La solution rouge

Gérard De Villiers · Chapitre 5 sur 19

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La solution rouge

Chapitre V

Malko demeura interdit quelques secondes. La mort de son contact ne pouvait pas être une bonne nouvelle… Ou alors, Sopia Sen n’avait pas les mêmes intérêts que la CIA. La Cambodgienne continuait de le fixer avec un sourire plein d’ironie et de férocité. Elle allongea soudain le bras et lui prit la main, comme on fait avec un enfant.

– Venez dans mon bureau, dit-elle, je vais vous expliquer.

Elle l’entraîna dans une pièce beaucoup plus petite, éclairée faiblement par une lampe à l’abat-jour verdâtre. Un vieux climatiseur laissait échapper un ronflement asthmatique. Le bureau était encombré de papiers et les murs disparaissaient sous des cartes du Cambodge bariolées de taches de toutes les couleurs. Le seul élément moderne était un téléviseur Akai dans un coin. Sopia Sen se laissa tomber dans un profond canapé, attirant Malko avec elle.

– J’ai prévu que nous dînions ensemble, annonça-t-elle, vous n’avez pas d’autre engagement ? Ainsi, nous aurons plus de temps pour parler.

– Avec plaisir, accepta Malko, néanmoins sur ses gardes.

Sopia Sen prit une bouteille de Moët millésimé dans un seau à glace et sortit deux verres.

– Grâce à la contrebande, dit-elle gaiement, nous avons les meilleurs produits français.

Effectivement, plusieurs bouteilles de Gaston de Lagrange, de Cointreau et de Champagne étaient alignées dans le bar. Les verres remplis, elle choqua le sien contre celui de Malko.

– Au Cambodge ! Il en a bien besoin.

C’étaient probablement les premiers mots vrais qu’elle prononçait depuis le début de leur rencontre.

– Au plaisir de vous rencontrer, répondit galamment Malko.

Elle vida le liquide pétillant d’un coup. Ses yeux en amande brillaient d’un éclat qui ne devait rien à l’alcool. En dépit de sa blouse noire fermée jusqu’au cou et du sampot descendant jusqu’aux chevilles, il irradiait d’elle une puissante aura sexuelle.

– Je dois vous expliquer la joie de tout à l’heure enchaîna-t-elle. Nous sommes engagés avec les Polpotistes dans des négociations très délicates et risquées. Chaque incident de parcours est un message. Celui que vous m’avez rapporté me semble très important…

– Pourquoi ? demanda Malko, lorgnant sur l’énorme rubis qu’elle portait en chevalière.

Sopia Sen éclata d’un grand rire heureux :

– J’adore les Américains, ils sont toujours très candides.

– Je ne suis pas américain, protesta Malko, mais autrichien.

– Je sais, je sais, corrigea la Cambodgienne, mais à force de travailler avec eux… Bon, je m’explique. L’accord que nous devons signer avec les Polpotistes comporte plusieurs conditions réclamées à la fois par les Vietnamiens et par les Américains : la répartition des sièges au sein du gouvernement provisoire, les conditions du cessez-le-feu et des démilitarisations, l’exclusion de Pol Pot lui-même de toute part active à ce qui se passera ensuite… Des compensations financières aussi, pour tout le monde, ce qui est normal, n’est-ce pas ?

– Comment savez-vous que Pol Pot va se retirer ? interrogea Malko intrigué.

Elle rit et posa ses longs doigts sur sa cuisse.

– Je connais très bien tous ces gens-là ! dit-elle. Pol Pot, je l’ai vu en Thaïlande, il y a deux mois. Un homme charmant, très doux, très raisonnable…

Il avait quand même dirigé le génocide de deux millions de ses compatriotes. C’est vrai qu’Hitler aimait les chiens, que Staline raffolait des enfants et que Saddam Hussein adorait prier dans les mosquées.

