La Saison barbare

Andrea H. Japp · Chapitre 15 sur 28

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La Saison barbare

Paris, France, nuit de lundi à mardi

 

Elle avait pas mal traîné depuis son retour de chez l’avocat, vidé la moitié de bouteille de margaux qui restait de sa soirée avec Casadei.

Le sommeil la fuyait. Elle hésitait encore à le provoquer à coup de somnifères. Elle s’y résoudrait, bien sûr, mais un peu plus tard. Demain, elle appellerait Marc Lemoine et Daniel Balin. Demain, elle apporterait la photo de Marie — celle qui trônait sur le bureau retour d’Égypte — chez ce photographe qu’elle avait repéré tout en haut de la rue de Tocqueville, afin de la faire agrandir en poster. Marie et l’âne. Le cliché le méritait, en dépit d’une qualité très amateur. Mais il la faisait rire, repoussant durant quelques instants tout ce qui n’était pas les gloussements, la folie joyeuse et la générosité téméraire de Marie. Demain, elle attendrait. Et après-demain encore et peut-être même le surlendemain. Elle attendrait le rapport d’autopsie.

Le manège prudent mais nerveux de Monsieur Tom l’intrigua. Il abandonna d’un bond ses genoux et fila vers la porte d’entrée, poussant du museau vers l’interstice colmaté par la moquette. Comme un chien, flairant une présence de l’autre côté.

Léonora s’avança, sans bruit, se rapprochant de la porte. Un glissement. Elle tira le verrou supplémentaire avec un luxe de précautions, songeant qu’elle était dingue de tenter de découvrir qui frôlait le panneau de l’autre côté, et posa la main sur la clenche de la serrure. Elle ouvrit d’un coup.

Une fille. Une fille qui bondit en couinant. Stéphanie Marolle. La jeune femme, les yeux agrandis de surprise, la bouche ouverte de panique, recula précipitamment.

— Je… je…

Stéphanie Marolle se précipita vers la porte de son appartement restée ouverte. Léonora parvint à l’agripper juste à temps par un pan de sa veste et la tira sans ménagement. La jeune femme trébucha, manquant s’affaler et se retourna, prête à se rebiffer, en hurlant :

— Espèce de dingue… Lâchez-moi !

La gifle partit, mauvaise, violente. Stéphanie Marolle vacilla avant de tomber lourdement sur son paillasson. Léonora n’en avait rien à foutre, et si la fille résistait encore, elle n’hésiterait pas à la cogner. Vraiment, cette fois. Elle la souleva de terre par le col de son vêtement et siffla, venimeuse contre son oreille :

— Tu vas me parler… Et tu vas me parler tout de suite ! N’aie aucun doute : je suis capable de te tabasser s’il le faut… Ne m’y contrains pas.

— Mais je… je n’ai rien à vous dire. Lâchez-moi, vous me faites peur.

— Tu as raison d’avoir peur de moi.

La poigne sans aménité de Léonora s’abattit sur son bras et la traîna vers l’intérieur de l’appartement de Marie, luttant contre l’inertie peureuse de l’autre, qui pleurnicha :

— Non, non… laissez-moi, mais lâchez-moi, enfin !

— Non. J’attends depuis assez longtemps.

Léonora referma la porte, la boucla avant de s’appuyer de tout son poids contre elle pour parer à une tentative de fuite de son invitée récalcitrante. Stéphanie Marolle sembla reprendre un peu de son contrôle et jeta :

— Je n’ai rien à vous dire !

— Oh que si.

— Mais vous n’avez pas le droit !

— Sans blague ? Eh bien, regarde-moi faire, cocotte !

— Je vais porter plainte… Dès demain.

— Pour quel motif, mademoiselle Marolle ? Invitation forcée ou complicité du meurtre de ma fille ?

La jeune femme se décomposa et balbutia :

— Mais vous êtes folle… Complicité, mais quelle complicité ?

— Celle du silence. La complicité du silence, c’est la plus généralisée. On lui doit sans doute davantage de morts que toutes les autres réunies.

La joue pâle de Stéphanie Marolle sur laquelle l’empreinte des doigts de Léonora commençait de boursoufler en pourpre, trembla sous l’accusation, sur les images qui remontaient dans sa tête. Elle inspira avec lenteur et déclara :

— On peut s’asseoir ?

