La solution rouge

Gérard De Villiers · Chapitre 2 sur 19

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La solution rouge

Chapitre II

Phong Ton descendit le premier du bus surchargé qui venait de s’arrêter juste en face du marché central de Phnom Penh. Il avait eu la chance de trouver une place assise depuis Battambang, contrairement à beaucoup de passagers qui avaient voyagé debout, ou même accrochés aux marchepieds ou encore sur le toit avec les ballots. Il s’arrêta sur la chaussée, étourdi par le bruit et l’animation autour de lui. Cela faisait presque dix ans qu’il n’était pas venu dans la capitale. À cette époque – juste avant l’arrivée des troupes vietnamiennes – il n’y avait presque plus de véhicules et guère plus de trois cent mille habitants dans la ville, qui se terraient dans les maisons abandonnées par leurs propriétaires déportés dans les rizières.

Un cyclo-pousse lança un coup de sifflet strident pour qu’il s’écarte de sa route et il monta sur le trottoir. Face au parking d’un cinéma où s’alignaient des centaines de Honda flambant neuves. C’était inouï ! Il regarda autour de lui ; le marché était aussi grouillant d’animation qu’en 75, avant l’arrivée des Khmers rouges. Comme si rien ne s’était passé.

La grande structure en X du marché central n’avait guère changé. Tout autour, les vieux immeubles noirâtres rongés par l’humidité ressemblaient à des fortins prêts à se rendre, avec leurs linges à toutes les ouvertures. Il n’y avait plus d’ascenseurs, ni d’électricité, ni d’eau, mais ils étaient aussi pleins que des fourmilières et leurs occupants s’entassaient même sur les balcons, souvent une simple plaque de béton en équilibre au-dessus du vide. Les vendeurs de cigarettes, les restaurants ambulants, les innombrables colporteurs se pressaient sur les trottoirs, comme avant… Phong Ton fit quelques pas, se mêlant à la foule, son sac accroché à l’épaule. Une sourde inquiétude lui serrait la poitrine. Depuis son départ de Pailin, à la frontière thaïlandaise à plus de trois cents kilomètres, il n’avait eu aucun problème. C’était très facile de passer d’une zone à l’autre. Ses papiers établis à son ancienne adresse dans la capitale étaient en règle et son apparence la même que celle des autres passagers du bus. Officiellement, il venait à Phnom Penh pour demander un nouveau logement.

Afin de se donner une contenance, il acheta un paquet de cigarettes à une jeune marchande qui lui adressa un regard distrait. Dans son sac, il dissimulait une grosse liasse de riels et quelques rubis avec une adresse pour les échanger contre des dollars. Le logement ne lui poserait pas non plus de problème… Les Khmers rouges avaient gardé de bons réseaux dans la capitale. Il habiterait chez un membre de son réseau. Le responsable de l’immeuble était acheté et ne signalerait pas sa présence à la police, comme il aurait dû le faire. En cas de coup dur, il dissimulait dans sa ceinture un petit pistolet 6,35 avec deux chargeurs ; même si on le découvrait, ce n’était pas très grave ; tout le monde était armé au Cambodge. En plus des factions politiques, les bandits de grand chemin ne manquaient pas…

Après avoir allumé une cigarette, il regarda sa montre, quand même inquiet. Normalement, il devait trouver une structure d’accueil à Phnom Penh, qui le breeferait sur sa mission. Or personne ne s’était encore manifesté… Il était fier d’avoir été choisi par l’Angkar pour une mission de cette importance. Seulement, tant que les choses n’avaient pas évolué, il se trouvait en pays ennemi. De plus en plus inquiet, il examina la foule qui se pressait sous les arcades, en face des marchands d’or et de bijoux. Il était sûr que les flics de la Sûreté surveillaient les arrivées des bus, mais ils n’avaient aucune raison de le soupçonner.

Lorsqu’il avait sévi à Phnom Penh, de 1975 à 1979, c’était sous un autre nom et tous ceux qui avaient eu affaire à lui étaient morts.

Un gros camion soviétique avec une centaine de malheureux entassés debout dans sa benne passa en grondant. De nouveau, il chercha celui qu’il attendait dans le flot des cyclo-pousses et derrière lui parmi les marchands de fleurs. Son cœur cognait dans sa poitrine, car il craignait de se faire repérer par une imprudence. La ville grouillait d’indicateurs provietnamiens, essayant de débusquer les nouveaux arrivants.

