La solution rouge
Chapitre III
Phong Ton poussa un hurlement effroyable et son corps se souleva en arc de cercle, avant de retomber sur le côté. Les deux aiguilles d’acier avaient traversé les globes oculaires, pénétrant très avant dans son cerveau et demeurant plantées dans ses yeux.
L’agonie du Cambodgien fut rapide. Pendant quelques fractions de secondes, il tenta d’arracher à tâtons les aiguilles, puis son cerveau cessa de fonctionner, et il bascula sur le sol carrelé, tombant face contre terre, s’enfonçant les deux aiguilles presque jusqu’à leur tête de faux rubis.
Palin Ek était déjà dans l’escalier. Elle se heurta à la « masseuse », alertée par les hurlements de son client, la bouscula et traversa le salon de coiffure en courant, sans se préoccuper des regards étonnés. En quelques secondes, elle se perdait dans la foule des arcades de la rue 130. Marchant rapidement, les cheveux au vent, elle retrouva le cyclo-pousse qui l’avait amenée, une cinquantaine de mètres plus loin. Sans un mot, elle y reprit place et son conducteur pesa sur ses pédales pour s’arracher du trottoir.
La jeune Khmère ferma les yeux, laissant se calmer les battements de son cœur. Ravie. Depuis quelque temps, le mouvement khmer rouge, jadis monolithique, s’était scindé en deux factions. L’une, toujours dirigée par Pol Pot, prête à certaines alliances. L’autre ralliée autour de Ta-Mok, restée fidèle à l’ancien idéal de l’Angkar. Les premiers considérés comme des renégats par les seconds. La mort d’un traître était toujours une chose agréable. Encore plus quand on en était l’auteur…
– Ici rue 130, annonça Chieng dans un anglais chaotique en se retournant vers Malko.
– Très bien, fit ce dernier. Arrêtez-moi là.
Chieng avait beau être un « stringer » de la Central Intelligence Agency à Phnom Penh, digne de confiance, les détails de sa négociation devaient être entourés du plus grand secret. Depuis son arrivée à Phnom Penh, trois jours plus tôt, Chieng ne le quittait pas. Il l’attendait à la descente du vol en provenance de Ho Chi Minh-Ville avec une petite pancarte portant son nom. Malko était arrivé de Paris sur Air France, profitant du vol non-stop Paris-Bangkok et de la continuation du même vol sur Ho Chi Minh-Ville. Autant profiter du confort jusqu’au dernier moment. Malko ignorait comment Chieng avait été récupéré par la CIA… En 1975, il était chauffeur du Premier ministre Lon Nol et avait réussi à ne pas être exécuté. On l’avait simplement envoyé dans les rizières avec quelques millions d’autres Cambodgiens. Il en était sorti maigre comme un clou, quelques dents en moins et un éternel sourire sur son visage plat.
Apparemment, il n’avait que deux luxes dans la vie : ses superbes Ray-Ban de vue et ses cigarettes. Dès qu’il lâchait son volant, il fumait.
Quittant la vieille Toyota, Malko s’enfonça sous les arcades, le long des marchands d’or et des derniers antiquaires de Phnom Penh. Il avait du mal à retrouver dans cette grande cité sage, presque sans voitures, la ville folle, joyeuse et désespérée de 1975. À l’époque où le prince Sihanouk, exilé en Chine à la suite du coup d’État qui lui avait fait perdre son trône, était le guide spirituel des Khmers rouges. Bien mal récompensé par ceux-ci qui l’avaient acculé à l’abdication en transformant dès leur prise du pouvoir, en avril 1975, le royaume du Cambodge en Kampuchea « démocratique ». Juste avant, dans une atmosphère crépusculaire entretenue par le grondement incessant des canons khmers rouges cernant la ville à quelques kilomètres, on trafiquait, on rêvait, on échafaudait des plans biscornus et surtout, on pariait sur la chute du régime Lon Nol. Tellement pourri que l’arrivée imminente des Khmers rouges déclenchait une joie sincère. Aucun Cambodgien n’imaginait les quatre ans d’horreur qui allaient suivre. On dansait dans les guinguettes du Mékong jusqu’à l’aube. Même les roquettes qui tombaient de temps à autre sur le centre n’entamaient pas le moral des habitants de la capitale ; ils ne songeaient même pas à partir…
Dès son arrivée à l’aéroport de Pochentong, trois jours plus tôt, Malko avait senti la différence. L’aéroport était toujours aussi minable, mais il n’y avait plus d’avions sur le tarmac, juste quelques gros hélicoptères camouflés M. 26 offerts par les Soviétiques et l’Antonov 24 qui l’avait amené de Saigon, devenu Ho Chi Minh-Ville.
