La solution rouge

Gérard De Villiers · Chapitre 13 sur 19

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La solution rouge

Chapitre XIII

 

Le visage de marbre, Sopia Sen écoutait le récit de Malko. Elle eut un sourire ironique quand il souligna qu’elle était en danger.

– Cela fait longtemps que je le suis, affirma-t-elle. Mais il faut prendre Ta-Mok de vitesse. Sinon, nous sommes morts tous les deux.

– Si la fraction dure des Khmers rouges l’emporte, Hun Sen tentera de s’aligner sur eux et de faire croire qu’il était dès le début pour la Solution Rouge. Pour cela, il faut supprimer les témoins susceptibles de dire le contraire. Comme moi.

La situation n’était pas brillante. Ta-Mok avait liquidé l’envoyé spécial de Pol Pot puis Jane Baron. Il faisait le vide. Avant d’aller plus loin, il était urgent de savoir la position des Khmers rouges de Pailin, à la suite de ces nouveaux événements. Donc, entrer en contact avec eux. Le seul lien était le marchand d’or du marché Toutophom. Il s’ouvrit de sa suggestion à Sopia Sen qui n’hésita pas.

– C’est trop tard, remarqua-t-elle, il est près de huit heures, mais vous pouvez toujours essayer.

 

Le marché Toutophom était fermé. Sauf les deux restaurants éclairés par des lampes à pétrole. Le stand 24 n’offrait à la vue que des volets cadenassés, comme ses voisins. À six heures, tout s’arrêtait. Sopia Sen et Malko allaient rebrousser chemin quand la Cambodgienne aperçut un homme enroulé dans une couverture entre deux stands. Elle le réveilla et l’interrogea sur les propriétaires du stand 24. Miracle ! Il connaissait cette famille et savait qu’elle habitait à deux rues de là, dans un immeuble collectif envahi par les squatters. Pour deux dollars, il consentit même à les y accompagner…

Ils se faufilèrent dans un escalier d’une saleté repoussante. Il ne restait guère que la carcasse de l’immeuble. Pas d’électricité, pas d’eau courante, les gens faisaient la cuisine sur des réchauds posés à même le sol. Les couloirs grouillaient d’enfants et de vieilles au crâne rasé, coltinant de la nourriture et des sacs de charbon de bois. Asphyxiés par la fumée qui sortait de partout, ils atteignirent le quatrième étage et poussèrent la porte de l’appartement indiqué par leur guide, déboulant devant une demi-douzaine de gens stupéfaits. Trois gosses jouaient à la guerre, une vieille touillait une marmite, une femme rapiéçait un sampot. Sopia échangea quelques mots avec elle.

– Celui qui nous intéresse est sur le balcon, annonça-t-elle.

Le balcon n’était plus qu’une plaque de ciment suspendue au-dessus du vide, la rambarde ayant disparu. Un homme, allongé sur le côté, fumait une cigarette. Malko reconnut le marchand de rubis. Ce dernier se dressa instantanément, torse nu, reconnaissant Malko. Sopia Sen engagea une brève conversation avec lui.

– Demandez-lui si c’est bien lui qui m’a envoyé il y a deux jours un message me demandant de rejoindre Chang à Siem Reap.

Sopia traduisit et le Cambodgien répliqua aussitôt brièvement.

– C’est lui, confirma-t-elle. Chang lui-même avait envoyé un messager de Siem Reap. Il demande si vous l’avez rencontré là-bas.

– Dites-lui la vérité, conseilla Malko. Et aussi que nous devons rétablir la liaison avec Pailin.

Sopia se lança dans son explication. En dépit de son impassibilité apparente, le Cambodgien parut secoué par l’annonce de la mort de Chang. Il répliqua ensuite d’une voix monocorde, sans enthousiasme. Sopia traduisit.

– Il dit que Pailin, c’est très loin, qu’il ne peut pas bouger de Phnom Penh. Il n’y a aucun moyen de communication, pas de téléphone. Les trains pour Battambang partent très irrégulièrement. Avec un camion, cela prendra plusieurs jours et il y a beaucoup de contrôles.

– Pourtant, il faut absolument renouer avec Pailin, insista Malko et trouver un autre interlocuteur.

Le marchand de rubis écoutait, l’air ailleurs. Visiblement, il n’avait pas envie de se lancer sur les routes dangereuses du Cambodge.

