trop tard.

★

— Encore une fois, je suis désolé madame Morrison-Louvier, mais…

Laissant sa phrase en suspens et avec une sorte de hargne qu’il regrettait, il ouvrit un mince dossier cartonné pour tendre une feuille blanche à Léonora en déclarant :

— J’ai ici une copie de sa dernière activité sur son ordinateur. C’est devenu le moyen de substitution de la fameuse lettre testament ou témoignage que laissent derrière eux les suicidés. De plus en plus utilisé. Au début, nous nous sommes fait piéger… on ne pensait pas aux ordinateurs. Le texte est assez laconique, mais conforte la théorie du suicide, tout comme l’absence d’effraction dans l’appartement.

Léonora hésita à tendre la main, à entrouvrir les doigts, se demandant si elle se pardonnerait jamais d’avoir parcouru ces lignes, les derniers mots de sa fille. Quelle idiotie d’évoquer sa désolation comme si l’une ou l’autre était coupable de quoi que ce soit. Il n’y avait pas de faute, juste une gigantesque escroquerie. Celle de la vie qui fait croire à des êtres jeunes qu’elle peut être simple et douce.

Elle dut s’y reprendre à plusieurs reprises pour que les quelques mots évidents prennent un sens :

« J’en ai ras le bol. Il faut que ça cesse définitivement. Je ne parviens plus à me sortir de cette histoire. J’accumule les conneries depuis si longtemps. Marre, marre, marre. Je ne connais rien à ce mec. C’est un dragueur, un tricheur. Je le sais de source certaine. Marie ».

Léonora ferma les yeux et amorça un geste pour rendre la feuille au policier qui murmura, en se détestant pour cette indigne banalité :

— Vous pouvez la conserver, c’est une copie d’écran.

— Pour quoi faire ?

Raymond croisa les doigts au-dessus de son dossier, chercha sans conviction une réponse, avant d’opter pour une phrase dont le convenu et la bienveillante généralité le soulageaient un peu :

— Je ne sais pas quoi vous dire, madame.

Elle lui sourit et si ce sourire parut vider l’air du bureau encombré, Raymond comprit qu’il ne s’adressait pas à lui, puisqu’elle ne voyait plus rien. Elle se leva :

— Rien… Rien serait le mieux.

★

Judith et elle attendirent dans le long couloir si frais qui menait à la chapelle du funérarium. Judith s’installa sur un banc de bois, le dos rigide comme une proclamation de résistance. Léonora s’adossa à la paroi, les épaules se fondant dans la pierre du mur. Elle en percevait les aspérités contre la soie de son chemisier prune. Elle s’appuya de toutes ses forces, plaquant ses omoplates contre cette fraîcheur sans générosité, souhaitant presque que les déformations minérales pénètrent sous sa peau, l’épinglent pour lui permettre de tenir encore un peu debout.

Le murmure respectueux mais incessant d’une file humaine, en attente un peu plus loin, juste devant elles, lui parvint sans qu’elle se préoccupe de le déchiffrer.

Une très jeune femme brune sanglotait, le front poussé sous l’aisselle d’une femme. La mère et la fille.

Un homme grand, un peu rond, cassé sous la pression d’une gravité terrestre qu’il semblait ne plus supporter, les entourait de son bras. Les muscles de ses maxillaires crispés saillaient par saccades. Le père.

Une jeune fille en retrait, ses longues mèches rosées hirsutes de gel, avalait par à-coups la fine boucle qui lui perçait la lèvre inférieure pour la recracher aussitôt. Elle donnait à la dérobée des coups de pied dans le mur, comme s’il l’avait blessée, se crispant de souffrance à chaque nouvel impact teigneux de ses doigts de pieds nus aux ongles vernis de noir contre la pierre. Léonora remarqua seulement à cet instant qu’elle plaquait un casque de moto contre son ventre. Un gros casque intégral noir, léché au sommet par une longue flamme conquérante, orange et rouge. Le plexiglas de la visière rabaissée était incrusté d’une large étoile dont les veines fendaient le plastique rigide. Oui, car cette étoile-là avait eu des veines. D’ailleurs, elles avaient explosé pour couler à l’intérieur du heaume, et leur sang avait séché en coulées rouge brun.

D’autres jeunes, hagards, blêmes des larmes qu’ils retenaient ou au contraire ne parvenaient plus à tenir, organisaient la fuite de leurs regards selon des trajectoires dont le mérite était de ne pas croiser la souffrance de l’autre. Parfois ce plan si commun ratait et ils frôlaient une autre peine, baissant alors vivement les yeux vers leurs chaussures, les pieds des bancs ou les courtes marches qui montaient vers l’extérieur.

Un désordre odorant, presque écœurant, de fleurs, de gerbes attendait, vautré contre la porte sculptée de la chapelle. L’accompagnement éphémère de la mort d’un fils, d’un frère, d’un petit fiancé, d’un ami. Son casque de moto maculé de sang séché contre le ventre d’une toute jeune fille.

Léonora n’avait pas songé aux fleurs. Elle n’avait pensé à rien d’autre qu’à la baignoire.