La douanière khmère n’avait pu examiner ses papiers faute de lumière. Les bâtiments délabrés de l’aérogare étaient faiblement éclairés. Il s’était retrouvé dans la Toyota de Chieng au milieu de la nuée des cyclopousses et des Honda où se mêlaient quelques rares voitures ; seuls, les lumignons des innombrables marchands ambulants éclairaient vaguement les avenues. Pas un soldat en vue, aucun signe de tension, mais à neuf heures la ville s’arrêtait de vivre ; le couvre-feu…
De l’ancien Phnom Penh, plus rien ne restait : les fumeries d’opium, les innombrables petits restaurants à la cuisine délicieuse, les putes attendant dans des cyclopousses à la sortie des hôtels pour se ruer sur les visiteurs. Seuls quelques cyclos stationnaient encore en face des hôtels, décharnés et sans illusion : plus de touristes, pas d’hommes d’affaires.
Le Cambodiana où s’était installé Malko, dressé au bord du Mékong, n’existait qu’à l’état de carcasse en 1975. Quelques milliers de réfugiés s’y entassaient. Les Khmers rouges les avaient expédiés dans les rizières et, quinze ans plus tard, d’intrépides Chinois de Singapour avaient achevé le rêve du prince Sihanouk : un palace flambant neuf dans une ville fantôme. Personne à la piscine, pas de téléphone dans les chambres dont soixante à peine étaient ouvertes et un personnel ne parlant que cambodgien pour les rares clients. Qui se rendait à Phnom Penh, à part quelques magouilleurs et
les ONG {10} ? Ou alors des gens comme Malko venant flirter avec le diable, dans un pays qui n’existait plus… Depuis six mois le siège du Cambodge était vacant aux Nations Unies. On avait viré les Khmers rouges sans accepter le nouveau gouvernement considéré comme une émanation de Hanoï…
Une fois ses contacts établis, Malko avait exploré Phnom Penh.
Déprimant.
La cathédrale avait été dynamitée, le casino, rasé, le téléphone ne fonctionnait plus en ville, toutes les avenues avaient changé de nom, Monivong devenant Acharmean ; Norodom, Tousamuth ; De Gaulle, Staline.
Les ambassades – à part celles des pays de l’Est – avaient été transformées en casernes ou en refuges pour squatters. Seuls les singes qui peuplaient les banians autour du Phnom n’avaient pas changé. La plus grande pagode de la ville était toujours là. Le Royal, fleuron de l’hôtellerie khmère, rebaptisé Samaki, n’était plus qu’une bâtisse poussiéreuse et morte, à moitié transformée en bureaux, à la piscine vide. Les autres hôtels, en ville, auraient fait honte à l’Armée du Salut. Modestement, ils ne réclamaient que quinze dollars pour leurs chambres. À huit heures on ne servait plus dans les rares restaurants, peuplés uniquement d’ONG.
Plus une pute ! Plus de fumeries ! L’ordre moral communiste avait succédé à celui, encore plus rigoureux, des Khmers rouges, faisant de Phnom Penh une ville morte. Les immeubles tombaient en ruine, occupés par des centaines de familles qui s’y entassaient sans le moindre confort. L’hôpital Calmette ressemblait à un mouroir du Moyen Âge : pas de médicaments et pas de médecins.