– Pol Pot vient de se remarier, continua Sopia Sen, et d’avoir un enfant avec une très jeune femme de trente ans dont il est fou amoureux. En plus – elle baissa la voix avec une grimace gourmande –, il n’est pas en très bonne santé et doit se faire soigner pour des hémorroïdes dans un grand hôpital de Bangkok. Il a passé un accord avec les Chinois, les Américains et Hun Sen. Si notre plan fonctionne, les Chinois l’accueilleront à Pékin, avec le rang dû à un chef d’État, jusqu’à sa mort, les Américains ne feront pas semblant de le rechercher et les Cambodgiens d’ici le laisseront exploiter les rubis de Pailin à travers une société qu’il a montée avec des businessmen thaïs…

Comment finissent les révolutionnaires ! Tant de morts pour cela. Sopia Sen se reversa un peu de Moët et piqua dans une soucoupe une crevette grillée avec un cure-dents, la trempa dans une sauce rougeâtre et la fourra dans la bouche de Malko. Celui-ci eut l’impression d’avoir avalé du napalm. Lorsqu’il eut essuyé ses larmes et bu une carafe de lime-juice, la belle Cambodgienne continua :

– Les autres Polpotistes de Pailin en ont assez de la malaria, de la jungle et des combats dans les rizières. Donc, si tout le monde est raisonnable, nous allons arriver à un résultat. Seulement, avec les Polpotistes, il faut se méfier…

Malko était encore sur sa faim en ce qui concernait le meurtre de Phong Ton, l’envoyé des « gens de Pailin ». Sopia Sen dut le sentir car elle enchaîna rapidement :

– Ma crainte était que les Polpotistes fassent seulement semblant de négocier, comme ils font souvent. Le meurtre de ce Phong me rassure.

– Pourquoi ?

Elle se pencha vers lui, les yeux brillants.

– C’est simple. Phong n’a pas été tué par les gens d’ici, ils ont très envie de cet accord. Ce ne sont pas non plus ceux de Pailin : il était plus simple de ne pas l’envoyer. Il ne reste donc que deux commanditaires possibles : soit les partisans cambodgiens de la Solution Rouge, comme Chea-Sim, mais je ne pense pas qu’ils osent contrer aussi brutalement Hun Sen. Soit celui qui, chez les Polpotistes, est opposé à cet accord : Ta-Mok.

Sopia se tut, passant une lèvre gourmande sur ses lèvres épaisses, ses yeux rivés dans ceux de Malko.

– Qui est Ta-Mok ? demanda Malko.

– Un des chefs historiques des Khmers rouges, le plus féroce. Un ancien bonze, un combattant de la première heure, très respecté par ses compagnons et surtout par les Chinois. Il n’a jamais rien demandé pour lui-même et, aujourd’hui, continue à vivre dans des conditions assez dures dans la région de Siem Reap qu’il contrôle avec quelques milliers d’hommes. Ta-Mok hait le monde occidental et particulièrement les Américains. C’est lui qui a démasqué Hu-Nim, le membre de l’Angkar qui travaillait pour la CIA.

« C’est un homme intraitable qui continue à croire aux objectifs de l’Angkar, le retour du Cambodge au Moyen Âge. Bien qu’il ait été bonze, il rejette maintenant le bouddhisme avec violence. Il a décapité lui-même toutes les statues de Bouddha des temples d’Angkor…

Décidément, le monde était plein de fous furieux… Mais Malko ne comprenait toujours pas la joie de Sopia.

– Si c’est lui, c’est plutôt inquiétant, remarqua-t-il.

– Pas du tout ! s’exclama la Cambodgienne. Parce que s’il s’est donné le mal de faire exécuter ce messager, c’est qu’il a peur. Donc qu’il sait de façon certaine que les gens de Pailin veulent vraiment s’entendre avec nous ! C’est ça la bonne nouvelle !

Il aurait fallu l’expliquer à feu Phong Ton…

– D’ailleurs, enchaîna la terrible Sopia, parmi les conditions de l’accord, il y en a une sur laquelle nos partenaires cambodgiens ne négocieront pas : avec les documents signés par les représentants de l’Angkar, ils veulent la tête de Ta-Mok.

