La solution rouge
Chapitre XIX
Sherry attendait dans la chambre du Cambodiana en fumant nerveusement.
– La route de Kampong Som est fermée jusqu’à nouvel ordre, annonça-t-elle. Des attaques de Polpotistes.
Malko n’était pas étonné outre mesure. Si ce que Vladimir Kartoff lui avait appris était vrai, le ministère de l’Intérieur verrouillait. Pour amener Malko dans son piège.
– Cela ne fait rien, dit ce dernier, je crois avoir trouvé une autre solution. Il me faudrait quelqu’un d’absolument sûr qui parle cambodgien pour faire l’interprète.
– Et Chieng ?
– Je préfère ne pas l’utiliser.
La jeune Américaine réfléchit rapidement.
– Il y aurait bien quelqu’un que nous utilisons parfois. Un professeur anglais, Ian Hogg. Il habite au Samaki.
– Va pour Ian Hogg, dit Malko. Où peut-on le trouver ?
– À cette heure-ci, chez lui.
– Allons-y.
Laissant la Toyota, ils montèrent dans la Land Cruiser blanche. Au passage, Malko bifurqua vers le marché. Ce fut facile de trouver Sam, en pleine activité, sous les arcades. Il accourut en voyant Malko. Ce dernier lui fit signe de prendre place dans la Land Cruiser et ils repartirent vers le Samaki. La nuit commençait à tomber.
Prenant le gamin avec eux, ils traversèrent l’hôtel, gagnant les bungalows. C’est Sherry qui appuya sur la sonnette d’un des bungalows. Un homme de grande taille avec de grands yeux bleus, découplé en athlète, ouvrit la porte. Son visage s’éclaira en reconnaissant Sherry.
– Entrez ! fit-il. Quelle bonne surprise !
Sherry expliqua à Ian Hogg ce qu’ils attendaient de lui. Intimidé, Sam était resté près de la piscine. Le professeur ne se fit pas prier et ressortit avec Malko. Ce dernier, avant de rejoindre Sam à côté de la piscine vide, avertit le professeur.
– Tout ceci doit rester strictement entre nous. La moindre indiscrétion entraînerait la mort de ce gamin et la mienne.
– Pas de problème, affirma Ian Hogg, sans poser d’autres questions.
Sam écouta, ramassé sur lui-même, ce que Malko lui fit dire. C’est sans la moindre hésitation qu’il accepta, après un long regard de reconnaissance adressé à Malko. Ce dernier lui remit ensuite une liasse de riels et rentra dans le bungalow avec Ian Hogg. Le premier échelon de la fusée était parti.
Il n’avait pas une minute à perdre pour la suite. Après avoir pris congé rapidement de son interprète, il s’arrêta au bureau de l’hôtel pour appeler l’ambassade soviétique. Le cœur battant, il attendit qu’on lui passe Vladimir Kartoff.
– Je voudrais vous rendre votre invitation, annonça-t-il. Que diriez-vous de dîner au Boeng Kak ce soir ?
– Avec plaisir, accepta le Soviétique. Sans surprise visible.
Vladimir Kartoff était déjà attablé au bord du petit lac portant le nom du restaurant lorsque Sherry et Malko arrivèrent. Une nuée de moustiques se ruèrent aussitôt sur eux. Le restaurant était presque vide. Ils commandèrent des crevettes, du riz et du poulet. À part la sauce des crevettes, tout était immonde. Les bras de Sherry se couvraient de taches rouges, les moustiques semblant particulièrement l’apprécier…
C’est en raccompagnant son invité à sa voiture que Malko expliqua ce qu’il désirait. À Vladimir Kartoff, il était obligé de dire toute la vérité. Le Soviétique l’écouta attentivement, puis hocha la tête, avec un pâle sourire.
– Normalement, je devrais demander l’autorisation de Moscou pour ce genre de chose. Mais cela prendrait du temps. Je vais donc m’en passer. Retrouvons-nous à l’ambassade demain soir vers sept heures.
Malko regarda s’éloigner les feux rouges de la Volga. Le deuxième étage de la fusée était lancé.
Chieng sautillait d’un pied sur l’autre à côté de la Toyota garée dans le parking du Cambodiana. Bien qu’il ne soit que huit heures du matin, le soleil était déjà brûlant. Malko attendit d’être dans la voiture pour demander d’une voix égale :
– Alors, vous avez transmis le message ?
Dans le rétroviseur, il vit la pomme d’Adam du chauffeur monter et descendre nerveusement.