Les passagers de son bus s’étaient égaillés dans toutes les directions, après avoir récupéré leurs paquets. Le dernier s’éloigna, une longue perche sur l’épaule à chaque extrémité de laquelle se balançaient une dizaine de poulets caquetant à fendre l’âme, comme s’ils avaient eu la prescience du sort qui les attendait. Bientôt, il fut seul. Une brusque panique le submergea. Si les messages avaient été mal transmis, il se retrouvait sans point de chute, destiné à finir à la prison centrale ou pire. Il examina les alentours. Quelques cyclopousses étaient étalés sur leur machine, le long des grilles du marché, fumant ou dormant. L’un d’eux se déplia soudain et vint en direction de Phong Ton. Édenté, émacié, les jambes noueuses, le mégot au coin de la bouche, vêtu d’un T-shirt en loques, d’un vieux short sans couleur et d’espadrilles. Le regard sans expression, il demanda :

– Où vas-tu, Pu ? {6}

Phong ne répondit pas. Cela pouvait être un indicateur. L’autre cracha son bétel et continua :

– Si tu vas vers le stade olympique, je peux t’emmener pour vingt riels. Je suis fatigué et je rentre chez moi.

Il avait parlé assez fort pour que ses copains l’entendent. Phong Ton se sentit envahi par le soulagement. C’était la phrase de reconnaissance.

– D’accord, Bang-pro, fit-il, en s’installant dans le pousse.

Son conducteur monta sur ses pédales et démarra lentement en direction du boulevard Acharmean. Phong Ton se laissa aller en arrière, examinant la foule. Dans son dos, le cyclo pédalait sans un mot. Où le conduisait-il ? Qui était-il ? Il ferma les yeux lorsqu’ils traversèrent le carrefour entre le boulevard Achar Hemcheay et l’immense boulevard Acharmean, tant la circulation était intense et le bruit assourdissant. Les Honda vrombissaient comme de gros insectes, zigzaguant entre les cyclo-pousses et les voitures souvent chargées de cinq ou six personnes, les enfants à l’avant, impassibles et heureux. Une voiture les frôla et Phong Ton crut sa dernière heure arrivée… Quelques mètres plus loin, le cyclo se rangea le long du trottoir et descendit de sa machine. Il tenait dans sa main un papier plié qu’il donna à Phong Ton.

– Bienvenue, Pu, dit-il, j’espère que tu as fait bon voyage. Fais très attention, ces salauds de Vietnamiens nous traquent. Surtout en ce moment. Tu trouveras sur ce papier les indications pour te loger. Tu n’as rien à craindre, nous serons nombreux à te protéger.

– Qui es-tu ?

Le pousse montra ses chicots.

– Peu importe. Il faut être prudent. Je suis ton ami.

– Et mon rendez-vous ?

– Je suis au courant, Phong. Tu dois te trouver dans une heure au salon de coiffure qui fait le coin de la rue 130 et de la place du Marché. Tu y rencontreras un étranger qui se fera couper les cheveux. Tu attendras qu’il ait terminé pour l’aborder et lui dire ton nom. Ensuite, cela ne me regarde plus.

Sans attendre de réponse, il remonta sur sa machine, se laissa tomber sur ses pédales et se perdit très vite dans la foule des autres cycles.

Phong Ton enfouit au fond de sa poche le papier, modérément rassuré. Il resta plusieurs minutes au bord du trottoir en face du restaurant International, sans oser traverser, tant la circulation le terrorisait. Même au rouge, les véhicules arrivaient de tous les côtés. Finalement, il retraversa Acharmean et s’engagea sous les arcades de la rue 130, bordée de dizaines de boutiques. L’une d’elles offrait des télés Akai grand écran et les derniers magnétoscopes Samsung avec arrêt sur image encore dans leurs cartons d’origine, importés en fraude de Thaïlande, payables en dollars. Il se demanda qui pouvait avoir les moyens de payer des sommes pareilles. Même sans se presser, il ne mit que quelques minutes pour atteindre le salon de coiffure. Il occupait tout le coin et on apercevait plusieurs hommes à demi allongés sur des fauteuils de style dentiste, aux mains d’innombrables coiffeuses.

Phong Ton allait rebrousser chemin, afin d’attendre l’heure du rendez-vous, lorsque son regard fut attiré par deux brochettes de filles assises sur des bancs en face de l’établissement. Intrigué, il se demanda ce qu’elles faisaient là : ce n’étaient pas des coiffeuses, car, à l’intérieur de la boutique, plusieurs clients attendaient d’être servis.