Malko chercha le regard de Sopia Sen. Il le trouva : glacial, effrayant. Pour bien lui mettre les points sur les i, elle continua :

– Ta-Mok vivant, aucun règlement n’est possible. Il dispose de plusieurs milliers d’hommes et peut continuer la guérilla pendant des années. Il a des stocks d’armes et assez d’amis chez les militaires chinois pour en avoir d’autres. D’ailleurs, dans les temps anciens, cette méthode était courante. Cela évitait les revirements toujours fâcheux : un mort ne change plus d’avis.

De même qu’un condamné à mort exécuté ne récidive jamais… Sopia Sen possédait un féroce bon sens. Devant le silence de Malko, elle se pencha si près qu’il sentit son parfum et demanda d’une voix mélodieuse :

– Qu’en pensez-vous ?

– Si ce Ta-Mok est au courant, il va tout faire pour que cet accord échoue.

Elle eut une moue méprisante.

– Il n’en aura pas le temps ! Les gens de Pailin vont se charger de lui.

– Comment vont-ils s’y prendre ?

– En le convoquant pour une réunion de tous les chefs historiques de l’Angkar qui doivent entériner l’accord et en le liquidant. Dans leur zone, ce sera facile, il ne peut pas venir avec beaucoup de ses hommes.

– Vous êtes certaine qu’il n’y a pas d’autre moyen ?

Sopia Sen lui jeta un regard de pitié.

– Non. D’autant que Ta-Mok a des contacts avec Hanoï, bien qu’il soit pro-chinois. La Solution Rouge lui irait très bien.

– En attendant son élimination, fit remarquer Malko, Ta-Mok peut encore tenter de saboter les choses. En s’attaquant à nous ?

– Nous allons l’en empêcher ! lança triomphalement Sopia. Grâce au numéro de ce pousse, je suis sûre que nous allons pouvoir remonter la filière de son réseau clandestin à Phnom Penh. Et nous les liquiderons tous. Mes amis vietnamiens nous aiderons. Avec un peu de chance, nous pourrons peut-être tendre un piège à Ta-Mok lui-même.

Une vieille Cambodgienne aux dents rongées par le bétel, le crâne rasé, entra, s’inclina très bas devant Sopia Sen et prononça quelques mots à voix basse.

– Le dîner est servi, annonça la Cambodgienne.

Elle se leva et Malko la suivit dans un patio où un buffet était dressé avec d’énormes crevettes, des bols de riz, des poissons, du canard et des légumes variés. La Cambodgienne apporta avec elle la bouteille de Moët millésimé. La table, en loupe d’orme, incrustée de marqueterie, était superbe et… insolite à Phnom Penh. Sopia Sen remarqua l’intérêt de Malko et sourit.

– Je me suis fait un petit plaisir, avoua-t-elle. Un ami m’avait demandé de commander pour lui plusieurs meubles chez Claude Dalle, à Paris, et j’ai pris cela pour moi. Les incrustations sont en citronnier et Makassar…

– C’est superbe, approuva Malko.

Sopia Sen décortiquait les énormes crevettes de ses longs ongles, les passant ensuite à Malko pour qu’il les trempe dans une sauce au vitriol… Il essaya en vain de mâcher quelques morceaux de canard, mais le malheureux volatile avait dû venir en courant de Battambang. Heureusement, il restait le riz…

– Je suis sûre que nous allons venir à bout de Ta-Mok, fit Sopia d’un ton plein de confiance, mais il faut reprendre contact avec les gens de Pailin, très vite. Je ne voudrais pas que nos amis d’ici s’inquiètent et disent que Ta-Mok va tout bloquer… Ils sont capables de rebasculer sur la Solution Rouge. Par paresse intellectuelle. Et par peur aussi.

Ils avaient mangé à toute vitesse. Sopia se leva et Malko la suivit dans le petit bureau. De nouveau le canapé. La vieille femme qui avait servi le dîner se faufila à nouveau et murmura quelques mots à l’oreille de la Cambodgienne. Celle-ci la tança d’une voix sèche et demanda à Malko :

– Vous êtes venu en taxi ou en pousse ?