– J’ai une idée, dit soudain Malko. Si je trouvais une voiture d’ONG avec une autorisation, il pourrait partir ?

Les seuls à voyager sans tracasseries étaient les ONG.

Traduction. Avec réticence, le Cambodgien finit par accepter le principe.

– Comment allez-vous faire sans Jane Baron ? demanda-t-elle.

– J’ai récupéré Sherry, dit Malko. Au nom de son organisation, elle peut demander une autorisation.

Sopia Sen eut un haussement d’épaules méprisant.

– Sherry ! Cette petite conne ! Jamais elle ne voudra.

– Je peux essayer, plaida Malko. Si j’arrive à la convaincre, je reviendrai le voir demain. Combien de temps faut-il ?

– Deux jours, si la route n’est pas coupée par une embuscade polpotiste.

– Bien.

Ils prirent congé du Cambodgien et retrouvèrent la rue déserte. Dans une demi-heure, c’était le couvre-feu.

– Déposez-moi au marché central, demanda Malko. Je veux voir Sam.

– Pour quoi faire ?

– J’ai repensé à quelque chose. Le pousse qui attendait devant chez Palin Yukanthor faisait sûrement partie de son réseau. Il faut le retrouver.

– Comment ?

– Il avait autour du cou une breloque faite d’un serpent à sept têtes, en pierre blanche. Cela m’a frappé.

– C’est un Nâga, le serpent à sept têtes qui protège Bouddah, expliqua Sopia Sen. Un porte-bonheur.

– J’espère que cela suffira, dit Malko. Sam est superdébrouillard.

 

Sam, le jeune amputé, jouait aux cartes avec trois autres garçons sur le trottoir de la rue 130, à côté d’une énorme gerbe de fleurs fanées, en face des grilles du marché central. Ses béquilles posées en travers de son corps pour qu’on ne les lui vole pas. Malko l’avait retrouvé grâce aux gosses qui continuaient à mendier tout autour de l’hôtel Monorom. Ses « employés ».

En reconnaissant Malko, son visage s’éclaira et il posa ses cartes.

– Expliquez-lui ce que j’attends, demanda Malko à Sopia Sen.

La belle Sopia semblait dégoûtée par les haillons du jeune handicapé. De sa voix haut perchée, elle lui résuma la situation. Le gosse écouta attentivement et finit par poser une seule question.

– Il demande combien vous lui donnerez, dit-elle. Parce que c’est très dangereux. Si les Polpotistes apprennent qu’il collabore avec vous, ils le tueront et personne ne pourra le protéger.

– Cinq cents dollars, dit Malko, s’il nous amène à ce cyclo. Il a l’habitude de travailler autour du Kleang Romsev.

Transmission et réponse.

– Il veut mille dollars et un pistolet, traduisit la Cambodgienne. Il va être obligé de sous-traiter, de donner de l’argent à des gens qui vont chercher pour lui.

Malko n’avait pas envie de discuter.

– D’accord.

Sam lança encore quelques mots.

– Il demande combien vaut une jambe artificielle et où on peut en trouver, traduisit Sopia Sen.

Malko pensa soudain à « International Handicap ». Au moins, Sherry allait pouvoir faire une bonne action. Il posa la main sur l’épaule du jeune amputé et dit :

– S’il le trouve, dites-lui que je lui offrirai en plus une jambe artificielle, ici à Phnom Penh.

Le regard de Sam le réchauffa. Puis il reprit sa partie après avoir fixé rendez-vous à Malko pour le lendemain à midi, au Phnom, le temple qui avait donné son nom à la ville.

Sopia expliqua à Malko :

– Les ONG fournissent des prothèses aux hôpitaux, mais ensuite, les médecins cambodgiens les revendent très cher aux Vietnamiens ou à ceux qui en ont besoin…

Il restait maintenant à convaincre Sherry de collaborer. Malko se dit qu’il s’était probablement avancé, mais n’en laissa rien paraître. De toute façon, avec la quantité de scotch qu’elle avait avalé, elle devait dormir.

 

Sherry ne dormait pas.

