La solution rouge
Chapitre VI
La chaleur humide et lourde trempa la chemise de voile de Malko en cinq minutes. Continuant ses recherches, il faisait à pied le tour de l’énorme marché. Une odeur nauséabonde suintait des immeubles décrépis et jaunâtres, cernés par des cloaques nauséabonds. Une forêt d’antennes télé ornait les toits plats. Seuls luxe de ces squatters misérables. Les passants le dévisageaient avec curiosité. À part les ONG, on ne voyait pas beaucoup d’étrangers à Phnom Penh. Les cyclo-pousses les moins paresseux le suivaient à quelques mètres. Les marchands d’or essayaient de l’attirer dans leur boutique. Il réalisa soudain que, dans cette foule, il était en danger. Phong Ton avait été assassiné tout près de là. Il se dit aussi qu’en cas de coup dur, il était livré à lui-même. Au moins, en 75, il y avait une base de la CIA, des avions, des hélicoptères, une ambassade US gardée comme Fort Knox.
Maintenant, comme toutes celles des pays occidentaux, l’ambassade américaine était détruite. Seule la légation soviétique allongeait ses cinq hectares au bord du Mékong avec des HLM pour loger les diplomates ou assimilés. Quelques autres représentants du bloc de l’Est restaient officiellement tout en déménageant discrètement. Les Vietnamiens grouillaient encore dans toutes les administrations. Pour un espion de l’Ouest en cavale, il n’y avait pas un endroit sûr où se réfugier.
Pour une exfiltration, c’était encore pire : les seuls vols au départ de Phnom Penh, deux fois par semaine, avaient lieu sur Saigon, ou plutôt Ho Chi Minh-Ville. Donc sur le Viêt-nam…
Les autres routes du pays étant coupées par les Khmers rouges ou d’autres maquisards, il n’y avait comme chance éventuelle que le port de Kompong-Som, par lequel transitait une grande partie de la contrebande avec la Thaïlande. Encore fallait-il y parvenir, la route étant interdite en permanence par les embuscades polpotistes.
– Mister ! Mister !
Malko se retourna brusquement. Sam, le petit invalide, accourait vers lui du fond du marché, zigzaguant entre les fleuristes accroupies, se déplaçant si vite sur ses béquilles que Malko se demanda un instant si ce n’était pas un simulateur… Arrivé à sa hauteur, le gamin lui tendit une petite main sale, les yeux brillants. Les dollars, cela crée des liens. Malko lui rendit son sourire et ils restèrent quelques secondes à se regarder sans rien dire. Visiblement, à part « dollar » et « mister », Sam ne connaissait aucun mot d’anglais, mais il n’était pas idiot. Attirant Malko dans une encoignure nauséabonde, il proposa :
– Hundred dollars ?
Il fit le geste d’écrire quelque chose. Prix qu’il avait réclamé la veille pour livrer le numéro du cyclo-pousse de la meurtrière de Phong Ton.
Malko n’avait pas le cœur à discuter. Il tira cinq billets de vingt dollars de sa poche et les lui tendit.
Sam les fit craquer et de nouveau les regarda en transparence avec le sérieux d’un caissier de la Chase Manhattan, avant de les faire disparaître dans ses hardes. Malko lui donna alors un stylo et son bloc. Laborieusement, le gosse y inscrivit cinq chiffres : 84652. Puis avec ses mains, il fit le geste de pédaler. Le numéro du cyclo-pousse qui avait emmené la tueuse.
Déjà, il prenait ses béquilles pour filer quand Malko le rattrapa ; par gestes, il entreprit d’expliquer ce qu’il voulait. D’abord, il déchira devant le gosse horrifié deux billets de cent dollars. Il lui tendit les deux moitiés, puis, toujours avec la même méthode, lui fit comprendre qu’il aurait les autres lorsqu’il l’amènerait au cyclo-pousse en question… Le visage de Sam s’était fermé… Il réfléchissait et quelque chose le gênait. Finalement, il hocha gravement la tête et prit le poignet gauche de Malko. Posant son index sur sa montre, il éleva son autre main, le pouce replié.