– Avec un chauffeur.

– Il est parti.

Malko n’en fut que médiocrement étonné. Sa montre indiquait neuf heures et demie. Le couvre-feu était passé depuis une demi-heure.

– Je vais encore trouver un moyen de transport à cette heure-ci ? interrogea-t-il.

Sopia Sen avait l’air bizarre.

– Je n’aime pas ce qui se passe, fit-elle, To m’a dit avoir remarqué des gens qui rôdaient autour de la maison. A partir de neuf heures, il n’y a plus de gardiens à l’extérieur. La nuit, n’importe quoi peut arriver dans cette ville. Il n’y a plus aucune force de police, sauf des barrages dans le centre. Je préférerais que vous passiez la nuit ici. S’il vous arrivait quelque chose…

– Je vais voir si je trouve un pousse, suggéra Malko qui avait hâte de se retrouver dans son hôtel.

Elle lui barra pratiquement le chemin.

– Non. Venez, dit-elle d’autorité, vous allez dormir dans le bureau. Je l’ai fait souvent.

Il se résigna à la suivre et elle lui montra la grande table basse sur laquelle était posée une natte et un vague oreiller.

– Ici, vous ne risquez rien, dit-elle. Je vous laisse. À demain matin.

Elle s’en alla, sans lui demander son avis… De mauvais gré, Malko ôta sa chemise et son pantalon, ne gardant qu’un slip, et s’allongea sur le bois de santal.

C’était loin d’être confortable mais, vaincu par le décalage horaire, il sombra très vite dans une profonde torpeur accentuée par le Champagne. C’était horriblement dur, mais il aurait dormi sur un lit de fakir.

 

C’est un frôlement qui le réveilla en sursaut. Il ouvrit les yeux et ne vit d’abord rien, tant l’obscurité était profonde. Le parfum le renseigna : celui de Sopia… Il envoya la main dans la direction où il sentait une présence et ses doigts rencontrèrent un tissu sous lequel il devina une chair tiède et élastique. Il lui fallut quelques secondes pour réaliser qu’il s’agissait d’une cuisse féminine. Sa main remonta, trouvant le renflement du pubis et un léger soupir éclata près de son oreille.

– Arrêtez, fit la Cambodgienne d’une voix mourante.

Il laissa retomber sa main et sentit qu’elle s’asseyait à côté de lui sur la table-lit.

– Que se passe-t-il ? demanda-t-il complètement réveillé.

– J’avais entendu du bruit, expliqua Sopia Sen. J’ai eu peur qu’ils essaient de pénétrer ici pour vous tuer.

– Qui ?

– Les Polpotistes, fit-elle, comme si cela allait de soi. Ils sont très forts pour les attaques de nuit. Ils vous égorgent et repartent sans laisser aucune trace. Mon second mari est mort comme cela, il y a deux ans. À Bangkok.

Nouveau soupir. Un camion dévala l’avenue dans un grand fracas métallique. Dans la pièce, on n’entendait plus que leurs respirations. Étendu à plat dos, Malko attendait la suite des événements. La veuve ne parlait plus que de ses malheurs. Soudain, il sentit une main se poser à plat sur sa poitrine et y rester sans bouger. Juste sur le sternum. Puis les doigts commencèrent à remuer imperceptiblement, massant d’une façon circulaire tout en descendant. Sopia Sen n’était guidée que par l’inquiétude… Il ne put s’empêcher de sursauter quand une bouche chaude s’empara de son sein gauche. Une langue aiguë se mit à tourner à toute vitesse autour de son mamelon, et il poussa un gémissement de plaisir.

– It hurts ? {16} souffla-t-elle hypocritement.

La caresse s’était interrompue. Sans réponse de Malko, la veuve reprit son manège. Elle avait dû s’agenouiller sur la table de bois car il sentait ses longs cheveux défaits chatouiller sa poitrine, tandis qu’elle butinait d’un sein à l’autre avec une habileté diabolique.