À peine Malko eut-il ouvert la porte de la chambre qu’une tornade se rua sur lui. La jeune Américaine, vêtue seulement d’un T-shirt qui lui arrivait à mi-cuisses, s’incrusta contre Malko dans une étreinte à la fois désespérée et pleine de sensualité. Il pouvait sentir tous les os de son corps. La bouche dans son cou, elle murmura :

– Oh, j’ai cru que vous ne reviendrez pas ! J’ai eu si peur. J’ai prié le Seigneur…

Bien qu’il soit visiblement là, elle continuait à s’accrocher à lui, ses seins s’écrasaient contre sa chemise de voile. Où était passée la jeune orgueilleuse du premier jour…

– Pourquoi vous abandonnerais-je ? demanda Malko.

Sherry leva vers lui un visage baigné de larmes, une lueur trouble au fond de ses yeux verts.

– I was very mean {25} Je vous demande pardon, je ferai ce que vous voulez, mais ne me laissez pas…

Son corps était toujours pressé contre le sien et sa supplication était plus qu’équivoque. Il y a des limites à la galanterie. Malko plongea quelques instants dans les prunelles vertes à l’éclat ambigu puis, sans se presser, prit le bas du T-shirt de Sherry. Il le releva, découvrant sa poitrine, le faisant passer par-dessus sa tête. La jeune Américaine offrit à peu près autant de résistance qu’une jeune mariée. Vêtue d’un seul slip d’un blanc éblouissant, elle revint docilement dans les bras de Malko et noua ses bras autour de son cou. Toute sa rigueur morale semblait s’être évanouie d’un coup.

– Oh, my God, j’ai honte ! murmura-t-elle. Il y a trop de lumière.

Il se défit de son étreinte, alla éteindre, ne laissant allumé que l’écran de la télé où passait Amadeus. Sherry s’était couchée sur le lit. Malko se déshabilla et l’y rejoignit, s’allongea à côté d’elle et commença à la caresser, laissant descendre ses doigts le long de sa colonne vertébrale, suivant ensuite la courbe de sa croupe pour redescendre plus bas. Lorsqu’il atteignit ses cuisses, Sherry les écarta légèrement pour qu’il puisse en effleurer l’intérieur. La tête dans l’oreiller, ses cheveux roux épars, elle respirait lourdement.

Malko n’avait besoin d’aucune caresse pour éprouver un violent désir devant cette femelle épanouie, soudain consentante. S’agenouillant entre ses cuisses légèrement disjointes, il la prit aux hanches et la tira vers lui. Sherry résista, tournant vers lui un visage pourtant déjà noyé de plaisir.

– Oh, please, c’est trop bestial comme ça !

D’elle-même, elle s’était retournée. Attirant Malko contre elle, refermant ses bras dans son dos, l’embrassant à perdre le souffle. Son membre durci entra en contact avec l’ouverture brûlante et humide de la jeune femme, mais il n’y pénétra pas tout de suite. Savourant sa victoire. Si la pauvre Jane Baron avait pu voir son assistante…

– Fuck me !

Sherry avait parlé d’une voix très basse, mais distincte, les reins cambrés, ses genoux se relevant déjà. Malko la pénétra lentement, d’un seul coup de reins, d’une unique poussée inexorable qui l’enfouit au fond de son ventre. Sherry poussa un long râle et commença à bouger sous lui, ondulant des hanches et du bassin, collant encore plus son pubis au sien. Sa bouche le mordit à l’épaule, ses ongles arrachèrent la peau de sa nuque.

Il s’imposa des mouvements lents et réguliers, sentant monter le plaisir chez elle, essayant de ne pas exploser tout de suite. Sa patience fut récompensée. Sherry se mit à respirer de plus en plus vite, ses ongles s’incrustèrent plus profondément et soudain, son bassin fut secoué d’une houle incoercible tandis qu’un gémissement syncopé s’échappait de sa bouche entrouverte… Malko la laissa aller au bout de son orgasme, se retenant de toutes ses forces. La vague retomba, et, lui encore fiché en elle, Sherry demanda d’un ton inquiet :

– You dit not come ? {26}

– Not yet {27}, fit Malko en se retirant avec douceur.

