La Saison barbare
Paris, France, mardi
Tout était prêt. Demain, un taxi passerait la prendre à dix heures et elle décollerait pour rejoindre la côte est, en attendant la convocation du juge d’instruction. L’instruction à proprement parler était terminée, et on lui avait épargné un contrôle judiciaire. Le reste ne semblait plus qu’une dernière formalité.
Monsieur Tom tournait depuis un moment autour de la jolie cage-litière de voyage, vert lichen et rose fluo, qu’elle venait de lui offrir. Le vieux matou tentait d’y pénétrer pour pousser son inspection de cette chose nouvelle et étonnante. Certes, dès demain, lorsqu’elle voudrait l’y installer, il résisterait et se sauverait. Les chats ont un génie particulier pour la contradiction et la rébellion.
Sa blessure ne la faisait presque plus souffrir. La cicatrice était assez large, les chairs explosées et la peau dilacérée sous la violence de l’impact ayant nécessité l’ablation d’une conséquente bande de tissus cutanés et sous-cutanés. Léonora s’en voulait de la complaisance avec laquelle elle s’était remise.
★
Francis Casadei avait téléphoné un peu plus tôt, la priant puis, devant son refus, exigeant de la revoir quelques minutes avant son départ. La conversation téléphonique avait été houleuse. Léonora lui, en voulait. Tant et de tant de choses. D’avoir trompé Marie, de l’avoir abusée, elle.
Raymond avait levé le voile, juste après sa sortie de l’hôpital, sans même s’en rendre tout à fait compte :
— Madame Morrison, mon implication dans cette enquête s’arrêtait à la découverte de l’identité du tueur de votre fille. Vous l’avez trouvé avant nous… dommage pour lui, mais, pour être franc, je n’en ferai pas une maladie.
Léonora l’avait fixé, attentive, un peu attendrie aussi par le curieux mélange de gêne et de sympathie qu’elle avait perçu chez lui. Il avait été un outil, une menace aussi. Il redevenait un homme, mais il l’ignorait. Il avait poursuivi :
— Le reste concerne des sphères qui me dépassent très largement. Les brigades financières. Pour ne rien vous cacher, j’en suis assez soulagé. C’est d’une telle complexité ces circuits, un vrai casse-gueule. Marie avait levé une piste… un serpent de mer, mais vous savez tout cela depuis votre mise en examen. Au demeurant, il semble que cette affaire soit surtout du ressort des Américains. Casadei a déjà dû récupérer le dossier auprès d’Interpol.
Il avait fallu à Léonora quelques fractions de seconde pour que la dernière phrase de l’inspecteur divisionnaire prenne un sens :
— Francis Casadei ?
— Oui… Notre bon ami se révèle être un super-agent du FBI… côté magouillages financiers d’envergure planétaire… doublé d’un redoutable comédien.
Fort heureusement, la surprise avait rendu Léonora muette, faisant avorter la bordée d’injures qui lui montait dans la gorge.
Raymond l’avait raccompagnée jusqu’à la sortie du commissariat après quelques commentaires acerbes sur la duplicité de Casadei.
Lorsqu’il lui avait serré la main, il avait pris une inspiration. Elle lui avait souri dans les yeux, sachant déjà qu’il ne dirait pas les mots, parce qu’il s’agissait de mots de cordialité, peut-être même d’amitié et qu’il s’y sentait étranger, faute d’habitude. La rencontre de leurs paumes s’était prolongée, juste un peu, et Léonora avait été certaine qu’il était satisfait, soulagé, de l’absence de poursuites vindicatives contre elle.
Francis Casadei sonna à l’interphone, à quatorze heures précises, comme prévu.
Il portait une chemise en épais coton bleu sur laquelle il avait jeté un sweat-shirt d’un bleu plus soutenu. Un jean et des baskets montantes complétaient ce tableau urbain mais décontracté.
Elle ne le salua pas, le devançant dans le salon sans un mot. Embarrassé, il jeta :
— Je suis passé voir Raymond ce matin… pour régler deux ou trois petites choses. Il m’a informé de… votre conversation.
— Ah bon, répondit-elle en évitant toute note interrogative.