Il lui donnait rendez-vous à quatre heures…
Au même endroit, lui fit-il comprendre, désignant le sol du doigt. Malko le vit s’éloigner vers des cyclopousses qui bayaient aux corneilles devant le marché. A partir de maintenant, le gosse pouvait le mener en bateau facilement. Il suffisait de s’entendre avec un des innombrables pousses de Phnom Penh… Seulement, il n’avait aucune autre méthode pour retrouver la meurtrière.
Cela lui donnait le temps de faire le point avec l’ineffable Jane Baron.
– Il faut se méfier de Sopia Sen, martela Jane Baron. Je suis certaine qu’elle a un intérêt personnel à l’élimination de Ta-Mok. Or, cette exigence risque de tout faire échouer.
Jane Baron ne dissimulait pas sa fureur. En tenue de jogging et ruisselante de sueur, elle avait reçu Malko au bord de la piscine vide du Samaki. Plus masculine que jamais.
– Je ne l’ai pas choisie comme interlocutrice, fit remarquer Malko.
– Ce n’est pas moi non plus, répliqua l’Américaine d’une voix cinglante. J’avais conseillé quelqu’un de plus clean pour servir de « got-between ». On m’a dit que j’étais étroite d’esprit. Le chef de station de Bangkok a couché avec elle, bien entendu. Il paraît qu’elle a dénoncé son mari aux Khmers rouges afin de pouvoir se remarier avec un vieux Chinois cacochyme et milliardaire.
– Où est-il ?
– À Bangkok. Elle va le… voir, une fois par mois. Et tous les trois mois, il l’emmène sur Air France, en première, acheter des robes à Paris. La dernière fois, elle en a profité pour rapporter tout un mobilier en loupe d’orme de chez Claude Dalle pour un général d’ici qui a la haute main sur le trafic des Mercedes. Il y en avait trois containers, pour plus de 100 000 dollars !
– Qu’y a-t-il d’autre ?
– Elle est trop bien avec les gens de Pailin. Je sais qu’elle a un accord secret avec eux pour former une compagnie afin d’exploiter les rubis. Je pense que c’est la vraie raison pour éliminer Ta-Mok. Afin de ne pas partager. Elle couche avec Hun Sen aussi, ajouta-t-elle, cela l’aide dans ses contacts.
Malko se félicita de s’être abstenu de raconter sa nuit. Ce qui s’était passé venait confirmer ce que disait Jane Baron. Sopia Sen était une femme de tête qui se servait admirablement de son corps. Seulement, on ne choisit pas toujours ses alliés.
– Elle nous aide, oui ou non ?
– Oui, admit de mauvaise grâce Jane Baron, elle a couché avec tant de gens qu’elle a des relations.
– Pour qui roule-t-elle ?
– Pour elle, bien sûr, s’étouffa-t-elle. Elle ne pense qu’à l’argent et au pouvoir.
– Que faisons-nous, dans ce cas ? demanda Malko.
– On ne peut pas se passer d’elle, reconnut à contrecœur l’envoyée de la CIA. Les Vietnamiens n’accepteront jamais de nous parler directement. Mais il faut l’encadrer sérieusement.
– Qu’allez-vous faire pour reprendre le contact avec nos interlocuteurs de Pailin ?
– Je dois aller déposer un message dans une boîte à lettres morte.
– À propos, dit Malko, est-ce que les Vietnamiens veulent vraiment la tête de ce Ta-Mok ?
Jane Baron rougit de fureur.
– Je ne le sais même pas. Nous n’avons aucun contact avec eux… C’est Sopia qui mène le jeu…
Ça promettait.
– Je passerai en fin de journée au Cambodiana, annonça Jane Baron, nous avons une réunion là-bas avec Médecins du Monde. J’espère que vous aurez de bonnes nouvelles concernant cette tueuse.