Soudain, il réalisa : c’étaient des prostituées !

Il ne pouvait pas savoir que le nouveau maire de Phnom Penh avait récemment envoyé en camp de rééducation toutes les putes qui avaient envahi les rues et les hôtels comme des escargots après la pluie, comme au bon vieux temps de Lon Nol. Et que les derniers îlots de stupre s’étaient réfugiés dans les salons de coiffure pour hommes.

Médusé, Phong Ton avait l’impression d’être collé au trottoir. À Pailin, les femmes étaient rares et ce n’étaient que des paysannes à la peau sombre, qui savaient tout juste se faire culbuter dans la rizière avec un rire idiot,

pour un sampot {7} ou quelques riels. Aussi, Phong Ton n’avait-il pas fait l’amour depuis plusieurs semaines. Avidement, il examina les filles et son regard croisa celui de l’une d’entre elles.

Pauvrement habillée, les pieds nus, mais les ongles faits, avec une grosse bouche très rouge. Elle n’était pas jolie, mais une sensualité animale émanait de son corps un peu lourd. Contrairement à la plupart des Cambodgiennes, elle avait une poitrine importante qui écartait les pans de sa blouse.

Lorsqu’elle s’aperçut qu’il la fixait, un sourire provocant écarta ses grosses lèvres et elle le dévisagea effrontément. Phong Ton eut l’impression de recevoir un coup de poing dans l’estomac.

À son tour, il sourit à la fille. Aussitôt, celle-ci se leva de son banc, se retourna avec une lenteur calculée et disparut dans le salon de coiffure.

Pour Phong Ton c’était comme si le soleil brûlant venait de se cacher. D’un pas d’automate, il pénétra à son tour dans la boutique, un peu étourdi. Des hommes se faisaient coiffer, faire les mains ou raser. La nouvelle « bourgeoisie » de l’import-export. La patronne s’approcha de Phong Ton et demanda d’un ton rogomme :

– Vous êtes pressé ?

Avec ses vêtements de paysan, il n’avait pas le profil de la clientèle habituelle.

– Non, non, affirma Phong Ton, battant déjà en retraite.

Soudain, sa « conquête » se matérialisa à côté de lui. Le sourire plus salope que jamais. Les yeux dans les yeux, elle annonça d’une voix assurée :

– C’est mon client, il désire un massage en attendant.

La patronne lui jeta un regard méfiant, comme si elle craignait qu’il n’ait pas d’argent.

– C’est trois mille riels, lança-t-elle. On paie tout de suite.

Phong Ton faillit protester ; à Pailin, pour se faire couper les cheveux, cela coûtait deux cents riels au plus. Puis il réalisa qu’il s’agissait d’un langage codé. La patronne attendait et il faillit battre en retraite. Seulement, il aurait fallu affronter le regard narquois de la fille. Il baissa les yeux sur les ongles de ses pieds peints en rouge et cela lui mit le ventre en feu.

– Voilà, fit-il.

Il sortit de son sac une liasse de dix mille riels et en compta trois mille. Avec la sensation de commettre une faute grave. Utiliser l’argent d’une mission pour se payer une pute, cela méritait de se faire transformer en engrais… Mais il lui suffirait de tricher un peu sur les prix des rubis qu’il devait vendre. Il s’arrangerait avec le marchand. Trois mille riels cela ne faisait jamais que cinq dollars…

– Par ici, proposa la fille d’une voix douce.

Il la suivit jusqu’au fond de la boutique où elle s’engagea dans un escalier très étroit. Ses fesses se balançaient devant Phong Ton, à quelques centimètres, et il aurait pu les toucher. Il en mourait d’envie, mais n’osa pas.

L’escalier aboutissait dans une pièce au plafond si bas que Phong Ton, qui n’était pourtant pas grand, dut se courber… Meublée uniquement d’une table de massage et d’une chaise.

– Allongez-vous, lauk {8}, demanda la fille d’une voix égale.

 

Phong Ton avait du mal à respirer calmement. Étendu sur la table de massage, il guettait les bruits de l’extérieur. La fille lui avait fait poser son sac sur une chaise et ôter sa chemise. Ensuite, elle lui avait vaguement massé les épaules, l’air indifférent, pour lui appliquer presque aussitôt des compresses brûlantes sur le visage, qui le rendaient aveugle. Ensuite, elle l’avait débarrassé de ses chaussures, lui avait baigné les pieds et lui étirait maintenant les orteils…

Il souleva une compresse pour admirer sa silhouette pulpeuse. Déçu, il réalisa qu’elle ne s’était pas déshabillée. Elle remit le tissu en place sans rien dire, puis entreprit de lui masser la poitrine. C’était déjà plus agréable, mais cela ne valait pas trois mille riels.