Ce n’était pas certainement chez les Polpotistes qu’elle avait appris cette technique…

En même temps sa main droite avait dérapé pour se poser beaucoup plus bas, à la hauteur du slip. Tout en continuant le même mouvement circulaire. La main gauche la rejoignit et, très vite, Malko manifesta d’une façon tangible sa satisfaction. La respiration de Sopia s’était accélérée. Malko voulut la caresser à son tour et ses mains cherchèrent sa poitrine dans l’obscurité.

Il eut à peine le temps d’effleurer la rondeur d’un sein. Sopia Sen eut un violent sursaut, lui échappant. Une de ses mains le lâcha brièvement, pour écarter les siennes. D’une voix altérée, elle demanda :

– Please, don’t touch me ! {17}.

Comme pour se faire pardonner, elle revint à Malko, et d’un doigt délicat, souleva l’élastique de son slip, permettant à son sexe de se dresser dans l’obscurité. Comme guidée par un laser, sa bouche s’abattit dessus avec la précision d’un missile « intelligent ». De nouveau, Malko gémit. Elle l’avait englouti jusqu’à la racine d’un seul élan. Comme un métronome bien réglé, elle se mit à monter et à descendre, d’un mouvement lent et régulier.

La poitrine de Sopia semblant « off limits », il glissa une main sous le sampot relevé à mi-cuisse.

Comme toutes les Cambodgiennes, elle ne portait rien dessous. Au moins une tradition que les Khmers rouges n’avaient pas changée. Il trouva sous ses doigts un renflement absolument épilé, un sexe d’enfant d’où coulait le miel. Sopia le lâcha d’un coup, exhalant une plainte presque douloureuse.

Puis, d’un geste rapide, elle releva son sampot sur ses hanches, l’enjamba et s’installa sur lui à califourchon. Il sentit son sexe, maintenu en position verticale d’une main ferme, entrer en contact avec celui de la Cambodgienne. Instinctivement, il la prit aux hanches, pesant sur son bassin pour la prendre d’un coup. Mais Sopia se souleva, murmurant :

– Doucement.

Il la laissa descendre lentement sur son membre dressé, éprouvant une impression extraordinaire. Cette femme de quarante ans avait un sexe étroit de petite fille.

Elle descendit à fond, s’empalant de dos à Malko. C’était une sensation grisante d’être ainsi serré comme par un sexe adolescent. Mais Sopia s’appliqua à dissiper cette impression de fraîcheur, roulant des hanches comme une vraie salope, les mains appuyées sur les cuisses de Malko.

Elle s’agitait de plus en plus vite, penchée en avant comme un jockey chevauchant sa monture à l’arrivée d’un Grand Prix. Malko, les mains crochées dans ses hanches, l’aida dans sa cavalcade, délicieusement serré dans un fourreau qu’il avait la sensation de défoncer. Elle commença alors à gémir sans interruption, tandis qu’à son tour, il se soulevait pour l’empaler encore plus fort. Il sentait son sexe buter contre une paroi élastique, comme s’il avait violé une adolescente.

À la fureur avec laquelle elle se déchaînait, il comprit qu’elle n’allait pas tarder à jouir.

Un ultime coup de reins lui arracha un cri rauque et elle se mit à trembler de tout son corps, murmurant des mots incompréhensibles. Elle resta en équilibre quelques instants, puis brutalement bascula sur le côté, si violemment que sa tête heurta le santal de la table qui servait à leurs ébats. Elle demeura immobile, comme morte, de longues secondes, tandis que Malko reprenait son souffle. Puis, sans un mot, elle se redressa, le quitta et s’éloigna sans même lui dire « bonne nuit »…

 

– Voici votre thé. Pardonnez-moi, il n’y a pas de beurre. On n’en trouve pas à Phnom Penh.