Cette fois, elle ne protesta pas lorsqu’il la retourna sur le ventre. Et encore moins quand il lui releva les hanches pour s’enfoncer en elle par-derrière. Apparemment, ce n’était plus bestial. Les doigts crochés dans les draps, Sherry gémissait sans arrêt, roulant des hanches comme une folle. Ce qui déchaîna les mauvais instincts de Malko. Sherry ne parut pas s’apercevoir qu’il s’était retiré de son ventre et que l’extrémité de son sexe caressait maintenant l’espace tout proche de ses reins. Lorsqu’il s’y arrêta, pesant légèrement, Sherry se raidit, ses mains se cramponnèrent aux draps, mais elle ne dit mot. Cette passivité acheva d’ôter ses derniers scrupules à Malko : sans s’enfoncer plus, il la prit solidement aux hanches, écartant légèrement les fesses somptueuses pour jouir du spectacle. Sherry se méprit sur ce temps mort. D’une voix que sa mère n’aurait pas reconnue, elle lui lança :

– Do it ! {28}

Malko, le regard rivé à cette croupe qu’il s’apprêtait à violer, se cambra, se propulsant férocement en avant d’un puissant coup de reins, tandis que, d’une traction irrésistible, il attirait Sherry à lui. L’espace d’un instant, l’ouverture résista délicieusement, puis d’un coup, son membre s’enfonça tout entier. Sherry poussa un cri bref, comme pour saluer cette sodomisation totale, avant de murmurer :

– Doucement, c’est la première fois.

Il lui laissa quelques secondes pour s’habituer à cette sensation nouvelle, puis se retira en partie et revint. D’un balancement régulier, il se mit à violer ses reins de plus en plus fort. Sherry cria encore un peu, puis les mouvements de Malko devinrent aussi faciles que s’il lui faisait l’amour. Non seulement Sherry ne se défendait pas, mais elle donnait de grands coups de hanches pour venir au-devant de lui. Malko, toute retenue oubliée, se propulsait en avant de tout son poids, de plus en plus vite, jusqu’à ce qu’il explose dans un éblouissement de plaisir, profitant jusqu’à la dernière seconde de l’étroit fourreau.

Tandis qu’il reprenait son souffle, la voix de Sherry brisa le silence.

– Darling, I’m hungry. {29}

 

Par les vastes baies vitrées, on apercevait les feux de position de quelques sampans traversant le Mékong. Les murs de l’énorme restaurant Cambodiana tremblaient sous les décibels crachés par de gigantesques haut-parleurs placés de part et d’autre de l’orchestre. Il était dix heures et quart et un panneau placé à côté de la piste de danse indiquait que toute activité ludique était interdite après le couvre-feu, ce qui ne semblait guère gêner les dizaines de couples enlacés. Pour la plupart des Chinois de Phnom Penh, très jeunes. Sherry n’avait pas lâché la main de Malko depuis leur arrivée, mâchant courageusement un canard laqué qui avait dû être champion de marathon. La jeune Américaine vida sa coupe de Moët et se pencha vers lui, l’embrassant sous l’oreille.

– Je crois que je t’aime, murmura-t-elle.

C’était flatteur, mais inattendu. Sherry, depuis leur étreinte, se comportait en amoureuse déchaînée. Vêtue d’un simple jean et d’un chemisier sous lequel ses seins énormes jouaient librement, elle ne cessait de toucher Malko, de l’embrasser, de poser la tête sur son épaule. Celui-ci avait réussi, à coup de dollars, à se faire apporter une bouteille de Moët et Chandon millésimé, importée en fraude de Thaïlande et glacée à souhait.

– Pourquoi dis-tu cela ?

Elle se troubla légèrement.

– Sinon, je n’aurais jamais pu, tout à l’heure, expliqua-t-elle. C’était la première fois… Je savais que cela existait, mais… Mon fiancé avait essayé une fois, mais je n’avais pas voulu le voir pendant une semaine. Je ne sais pas ce qui m’a pris, tu dois me prendre pour une perverse, une…

Elle cherchait ses mots et il lui baisa la main… Voilà ce que donne le mélange de Johnny Walker et de terreur.

– Merci de ce beau cadeau, dit-il. C’était merveilleux. Et inattendu étant donné notre première rencontre.

Sherry eut un sourire enfantin et lumineux.

– Oh, il faut me comprendre ! Lorsque je t’ai vu, tu m’as tout de suite attirée, mais je m’étais jurée de ne plus toucher à un homme. Il y en a eu un dans ma vie qui s’est très mal conduit. J’ai eu beaucoup de peine, c’est pour l’oublier que je suis venue ici. Et j’ai été déçue : j’admirais beaucoup Jane, je pensais qu’elle se dévouait aux gens qui souffraient, puis j’ai compris qu’elle avait d’autres motivations…

Elle lui jeta un regard en coin, mâtiné d’inquiétude.

