La Saison barbare
Le Havre, France, mercredi
La nuit tombait déjà lorsqu’elle traversa le pont de Tancarville pour pénétrer dans cette ville du Havre dont elle s’était pourtant promis ne plus jamais prononcer le nom. Une fatigue pathologique lui faisait piquer du nez vers le volant, la fatigue de la déroute. Non ! Non, elle ne se rendrait pas, elle ne capitulerait pas après tout ce chemin, toutes ces années.
Elle trouva une chambre pour la nuit dans le premier hôtel devant lequel elle passa, un établissement familial, au centre-ville. Un hôtel de l’Ouest, un autre. Le maître des lieux, un petit homme chauve courtois, la précéda dans un couloir aveugle, seulement éclairé par le chiche alignement de quelques plafonniers qui diffusaient une lueur jaunâtre. Il était gris, le petit homme, gris du désenchantement d’une vie qui l’avait laissé derrière elle. Il lui tendit sa clef après avoir entrouvert la porte, en précisant d’un ton de confidence :
— Il y a deux verrous. C’est utile pour tranquilliser les dames. Remarquez, c’est très calme, chez nous. Des gentilles familles et des représentants de commerce. Enfin… on ne sait jamais… un extérieur, la nuit. Car je monte me coucher à dix heures.
Léonora n’osa pas tempérer son évident plaisir à la rassurer en lui expliquant que l’agresseur imaginaire aurait besoin de toute sa force. Elle s’était déjà sortie de pires situations opposée à des carnassiers que le petit homme n’imaginait même pas. Au lieu de cela, elle lui adressa son plus joli sourire de « dame ».
Elle se retrouva plantée au milieu de cette chambre de petite taille dont la seule fenêtre donnait sur un immeuble en béton triste qu’elle aurait presque pu toucher en étendant le bras. Elle passa dans la minuscule salle d’eau, seulement aérée d’une sorte de gros ventilateur et chercha du regard un distributeur de mouchoirs en papier, les petits flacons de gel douche et de démaquillant. Seule une lame de savon trônait sur la tablette scellée sous un miroir. Le papier peint bleu bébé semblait neuf mais cloquait déjà par endroits. Elle se lava les mains afin d’enlever ses lentilles, les lentilles de Marie. Leur inhabituel contact durant ces heures de route avait irrité ses cornées. Elle trébucha contre la cuvette des toilettes à broyeur, presque collée au pied du lavabo. De pénibles remugles s’en échappaient lorsqu’un occupant des étages supérieurs tirait la chasse d’eau. Elle se protégea les doigts de papier hygiénique et revint dans la chambre pour tirer le dessus de lit orangé entre son pouce et son index bandés d’une poupée de cellulose rose. Une grosse tache jaunâtre s’élargissait au centre de la lirette fanée mais les draps sentaient le propre. Elle suspendit sa chemise de rechange — une seule, son délai, celui qu’elle s’était concédé — dans une de ces petites armoires en contreplaqué — de celles que l’on trouvait dans les bed and breakfast anglais minables il y a vingt ans — rabougrie d’économie et de modestie imposée. Curieusement, une main honteuse de la laideur du petit meuble l’avait décoré d’une frise en laiton doré représentant une sorte de grand oiseau élégant. Un héron, peut-être.
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Le premier hôtel dans lequel elles avaient débarqué à Boston s’appelait le Paramount Hôtel. Marie possédait cette sagesse des enfants qui ont appris trop vite que la vie blesse par paresse, par habitude aussi. Pas Léonora, pas encore tout à fait. Elle avait fondu en larmes lorsqu’elle avait pénétré dans la salle de bains pour se rafraîchir. Elle n’avait pas osé décoller les bras du corps en se lavant, tant elle craignait de frôler les murs carrelés, collant de gras, de suie de tabac, d’odeurs de rance et d’humidité, de crasse, d’elle ne savait trop quoi. De l’abandon progressif d’eux-mêmes de ceux qui passaient en ces lieux.
Marie l’avait consolée : « Chut, maman, chut, c’est pas grave. Du moment qu’on est toutes les deux. »
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Léonora ravala les larmes qui menaçaient au bord de ses paupières.
Merde… elle avait si vite oublié. Ou plutôt, elle s’était si vite déshabituée de sa mémoire. Elle s’était installée dans le luxe dont Don savait entourer sa femme et sa belle-fille avec tant d’aisance. Quoi, avait-elle vraiment cru parvenir à se convaincre un jour qu’elle n’était pas d’ici, de cette pauvreté, de cette mesquinerie de la vie qui se venge de ceux qui ne peuvent plus se défendre ? Avait-elle véritablement cru qu’elle ne reconnaîtrait jamais plus cette odeur incrustée partout ? Une odeur de soupe aux poireaux et de désinfectant ? L’odeur des hôtels modestes ou minables et des petites vies basculantes qu’ils hébergent. Le Raggazzina Hôtel. Le dernier sanctuaire de la Marche.
Quelle affligeante stupidité, pire, quelle lamentable lâcheté que la sienne.
Léonora se coucha, tardant à glisser dans un sommeil troué par le cri des mouettes qui caquetaient ou geignaient en point d’interrogation. Elle avait oublié que les mouettes ne se taisent jamais.
