La solution rouge
Chapitre IX
Une jeune Cambodgienne, maquillée jusqu’au bout des cheveux, les yeux étirés sur ses pommettes saillantes, des paillettes sur les paupières, sa grosse bouche en avant, la mini au ras des fesses, les jambes gainées d’un collant noir en dépit de la chaleur, appétissante sans être belle, ondulait en bordure de la piste à la façon des anciennes Asparas, les danseuses sacrées khmères. Mais la lueur qui brillait dans ses yeux n’avait rien de sacré… Délaissant son cavalier, un jeune homme filiforme à lunettes, elle se trémoussa devant Malko avec une expression sans équivoque.
Le fond de teint clair dont elle s’était enduit le visage pour dissimuler son teint sombre lui donnait des reflets violets.
Malko continua son chemin, examinant la salle du Kleang Romsev. Bourrée ! La musique tonitruante semblait électriser les clients. À cause du couvre-feu, il fallait mettre les bouchées doubles et il était déjà 18 h 30.
Les Cambodgiens, après quinze ans d’horreur, se défonçaient comme des fous à grands coups de décibels.
Plusieurs filles seules étaient déjà discrètement installées dans des box répartis le long des murs, devant des verres auxquels elles ne touchaient pas. Les entraîneuses illégales. Malko les examina de loin, cherchant à discerner les traits de leurs visages dans la pénombre. C’est à son chignon qu’il repéra Palin. Seule dans un box sombre, vêtue d’une robe chinoise bleu électrique, en train de fumer une cigarette.
Malko retourna à la table où Chieng, le chauffeur, sirotait une bière.
– Comment fait-on pour avoir une entraîneuse ? demanda-t-il.
– Ah ! Très facile, expliqua le Cambodgien. Deux dollars maître d’hôtel pour choisir. Ensuite, cinq dollars pour elle. Si faire moyen « tac-tac », dix dollars.
– Arrangez-vous pour faire venir cette Palin.
– Tout de suite, affirma le stringer de la CIA.
Il était décidément efficace. Les années passées dans la rizière lui avaient donné le sens de la survie. Depuis quelques heures, Malko possédait enfin un Colt 45 automatique à peine rouillé et deux chargeurs. L’arme avait dû être enterrée, mais elle fonctionnait. Chieng n’avait réclamé que cent dollars. Ils étaient déjà revenus la veille au Kleang Romsev, mais Palin ne s’y trouvait pas.
Chieng réapparut, visiblement satisfait de lui.
– Elle moyen venir, annonça-t-il.
– Parfait, remercia Malko. Vous m’attendez dans la voiture et nous faisons comme prévu.
Chieng finit sa bière et s’éloigna vers la sortie. Malko était sur ses gardes. La femme à qui il allait tendre un piège était une tueuse. Or, il avait dû laisser le Colt dans la Toyota, incapable de le dissimuler sur lui. Certes, la mystérieuse Palin n’avait aucune raison de se méfier, mais on ne sait jamais.
Un menu incident avait inquiété Malko. Lorsqu’il était sorti de chez Sopia Sen la veille, un cyclo-pousse était garé en face, sans raison apparente… Jane Baron lui avait également signalé la présence de cyclo-pousses autour de chez elle, dans une rue écartée où ils n’avaient guère de chances de trouver un client. Pour une surveillance, c’était le moyen idéal : ils étaient des milliers à Phnom Penh.
Malko avait donc mis au point un plan très simple. Il proposerait à Palin de l’emmener chez lui et ils atterriraient chez Sopia Sen. Palin ne se méfierait pas : la plupart des ONG louaient des villas dans le quartier sud-est, la nouvelle zone résidentielle de Phnom Penh, là où les maisons avaient été fraîchement repeintes et où résidait le Premier ministre Hun Sen. Ensuite, il faudrait faire parler Palin. Cela risquait d’être plus délicat…
Malko espérait qu’elle craquerait devant la menace d’être livrée à la police cambodgienne. Sinon, il ne resterait plus qu’à l’emmener chez le capitaine Jan Sarin qui saurait sûrement lui arracher la vérité.
Il émergea brutalement de ses réflexions : hiératique comme une altesse royale, Palin traversait la salle, venant dans sa direction. Elle atteignit sa table, lui adressa un bref sourire et s’assit à côté de lui, posant près d’elle un paquet de cigarettes locales.
– Bonsoir, dit-elle, mon nom est Palin.
Elle avait la voix rauque des grands fumeurs et parlait très bien anglais.