D’une certaine façon, la charge menaçante de Léonora semblait lui avoir ôté un insupportable poids des épaules. Le poids de l’indécision, celui de la peur sans identité qui naît de notre incapacité à faire le premier pas, lorsque chaque alternative fait également peur ou répugne à l’identique. Par prudence, Léonora ferma la serrure avant de fourrer la clef dans sa poche. Elle précéda la jeune femme dans le salon en proposant :

— Je nous sers un verre ?

— Oui, ce ne sera pas de refus.

— Que préférez-vous ?

— Je m’en fous… un truc fort sous un gros volume.

— Comme moi.

Léonora lui tendit un verre rempli de bourbon comme une chope et s’installa sur le canapé à ses côtés. Stéphanie avala un bon quart de l’alcool sans sourciller et annonça :

— Vous m’avez fait drôlement mal. J’ai cru que vous alliez me casser les dents. C’est moi, les appels anonymes… J’étais sûre que vous étiez revenue des États-Unis. J’appelais avec la ferme intention de discuter et au dernier moment, je me dégonflais. Je… J’ai reçu des appels anonymes moi aussi… Ils ont commencé quelques heures après que j’ai tenté de vous joindre aux États-Unis. Des vrais, cette fois. J’ai eu la trouille et je me suis sauvée dans une maison que possèdent mes parents, en Bretagne. Ce n’est pas très glorieux, n’est-ce pas ?

— Mais assez compréhensible. On parlait, on vous menaçait ?

— Non, sauf une fois. Les autres coups de téléphone étaient muets.

— Et cette fois, que vous a-t-on dit ?

Stéphanie Marolle leva le regard vers elle, et Léonora eut mal des larmes qui s’accumulaient au bord de ses paupières. Merde, elle avait l’âge d’être sa fille, mais elle ne connaissait rien de ce que Marie avait appris. Une proie potentielle et si aisée. Le produit d’une gentille éducation de gens bien qui finit par faire accroire que le monde est doux et rempli de bonnes intentions. Marie et Léonora savaient qu’il s’agissait d’un conte à dormir debout. Une habile escroquerie destinée à endormir la masse de ceux que d’autres se chargeaient de plumer, d’exploiter ou d’anéantir. Et pourtant, cela n’avait pas suffi : Marie s’était quand même fait piéger.

La jeune femme avala une autre longue gorgée et commença d’une voix rauque :

— C’était une voix d’homme, déformée. Il a dit : « Stéphanie, ne te mêle pas de ce qui ne te regarde pas. Tu vas avoir des ennuis, de gros ennuis du genre dont on ne se remet pas. »

— Classique.

— Ouais, sans doute… ajouta la jeune femme d’un ton aigre. Mais ça marche. Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit, je guettais le moindre bruit. J’ai fait mes valises et je me suis enfuie.

Léonora demanda doucement :

— Pourquoi être revenue, en ce cas ?

Sans doute Stéphanie ne sentit-elle pas que les larmes qu’elle retenait depuis un moment dévalaient le long de ses joues puisqu’elle ne fit aucun geste pour les essuyer. Léonora détailla la descente de l’une d’elles, son périple d’abord lent, puis de plus en plus rapide, sa glissade le long du petit nez fin, le contournement de la bouche rehaussée d’une fine couche de rouge à lèvres, sa chute et son agonie sur le genou de la jeune femme. Elle tendit la main et caressa la joue de Stéphanie qui murmura :

— Pardon.

— Non, pardon à vous… je suis désolée pour tout à l’heure. Je me suis laissée emporter, j’avais si peur que vous refusiez de me parler.

— C’est pas grave. Cette gifle était même salutaire. Mais quel revers ! Marie m’a raconté un truc que vous lui aviez enfoncé dans le crâne, paraît-il : Il est beaucoup moins dangereux et destructeur d’être courageux lorsqu’on n’est pas tout à fait une larve. Parce que, dans le cas contraire, on se déteste à vie d’avoir été lâche. C’est pour cela que je suis revenue. Il fallait que je vous rencontre, même si l’idée me terrorisait.

Léonora sourit en baissant les yeux :

— Oui, c’est ce que je lui avais enseigné, et c’est exact. Du moins lorsqu’on n’est pas tout à fait lâche, parce que les lâches s’accommodent assez bien de leur pétocherie, ils se trouvent même d’excellentes excuses.