Ensuite, ses doigts s’attaquèrent à la ceinture de son pantalon et leur seul contact déclencha chez Phong Ton une érection immédiate. Sadiquement, sa masseuse sembla ne pas s’en apercevoir, continuant à le masser sans lui ôter le slip qui comprimait douloureusement le membre de Phong Ton. Il en aurait hurlé, mais n’osait pas bouger. Il allait pourtant le faire lorsqu’enfin, elle souleva l’élastique du slip et il put respirer. Il sursauta lorsque les doigts de la masseuse effleurèrent son sexe. Enfin, on y était ! Doucement, elle repoussa la peau tendue enserrant le gland, le libérant. Phong Ton sentit qu’elle passait dessus un linge humide, pour le nettoyer probablement. Il eut un peu honte car il n’avait pas pensé à cette précaution. Une nouvelle sensation l’envoya au septième ciel. La fille s’était enduit les doigts d’une sorte de crème odorante et commençait à le masturber lentement et habilement. À tâtons, il envoya une main, trouva une hanche et remonta jusqu’à un sein qu’il emprisonna. Il était rond et ferme, avec une petite pointe dure. Exquise exploration. Il faillit envoyer promener les compresses pour voir ce qu’il faisait.

Avec honte, il se souvint que certains de ses camarades, les plus féroces, avaient été jusqu’à couper les seins des anciennes bourgeoises de Phnom Penh, pour ensuite les manger.

Quelle époque de folie ! L’Angkar régnait alors en maître sur le Cambodge, supprimant tous ceux qui s’opposaient à sa révolution sauvage. Lui n’était encore qu’un gamin avec une Kalachnikov plus grande que lui.

Le picotement qui montait de ses reins lui fit soudain comprendre qu’il était au bord du plaisir. D’ailleurs, la fille accélérait sa masturbation. Il lui saisit brutalement le poignet. Frustré. Ça, il pouvait se le faire lui-même ! Et cela ne lui coûtait pas trois mille riels.

– Qu’est-ce qu’il y a ? demanda la masseuse.

– Je ne veux pas comme ça, fit Phong Ton d’une voix étranglée.

Il s’était débarrassé des compresses et contemplait la fille. Ses doigts noués autour de son sexe érigé et rouge.

– Tu as payé, remarqua-t-elle d’un ton égal.

– Non, ce n’est pas ça, contra Phong Ton, je pensais que tu me faisais autre chose.

Ses yeux étaient fixés sur la bouche épaisse et rouge. Elle fit comme si de rien n’était.

– C’est agréable ce que je te fais, pourtant, remarqua-t-elle.

– Je veux…

Il s’arrêta, un peu honteux, mais elle avait compris. Sans lâcher son sexe, elle abaissa son visage vers lui et le prit entre ses lèvres pendant une fraction de seconde, ce qui donna à Phong Ton l’impression de recevoir une décharge de 220 volts.

– Oui ! supplia-t-il. Continue.

Elle se redressa, indifférente.

– Je peux te faire quelque chose de très agréable, dit-elle, mais tu me donnes deux mille riels de plus. Pour moi.

– Deux mille riels, s’exclama Phong Ton, indigné et outré, mais c’est très cher !

La masseuse haussa les épaules et reprit aussitôt son va-et-vient.

– Tu n’es pas obligé…

Dans quatre secondes, il allait exploser.

– Attends ! dit-il, toute honte bue.

Elle consentit à le lâcher et à le laisser fouiller dans sa poche. Encore deux liasses qui changèrent de main…

La masseuse lui adressa un sourire salace plein de promesses, enfouit les billets dans sa tunique et alluma un petit réchaud à alcool posé à terre sur lequel se trouvait une théière. À côté, il aperçut une tasse et une soucoupe.