Plus loin dans la nuit, une femme toussa à côté, petite toux sèche que l’on étouffe d’une main plaquée, par crainte de gêner le voisin, de s’attirer ses remontrances ou ses insultes au travers de la cloison de carton plâtré. Encore un peu plus tard, elle l’entendit vomir dans la salle d’eau mitoyenne de la sienne, puis se gargariser et se moucher.
Le miaulement hargneux d’une mouette la réveilla en sursaut au matin. Elle se doucha rapidement en pénétrant de biais dans la minuscule cabine de douche, évitant de s’appuyer contre les parois en aluminium déformable. Un petit quart d’heure lui fut encore nécessaire pour replacer ses lentilles, un record. Puis elle se dirigea vers la longue et sombre salle à manger qui ouvrait sans vestibule sur la rue.
Le café était bon et Léonora huma avec plaisir l’odeur puissante. Le patron déposa devant elle une petite corbeille remplie de tronçons de baguette et une soucoupe dans laquelle mollissaient de minces tranches de beurre. Pas de viennoiseries, elle n’en attendait pas. Il la salua avec gentillesse avant de s’en retourner vers une porte qui semblait donner sur ses appartements. Elle l’entendit gronder pour la forme un petit garçon qui pleurnichait sans conviction, mais avec persévérance. Les pleurnicheries d’un enfant unique sûr de son fait, de sa très prochaine victoire sur ce monde adulte et parental qui ne rêve au fond que d’une chose : céder à ses caprices. Marie n’avait jamais pleurniché. Avec toute sa sagacité, toute son élégance de petite fille, elle avait compris très vite qu’il s’agissait d’un luxe hors d’atteinte.
Une femme morose faisait de courtes apparitions dans la salle à manger, y cherchant du regard quelque chose, escortant chacune de ses retraites vers la cuisine d’un sourire mécanique sans être désagréable. Elle semblait beaucoup plus jeune que son mari, l’homme chauve et gris. Elle ne se détendit qu’à l’arrivée de la femme de chambre. Son petit masque froissé se dérida et elle sourit. Sans plus s’occuper de la présence de Léonora, seule attablée à cette heure, elle se lança, au profit de la femme boulotte qui passait une blouse de nylon bleu marine, dans la narration d’une histoire de slip de bain tout neuf que le petit garçon avait perdu la veille. « Mais comment peut-on perdre un slip de bain, Sylvie, enfin, je vous le demande ? Il n’est quand même pas sorti de l’eau cul nu ! Oh, il me rendra chèvre ce garnement avec ses inventions ! » pesta-t-elle, ravie au fond. Et Léonora comprit qu’elle n’attendait que cette autre femme pour parler, prononcer des mots, raconter de mignonnes petites anecdotes, sa vie. Léonora sentit son apaisement progresser au fur et à mesure des minutes de parole, alors même qu’elle prenait garde de contenir sa familiarité : après tout, Sylvie était une employée et elle la patronne.
Une soudaine et impérieuse envie de fuir secoua Léonora. Mais elle ne savait plus dans quelle direction. Ou plutôt, il lui en restait une seule. Finalement, la douleur ne l’incommodait plus, seulement, parfois, ses éclats. En finir. En finir de ce bout de mémoire une bonne fois pour toutes. Mais pourquoi en finir ? Parce que. C’est tout.
Elle se leva et fonça dans sa chambre. Elle fourra ses affaires dans son petit sac de voyage et attrapa son sac au vol. Partir, partir sur-le-champ. Vite. La chambre était payable d’avance. Il ne lui restait plus à régler que son petit déjeuner. Payer, mais vite.
Fuir cette pénurie, son habitude qui revient comme une interminable maladie qui aurait conservé la nostalgie de ses cicatrices.
Fuir le souvenir de son ancienne pauvreté qui prenait des accents de mise en garde prémonitoire.
Elle s’accrocha à la poignée de la porte qui semblait aller vers l’appartement des patrons et frappa, crispée de panique. Bordel, la note, vite !
Elle se propulsa au dehors, manquant s’affaler sur un petit terrier écossais qui se ruait vers une mouette vindicative et téméraire. Aboiements mêlés du chien et de l’oiseau, en un combat de sons fratricides.
Il était encore tôt, trop tôt. Léonora décida de se promener un peu dans cette ville qu’elle avait exclue de sa mémoire avec le reste. Elle se rapprocha du bord de mer, puis obliqua à nouveau vers des pâtés d’immeubles gris, rectangulaires, compacts comme des reproches justifiés. Pauvre ville malmenée par l’Histoire et les changements. Éventrée, pulvérisée, rasée par un bombardement anglais, allié, qui poursuivait de ses charges destructrices une poignée de soldats allemands. Douze, prétendait-on.
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Lorsqu’elle était petite, elle accompagnait souvent Josefa lors de ses courses en ville. Une délectable expédition pour Léonora, puisqu’il leur fallait grimper dans un car. À chaque fois, une sorte d’appréhension admirative prenait la petite fille : c’était si grand, si peuplé. Une vraie ville avec des artères, des magasins, des feux rouges, tout plein de voitures. Dans son esprit, Paris-capitale ne pouvait guère être plus grande. Finalement, elle avait bien aimé les gens d’ici, leur réserve placide et sans animosité, leur calme sans paresse. Presque une ville du Nord, mais elle ne le savait pas à l’époque.
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Une bruine d’océan tombait depuis quelques minutes. Elle se décida à rejoindre sa grosse voiture prétentieuse de location garée non loin de l’hôtel.
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