— Je suis certain que vous comprenez ma nécessaire discrétion… (Il embraya, de plus en plus mal à l’aise :) Au fait, mon prénom est Jon. Francis est le prénom de mon père. C’est un type bien mon père, il était coiffeur. Ma mère est d’origine allemande, elle se prénomme Claudia. Une sacrée bonne femme ! Je lui ressemble, physiquement et… je dois être à peu près aussi obstiné qu’elle, ajouta-t-il dans un sourire incertain. J’ai trois frères… plus jeunes que moi… enfin, on se suit.
— Vous m’en voyez ravie… En bloc.
Il se mordit la lèvre inférieure, et Léonora se demanda si cette jolie grimace-là avait aussi été étudiée.
— Êtes-vous odieuse avec tout le monde ou est-ce mon privilège spécifique ?
Léonora se rapprocha de lui en le détaillant avant de lâcher d’une voix dont l’extrême placidité inquiéta l’homme :
— Et la fable de cette petite croix d’or que vous portez en souvenir de cette jeune sœur tant aimée… Morte d’une leucémie… Quel affreux chagrin, c’est bien cela ? Les Urines vous montent-elles toujours aux yeux lorsque vous vous souvenez de son enterrement ?
La voix de Léonora trembla sur les derniers mots. Il vit ses mâchoires se crisper, ses narines se dilater de rage. Une gifle, poing serré, une vraie gifle de pute, le déséquilibra. Elle hurla :
— Enfoiré… Triste ordure… Un autre mensonge pour séduire Marie. Le plan dégueulasse de l’émotion familiale. Le gentil frère protecteur, désespéré, sanglotant au-dessus du cercueil de sa pauvre frangine vaincue par une affreuse maladie. La ficelle imparable avec toutes les « meufs » de la création, c’est cela ? Vous me donnez envie de vomir, Casadei… et pourtant, il m’en faut !
Elle haletait, livide, meurtrière et il restait devant elle, tétanisé, paniqué à l’idée qu’elle le détestait vraiment, irréparablement.
Elle inspira bouche ouverte à plusieurs reprises et il se contint, contint l’envie qu’il avait de se précipiter vers elle, de la prendre contre lui à l’étouffer, de la faire taire. Il entendit à peine sa voix, redevenue calme et tranchante :
— Laissez tomber, Casadei, tout de suite. Je n’ai pas envie de vous parler ou de faire plus ample connaissance. Pour tout vous dire, vous me donnez envie de hurler. Vous étiez certain depuis le début que Marie ne s’était pas suicidée. Osez prétendre le contraire ! Vous et vos stratagèmes merdiques ! Vous et vos semblables, derrière vos mensonges, vos tromperies, êtes complices de la mort de Marie. Si vous étiez intervenu plus tôt…
Il perdait pied dans son affolement, il le savait. Il jeta un pathétique :
— Sur la base de quoi ? Il existe un truc qui s’appelle la loi. Je suis un représentant de la loi, Léonora.
Venimeuse, elle contre-attaqua :
— Je m’en fous. La loi n’a jamais rien fait pour moi. En d’autres termes, je ne dois rien à la loi et je m’en tape !
— Mais merde, essayez de comprendre… Si j’avais pu supposer un seul instant que Marie était menacée, je veux dire, vraiment… J’ai un fils de neuf ans… Jacob. Il vit avec sa mère. Vous croyez que ce que vous ressentez m’est étranger ? Quoi ? J’ai utilisé Marie ? C’est vrai, madame Louvier. Mais maintenant, un peu d’honnêteté. C’est très déplaisant et ça fait mal, je sais. Au début, Marie s’est jetée à mon cou parce qu’elle pensait, elle aussi, parvenir à m’utiliser. À ses yeux, j’étais conseiller d’une banque d’affaires dont elle soupçonnait les liens avec son enquête. Le problème, c’est qu’elle est tombée amoureuse très vite. C’est cela que vous ne me pardonnez pas ? Que votre fille ait été assez amoureuse de moi pour me croire sur parole ?
Léonora le contempla, déclarant d’une voix de lassitude :
— Je n’ai pas envie de discuter avec vous. (D’un ton maintenant tout à fait courtois et détaché, elle précisa :) Je suis désolée, je vais vous demander de partir… je dois terminer mes bagages.