Malko se fit de nouveau déposer en face du White Hôtel. Comme il était en avance, il alla marcher dans l’avenue Acharmean où régnait une activité fébrile, suivi par Chieng au volant de la Toyota. Partout, on reconstruisait, des boutiques s’ouvraient, des pharmacies surtout, tous les dix mètres. Elles prospéraient grâce aux faux médicaments fabriqués en Thaïlande et aux stocks périmés depuis belle lurette. Ce qui ne gênait d’ailleurs pas les acheteurs qui les choisissaient d’après leur couleur…
Il regagna les arcades. Sam n’était pas là. Il n’attendit pas longtemps. Le petit mendiant apparut au bout de la galerie, se balançant sur ses béquilles. Il rejoignit Malko, arborant un sourire ravi.
– A-t-il trouvé le renseignement que je cherche ? demanda Malko à Chieng qu’il venait d’appeler d’un signe.
– Oui, oui, trouvé ! traduisit Chieng quelques instants plus tard, moyen aller Cité Sportive, cyclo-pousse là-bas.
– Eh bien, allons-y, fit Malko.
Ravi, le jeune amputé prit place dans la Toyota, repliant son unique jambe sous lui. Ils mirent près d’une demi-heure pour descendre le boulevard Achar Hemcheay, noyés dans la masse des cyclos et des Honda, débouchant sur un énorme rond-point, dominant les installations sportives, au croisement des boulevards Pokambor et Sivutha. Des centaines de cyclopousses étaient alignés les uns à côté des autres, en train de dormir ou de se restaurer à des gargotes en plein air. Sam prit ses béquilles et fila comme une flèche dans la masse, avec un sourire plein de confiance. La clim branchée, Malko s’arma de patience.
Vingt minutes plus tard, Sam réapparut, vautré dans un pousse, hilare. Son « chauffeur » avait l’air aussi abruti que les autres, édenté, le regard absent et des mollets énormes… Le jeune amputé sauta à terre en vrai équilibriste et se lança aussitôt dans une grande diatribe, traduite par Chieng.
– C’est cyclo qui emmène femme, mais dire pas souvenir où laissé elle.
Impossible de croiser le regard du cyclo-pousse. Malko bouillait de rage. Coincé. L’autre pouvait dire n’importe quoi. L’air abruti, il continuait à tirer sur sa cigarette. De nouveau, il fit appel à la baguette magique.
– Dites-lui que s’il fait un effort de mémoire, il gagne cinq dollars.
À 600 riels le dollar et 50 riels la course, ça lui faisait soixante courses.
Un éclair passa dans le regard du cyclo-pousse, mais il ne retrouva pas la mémoire. Ce n’est qu’à quinze dollars qu’il se souvint brusquement de cette fameuse course. Chieng traduisit aussitôt.
– Il dit conduire femme grand restaurant Kleang Romsev.
La tuile ! Ou c’était une invention pure et simple, ou il y avait une chance sur mille de la retrouver. Sam aussi semblait désolé et inquiet pour ses moitiés de dollars. Du coup, il fit du zèle.
– Sam venir aussi, traduisit le chauffeur, pas loin.
– Allons-y, accepta Malko sans trop d’illusions.
Il était presque six heures et, à cause du couvre-feu, les gens dînaient tôt. Dix minutes plus tard, ils entraient dans une cour encombrée de voitures, de cyclo-pousses et de Honda. Une musique tonitruante s’échappait d’un grand bâtiment plat devant lequel des malabars montaient la garde. Des femmes plutôt bien habillées et des hommes y entraient sans arrêt.
Sam tira Malko par la manche, lui faisant signe de gravir le perron. Les cerbères les accueillirent avec un sourire ravi : ils ne devaient pas voir beaucoup d’étrangers… Malko s’arrêta sur le seuil : la salle immense contenait au moins trois cents personnes. Devant un parterre de tables toutes occupées, un orchestre était déployé sur une estrade derrière une chanteuse en tenue traditionnelle susurrant une mélopée khmère, rythmée et douce.