— Oui, mais Marie est morte…

— C’est vrai, pourtant, elle continue.

— Et elle ne se déteste pas, compléta Stéphanie comme si elle prenait soudain la mesure d’un phénomène dont elle n’avait jamais soupçonné l’existence.

— Et elle ne se déteste pas, répéta Léonora. Et nous l’aimons tant et pour toujours. Que s’est-il passé cette nuit-là, Stéphanie ?

La jeune femme prit une grande inspiration et renifla avant d’expliquer :

— J’étais rentrée assez tard, peu avant minuit. Il y avait de la lumière chez Marie. J’en suis certaine parce que je vérifiais toujours en arrivant devant l’immeuble. Parfois, elle m’entendait fourrager dans la serrure et elle ouvrait. On buvait un verre et on papotait un peu. Sauf, bien sûr, lorsqu’elle avait des invités, enfin, bref, un petit ami. Je me suis déshabillée et je m’apprêtais à me coucher. J’ai distinctement entendu une voix d’homme. Ma chambre est mitoyenne de ce salon. Il faut vous dire qu’à l’origine, il s’agissait du même très grand appartement. Les anciens propriétaires l’ont coupé en deux pour le vendre plus facilement. Toujours est-il que la paroi n’est pas porteuse et assez mince. (Elle eut un petit rire triste et précisa :) C’est du reste comme cela que j’ai rencontré Marie. Elle ignorait cette perméabilité sonore. Elle avait l’habitude de travailler en musique jusqu’à deux ou trois heures du matin. Une nuit, excédée par le bruit qui m’empêchait de dormir, j’ai déboulé chez elle. On a commencé par s’engueuler et puis on a sympathisé.

— Cette voix d’homme… il s’agissait d’une dispute ? Vous l’avez reconnue ?

— Non, une conversation tout ce qu’il y a de normal. Je ne sais pas qui parlait. Le ton était civil. Si les sons me parviennent, ils sont quand même étouffés. Nous pouvons reproduire l’expérience, vous verrez. On distingue clairement s’il s’agit d’une voix d’homme, de femme ou même d’enfant.

— D’accord. Allez-y. Où dois-je me placer ?

— N’importe où dans le salon. Je passe dans ma chambre.

La jeune femme se leva, précédée par Léonora qui déverrouilla la porte. Celle-ci patienta ensuite dans le salon quelques instants avant d’entendre des bribes de phrases « Léonora… moi. Je… quoi… sujet… Tom ».

Lorsque Stéphanie revint quelques secondes plus tard, elle demanda :

— Alors ?

— Alors oui, on distingue sans peine le genre de la voix. Beaucoup plus mal le contenu de la conversation.

— Et encore, j’ai un peu forcé sur les décibels. Il faut vous dire qu’en plus, je n’ai pas vraiment prêté attention. J’étais convaincue qu’il s’agissait d’un ami.

— Francis Casadei ?

— Non, vraiment, je ne pourrais pas m’avancer sur l’identité de cette personne. Un homme, c’est tout. Vous le connaissez ? Francis Casadei, je veux dire.

— Oui, je l’ai rencontré.

Stéphanie ne put s’empêcher de lâcher :

— Il est canon, hein ?

— Très bel homme, en effet, admit Léonora. Cela étant, je ne lui confierais pas ma vie.

— Ah… ben moi, j’hésiterais pas mal avant de la lui refuser. Marie en était dingue. C’est la première fois que je la vois devenir crétine au sujet d’un mec. Il est vrai qu’il ne manque pas d’atouts.

— Je sais, elle m’avait téléphoné…

La question qui lui avait échappé revint à l’esprit de Léonora :

— Que disiez-vous au sujet de Tom, depuis votre appartement ? .

La jeune femme que l’évocation de Casadei faisait sourire se rembrunit aussitôt :

— J’avais un rendez-vous professionnel précoce le lendemain matin. Je travaille dans une compagnie d’assurances. Je suis juriste. C’est la pleine mode des petits déjeuners de brainstorming en ce moment, dans la mouvance « cadre disponible et dévoué à l’entreprise ». Évidemment, nul n’ose s’y soustraire, moi la première. Ensuite, je devais foncer jusqu’au lendemain soir en Suisse. Nous y avons notre maison mère. Peu importe… Toujours est-il que lorsque je suis sortie de mon appartement, Tom miaulait derrière la porte de sa maîtresse. Marie surveillait son vieux matou comme le lait sur le feu. Elle disait toujours qu’il n’avait pas inventé l’eau tiède et qu’elle craignait qu’il soit incapable de retrouver son chemin s’il se perdait.