– Vous parlez bien anglais, remarqua Malko.
– Je l’ai appris en Thaïlande, expliqua l’entraîneuse. Dans un camp de réfugiés. J’y suis restée deux ans. Quand les Polpotistes sont arrivés dans mon pays. Je continue à prendre des cours, mais cela coûte 35 riels chaque fois.
– Que voulez-vous boire ? demanda Malko.
– Un Cointreau. On ice.
L’orchestre se déchaînait à nouveau et ils étaient obligés de hurler.
Il examina ses mains : fines, longues, aristocratiques, les ongles très rouges. Elle avait vraiment un port de tête royal. Son regard impénétrable restait fixé sur l’orchestre. On la sentait consciente de sa beauté. Sa poitrine tendait la soie bleue de sa longue robe. Sa peau était assez sombre, mais presque lumineuse, comme éclairée de l’intérieur.
– Vous habitiez Phnom Penh avant les événements ? demanda Malko lorsque le garçon eut apporté le Cointreau et une Stolychnaya.
– Oui, dit-elle, une très belle maison à côté de l’ambassade de France. Mes parents avaient des rizières et de la fortune. Maintenant, je campe dans une cabane de bois. Et je dois m’estimer heureuse d’être à Phnom Penh.
La ville avait été vidée de tous ses habitants en avril 75, à l’arrivée des Khmers rouges. Puis, en novembre 79, lorsque les Vietnamiens avaient chassé les Khmers rouges, le nouveau gouvernement avait distribué les villas et les immeubles vides d’abord aux membres du Parti provietnamien et ensuite à leurs sympathisants. Les anciens propriétaires n’avaient plus aucun droit sur leurs biens. Certains habitaient des masures en face de leur ancienne maison attribuée à des amis du régime…
– Que sont devenus vos parents ? demanda Malko.
– Morts, dit Palin, sans plus d’explication.
Elle alluma une cigarette comme si elle en avait trop dit. Le garçon déposa sur leur table plusieurs plats et Palin se mit à manger avec appétit. Devant eux, un jeune couple cambodgien se contorsionnait sur la piste en une parodie de rock n’roll… Palin eut une grimace de mépris.
– Les Américains ont fait beaucoup de mal à mon pays, grommela-t-elle. Ils ont tout pourri.
– Ce sont les Khmers rouges qui ont détruit le Cambodge, releva Malko.
Palin eut une mimique réprobative.
– Il n’y aurait jamais eu le génocide si les Américains n’avaient pas acheté ce salaud de Lon Nol pour faire la guerre. Vous ne semblez pas connaître l’histoire de ce pays. Que faites-vous à Phnom Penh ?
– Je m’occupe d’acheminer du matériel médical pour les hôpitaux. Votre pays manque de tout.
Palin s’étrangla de fureur.
– Dans le parking de ce restaurant, il y a au moins trois Mercedes ! Des voitures qui valent des millions de riels… Il y a six mois, il y avait deux Mercedes dans toute la ville. Maintenant il y en a cinquante ! Vous avez vu, ils servent ici les meilleurs alcools français, du cognac Gaston de Lagrange, du Cointreau, du Champagne Moët et Chandon. Tout en dollars. Importé de Thaïlande. Alors que les gens meurent de faim ! La moitié de la population est au chômage. Il n’y a pas de médicaments dans les hôpitaux et un médecin gagne trente dollars par mois… Les gens de Hun Sen sont aussi pourris que l’étaient ceux de Lon Nol.
– Vous parlez très bien anglais, remarqua Malko, vous pourriez trouver un job dans un hôtel ou un restaurant.
Le regard de Palin s’assombrit de rage.
– Pour être payée quelques dollars par mois par des salauds de Chinois de Singapour qui, en plus, coucheraient avec moi ! Je préfère encore faire ce que je fais.
– Je vous ai aperçue l’autre soir avec des gens très gais, dans la salle privée.
– Ce sont des porcs, cingla-t-elle. Ils se soûlent au cognac et au Johnny Walker et ensuite ils pensent qu’ils sont les maîtres du monde. Comme ils sont de la police, ils se croient tout permis.
Elle était déchaînée. Malko réalisa soudain ce que cette conversation avait de surréaliste. Palin était très probablement un tueur à la solde des Khmers rouges, ignorant sa véritable identité. Mais son anglais parfait et sa personnalité l’intriguaient : elle était plus qu’une exécutrice. Ou alors, Sam, le jeune amputé, l’avait mené dès le début sur une fausse piste.