Il avança et elle recula d’autant. Il se lança parce qu’il ne lui restait plus rien d’autre à tenter pour la convaincre :
— Je sais tout… je crois. La rue de la Louvière, Josefa, son mari Serge, la naissance de Marie à Paris, le départ aux États-Unis, Monsieur Alfred de Manhattan, Boston, la Combat Zone, Judith, Don. Je sais comment vous avez procédé avec l’aide de votre bonne copine. Elle rabattait les mecs intéressants et vous ferriez derrière. Une collaboration classique mais efficace. Celle qui harponne le gros poisson friqué partage avec l’autre…
Elle précisa, sans même y prêter attention :
— Nous nous sommes débrouillées avec ce que l’on nous avait laissé. La faute à qui ? En l’occurrence, Don n’a jamais eu à le regretter. (Elle eut un petit rire triste et avoua :) Puisque vous êtes si bien informé… C’est l’avantage des professionnelles, elles s’acquittent de ce pour quoi elles sont payées. Il a obtenu sa charmante épouse, bourgeoise mais drôle, jolie et aimante. Sans oublier une adorable et tendre belle-fille.
Il l’agressa, le regrettant sans pourtant parvenir à retenir l’insulte :
— En échange de fric ?
Elle se contenta de lever les sourcils avant de répondre :
— On peut le voir comme cela, en effet. Disons plutôt : en échange de confort et de sérénité.
Il biaisa parce que toute sa maîtrise le lâchait :
— Il y aurait beaucoup à dire sur cette union, mais ce n’est pas le moment. Je n’ignore rien non plus d’Enrique. Peut-être serez-vous intéressée d’apprendre que votre faux hidalgo a mal fini. Sous le couteau d’un junkie en manque, le frère d’une des pouliches de trottoir du dit Enrique.
— Et alors ? Quelle importance ?
Quelle importance ? La question si simple le bouleversa. Elle ne savait rien de l’importance cruciale de ces quelques minutes. Lui si, parce que sa vie à lui en devenait l’enjeu. Mais elle n’en avait rien à foutre de sa vie. Trop tard. Trop tard pour les faux-semblants, les jeux de rôle. Trop tard pour l’éternelle connerie de « qui garde la main, qui se déballe et se couche ».
— L’importance ? L’importance, c’est que j’ai consacré plusieurs mois de ma vie au décryptage de votre… comment dire… profil psychologique.
Elle pouffa et jeta, mi-amusée, mi-méprisante :
— Ah… la fameuse formule à la mode ! Mais je vous repose ma question : et alors ?
— Et alors ? Eh bien, je ne me souviens pas de la dernière fois où j’ai fait quelque chose d’aussi gratuit, d’aussi désespéré en quelque sorte. Je crois que je vous connais mieux que tout le monde, sauf Marie. Je vous connais aussi bien que Marie, Léonora.
Soudain mauvaise, elle pointa du doigt sur lui et siffla :
— N’ajoutez pas le blasphème à la stupidité ! (Son humeur bascula aussitôt et elle asséna :) Ah, mais c’est pire que cela… Oh quelle bêtise de votre part ! Vous vous jouez l’éternel poncif masculin : la pute au grand cœur, c’est cela ? Ouh… c’est très daté, tout cela. Quoi, les années cinquante ? Irma la Douce ? Le bon gros mac portant gourmette en or qui sirote son pastis en contemplant le port et en tapant le carton ? Daté et si invraisemblable. Grâce à Dieu, j’ai été épargnée. Au bout de quelques jours passés à arpenter les trottoirs de la Combat Zone, à cirer vos ventres, même la plus gourde des filles abandonnait son « grand cœur » sans hésitation… À défaut de quoi, elle mourait. Très vite. Il existe tant de vilaines façons de mourir de ce côté-là du monde. Avez-vous déjà vu une fille qui venait de se faire défoncer par un souteneur mécontent des gains de la journée ? Moi oui, des dizaines et des dizaines. Le reste est de la littérature, monsieur Casadei. Ne tentez pas de m’avoir à l’émotion, vous allez vous planter comme avec le reste…
Il tenta de l’interrompre d’un geste, elle feula :
— Je n’ai pas terminé. Voyez-vous, pour en revenir à ce que je disais tout à l’heure, c’est cela la loi, pour moi.’ Ce sont des types en uniforme qui m’ont coincée des nuits entières en taule parce que vous, vous tous, ne m’aviez rien réservé d’autre que les trottoirs pour élever ma fille… La petite Marie, celle que j’ai eue d’un violeur de la variété la plus domestique, la plus banale, et qui a bien vécu toute sa vie… merci pour lui. (Elle inspira et ses lèvres se tendirent d’un sourire.) Il faudrait vraiment que vous partiez. J’ai pas mal de choses à régler et votre présence me retarde.