— Monsieur Tom était à la porte ?

— Oui, pas mal affolé. Il me connaît bien, on est des potes, maintenant. Je l’ai fait entrer chez moi en me disant vaguement qu’elle avait dû partir avant moi sans s’apercevoir que le chat lui filait entre les jambes… Rosa possède un double de mes clefs… que je suis bête, vous le savez. Marie pouvait donc récupérer Monsieur Tom quand elle le souhaitait. Maintenant, je me dis que le matou est sorti après… cette nuit-là, quand il a rouvert la porte… après. Le chat devait être planqué quelque part, terrorisé. Il s’est sans doute précipité dehors. Ah oui… j’ai un sac de croquettes tout neuf et une litière que Marie m’avait donnés… Oh merde…

Elle se tassa sur elle-même et fondit en larmes. Léonora se rapprocha d’elle, et caressa ses cheveux, comme elle le faisait avec sa fille. Pourtant, la douleur, le chagrin des autres lui devenaient si étrangers, comme si Marie avait été son seul passe-partout pour pénétrer parmi les autres humains, pire pour s’y mêler ou s’y intéresser. La compassion qu’elle ressentait pour la jeune femme secouée de sanglots n’avait qu’une raison : sa peine concernait Marie. Léonora attendit. C’était ce qu’elle faisait de mieux en ce moment. Enfin, l’autre s’apaisa et bafouilla :

— Excusez-moi, je vais chercher un bout d’essuie-tout dans la cuisine.

Lorsqu’elle revint, ses jolis cheveux dorés coupés au carré étaient trempés. Sa peau fine de blonde, déjà irritée par la gifle, se couperosait sous l’afflux récent des larmes. Elle se planta devant Léonora :

— Voilà. Ce n’est pas grand-chose.

— Si. Je vous remercie, Stéphanie. Je vous remercie pour Marie de votre courage. (Elle hésita puis obéit à l’impulsion qu’elle venait de repousser quelques instants plus tôt :) Si vous en avez encore la possibilité, il n’est peut-être pas plus mal de retourner en Bretagne. Quelque temps. J’aimerais juste que vous me laissiez un moyen de vous joindre, au cas où… Je ne le communiquerai à personne, sauf à l’inspecteur Raymond, si du moins vous ne vous y opposez pas.

La lèvre inférieure de la jeune femme trembla .

— Vous croyez que… qu’il pourrait m’arriver…

— Je n’en sais rien. Mais je m’en voudrais terriblement si c’était le cas. Et puis, des petites vacances au grand air, c’est toujours agréable.

La ridicule plaisanterie ne dérida pas Stéphanie qui insista :

— Mais, et vous ?

— C’est gentil… Mais je ne risque rien.

— Comment le savez-vous ?

— Je le sens, et puis la police a réouvert le dossier et j’ai pris un avocat. De toute évidence, le meurtrier ne souhaitait pas que l’on découvre que la mort de Marie était… autre chose qu’un suicide. Il s’est donné beaucoup de mal. Ce serait très bête de se dévoiler en m’attaquant maintenant.

Léonora mentait, mais quelle importance ? Elle raccompagna Stéphanie jusqu’à la porte de son appartement. Elles se regardèrent, la jeune femme se jeta contre elle et la serra convulsivement dans ses bras, l’embrassant dans le cou en murmurant :

— Je suis tellement, tellement triste, anéantie… Je repars demain, il y a un train vers six heures du matin, je crois. Prenez soin de vous, Léonora. Marie était quelqu’un de… de lumineux. C’est terrible comme les êtres de lumière nous font défaut lorsqu’ils disparaissent. Et pourtant, tant qu’ils sont autour de nous, nous nous rendons si peu compte que nous baignons dans leur chaleur.

— Je sais. Merci, Stéphanie, pour tout.

La jeune femme allait refermer la porte lorsqu’elle se ravisa :

— Autant que je vous rende les « petites affaires » de Monsieur Tom. J’ignore quand je rentrerai.

 

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