La file avança dans un glissement de semelles et Léonora et Judith se retrouvèrent seules à l’exception de trois autres personnes tassées dans un coin, se soutenant de leur embarras. Les sanglots du requiem de Fauré glissèrent sous la voûte.

À un moment, le long homme pâle des pompes funèbres revint les chercher, escortant Léonora en la soulevant avec douceur par le bras, comme s’il redoutait qu’elle s’affale de tout son long dans le couloir. Judith et elle s’assirent sur le premier banc étroit de la chapelle. Un raclement de pieds de bois sur les dalles, dans son dos, témoigna de l’installation des trois autres personnes qu’elle ne connaissait pas. L’excessive fraîcheur du lieu, l’odeur piquante de la cire fondue des cierges, et les mêmes notes d’un désespoir éblouissant du Pie Jesu, comme un baiser inattendu déposé sur son chagrin, lui montèrent à la tête et elle se sentit partir vers l’avant. Une fraction de seconde, une autre. La longue main ferme de Judith la retint. L’amie murmura quelque chose d’inaudible puis ses doigts minces aux ongles carrés caressèrent son avant-bras.

Combien de temps la cérémonie dura-t-elle, Léonora aurait été incapable de le dire. Elle était rentrée en dedans d’elle, si profond, que le mouvement de Judith se levant la surprit.

Les trois personnes s’avancèrent en hésitant du bout de la chapelle, se consultant du regard comme pour s’encourager ou déterminer une sorte d’ordre de passage. Une jeune femme d’abord, une Stéphanie quelque chose, voisine de palier de Marie. Elle balbutia quelques phrases entre ses sanglots et s’enfuit après avoir déposé un baiser trempé de larmes sur la joue de Léonora. Un homme ensuite, d’une soixantaine d’années, un certain Daniel Balin ou Valin, rédacteur en chef d’un des magazines pour lesquels Marie pigeait. Le buste légèrement incliné vers l’arrière, il semblait craindre qu’elle se rapproche de lui. Des condoléances formelles mais, sans doute, une vraie peine derrière le regard affolé de l’homme. Quoi, que craignait-il ? Une contagion par la douleur, une inoculation de désespoir ? Enfin, le dernier, un homme jeune, châtain clair, qui déclara très vite :

— Euh… je ne sais pas quoi vous dire, madame.

La tête du jeune homme bascula vers le sol dallé à la recherche de mots enfuis, peut-être aussi dans l’espoir d’endiguer la lente glissade de ses larmes. Il inspira avant de fixer la grande femme mince qui se tenait rigide devant lui, détaillant quelques instants la silhouette ferme, la folle chevelure ondulée d’un cuivre foncé auquel ce concentré d’enfer et l’abus de tranquillisants avaient ôté toute lumière, les yeux si bleus qui s’éternisaient en amande vers les tempes. Il lâcha comme à regret :

— Euh… j’hésitais parce que… euh… Marie ne vous ressemblait pas… je veux dire physiquement, enfin de loin et je… il fallait que je m’approche pour retrouver quelque chose… cette façon de plisser le front, son… merde, on s’en fout, n’est-ce pas ?

— Je sais. Vous êtes un ami ?

Curieux comme la notion du passé lui échappait.

— Oui… enfin, un ancien petit ami. Je m’appelle Marc Lemoine. Je ne sais pas si Marie…

— Oui, elle m’avait parlé de vous.

— Ah ? Enfin si… je ne sais pas, si vous avez besoin de quelque chose, quoi que ce soit… je… tenez (il avait repêché une carte de visite un peu écornée dans la poche de son léger blouson et la lui avait tendue), vous pouvez me joindre à n’importe quel moment. Je (une larme, une autre, avait dévalé le long de l’arête de son nez, lui pinçant les lèvres)… Putain, quel gâchis… Merde, bordel de merde !

Il tourna brutalement les talons et fonça vers la porte de la chapelle, la laissant claquer derrière lui.

★

Dehors, un soleil imbécile saluait de son insolence l’agonie de septembre.

L’automne. La saison préférée de Marie.

Marie née au creux d’octobre. Marie qui avait choisi sa date anniversaire pour rentrer en France. Marie qui se fabriquait de fausses coïncidences chronologiques, allant jusqu’à retarder ou anticiper un voyage ou une rencontre importante afin qu’ils se produisent durant SA saison. L’automne, le talisman de Marie. Un porte-bonheur confidentiel qui garantissait son succès, ses bonheurs.

Marie morte pour la nouvelle naissance de son talisman.

L’automne comme consécration de la barbarie qui déchiquette le cœur et l’âme.

★

Pourtant, Léonora l’avait embrassé tous les soirs ce crucifix, ce talisman indestructible croyait-elle, que Josefa lui avait offert comme on se vide, quelques heures avant de mourir. Pourtant ce soir-là, lorsqu’il — il, le porc, le veuf de Josefa — l’avait fixée en remontant la lèvre supérieure, elle avait serré la croix d’argent, jusqu’à sentir le mince corps supplicié, écartelé, pénétrer dans la chair de sa paume. Pourtant, elle avait tant prié en le tenant plaqué contre ses lèvres.