Hiératique, habillée comme la veille, Sopia Sen déposa le plateau sur le bord de la table. Maquillée à sept heures du matin comme la Reine de Saba. Impossible de croiser son regard. Tandis que Malko prenait son thé, elle s’assit sur la table.

– Dès que vous savez quelque chose sur cette femme, venez ici. Quelqu’un va vous raccompagner.

– Avez-vous un message pour Jane Baron ?

– Qu’elle renoue vite avec les gens de Pailin. Moi, je vais rassurer mes amis, leur dire qu’il y a eu un contretemps, que le messager n’a pas pu venir.

Son thé bu, Malko se retrouva dans la chaleur relative du matin. La circulation des cyclos-pousses était déjà intense. À Phnom Penh, on se levait à cinq heures du matin et on travaillait à six. Une Mercedes 260 SL attendait dans la cour, un Cambodgien au volant. Toute neuve, sans plaque d’immatriculation et conduite à droite. Ce qui signifiait qu’elle était venue de Bangkok en contrebande… Il y prit place et le chauffeur démarra immédiatement, se frayant un chemin au milieu des centaines de pousses à grands coups de klaxon. Ils doublèrent une Honda sur laquelle s’entassait une famille de six personnes et Malko se fit l’effet d’un vieux colonialiste.

À peine pénétrait-il dans le hall du Cambodiana que le souriant Chieng lui sauta dessus, exhibant ses chicots.

– Good morning, sir.

Malko le fixa sévèrement.

– Vous ne m’avez pas attendu hier soir, j’ai été coincé par le couvre-feu.

En bon Asiatique, Chien dissimula sa gêne sous un sourire radieux.

– Non, non pas parti, protesta-t-il. Vieille femme venue dire vous plus besoin de moi. Moi, j’ai laissez-passer pour couvre-feu.

Aussitôt, pour renforcer sa bonne foi, il brandit un papier en khmer frappé d’un cachet hexagonal.

– Qui vous le donne ? demanda Malko.

– J’ai cousin au ministère de l’Intérieur. Cinq dollars.

Au moins, il annonçait la couleur.

– Je voudrais aller en ville, dans un moment, dit Malko. Vous me déposerez près du marché.

Il avait hâte de retrouver Sam, le jeune mendiant. Dès qu’il fut dans sa chambre, il vit tout de suite qu’elle avait été fouillée… Les papiers de son attaché-case étaient en désordre et il ne retrouva pas entre les pages de son passeport le cheveu qu’il avait mis.

Etait-ce simplement pour assouvir un fantasme de veuve que Sopia Sen lui avait menti ? Ou pour permettre à ses amis de fouiller tranquillement sa chambre qu’elle l’avait retenu après le couvre-feu ?

Ils étaient en train de dévaler l’avenue Tousamuth lorsqu’il demanda à Chieng :

– J’ai besoin d’une arme.

– Pas problème ! fit le Cambodgien avec un grand sourire.

Comme s’il lui avait demandé le journal du jour.

Arrivé en face du White Hôtel dont la façade était d’un vert pisseux, Malko descendit. Le marché était de l’autre côté de l’avenue.

– Je vais maintenant, annonça Chieng. Vous beaucoup moyen munitions ?

– Deux chargeurs suffiront, dit Malko.

Jane Baron lui avait dit que chaque habitant de Phnom Penh avait un M. 16 ou une Kalach sous son lit. Ce ne devrait pas être difficile de trouver une modeste arme de poing.

Un cyclo-pousse se jeta littéralement sous les roues d’une BMW toute neuve, au milieu du carrefour, déclenchant un embouteillage monstrueux et Malko en profita pour traverser, manquant se faire renverser par une jeune Khmère en bicyclette, son bébé en équilibre dans un panier à l’avant, un feutre rouge enfoncé jusqu’aux yeux. Parvenu sain et sauf de l’autre côté, il s’engagea sous les arcades de la rue 130.

Arrivé au bout, en face du grand marché, il dut se rendre à l’évidence : Sam n’était pas là.

Ce qui risquait de mettre un point final à son enquête.

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