Et pourtant, des centaines de Honda pétaradaient, toutes neuves. À mille deux cents dollars pièce, dans un pays où un médecin en gagnait trente par mois… Une vie souterraine se développait rapidement, soutenue par les trafics, les rivalités, la contrebande. Certes, le pays était encore déchiré, les routes impraticables, les montagnes occupées par les Khmers rouges, les villages régulièrement attaqués. Mais des voitures neuves commençaient à apparaître, importées en contrebande de Thaïlande. Certaines repartaient pour le Viêt-nam, encore plus pauvre. D’autres restaient à Phnom Penh, entre les mains de généraux sans troupes ou de chevaliers de l’import-export qui dansaient tous les soirs au dernier étage de l’hôtel Monorom avec tout ce que la ville comptait d’allumeuses en mini. Des milliers d’antennes télé poussaient sur les immeubles en ruine et on trouvait au marché noir les derniers fours à micro-ondes Samsung, à peine plus chers qu’à Bangkok.
Arrivé au coin de la rue 130 et de la place du Marché, Malko s’arrêta, inquiet. Un groupe compact obstruait l’entrée du salon de coiffure où il avait rendez-vous. Une ambulance stationnait le long du trottoir.
Il se faufila dans la foule. Impossible de comprendre ce que disaient les gens. Pas un étranger en vue. Il parvint enfin à l’entrée du salon et s’immobilisa. Toutes les coiffeuses entouraient en caquetant une civière posée à terre. L’homme étendu dessus ne bougeait pas et deux taches rouges grandes comme la main maculaient son visage. Malko mit quelques secondes à comprendre qu’il s’agissait de compresses imbibées de sang. Vu son immobilité caractéristique, il n’y avait aucun doute : il était mort.
Les ambulanciers arrivèrent, fendirent la foule et emportèrent leur macabre chargement. Deux policiers en casquette plate, à la vietnamienne, firent circuler les badauds. Dans un concert de piaillements, la patronne chassait les derniers clients et fermait boutique…
Malko s’éloigna de quelques mètres tandis que la foule se dispersait. Les coiffeuses s’égaillèrent comme des moineaux. La patronne déplia alors une grille de fer et la ferma d’un énorme cadenas… L’homme sur la civière était-il celui avec qui Malko avait rendez-vous ? Ce dernier traîna encore un quart d’heure sous les arcades, par acquit de conscience, puis se dirigea vers la Toyota de Chieng. Dans son métier, il n’y avait guère de coïncidences. Sa mission à Phnom Penh commençait mal…
Un gosse lui barra le passage, appuyé sur des béquilles, pas plus de dix ans, la jambe droite amputée au genou, l’air suppliant, la main tendue.
– Dollars…
Malko lui donna cent riels. Le jeune amputé regarda le billet, le froissa ostensiblement puis le jeta dans le caniveau, répétant d’un ton furieux :
– Dollars, no riels. Monkey money.
Un garçon qui avait du caractère. Amusé, Malko lui donna un dollar. En équilibre sur ses béquilles, le garçon regarda le billet en transparence, comme un vieux caissier de banque, le frotta contre sa manche pour s’assurer que la couleur ne partait pas, puis le cacha dans ses hardes.
Au moment où Malko allait monter dans la Toyota, l’enfant lui barra le chemin, parlant avec volubilité dans sa langue, bloquant la portière avec une de ses béquilles.
– Que veut-il ? demanda Malko à Chieng qui était sorti de sa Toyota en le voyant approcher.
– A-Pong {11} moyen dire histoire salon de coiffure, traduisit Chieng.
– Pourquoi ?
– Pour cinq dollars.
C’était une bonne raison… Qui pouvait éventuellement intéresser Malko.
– D’accord.
– Lui demande les dollars avant, annonça Chieng, estomaqué par le culot du gamin.
Malko s’exécuta. Aussitôt, le petit mutilé se lança dans un long récit traduit approximativement par le chauffeur.
– Un homme assassiné pendant massage « tac-tac » {12}, expliqua Chieng. On pense Polpotiste.