Le rock avait fait place à une musique plus douce, et les couples se ruaient sur la piste.
– Dansons, proposa-t-il à Palin.
Elle se leva sans commentaire et ils se retrouvèrent enlacés pour un slow sirupeux. Palin dansait contre lui, la tête droite. Comme Malko, un bras passé autour de sa taille, l’attirait plus près, elle noua les mains autour de sa nuque et leva le visage vers lui.
– Vous avez envie de coucher avec moi ? demanda-t-elle calmement.
Elle avait posé la question d’une façon parfaitement naturelle. Malko n’eut pas le temps de répondre.
– Les étrangers qui viennent ici cherchent des femmes, continua-t-elle. C’est normal. Tout le Cambodge est à vendre, nous sommes tellement pauvres. Si vous me donnez vingt dollars, je resterai avec vous après le couvre-feu.
Le slow s’arrêta, faisant place à une chanson khmère, douce et rythmée. Palin s’éloigna de Malko et se mit à onduler à un mètre de lui, avec une grâce extraordinaire, jouant de ses bras, de son cou, de ses hanches, de son ventre. Il ne lui manquait que le costume traditionnel des danseuses sacrées. Ses évolutions étaient infiniment plus érotiques que le frotti-frotta habituel des slows. Ses hanches se balançaient langoureusement, mimant l’amour. Elle fixait Malko avec une expression provocante, les mains jointes au-dessus de sa tête comme une Aspara à la cour du roi d’Angkor.
Quand ils revinrent à la table, Malko était de plus en plus perplexe. Palin se comportait comme n’importe quelle entraîneuse désireuse d’embarquer son client. Son visage hautain s’était adouci, ses pommettes en relief semblaient s’être effacées au profit de la grosse bouche rouge pleine de promesses. Malko consulta sa montre. Huit heures quarante-cinq.
– On y va, proposa-t-il, cela va bientôt fermer.
– Une seconde, dit Palin, qui se leva et disparut au fond de la salle.
On apporta à Malko une addition représentant un an de salaire d’un cyclo-pousse et Palin revint. Malko chassa une pensée désagréable : et s’il livrait à la féroce Sopia une innocente ?
À la sortie du Kleang Romsev, il prit Palin par le bras pour l’entraîner vers la Toyota, mais elle se dégagea.
– Où voulez-vous aller ?
– Dans la villa que j’occupe, rue 320.
Palin s’immobilisa.
– Non, je n’aime pas aller chez les étrangers. Il y a toujours des mouchards autour et ensuite la police risque de me déporter dans un camp de rééducation pour les éléments antisociaux.
Malko n’avait pas prévu ce contretemps.
– Où voulez-vous aller, dans ce cas ? demanda-t-il.
Elle hésita un peu et laissa tomber :
– Chez moi. Ce n’est pas très confortable mais je serai plus tranquille.
– Bien, accepta Malko. Prenons ma voiture.
Tant pis, il en serait réduit à la menacer pour l’emmener de force. Là, c’était impossible, il y avait trop de monde.
– Non, dit Palin, il y a très peu de voitures dans mon quartier, cela se remarque. Nous allons prendre un pousse.
Sans attendre sa réponse, elle se dirigea vers plusieurs pousses alignés dans la cour. Elle monta dans le troisième, invitant Malko à prendre place à côté d’elle. Ils tenaient à peine dans l’étroite nacelle. Le cyclo s’ébranla immédiatement. Malko se retourna, souhaitant que Chieng ait la bonne idée de le suivre. Il n’aperçut pas le stringer de la CIA, déjà à son volant.
Le cyclo prenait une vitesse relative, glissant silencieusement dans une grande avenue aux boutiques déjà closes. Seuls quelques lumignons tremblotaient encore sur les trottoirs, signalant les marchands ambulants. Serrée contre Malko, Palin restait silencieuse. Il se dit qu’il allait en être quitte pour une aventure qu’il n’avait pas cherchée. Il lui faudrait trouver un autre moyen pour attirer Palin chez Sopia Sen. Mais en attendant, il était impossible de se dérober sous peine d’éveiller ses soupçons.
Un kilomètre plus loin, le cyclo tourna dans un chemin de terre bordé de maisons de bois et ensuite dans une ruelle encore plus étroite. Pas âme qui vive. Et pas la moindre trace de la Toyota. Le cyclo stoppa devant une petite maison avec une minuscule véranda entourée d’une barrière de bois.
– Nous sommes arrivés, annonça Palin en sautant gracieusement de l’engin. Venez.