— Pardon. Je vous prie de me pardonner.
— Je me fous de vos prières, monsieur Casadei. Trouvez mieux.
— Un marché ? J’ai un excellent marché à vous proposer, Léonora… Je suis convaincu que vous avez descendu Lemoine de sang-froid. Enfin, ce serait la catégorie de police : homicide volontaire. Mais, vous ignorez totalement ce qu’est le sang-froid. Ce n’est pas physiologique chez vous. Raymond est trop « normal » pour le comprendre. Non, normal n’est pas le bon mot. Raymond se coltine la merde de l’âme humaine depuis trop longtemps, comme la plupart des flics. C’est devenu leur étalon, leur principal outil d’évaluation. Les héroïsmes maudits, les sacrifices sanglants et désespérés ne font presque plus partie de leur univers. À leur décharge, ils en rencontrent fort peu. Vous vous êtes tiré une balle en plein abdomen en appliquant le revolver dans la main de Lemoine pour qu’on décèle des traces de poudre sur son épiderme. Vous étiez prête à mourir, c’est cela ? Vous vous en foutiez si c’était mourir pour Marie, mais jamais pour Marc Lemoine. Du reste, la balle est passée à un centimètre du foie, d’une hémorragie hépatique terminale. Moi, je le sais. Je le sais parce que je vous porte dans ma tête depuis si longtemps.
— C’est un chantage ?
— Non… Oh non, vraiment pas. Au demeurant, il ne fonctionnerait pas avec vous. C’est exactement ce que j’ai annoncé : un marché. Permettez-moi de vous en exposer les prémices…
★
Elle vit son visage se détendre d’un sourire qu’elle ne lui connaissait pas, un sourire de larmes. Il ferma les yeux et sa tête s’inclina sur le côté. Aveugle, il avança une main vers elle :
— Je t’aime… je t’aime tant. Je t’aime à un point que tu, que je n’imagine pas. J’ai la sensation d’avoir passé les cinq dernières années de ma vie dans une série de pointillés. D’une certaine façon, je crois que tu es responsable de mon divorce. Il n’y avait plus de place pour autre chose. Je veux dire… Je veux dire, tout est devenu clair, si irréparable d’un coup. Mon mariage… J’aime beaucoup ma femme, une copine de lycée, une fille géniale…
Léonora le fixait, abrutie jusqu’au mutisme. Il murmura un ordre :
— Parle-moi.
— Vous êtes fou, malade… Comment pouvez-vous, comment osez-vous… Vous avez sauté la fille et vous souhaitez tringler la mère. C’est cela ? (Elle répéta en hurlant, poings serrés :) C’est cela ?
Il songea vaguement qu’elle allait se ruer sur lui, le frapper, le défigurer. Peut-être même l’abattre, elle en était capable, elle avait déjà tué un homme, mais elle n’avait pas d’arme à portée de la main.
Il vit le grand corps mince, si désiré, tant fantasmé trembler comme sous l’effet d’une fièvre inattendue et violente, puis se plier et couler vers le tapis. Il vit son front rejoindre ses genoux. Il entendit la quinte de sanglots qui l’étouffait et un gémissement :
— Partez, Casadei.
— Non… je ne peux pas.
— Je vous en prie, partez.
— Non… vous ne savez pas.
Il aurait voulu s’échouer à ses côtés, lui murmurer plein de trucs idiots et inutiles, rentrer dans cette terrible peine. Mais il ne le fallait pas. Parce qu’alors, il serait contraint de partir et c’était un suicide qu’il n’était pas encore prêt à accepter.
Il se traîna jusqu’au canapé, s’y affala et attendit. Il avait tout son temps. En fait, il avait à disposition le reste de sa vie. Et puisque ce reste-là ne dépendait plus que d’elle, il pouvait attendre.