Devant l’estrade, plusieurs dizaines de couples formaient une espèce de chenille mouvante, se tenant par les hanches et imitant les mouvements ondulants des danses khmères classiques. Il y avait de tout. Des filles en mini avec même des bas noirs, des sampots multicolores, des robes longues. Toutes les femmes étaient maquillées avec soin et paraissaient très gaies. L’une d’elles fit signe à Malko de se joindre à eux avec un clin d’œil provocant. Quelques couples flirtaient dans les coins ou en dansant sans se gêner. Malko repéra un Cambodgien qui, enlacé à sa cavalière, laissait sa main errer sur les fesses moulées par un sampot à carreaux d’une voisine qui ne protestait pas.
C’était presque le Cambodge d’avant Pol Pot, mélange de sexualité débridée, de joie de vivre et d’insouciance. Partout, des bouteilles de bière, par centaines. L’atmosphère était bon enfant et détendue. La chenille se rompit, laissant la place à l’inévitable lambada que les Cambodgiens dansaient avec une concentration comique.
Chieng les amena à une table en bordure de la piste où on pouvait à peine se parler tant le bruit était assourdissant. À peine furent-ils assis, Sam s’éclipsa, boitillant sur ses béquilles. Chieng se pencha vers Malko et hurla :
– D’habitude, ici, pas danser.
Malko répondit à peine. Cette plongée dans le folklore cambodgien était certes sympathique, mais il avait nettement l’impression d’avoir jeté ses dollars par la fenêtre…
Le truc de se faire déposer dans un lieu public pour couper une filature est vieux comme le monde. Assommé par le bruit, il contemplait les danseurs, sans trop d’espoir. Ils prenaient à peine le temps de manger, se trémoussant sur la piste comme des fous. Il allait attaquer ses nouilles sautées à l’huile de vidange lorsque Sam réapparut, se balançant furieusement sur ses béquilles. Par gestes, il fit comprendre à Malko de le suivre. Son visage rayonnait, mais Malko n’osait croire à un miracle. Le gamin fendit la foule des danseurs jusqu’à une sorte de cage en verre qui flanquait l’estrade à droite de l’orchestre. Elle abritait deux grandes tables isolées du vacarme par les parois transparentes. La première était occupée par une quinzaine de Cambodgiens, presque tous des hommes. Derrière eux, Malko aperçut plusieurs femmes très maquillées. De sa béquille, Sam en désigna une à Malko sans aucune hésitation.
– Krua srah ! Krua srah ! rappela-t-il, ravi.
Elle se trouvait à un coin de table, un peu en retrait d’un homme corpulent en tenue kaki qui était en train de lui donner une crevette avec des baguettes. Malko fut frappé par son air fier, dû en partie à un énorme chignon qui lui tirait tous les cheveux sur la nuque. Sa mâchoire avançait violemment, soutenant une grande bouche rouge comme un phare. Ses hautes pommettes et son visage triangulaire lui donnaient un air sauvage à souhait. Elle sourit à son voisin et Malko eut l’impression de voir un fauve se préparer à dévorer sa proie… Il n’émanait pas vraiment de douceur de l’inconnue. Sa crevette avalée, elle se leva et sortit du box, passant non loin de Malko et de Sam pour s’engouffrer dans la porte des toilettes, à côté de l’orchestre. Malko put admirer sa silhouette moulée par une robe chinoise mauve montant jusqu’au cou et fendue sur le côté.
Contrairement à beaucoup d’Asiatiques, elle avait des formes et ne les dissimulait pas. Il se retourna vers Sam. L’amputé, avec un sourire ravi, mima le geste d’un torero enfonçant les banderilles dans un taureau. Pour dissiper les doutes éventuels de Malko. Le message était clair : il se trouvait bien devant la meurtrière de Phong Ton, l’envoyé des Khmers rouges de Pailin.
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