– Tu as de la chance, dit-elle, il n’y a plus beaucoup de filles qui savent encore faire ce que je fais. Elles sont toutes mortes dans les rizières. Tuées par ces fous de Polpotistes…

Si elle avait su qui il était… Elle attendit quelques minutes, puis enleva du réchaud la vieille théière qui ne bouillait pas encore. Ensuite, elle versa du thé dans la tasse et s’installa sur un tabouret aux pieds de Phong Ton. Le sexe de ce dernier avait perdu un peu de sa raideur, aussi le prit-elle de la main gauche, pour lui redonner une allure triomphante. Arrivée à ce résultat, elle avala un peu de thé, puis abattit sa grosse bouche sur le membre dressé, l’engloutissant presque entièrement.

Phong Ton poussa un rugissement de satisfaction. Le thé agaçait ses terminaisons nerveuses, multipliant son plaisir. Avec application, sans laisser échapper une seule goutte de liquide, la fille accélérait son mouvement.

Phong regardait monter et descendre sa grosse bouche, fasciné. Il sentit soudain la porcelaine de la tasse appuyer sur l’intérieur de ses cuisses et ses testicules plongèrent dans un liquide chaud ! L’impression était d’abord déroutante, puis curieusement agréable.

Même dans ses rêves les plus fous, il n’aurait pas imaginé un traitement aussi délicat ! Hélas, il ne pourrait en parler à personne. Déjà, la fille reprenait du thé dans sa bouche et recommençait son manège. Il dut se retenir de toutes ses forces pour ne pas exploser sur-le-champ.

C’était extraordinaire.

Diaboliquement, elle s’arrêtait dès qu’elle le sentait au bord de l’orgasme. Il aurait aimé lui caresser les seins pour ajouter à son plaisir, mais il n’arrivait pas à se redresser.

Quatre fois, il ressentit l’exquise sensation de la bouche pleine de thé qui aspirait sa sève. Il se tortillait sur la planche à masser comme si elle avait été électrifiée, ne pensant plus aux cinq mille riels.

Sa fellatrice, après avoir posé la tasse, lui empoigna soudain la base du sexe, le serrant très fort. Ses grosses lèvres bien serrées autour de lui, elle changea de rythme, l’aspirant lentement et régulièrement. Sa langue dansait en même temps un ballet endiablé sur son gland. Il sentit qu’il allait jouir et une formidable giclée partit de ses reins.

Le corps de Phong Ton se tordit en arc de cercle et il poussa un grognement étouffé…

Palin Ek, la tête rejetée en arrière, bien calée dans son cyclo-pousse, regardait distraitement l’animation de la rue. Avec son visage aux cheveux tirés, ses très hautes pommettes, ses yeux en amande noircis au kohl, sa grosse bouche de salope poussée en avant par ses dents et sa physionomie prognathe, elle avait un air à la fois sensuel et dur. Ses mains très longues aux ongles rouges et un gros chignon assez bas sur la nuque accentuaient son côté sophistiqué. Elle jeta un ordre au cyclo-pousse qui stoppa près du trottoir.

– Tu ne bouges pas, lança-t-elle d’un ton sans réplique. Je te paie après.

D’un pas vif, elle s’enfonça sous les arcades de la rue 130. Plusieurs hommes se retournèrent sur son sampot violet qui moulait une croupe ronde et cambrée. Bien qu’elle ait le teint sombre des Thaï du Nord, elle avait toujours eu beaucoup de succès, surtout avec les étrangers impressionnés par son mufle de fauve, et son corps parfait. Son chignon retenu par plusieurs longues épingles et l’expression dédaigneuse de sa bouche les tenaient à distance. Elle souriait rarement, d’abord par goût, ensuite pour ne pas montrer ses dents jaunies par l’opium.

Elle faillit soudain trébucher. Un petit mendiant unijambiste trottinant sur ses béquilles venait de se jeter dans ses jambes, demandant la charité d’une voix plaintive, la main tendue. Il n’avait pas dix ans.

– Va-t’en ! fit-elle sèchement.

Comme il insistait, elle le repoussa d’une bourrade qui l’expédia à terre et continua son chemin sous son regard haineux. Ils étaient des milliers comme lui à Phnom Penh, qui avaient sauté sur des mines. La plupart du temps, ils n’avaient droit qu’à l’indifférence, mais rarement à l’hostilité.

Amer, il regarda les fesses rebondies moulées par le sampot violet, se demandant comment une femme comme elle avait échappé à la déportation dans la rizière. Son allure altière la distinguait de toutes les filles occupées à vendre des cigarettes ou portant le balancier des restaurants ambulants. Palin Ek marchait le menton légèrement levé, promenant un regard plein de défi sur ceux qui la croisaient.