Elle sanglota durant une éternité lui sembla-t-il. Perdue dans quoi ? Dans sa vie, dans Marie ? Les deux puisqu’elles étaient indissociables. Enfin, elle se redressa. Casadei demanda :
— Tu veux un verre ? Il est un peu tôt, mais c’est le moment idéal.
— Un porto. Il en reste, je crois.
Elle avait répondu avec une lenteur polie, passant à nouveau de la douleur de mémoire, du chagrin de l’amour au combat. Mais après tout, n’était-ce pas justement ce qui le subjuguait tant ? Il les servit et s’avança vers elle. Elle recula, étendant le bras, prenant garde de ne pas le frôler en récupérant son verre. Il se retourna vers le canapé et expliqua après une longue gorgée :
— Tu sais, c’est le genre de plan débile, le genre cinématographique. On regarde ça au cinéma, on adore en se disant que c’est du pipeau mais que c’est vraiment chouette. Un bon gros mélo, une histoire d’amour irrécupérable. Sauf que, bien sûr, nous, on est raisonnables, nous, on n’y croit pas, nous, on sait que c’est du cinoche, une sorte de baume sur les plaies de nos rêves. Et puis, ça te tombe dessus. Je crois que c’est plutôt une malédiction qu’une chance…
— Écoutez… puisque vous savez maintenant tant de choses sur mon compte… je viens d’un univers dans lequel il n’existe que deux priorités : l’argent et les moyens de le gagner, la mort et les moyens de l’éviter. Marie avait gommé ce monde-là, mais Marie est morte. Cette discussion n’a donc plus d’objet…
— C’est bien dommage mais je n’ai pas fini. Bordel, j’attends ce moment depuis si longtemps, Léonora, je ne le laisserai pas filer. Je crois… Je crois qu’on n’a pas de passé, donc pas de réalité, tant que quelqu’un autour de soi n’en témoigne pas. Je suis le dernier témoin, Léonora. À ce titre, j’ai la prétention de penser que tu ne peux pas te passer de moi. Je n’ai ni demande ni revendication. (Il pouffa, au bord des larmes et acheva :) Je n’en ai pas parce que je sais que dans le cas contraire, je me ferais jeter. Qu’en dis-tu ?
Il fallut à Léonora un effort considérable pour ne pas le gifler, sangloter encore, le foutre à la porte. Mais une fatigue extrême lui tomba dessus. Elle articula avec peine :
— Je dis : « Bien. » « Acrobatique mais intéressant. » Vous avez terminé ? Excusez-moi, mais il va falloir que je vous mette dehors… Je prends l’avion demain matin et j’ai pas mal de petites choses à préparer. (Elle se radoucit d’un coup :) Pardonnez-moi… c’est juste que tout ceci est si lointain… Vous n’existez pas, plus rien n’existe.
Il avala son verre d’un trait et la fixa, blême jusqu’aux lèvres.
— C’est définitif ?
Léonora répondit d’un ton calme, sans aucune intention de le blesser :
— Je ne vous comprends pas, monsieur Casadei. Je suis désolée… Les choses ont sans doute dérapé quelque part, mais vous me concéderez que je n’en suis pas responsable. Je… oui, c’est cela, je suis désolée, mais je n’y peux rien… Je dois me préparer. Je rentre aux États-Unis.
— Marie restera toujours entre nous, n’est-ce pas ? Quoi de plus imparable ?
Elle ne saisit pas ce qu’il voulait dire. Mâchoires crispées, il sembla hésiter et elle crut qu’il allait l’insulter. Enfin, il récupéra le sweat-shirt qu’il avait abandonné sur le canapé et se dirigea vers l’entrée, en murmurant pour lui-même :
— Pauvre type !
Il se figea pourtant sur le pas de la porte et lui balança.
— Je suis… navré de vous avoir importunée avec ces bêtises, madame Louvier. Je vous souhaite un excellent voyage de retour.
— Merci, monsieur Casadei. Jon Casadei. (Léonora ajouta d’un ton gentil :) Pour… le reste… Raymond, le juge, bref le reste… faites ce qui vous semble juste, dites ce que vous devez dire… Ça n’a vraiment aucune importance.
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