– Cela n’a rien de déshonorant, dit Malko. Le Renseignement est un métier de Seigneur, c’est Bismarck qui l’a dit.

– Qui est Bismarck ?

L’Amérique est encore très loin de l’Europe. Malko l’embrassa tendrement et l’entraîna sur la piste de danse où elle commença à se conduire comme une guenon en rut. Les Chinois n’en revenaient pas. Collée à Malko, Sherry balançait ses hanches imperceptiblement avec l’intention avouée de le faire exploser. Elle eut un rire nerveux.

– My God, je suis devenue folle ! Je crois que je ferais n’importe quoi pour toi. J’ai l’impression de ne jamais avoir vécu. Mais tu me fais peur ! Qu’est-ce qui va arriver ?

– Je ne sais pas encore, fit Malko, mais j’aurais peut-être besoin que tu m’aides.

– Moi ! sursauta-t-elle. Mais je ne connais rien à vos histoires.

– Oh, ce n’est pas difficile, expliqua-t-il. Est-ce que tu peux facilement obtenir des autorisations de voyage pour l’intérieur du Cambodge ?

– Oui, dit-elle. Il faut donner quelques dollars, c’est tout. Pourquoi ?

– Je voudrais que tu ailles à Pailin.

– Avec toi ?

Il comprit à cet instant qu’il l’aurait emmenée en enfer.

– Non, avoua Malko, avec Chieng, mon chauffeur, et une autre personne. Si tu acceptes, je t’expliquerai pourquoi. Ce n’est pas dangereux, mais très important. Normalement, c’est Jane qui aurait dû y aller.

– Jane…

Visiblement la proposition de Malko n’enchantait pas Sherry. La musique s’arrêta et ils retournèrent à leur table. Malko lui reversa du Moët qu’elle bu d’un trait.

– Ne parlons plus de cela ! supplia Sherry en reposant son verre, je suis si heureuse ce soir ! Je ne veux plus penser à rien.

Malko n’insista pas. Ils dansèrent encore un peu, puis partirent avec les derniers clients. À peine dans la chambre, Sherry se jeta sur lui et le caressa jusqu’à ce qu’il la prenne de nouveau. Ils s’endormirent comme des animaux, incrustés l’un dans l’autre. Entre-temps, il avait appris qu’elle venait d’une petite ville de la Californie du Sud, Los Gatos, qu’elle avait fait l’amour pour la première fois à vingt ans et qu’elle s’était préparée à épouser un businessman de Los Angeles qui avait oublié de lui dire qu’il était déjà marié. La raison de sa « fuite » au Cambodge.

 

La lumière filtrait à travers les rideaux orange, et, bien qu’il ne soit que six heures du matin, on se serait cru à midi. Malko s’éveilla et vit le regard de Sherry posé sur lui, pensif et amoureux. Elle lui caressa la poitrine et annonça :

– Je ferai ce que tu me demandes.

Il en fut tellement soulagé qu’il la prit dans ses bras. Aussitôt, elle s’y lova comme un chat et quelques minutes plus tard, il la chevauchait dans une étreinte passionnée. Cette fois, elle cria chaque fois qu’il la pilonnait et jouit avec un long feulement. Une belle bête saine et sensuelle. En sortant de la douche, Malko lui expliqua :

– Il faudrait aller demander les autorisations tout de suite. Si on te parle de ce qui est arrivé à Jane Baron, tu n’es pas au courant. Je suis certain qu’ils ne savent rien de sa véritable activité.

Elle avait fini de s’habiller. Il repensa à la promesse faite à Sam.

– À propos, est-ce que tu pourras me procurer une jambe artificielle ? demanda-t-il.

– Pour qui ?

– Un garçon de dix ans.

Elle le regarda avec de grands yeux, soudain attendrie.

– C’est vrai ! Ce n’est pas un joke ?

– Il est en train de me rendre un grand service, expliqua-t-il.

Le visage de Sherry s’était assombri.

– C’est horrible. Il y a tant d’enfants dans ce cas ici. Bien sûr, je vais trouver ce qu’il faut dans mon stock, mais il faut que je le voie pour l’ajuster.