– Oui, fit Chieng dans un souffle.
– Ils ne se doutent de rien ?
– Non.
– J’espère pour vous, fit Malko.
Le troisième étage de sa fusée était lancé, lui aussi, mais il ne saurait qu’à la dernière seconde s’il avait fonctionné… Dix minutes plus tard, la Toyota le déposa devant le ministère de l’Intérieur, boulevard Tousamuth. On le mena immédiatement chez le capitaine Jan Sarin. Avant même qu’il soit parvenu au bureau, le policier s’était levé en brandissant un papier.
– Voilà votre autorisation pour entrer au Viêt-nam ! annonça-t-il. Vous pouvez donc partir demain matin comme vous le désirez.
Malko empocha le document. Ils tinrent une conversation brève et amicale puis le capitaine, arguant de son emploi du temps chargé, le raccompagna sur une chaleureuse poignée de main.
– Bonne route ! lança-t-il. Vous arriverez à Ho Chi Minh-Ville pour dîner. Et revenez nous voir au Cambodge.
Aux olympiades de l’hypocrisie, il méritait la médaille d’or. Malko se retrouva dans le boulevard Tousamuth, subitement désœuvré. Le compte à rebours était commencé. Jusqu’au lendemain, il ne risquait rien puisque ceux qui avaient décidé de le tuer étaient sûrs de le faire dans quelques heures.
– Vous êtes sûr que vous ne commettez pas une folie ?
Le regard de Vladimir Kartoff exprimait une inquiétude réelle. Malko le rassura d’un sourire.
– Peut-être. Mais si je ne tente pas cela, il n’y a pas de sortie. Vous le savez…
Le Soviétique lui adressa un sourire chaleureux.
– Vous avez les meilleurs vœux du Rezident, dit-il, révélant pour la première fois explicitement son appartenance au KGB. Il hait les Polpotistes qui ont découpé au coupe-coupe trois de ses hommes. Et les miens. Je regrette de ne rien pouvoir faire de plus.
– C’est déjà beaucoup ! assura Malko, en prenant le volumineux paquet enveloppé de papier huilé et en le tendant à Chieng qui l’enfouit dans le coffre de sa Toyota.
Il contenait un lourd fusil à lunette soviétique, un Nagant, une arme de sniper très employée au Liban, qui tuait un homme à quatre cents mètres sans aucun problème. Sa crosse découpée comme celle d’une carabine de concours assurait une prise parfaite au tireur. Malko serra longuement la main du Soviétique. Décidément, ses rapports avec le KGB s’amélioraient. Il était pourtant sans illusion ; un jour prochain, si les intérêts de la CIA et ceux du KGB ne concordaient plus, il retrouverait en travers de sa route les hommes de la place Dzerjinsky.
– Losvidania, gospodine Linge {35}, dit de sa voix douce Vladimir Kartoff. Que les Saintes Icônes veillent sur vous.
Il regarda la Toyota franchir la grille de l’ambassade avant de rentrer dans le bâtiment. Malko était certain qu’on le surveillait : Hun Sen et ses amis devaient se demander ce qu’il fricotait avec les Soviétiques. Chieng le déposa au Cambodiana – où il avait passé la journée à mettre son plan au point. Il saurait dans quelques heures qui, de Ta-Mok ou de lui, était le plus malin, ou avait le plus de chance… Arrivé au Cambodiana, il prit dans le coffre le paquet remis par Vladimir Kartoff et l’emmena avec lui. Sherry l’attendait dans la chambre, l’œil vitreux. Pour calmer son angoisse, elle alternait le cognac et le scotch, avec un peu de tranquillisants en plus. Elle se jeta dans les bras de Malko.
– Tu es sûr que tu veux partir demain ?
– Nous n’avons pas le choix, dit Malko. On part à sept heures du matin. Tout se passera bien.
– J’ai peur, murmura-t-elle. Viens.
Son bassin se pressait impérieusement contre le sien. En un clin d’œil, elle fut à genoux devant lui. En quelques jours, elle avait pris des habitudes de vestale, allant au-devant des moindres désirs sexuels de Malko, toutes ses inhibitions effacées par l’alcool. Et ce fut merveilleux. Sa bouche semblait s’être distendue. Elle enfonçait rageusement le membre de Malko dans sa bouche, secouant ses cheveux roux, avide de lui donner le plus de plaisir possible.