Après ? Après le viol, domestique et d’une banalité commune et répétitive, elle avait oublié les obligatoires « Je vous salue Marie » et « Notre père » que Josefa exigeait d’elle comme une récompense ou une preuve d’amour avant le coucher. Après, elle avait compris qu’il ne servait à rien de saluer ou de remercier Celui, Eux, qui ne vous accordent jamais rien.

Après, une notion confuse pour laquelle elle ne possédait pas assez de mots s’était formée dans sa tête : si le porc l’avait redoutée, il ne l’aurait jamais fait trimer en remplacement de son esclave décédée, sa femme, jetant des ordres et des insultes par-dessus le journal qu’il épluchait pour établir ses pronostics de PMU. Jamais il n’aurait osé la réveiller en pleine nuit pour l’envoyer vérifier que la pagaille bruyante et soudaine provenant du poulailler ne naissait pas de l’attaque d’un carnivore affolé par l’odeur de cette viande endormie. S’il l’avait crainte ou juste respectée, il ne l’aurait jamais poussée dans la chambre, balancée sur le lit de sa femme à peine enterrée d’un coup de poing dans le sternum. Il n’aurait jamais retroussé sa robe, baissé sa culotte en lui griffant la cuisse. Il ne serait jamais rentré en elle comme dans un trou, un autre. Il ne l’aurait jamais giflée à toute volée parce que ses sanglots et ses plaintes l’exaspéraient, retardant son orgasme de brute.

Mais le porc ne la redoutait pas, il ne la craignait pas. Il la méprisait comme Josefa. Elle n’était que des muscles qui travaillent sans rien exiger en échange, comme un orifice disponible, comme une nouvelle inexistence depuis sa femme. On ne maltraite pas une inexistence, on ne la viole pas non plus. On peut demeurer serein dans la complicité affable de son esprit prédateur.

Pourtant, Léonora avait encore prié un peu, par superstition sans doute, caressant de ses larmes le crucifix de Josefa dont son porc de mari avait récupéré la chaîne afin de la vendre. La croix, il avait hésité. Léonora l’avait suspendue à un joli petit ruban bleu pâle, en satin. Comme une mince guirlande qu’elle enroulait autour de ses doigts pour s’endormir.

★

La Porte à Mémoire basculait. Léonora eut la calamiteuse certitude que plus rien ne pourrait freiner son entrebâillement.

★

Judith et Léonora rentrèrent à Portland la nuit suivant la crémation. Dans le taxi qui les conduisait vers l’aéroport, Judith demanda en prenant son élan :

— Que vas-tu faire de l’appartement de Marie ? On aurait peut-être dû le mettre en vente tant que l’on était sur place ?

Léonora la regarda comme si les mots lui devenaient étrangers et murmura :

— Quoi ?

— Rien, ma chérie. Tu as raison, on s’en tape.

Léonora se rendit compte qu’elle avait sorti le modeste crucifix d’argent de la « poche à grigris » qui ne quittait jamais ses sacs à main. Le petit Christ luisait de la sueur de sa paume.

Marie se moquait en riant de la fameuse « poche à grigris » en velours vert sombre. Léonora y fourrait tant de menus riens, des indices de souvenirs, amulettes improbables de moments de joie ou de beau chagrin. Le muselet du magnum de champagne qu’elles avaient bu à trois pour le premier vrai contrat de « Marie la journaliste ». Une longue mèche roux clair de cette vieille cocker que Marie l’avait poussée à adopter et qui avait entouré tant d’années Léonora de sa tendresse butée et vindicative. Trois vieilles pièces impériales chinoises. La première carte de visite, pliée en quatre, du Nora’s, le restaurant que Judith et elle avaient ouvert à Portland. Un bracelet indien à grelots, en laiton, cadeau de Marie. Un autre, offert par Judith, fait de minuscules billes d’ambre dont exsudait un parfum rare lorsqu’on les frottait. Sans oublier la fève. Marie avait ramené de France une énorme galette des Rois, écrasée comme une pathétique crêpe durant le voyage puisqu’elle avait dû la passer en contrebande, dissimulée dans sa valise, sous ses jeans. La loi américaine interdisait toute introduction de produits végétaux ou alimentaires non stérilisés sur son territoire. Léonora était décidée à avaler toute la galette s’il le fallait, pour récupérer cette ridicule et minuscule promesse de chance couvrant une année. Un petit lutin hilare en faïence, le crâne enfoncé dans un bonnet vert, comme il se doit. Elle avait dû ingurgiter deux grosses parts avant de sentir le crissement de la fève sous ses molaires. Rien d’autre. Rien ne témoignait de sa vie à elle, en France, si ce n’était une incisive de lait de sa fille.

Sans même y réfléchir, elle récupéra la bourse en velours au fond de son sac, baissa la vitre du taxi et jeta la « poche à grigris » sur l’autoroute. Ce n’est que lorsqu’elle remonta la vitre qu’elle se rendit compte qu’elle avait conservé le crucifix collé de sueur entre ses lignes de vie et d’amour.

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