– Pourquoi ?
– Lui avoir pistolet et rubis sur lui.
La rage envahit Malko. Son intuition ne l’avait pas trompé : c’était bien l’homme avec qui il avait rendez-vous. Parcourir quinze mille kilomètres pour ce résultat… Sans compter les risques que cela impliquait. Heureusement que la CIA lui avait assuré qu’il s’agissait d’une mission sans danger, une sorte de conférence de paix. L’homme de la civière avait trouvé la paix éternelle, lui… Le gosse unijambiste continuait son récit.
– Lui assassiné par femme, expliqua Chieng, avec aiguilles dans les yeux. Quelqu’un très méchant.
Évidemment, cela allait un peu au-delà de la mauvaise plaisanterie…
– Elle a été arrêtée ? demanda Malko, plein d’espoir.
– Non, partie.
– Comment sait-il que c’est une femme ?
– Il voit.
Ça devenait plus intéressant. Malko ne put dissimuler son intérêt.
– Comment ?
– Elle venir avec cyclo. Lui toujours là pour mendier. Elle entrer coiffeur et partir après très vite dans même cyclo.
Le jeune amputé avait les yeux brillants d’excitation. Malko n’en revenait pas. Comment ce Sherlock Holmes en herbe savait-il tout cela ? Et si c’était une provoc ?
– Comment sait-il tellement de choses ? demanda-t-il.
– Polpotiste tué avec épingles pour cheveux… commenta Chieng. Lorsque femme venue, elle avoir épingles. Quand partie boutique, plus épingles, cheveux comme ça.
Il eut un geste décrivant des cheveux longs.
Malko en resta bouche bée. Le visage levé vers lui, le gosse quêtait un compliment. En dépit de son amputation, il semblait costaud, malin et intelligent, parfaitement apte à la survie.
– Il a dit tout cela à la police ?
Traduction et éclats de rire du gamin.
– Non, non, pas police. Police le battre et envoyer loin Phnom Penh. Nouveau maire très méchant…
– Est-ce qu’il connaissait cette femme ?
– Non.
– Et le cyclo-pousse ?
– Non.
– Il peut le décrire ?
Le jeune garçon s’embarqua dans des explications compliquées où deux mots revenaient : krua srah.
– Qu’est-ce que cela veut dire ? demanda Malko.
– C’est couleur peau, krua srah {13}, expliqua Chieng. Noir très beau.
Il restait à savoir qui avait intérêt à ce qu’échoue ce rendez-vous préparé depuis des mois, en principe dans le plus grand secret. Mais dont le résultat risquait de déranger beaucoup de gens.
Au moment où Malko s’installait sur son siège, le gosse se pencha dans la voiture et lança quelque chose au chauffeur qui l’éloigna d’un geste agacé.
– Qu’est-ce qu’il dit ? interrogea Malko.
– Il dit moyen savoir numéro cyclo-pousse qui emmène femme.
– Ah bon !
– Lui veut cent dollars… compléta Chieng. Lui mentir sûrement.
Malko sourit sans répondre. Bien que sûr, Chieng pouvait émarger comme informateur de la police cambodgienne. En s’en servant comme traducteur, il risquait de rendre publique une information vitale. Malko était sans illusion. En tout cas, ce meurtre sauvage prouvait que la filière qui l’avait amené à Phnom Penh était pénétrée par des adversaires.
– Ça ne m’intéresse pas, fit-il. Mais ce garçon est amusant. Où vit-il ?
– Ici, expliqua Chieng. Lui orphelin, parents tués par Polpotistes. Lui sauté sur mine dans rizière.
– Comment s’appelle-t-il ?
– A-Pong.
Le jeune mutilé bondit, visiblement furieux.
– No, no A-Pong. Sam ! lança-t-il en se frappant la poitrine. Sam, répéta-t-il plusieurs fois.
Malko lui adressa un sourire et dit à Chieng de le conduire à l’hôtel Samaki. Avant de commencer son enquête, il devait faire le point.
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