Lorsqu’il fut au bord de l’explosion, ce fut elle qui l’attira sur le lit, lui demandant de quelle façon il souhaitait la prendre. Comme il manifestait une préférence pour ses reins, elle s’y soumit docilement. Il se planta sans coup férir dans ses fesses somptueuses, lui arrachant un grondement où la douleur et le plaisir se mêlaient, pour revenir finir dans son ventre.
Sherry le laissa retrouver son calme avant d’annoncer timidement :
– Je suis tellement nerveuse que je n’arrive pas à jouir. Aide-moi.
D’un geste audacieux, elle lui prit la main et la posa sur son sexe entrouvert. Un geste impensable chez elle une semaine plus tôt.
– Caresse-moi, demanda-t-elle.
C’était difficile de refuser… Pendant plus d’une heure, Malko s’acharna à lui procurer orgasme sur orgasme, tandis qu’elle se tordait sur le lit, échevelée, secouée de spasmes, la houle au ventre. Chaque fois qu’il faisait mine de s’arrêter, elle le relançait d’un regard suppliant. Jusqu’à ce qu’elle sombre enfin dans une torpeur réparatrice… Malko se mit à repasser mentalement les étapes de son plan. Cette fête sexuelle était peut-être la dernière de son existence. Le sort du Cambodge pour les années à venir allait se jouer dans quelques heures. S’il échouait, le pays avait toutes les chances de sombrer dans la Solution Rouge.
Il se releva, se rhabilla et descendit, laissant Sherry se remettre de ses multiples orgasmes. Chieng fumait nerveusement une cigarette à côté de la Toyota, dans le parking désert. Il affronta son regard derrière ses grosses lunettes. Depuis qu’il s’était déculotté, ce n’était plus le même homme : craintif, nerveux, il guettait peureusement la moindre réaction de Malko. Ce dernier se méfiait. Maintenant qu’il avait démonté les ressorts du Cambodgien, il savait ce dernier susceptible de retournements. Quand on a trahi une fois… Tout ce qui pouvait l’arrêter, c’était la peur de mourir lui-même.
– Vous êtes sûr de ne pas avoir trop parlé ? demanda Malko.
Chieng opina de la tête.
– Oui, oui. Sûr.
C’était l’unique et maigre précaution qu’il pouvait prendre.
Le soleil était déjà haut dans le ciel bien qu’il soit à peine sept heures, et la circulation des cyclo-pousses déjà intense.
Malko cligna des yeux sous la luminosité éblouissante. Escorté de Sherry, il se dirigea vers le parking, son paquet à la main. Chieng attendait, cette fois sans cigarette, avec un sourire un peu figé. Malko vit sa pomme d’Adam monter et descendre à toute vitesse. Le Cambodgien n’en menait pas large…
– On vous suit, fit Malko, avant de s’installer dans la Land Cruiser blanche avec son paquet.
Sherry avait pris le volant.
Les deux véhicules tournèrent à gauche en sortant du Cambodiana. Malko se demanda s’il était suivi. Cela risquait de compliquer les choses. Les Honda n’iraient guère au-delà du périmètre de Phnom Penh. Sherry, les jointures des mains blanches, tant elle serrait son volant, était décomposée.
– Nous sommes fous ! souffla-t-elle, nous allons nous faire tuer, Malko posa une main sur son genou.
– Nous n’avons pas le choix.
Elle dut ralentir : la circulation sur le pont enjambant le Mékong était chaotique. La route N° 1 était la seule voie pour le Viêt-nam. Malko regardait la Toyota se faufiler entre les Honda, les cyclos, les bus et les camions surchargés. Sans parler des piétons… La chaussée étroite bordée par des rizières et des maisons était pleine de trous. Ils durent parcourir une dizaine de kilomètres avant que cela aille mieux.
Il y avait très peu de chances pour que le capitaine Sarin ait monté son embuscade avant le bac sur le Mékong : la région était trop peuplée.
Malko défit le papier huilé enveloppant la carabine Nagant et l’examina. Elle était impressionnante. Le chargeur contenait des cartouches à haute vitesse initiale. Le tout pesait plus de trois kilos. Sherry lui jeta un coup d’œil angoissé et se mordit les lèvres.
Après avoir fait monter une balle dans le canon de l’arme, Malko la déposa à ses pieds, contemplant le paysage plat. Plus l’action devenait imminente, plus il se sentait calme.