– À ton retour de Pailin, promit-il.

 

En voyant la grosse Land Cruiser blanche pénétrer dans le parking du Cambodiana deux heures plus tard, Malko sentit son cœur battre plus vite. Si Sherry n’avait pu obtenir son autorisation, le contact avec Pailin était rompu. Seules les ONG pouvaient aller là-bas. Et même Sopia Sen ne pouvait pas en réclamer une au gouvernement. Cela serait revenu à reconnaître officiellement ses pourparlers avec les Khmers rouges. Il était à peine plus de huit heures et, à tout hasard, Chieng avait été prévenir le marchand de rubis de se tenir prêt. On le ferait passer pour un mécanicien chargé de l’entretien de la voiture. Les autorités cambodgiennes ne causaient pas de problèmes aux ONG dont ils avaient trop besoin.

Sherry sauta de la Land Cruiser et courut vers lui. Elle avait remis sa longue jupe et un corsage qui dissimulait ses formes, mais son visage portait encore les traces du plaisir et une lueur coquine flottait dans ses yeux verts.

– Ça y est ! annonça-t-elle. Je peux partir.

– Ils ne t’ont pas parlé de Jane ?

– Non. Ce ne sont pas des policiers, mais le ministère de la Santé. De temps en temps, on leur donne une prothèse et on a toutes les autorisations que l’on veut.

– Bravo, approuva Malko. Chieng t’attend. Vous allez partir tout de suite.

– Maintenant ?

Elle semblait déçue.

– Oui.

– Je voudrais rester un peu seule avec toi, murmura-t-elle.

Il la prit par la main et ils remontèrent dans l’hôtel. À peine dans la chambre, elle se jeta dans ses bras.

– J’ai peur de partir sans toi et puis tu vas tellement me manquer ! Tu es sûr de ne pas pouvoir venir ?

– Hélas, oui, dit Malko. Mais tu peux être de retour demain soir ou après-demain au plus tard. Et tu n’as rien à faire. Il faut simplement transporter un message. Chieng veillera sur toi.

– Chieng, ton chauffeur ?

– Il travaille aussi pour la Company, précisa Malko en souriant. Il est sûr. Ne crains rien.

Elle se serra encore une fois contre lui, l’embrassa à lui faire éclater les lèvres et sortit de la chambre. Portant tous ses espoirs. S’il ne reprenait pas langue avec Pailin, sa mission tombait à l’eau. Parallèlement il fallait neutraliser les tueurs de Ta-Mok encore à Phnom Penh.

 

Malko s’apprêtait à monter dans la Toyota laissée par Chieng dans le parking du Cambodiana lorsque deux Honda l’interceptèrent. Des policiers qui descendirent de leur machine avec un sourire rassurant. Presque similaires : visages creux, pommettes saillantes, chemises trop grandes pour cacher le pistolet accroché à la ceinture et une petite serviette de cuir bouilli. L’un d’eux s’approcha de Malko.

– Monsieur, le capitaine Sarin voir vous, dit-il en mauvais anglais. Tousamuth…

Au ministère de l’Intérieur.

Se doutant de la raison de cette convocation, Malko se félicita que Sherry soit déjà partie.

– Je viens, dit-il à ses anges gardiens.

Escorté par les deux policiers, il prit la direction du boulevard Tousamuth. On l’y attendait et un planton en casquette plate le conduisit immédiatement dans le bureau du capitaine Jan Sarin. Le policier cambodgien lui serra chaleureusement la main, mais son visage un peu gras était empreint de gravité. Malko remarqua qu’un des murs disparaissait sous des photos de Polpotistes recherchés.

Un policier fluet comme un gamin se glissa humblement dans la pièce, annonça qu’il parlait anglais et le dialogue commença par son intermédiaire. Sans fioritures inutiles.

– Vous savez ce qui est arrivé à cette Américaine, Jane Baron ? demanda le capitaine.

– Oui, dit Malko.

Inutile de jouer au plus fin avec son interlocuteur.

– Pourquoi a-t-elle été assassinée ?

– Pour les mêmes raisons que Phong Ton, répliqua Malko. Certains Khmers rouges sont opposés à la solution que j’essaie de mettre en place. Moi-même, j’ai été victime d’une tentative de meurtre comme vous le savez, ici, à Phnom Penh et on a failli me kidnapper à Siem Reap.