Elle pénétra dans le jardinet envahi par un gros bananier. Le cyclo descendit de sa selle et poussa son engin le long du mur. Sans rien réclamer. Malko lui tendit un billet de 50 riels mais il le refusa.
– Il va attendre, dit Palin, il vous ramènera à l’hôtel. Vous le paierez à ce moment-là.
Elle était bien organisée. Ils pénétrèrent dans une pièce carrée, éclairée par une unique ampoule. Un coin-cuisine, un vague cabinet de toilette, une table sur laquelle était posée une théière et un lit très bas avec une moustiquaire dans le coin le plus sombre. Des affiches découpées dans des magazines ornaient les murs. Palin sortit d’un placard une bouteille de Johnny Walker entamée.
– Je n’ai que cela.
– Non, merci, dit Malko.
Elle reposa la bouteille et s’approcha de lui. Le bassin collé au sien, elle entreprit de déboutonner sa chemise, la lui enlevant ensuite. Dès qu’il fut torse nu, elle commença un travail très consciencieux de sa bouche et de ses mains. Ses longs ongles durs faisaient merveille. Une vraie professionnelle. Lorsqu’elle le jugea assez excité, elle défit la ceinture de son pantalon, le fit glisser le long de ses jambes, le lui ôta, ainsi que ses chaussures.
– Venez, dit-elle.
Malko s’allongea sur le lit, uniquement vêtu de son slip. Palin s’agenouilla à côté de lui, à même le sol. Toujours entièrement habillée. Son chignon compliqué lui donnait l’air d’une geisha.
Elle recommença à le caresser, s’attardant cette fois à son ventre, effleurant l’intérieur de ses cuisses, agaçant sa poitrine. Elle agissait calmement, comme un dentiste, mais sa technique impeccable compensait le manque de passion. Sous ce ballet érotique, Malko commençait à se détendre, à profiter vraiment des circonstances. Dans la vie agitée qu’il menait, tout plaisir était bon à prendre. Son existence pouvait s’arrêter si brutalement.
Le sang affluait dans son sexe, comme pompé par les mains habiles de Palin. Malko se sentait basculer dans un état qu’il connaissait bien : quand il n’était plus tendu que vers la satisfaction immédiate de ses sens. Le Sida étant encore à peu près inconnu à Phnom Penh, il pouvait se laisser aller. De plus en plus, il se disait que Sam l’avait escroqué, que Palin n’était qu’une jolie femme essayant de survivre dans un pays dévasté.
Avec délicatesse, la jeune Cambodgienne fit descendre son slip le long de ses cuisses. Contemplant le membre rigide qui se dressait vers elle. Son regard remonta jusqu’au visage de Malko et ses lèvres épaisses s’ouvrirent sur un sourire plein de sensualité, découvrant de grandes dents jaunies par l’abus du tabac, mais impeccablement rangées.
– Maintenant, dit-elle, cela va être très bon. Il faut fermer les yeux pour bien apprécier.
Malko obéit, se concentrant sur son plaisir à venir. Il sentit les ongles de Palin jouer sur sa virilité avec une habileté diabolique, éraflant la peau à l’endroit le plus sensible. Une sensation si forte qu’elle était à la limite de la douleur. Ses reins se soulevèrent, il grogna d’aise. Les ongles cessèrent leur manège.
– Cela va être encore meilleur ! dit la voix rauque de Palin.
Il se raidit dans l’attente de sa bouche. Il l’imaginait déjà l’engloutissant d’un coup dans un étau de velours. Et puis brutalement, une pensée dérangeante bouscula son fantasme.
Les dents ! Palin avait des dents impeccables. Tous ceux qui avaient été déportés par les Khmers rouges avaient souffert de malnutrition et perdu la plupart de leurs dents. Comme Chieng.
Il ouvrit les yeux.
Palin était toujours agenouillée, mais ne se préparait pas à le prendre dans sa bouche. Le torse très droit, ses deux mains étaient remontées à la hauteur de son chignon, retenu par deux grosses épingles terminées par des boules de métal argenté.
Son regard croisa le sien, brusquement obscurci par un éclair haineux.
Ses deux mains s’arrachèrent de sa tête en même temps, sa lèvre supérieure se retroussa sur ses grandes dents en un rictus féroce et il vit ce que le malheureux Phong Ton n’avait pas aperçu.
Les deux grosses épingles à cheveux brandies comme des poignards.
Une formidable poussée d’adrénaline faillit faire éclater ses artères. Avec un cri rageur, Palin abattait ses armes improvisées sur son visage.
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