Une demi-heure plus tard, les feux arrière de la Toyota clignotèrent. Ils approchaient. Elle se gara sur le bas-côté de la route et laissa passer la Land Cruiser à qui Chieng adressa un sourire crispé. Cinq minutes plus tard, un grand portail de pierre apparut sur la droite. L’entrée du parc d’attractions de Koki. Malko s’était fait expliquer par Chieng la topographie des lieux. Il se laissa glisser sur le plancher, invisible de l’extérieur. À l’entrée, quelques bonzes armés d’un haut-parleur exhortaient les passants à verser une obole pour la reconstruction de leur pagode. Sherry parcourut deux cents mètres jusqu’à une fourche ; elle prit la route de gauche qui continuait jusqu’à un parking bordant le Mékong. Elle descendit et Malko fit de même, de son côté, emportant la carabine.
– Éloigne-toi, dit-il. Retourne à la route. Je reviendrai te chercher quand tout sera fini.
Il s’éloigna vers le Mékong, la carabine à la main, et trouva facilement un promontoire qui avançait dans le fleuve, couvert d’une végétation assez touffue. À plat ventre, il s’avança jusqu’à la crête et risqua un œil. De là, il avait vue sur les bungalows surplombants l’eau, utilisés durant le week-end, à deux cents mètres environ.
Ils étaient extrêmement rustiques : un plancher de bois, les côtés faits de nattes et un toit de feuilles. De petites échelles les reliaient à des embarcadères rudimentaires où étaient amarrées des barques à fond plat.
Il y en avait une vingtaine, dominés par d’autres constructions légères semées dans le parc de la pagode, abritant pendant le week-end des marchands de poulets rôtis, d’énormes escargots, de poissons du fleuve, de cafards grillés.
Malko examina la berge. Pas âme qui vive. Très loin sur l’autre rive, des femmes repiquaient du riz dans une rizière. Il regarda sa montre : huit heures pile. Il n’y avait plus qu’à attendre…
Sam surgit sans qu’il l’ait entendu venir. Le pouls de Malko monta brutalement à 150 : si cela avait été un Khmer rouge, il était mort… Le jeune amputé se laissa tomber près de lui avec un sourire de soulagement.
– OK ? demanda Malko.
– OK, OK, fit Sam. Ta-Mok here.
Malko l’avait envoyé la veille en éclaireur. Le jeune garçon avait prétendu fuir Phnom Penh pour ne pas être déporté sur l’île du Mékong où le nouveau maire envoyait les amputés. Ils s’étaient donné rendez-vous à huit heures, sur ce promontoire. Sam rampa à côté de lui et tendit le bras, désignant un des bungalows devant lequel se trouvait amarrée une jonque assez grande, propulsée par un puissant moteur, à laquelle l’arbre de transmission orientable donnait une grande maniabilité.
L’engin était attaché à un petit ponton, en contrebas du bungalow.
– Ta-Mok ! murmura Sam, avec un geste signifiant que le Khmer rouge se trouvait à l’intérieur.
Tandis que Malko observait le bungalow, un homme en sortit. En uniforme verdâtre, casquette et rangers. Il sauta dans la jonque, y prit quelque chose et remonta.
Un Khmer rouge. Malko regarda sa montre : plus que cinq minutes à attendre. Si son raisonnement se révélait exact, tout devait se passer très vite. Même si Chieng trahissait une fois de plus. La Nagant calée dans le creux de son coude, il attendit, allongé dans l’herbe, Sam à côté de lui. Un bruit de moteur se rapprocha. Chieng arrivait.
Chieng n’aurait pas pu avaler un grain de riz lorsqu’il franchit le portail de l’ancienne pagode. Il s’était arrêté deux fois pour soulager sa vessie, tant il était nerveux. Accroché des deux mains à son volant, il passa sa langue sur ses lèvres sèches. Depuis le départ de Phnom Penh, il tournait et retournait dans sa tête les différentes façons de s’en sortir. Tout avouer dès son arrivée et mener Ta-Mok et ses hommes à la planque de Malko semblait le plus facile. Mais il connaissait les Polpotistes : une trahison, même rachetée, restait une trahison. Et ils se souciaient peu de sacrifier à leur éthique un ver de terre de son espèce… L’autre méthode consistait à se tenir au plan prévu. Et à prier pour que Ta-Mok le croie…
Il n’eut plus le temps de se tâter ; il était arrivé au parking qui dominait le Mékong. Arrêtant le moteur, il attendit. Le silence était absolu et l’endroit apparemment désert. Il entendait les battements de son propre cœur. Pour se donner du courage, il alluma une cigarette. Pourquoi ne se manifestaient-ils pas ? Et s’ils étaient partis ? S’ils s’étaient méfiés de quelque chose ?