Quelques mètres plus loin, un jeune homme accroupi près de trois bouteilles d’essence se leva et s’approcha d’elle. Presque sans bouger les lèvres, il annonça dans un souffle :

– Il est à l’intérieur du salon de coiffure. Il est monté au premier étage. Une chemise bleue, un sac noir, il lui manque plusieurs dents devant.

Palin Ek inclina la tête sans répondre et continua son chemin comme si l’autre l’avait importunée. Ignorant les filles alignées sur les bancs, elle pénétra dans le salon de coiffure, balayant d’un regard inquisiteur les clients allongés dans leurs fauteuils. La patronne s’avança aussitôt, tout sourire.

– Vous cherchez quelqu’un ?

– Oui, un ami qui arrive de la province. Il m’a donné rendez-vous ici. Il porte une chemise bleue.

– Il est en haut, en train de se faire masser, dit la patronne. Il va redescendre.

Palin Ek remercia d’un sourire, attendit que la patronne soit retournée à sa caisse et se dirigea vers le fond de la boutique comme si elle allait aux toilettes. Personne ne remarqua qu’elle s’engouffrait dans l’escalier… Arrivée en haut, sur le minuscule palier, elle s’arrêta brusquement, percevant des gémissements saccadés, derrière le rideau. Elle avança la tête et, par la fente, aperçut de profil un sexe et une bouche qui l’enveloppait.

 

La « masseuse » enfonça le membre raidi au fond de sa gorge et le masturba furieusement en même temps. Phong Ton hurla tant le plaisir était violent. Au moment où un flot de sperme jaillissait, la fille écarta brusquement sa bouche et le liquide blanc éclaboussa ses grosses lèvres et tout son visage. Elle continua à agiter le membre tant qu’il en sortit quelques gouttes, puis rabaissa sa bouche pour administrer une ultime caresse, nettoyant le sexe encore gonflé.

Phong Ton n’avait jamais été à pareille fête.

Le souffle court, il regarda sa fellatrice remettre la théière sur le réchaud, et s’essuyer le visage tranquillement. Ensuite, elle prit les compresses et les remit sur le visage de Phong Ton.

– Je vais revenir te raser, annonça-t-elle, repose-toi quelques minutes et ne dis à personne ce que je t’ai fait.

Il ne répondit même pas, encore béat de volupté. Il avait l’impression de ne plus avoir de corps, il sentait encore le sperme se ruer dans ses canaux séminaux et l’extraordinaire plaisir de l’explosion dans cette bouche accueillante… Les marches de l’escalier craquèrent et il s’assoupit, littéralement assommé de plaisir. Son voyage à Phnom Penh commençait bien.

Palin Ek avait éprouvé un mélange de dégoût et d’excitation en voyant jaillir le liquide blanchâtre. Elle s’était rejetée en arrière, et ni la femme ni Phong Ton ne l’avaient aperçue.

Elle redescendit, se demandant comment elle allait remplir sa mission.

Le temps pressait.

Quelques instants plus tard, la « masseuse » redescendit, le visage indifférent. Palin Ek n’hésita qu’une seconde, se glissant dans l’escalier à sa place. Elle écarta précautionneusement le rideau : Phong Ton était allongé dans la même position, sans même avoir remonté son pantalon sur son ventre où se nichait le sexe recroquevillé. Les compresses chaudes couvraient tout son visage, l’empêchant de voir.

Palin Ek s’approcha, faisant craquer le parquet. Il ne s’inquiéta pas, demandant seulement :

– Tu vas me laisser longtemps comme ça, bang pa-on ?

Palin Ek ne répondit pas. Pendant quelques secondes, elle fixa l’homme allongé en face d’elle, ses grosses lèvres retroussées en un mauvais rictus.

Phong Ton, sentant une présence, envoya la main et la posa sur la hanche de Palin Ek. Trouvant de la soie à la place du coton rêche, il remarqua seulement :

– Tu t’es changée…

En même temps, sa main glissait jusqu’aux fesses cambrées et les caressait.

– Ba {9}, fit simplement Palin Ek.

Ses mains remontèrent vers sa tête, saisissant avec précision les deux épingles d’acier qui maintenaient son chignon, dénouant ses longs cheveux qui tombèrent en cascade sur ses épaules. Tenant les deux épingles comme des poignards, elle se pencha lentement sans faire le moindre bruit.

Puis, d’un seul geste, de toutes ses forces, elle les enfonça dans le visage de l’homme étendu, à la hauteur des yeux.

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