– Je l’ai appris, dit le capitaine Sarin. On m’a relaté cet incident par radio. Que comptez-vous faire ?

– Continuer, fit Malko. Si nos adversaires n’arrivent pas à nous éliminer, Mrs. Sen et moi-même. Je suis en train de reprendre des contacts.

Le capitaine Jan Sarin le contempla longuement en silence, sans poser de questions sur ces « contacts », puis annonça par la voix de son interprète :

– J’ai reçu l’ordre de la Présidence de vous donner une protection. Désormais, deux policiers vous accompagneront dans tous vos déplacements. Ils sont armés et ont l’ordre de s’opposer par la force à toute agression.

C’était également une façon pratique de surveiller ses faits et gestes.

– Vous ne pouvez pas décapiter le réseau responsable de ces actions ? demanda Malko.

La question à peine traduite, le capitaine Jan Sarin se renfrogna et se lança dans une réponse filandreuse, traduite au fur et à mesure.

– Nous pensions qu’il n’y avait plus de réseaux polpotistes à Phnom Penh. Notre système de contrôle est très strict, avec un responsable pour chaque immeuble, qui en surveille tous les habitants. Il est interdit d’héberger quelqu’un, même une nuit, sans le signaler immédiatement au ministère de l’Intérieur. En plus, les habitants ont très peur des Polpotistes. Ils dénoncent parfois pour rien. Il ne doit pas y avoir un vrai réseau, mais seulement quelques individus demeurant ici et qui ont échappé à nos enquêtes. Nous allons les trouver.

Tous les policiers du monde étaient pareils…

Malko échangea une poignée de main avec le capitaine Sarin et retrouva en bas ses deux anges gardiens. L’un d’eux s’enquit respectueusement de l’endroit où il allait pour ne pas risquer de le perdre.

– Je vais au Phnom, annonça Malko.

Là où il avait rendez-vous avec Sam. Le plus vieux temple de Phnom Penh, au bout de la rue 92, perpendiculaire au boulevard Acharmean. Il reprit sa voiture et descendit vers le centre par le boulevard Tousamuth. Entre son Colt et ses deux « baby-sitters », il se sentait plus tranquille. Évidemment, ils ne valaient pas Chris Jones et Milton Brabeck.

Pourvu que Sam arrive à retrouver le cyclo-pousse au Nâga. Sans Chieng, il allait avoir du mal à communiquer avec le jeune amputé.

Le quartier du Phnom était demeuré le même, avec sa colline se dressant au bout d’une avenue bordée de vieux bâtiments coloniaux. Malko se gara sur le terre-plein entourant la colline et s’engagea dans l’escalier de pierre défendu par deux dragons menant à la pagode. Quelques photographes bayaient aux corneilles, attendant d’improbables touristes.

Des singes jouaient avec des cris aigus dans les grands banians arrivant à la hauteur de la plate-forme principale.

Malko fit le tour du temple proprement dit. Quelques Cambodgiens étaient en prières devant les petits autels semés un peu partout ; l’air sentait bon l’encens et la verdure. Pas de Sam. Il redescendit par le grand escalier car il faisait trop chaud en haut. Mieux valait attendre le jeune amputé dans la Toyota. Les deux policiers avaient garé leurs Honda et attendaient, accroupis sur leurs talons.

Il atteignait la Toyota lorsque trois bonzes en robe safran surgirent d’une avenue latérale, marchant à la queue leu leu, leur boîte à riz accrochée sur le ventre. Spectacle de nouveau courant à Phnom Penh, depuis le départ des Khmers rouges. Ils avaient la tête rasée, avançaient en regardant le sol, indifférents au monde extérieur. Arrivé presque à la Toyota, celui qui marchait en tête bifurqua soudain et se dirigea vers Malko qui le vit ouvrir sa boîte à riz et plonger sa main dedans.

Il crut que le bonze voulait la charité et mit la main à sa poche pour lui donner quelques riels.

À ce moment, un « plouf » sourd suivi d’un cri le fit se retourner ; le sang se glaça dans ses veines. Les deux autres bonzes brandissaient chacun un pistolet prolongé d’un silencieux, vraisemblablement tiré de leur boîte à riz. Avec un sang-froid glacial, ils étaient en train de vider leur chargeur sur les deux policiers.

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