Une silhouette verte apparut soudain derrière un arbre, puis une autre, et enfin un troisième Polpotiste jaillit devant son capot. Tous armés de Kalachnikovs. L’un d’eux ouvrit violemment la portière et l’apostropha :
– Où est-il ?
C’était le bras droit de Ta-Mok, un grand maigre au visage marqué par des traces de lance-flammes.
– Il y a eu… Il n’est pas… Il n’a pas voulu venir, réussit à dire Chieng.
Il avait l’impression de faire ses besoins sous lui.
– Et toi, dans ce cas, pourquoi es-tu là ?
– Pour vous dire, vous prévenir.
Le Khmer rouge le jaugea quelques interminables secondes avant d’ordonner :
– Sors de la voiture et viens.
Chieng obéit, les jambes flageolantes. Maintenant, son plan lui paraissait complètement fou. Il descendit le sentier, une Kalach dans le dos, et pénétra dans le petit bungalow face au fleuve.
Ta-Mok était là, à demi étendu sur un bat-flanc, deux de ses hommes accroupis sur leurs talons près de la porte. Il fumait une de ses habituelles cigarettes chinoises. On lui expliqua ce qui se passait et il posa son regard glacial sur Chieng. Le Cambodgien eut l’impression de se liquéfier. Tremblant de tous ses membres. Le vieux chef khmer le laissa bouillir dans son jus presque trois minutes avant de demander d’une voix dangereusement douce :
– Pourquoi mens-tu ?
Chieng protesta d’une voix aiguë. Il était là, c’était la preuve de sa bonne foi. S’il avait trahi, il aurait pu inventer un prétexte. Personne ne
pouvait forcer le « farang » {36} à se déplacer… Ta-Mok l’écoutait, troublé. C’est vrai, quelque chose lui échappait. Après tout, c’était possible. Il allait ouvrir la bouche pour renvoyer Chieng lorsqu’un de ses hommes entra en trombe dans le bungalow.
– Il y a une grosse voiture blanche garée plus loin, annonça-t-il. Comme celles utilisées par les farangs. Personne à l’intérieur.
Ta-Mok, habitué aux pièges subtils, comprit en une fraction de seconde. Sans un mot, il se leva et tira sa baïonnette, l’appuyant sur le ventre de Chieng.
– Où sont-ils ?
Persuadé que les hommes du capitaine Sarin étaient partout. Chieng recula pour se heurter au canon d’une Kalachnikov.
– Il n’y a personne, non, non, affirma-t-il, en chevrotant.
Ta-Mok lança son bras en avant d’un geste presque doux et la lame s’enfonça en biais dans le ventre de Chieng dont le visage se figea en un masque de douleur. D’un coup sec, Ta-Mok remonta sur vingt centimètres, ouvrant le péritoine, comme un sac. Horrifié, Chieng eut le temps de voir ses intestins grisâtres jaillir de son ventre, avant de tomber à genoux.
– Vite, partons, ordonna Ta-Mok, sans la moindre hésitation.
À quoi bon perdre du temps ? Dans les guet-apens, cela se jouait parfois à quelques secondes. Chieng n’avait aucune importance, l’interroger eut seulement révélé les détails d’un piège qu’il sentait maintenant de toutes ses fibres.
Le tout était de s’éloigner le plus vite possible de l’endroit dangereux. Avec sa jonque hyperrapide, il pouvait s’en sortir. Un détachement de recueil l’attendait quelques kilomètres en amont. Déjà, ses hommes se précipitaient sur la passerelle de bois pour mettre la jonque en route. Les autres, déployés en éventail, protégeaient la retraite de leur chef. Ta-Mok sortit du bungalow sans se presser, appuyé sur ses béquilles. Comme les planches bougeaient, il ne pouvait pas avancer rapidement.
Cette affaire l’agaçait et l’intriguait. Il se retourna, avant de se préparer à sauter dans sa jonque, mais l’espace boisé derrière lui semblait totalement vide. Cette fois, son intuition l’avait peut-être trompé. Chieng avait pu dire la vérité et cette voiture ne rien avoir à faire avec ses problèmes. Pourtant, il n’ignorait pas que son adversaire avait des liens avec une ONG utilisant des véhicules de ce type.
Il tendit une de ses béquilles à un de ses hommes et se prépara à sauter dans la jonque.
La sueur coulait dans la nuque de Malko et tous ses muscles étaient ankylosés, tant il était tendu. Chaque fois que le regard d’un des hommes de Ta-Mok se fixait dans sa direction, il avait l’impression d’être visible comme une mouche dans un verre de lait.
Lorsqu’il vit des soldats se précipiter en courant vers la jonque et mettre en route le puissant moteur, son pouls s’accéléra prodigieusement. Le bois de la crosse de la carabine était doux à sa joue et son index posé sur la queue de détente ne tremblait pas… Il se sentait comme un joueur qui regarde la boule tourner autour des numéros d’une roulette, ne sachant pas si le sien va sortir. Il ne voyait plus que cette étroite passerelle. Chaque seconde, il s’attendait à entendre des cris d’alarme.
Et Ta-Mok parut. Même sans ses béquilles, il l’aurait reconnu à son port. Plus grand que les autres, les cheveux en brosse, sec et large d’épaules. Une grenade et un pistolet pendaient à sa ceinture. Il avança sur la passerelle. Malko colla son œil droit au viseur, retenant son souffle. Il attendit ensuite que le torse du Khmer rouge se trouve juste au milieu des deux fils qui se croisaient dans son viseur.
Encore une fraction de seconde. Écœurement et tristesse. Il n’était pas un tueur. Il revit la tête grimaçante de Sopia Sen, les yeux fixes et les lèvres mortes, puis appuya sur la détente de la Nagant.
Une détonation sourde comme l’explosion d’une grenade, le choc de la crosse contre l’épaule, le recul de l’arme qui secoue les os, et là-bas, la silhouette fauchée comme une cible de fête foraine. Puis aussitôt, la riposte : des cris, des appels, les rafales sèches des Kalach tirant dans tous les sens.
Malko demeura tapi, immobile. Ta-Mok gisait en travers de la passerelle, foudroyé, une de ses béquilles encore coincée entre deux planches. Un de ses hommes essaya alors de le traîner vers la jonque. Malko n’avait pas le choix. Le cadavre de Ta-Mok ne devait pas disparaître. Pour la seconde fois, il épaula et tira. L’homme bascula dans l’eau, la tête éclatée et ce fut le signe de la débandade. Tous les survivants se ruèrent dans la jonque qui démarra en travers du fleuve, ses occupants continuant à arroser les berges de leurs rafales aveugles… Il attendit qu’ils soient à un kilomètre pour sortir de sa cachette.
Ta-Mok avait une expression calme, comme la plupart des morts. Il n’avait eu le temps ni de souffrir ni d’avoir peur. Sa main était encore crispée sur sa béquille et sa poitrine n’était plus qu’un magma sanglant.
Malko le contempla avec un mélange de soulagement et de répulsion. Il venait probablement de sauver le Cambodge d’une nouvelle période d’horreur.
Sam avait boitillé derrière lui. Il contemplait le cadavre avec dégoût et commisération. Peut-être la solidarité des amputés.
Malko remonta vers le bungalow, et aperçut Chieng, couché sur le sol en chien de fusil, ses lunettes tombées à côté de lui, le ventre ouvert. Pour une fois qu’il n’avait pas trahi… Malko se dirigea vers la route pour aller chercher Sherry. Jamais la Nagant au bout de son bras ne lui avait paru si lourde.
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{1} Petit frère.
{2} Mok le vieux.
{3} Frère aîné.
{4} Structure de décision des Khmers rouges.
{5} Toi!
{6} Mon oncle.
{7} Jupe longue.
{8} Monsieur.
{9} Oui.
{10} Organisations Non Gouvernementale, apportant une aide humanitaire et médicale.
{11} Petites couilles.
{12} Expression populaire signifiant faire l'amour.
{13} Noir lumineux.
{14} C'est fermé.
{15} Agent de terrain.
{16} Ça fait mal?
{17} S'il vous plaît, ne me touchez pas.
{18} Les moutons noirs.
{19} Gros lolos.
{20} 6 heures du soir.
{21} Voir Les Amazones de Pyong-Yang, SAS n° 91.
{22} Ne criez pas!
{23} Demain. Six heures.
{24} Type horrible.
{25} J'ai été très méchante.
{26} Tu n'as pas joui?
{27} Pas encore.
{28} Vas-y!
{29} Chéri, j'ai faim.
{30} Vite! À l'intérieur.
{31} Ducon.
{32} Cochon.
{33} University Campus of Los Angeles.
{34} Me tuer.
{35} Au revoir, gospodine Linge.
{36} L'étranger.
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Vous avez terminé La solution rouge
Gérard De Villiers