La solution rouge
Chapitre XII
Les eaux du Tonle Sap reflétaient les rayons du soleil, tache jaunâtre au milieu du patchwork de jungle clairsemée et de rizières, plat comme la main. Le grand lac qui s’étendait sur près de deux cents kilomètres au sud de la route Kampong Thom-Siem Reap semblait figé comme une mare au soleil. L’Antonov 24 descendait vers Siem Reap en tanguant dans l’air chaud.
Le petit aéroport n’était qu’une clairière entourée de jungle, défendue par quelques batteries antiaériennes symboliques. L’avion roula jusqu’à la minuscule aérogare en ciment blanc, encore écorchée d’innombrables traces de projectiles divers. La plupart des vitres étaient cassées. Quelques soldats traînaient, cherchant un coin d’ombre.
Une impression de bout du monde.
Malko descendit, recevant le choc de la chaleur humide, beaucoup plus forte qu’à Phnom Penh. Les quelques touristes allemands et japonais et les rares Cambodgiens chargés comme des baudets descendirent de l’Antonov.
Un Cambodgien grassouillet s’approcha de lui, une liste à la main.
– Lauk Linge ?
– Oui, dit Malko, un peu surpris.
– Votre ami qui réside au Grand Hôtel d’Angkor a tout organisé pour vous. Vous effectuerez la visite des temples avec une voiture particulière. Le prix est de cent dollars. Venez.
Un minibus attendait. Malko y prit place, avec les autres touristes, passant devant des bâtiments détruits par les Khmers rouges. Les rizières étaient entrecoupées de pans de jungle clairsemée et de bananeraies. Tout semblait calme. Ils arrivèrent vingt minutes plus tard au Grand Hôtel d’Angkor, petit bâtiment vieillot de style colonial avec d’inattendus volets bleus. Malko se rua à la réception, pour essayer d’entrer en contact avec Sopia Sen.
– Je voudrais téléphoner à Phnom Penh, annonça-t-il.
La Cambodgienne de service lui fit répéter deux fois avant de préciser avec un sourire très doux :
– C’est impossible, monsieur, le téléphone ne marche pas aujourd’hui. Peut-être ce soir…
Si tout se passait bien, il serait de retour à Phnom Penh avant la nuit. L’accueil du guide le rassurait : le messager de Chang ne l’avait pas envoyé à un rendez-vous bidon. Évidemment, il eut été plus simple de se retrouver au Grand Hôtel d’Angkor. Sauf si Chang voulait lui faire rencontrer quelqu’un…
Son guide réapparut. Malko aperçut devant le perron de l’hôtel une vieille Volga noire aux glaces protégées par des rideaux blancs. Il donna ses cent dollars et s’installa à l’arrière. Le guide monta à côté du chauffeur. On entendit soudain dans le lointain plusieurs explosions sourdes.
– Qu’est-ce que c’est ? demanda Malko.
– Les Polpotistes, monsieur, expliqua le guide, ils sont dans la forêt. Pas très loin, mais ils ne viennent jamais s’attaquer aux touristes.
– Pourquoi ?
Le Cambodgien dissimula son embarras sous un sourire.
– Ils en profitent aussi, dit-il.
Autrement dit, les dollars des Japonais et des Américains allaient soutenir l’effort de guerre de Pol Pot…
Les différents temples formant l’ensemble d’Angkor s’étalaient sur une zone de jungle de plusieurs dizaines de kilomètres carrés. À cause de la présence des Khmers rouges, la plupart ne recevaient plus depuis longtemps de touristes, ceux-ci se contentant de visiter les deux plus beaux : Angkor et le Bayon.
La Volga parcourut plusieurs kilomètres sur une route déserte avant de s’arrêter à l’entrée d’un imposant pont orné de chaque côté par des dizaines de statues de pierre, en plus ou moins bon état. Beaucoup avaient été décapitées. L’ouvrage enjambait l’immense douve enserrant le Bayon et se terminait par une arche gigantesque ornée d’un bouddha souriant. Dans des niches, de chaque côté, une douzaine de soldats somnolaient au milieu d’un invraisemblable capharnaüm d’armes et de vivres.
– Voici le Bayon, annonça fièrement le guide.
Ils passèrent sous l’arche, roulèrent encore un kilomètre dans une jungle clairsemée avant d’arriver au temple proprement dit.
De loin, il ressemblait à une gigantesque pièce montée avec ses cinquante-quatre tours de pierre à quatre faces portant chacune une représentation de Bouddah. Toutes n’étaient pas à la même hauteur, certaines avaient été détruites par des obus égarés, d’autres s’étaient écroulées au cours des siècles. L’ensemble dégageait encore une majesté austère, à cause du grès noirâtre rongé par l’humidité.
Sur un gigantesque quadrilatère de trois cents mètres de côté, s’entremêlaient les fresques, les statues, certaines colossales, les petits temples et les tours, le tout réuni par un entrelacs de couloirs et de galeries. Ceux-ci, ainsi que les cours intérieures, s’étalaient sur plusieurs niveaux, formant un véritable dédale.
Les racines de gigantesques banians avaient au fil des siècles soulevé les dalles, disloqué les murs, détruit les portiques, s’infiltrant partout avec une force lente mais irrésistible.
Malko descendit de la Volga et contempla cet extraordinaire ensemble architectural. Personne en vue, mais un régiment pouvait se cacher dans ce labyrinthe. Chang était probablement en train de l’observer. D’où Malko se trouvait, il apercevait les quatre tours mentionnées par l’envoyé de Chang.
À part les oiseaux, le silence était absolu. Les autres touristes commençaient par Angkor. Tout autour, une jungle semée de blocs de pierre. Le guide s’approcha de lui, désignant plusieurs statues décapitées.
– Les Polpotistes ont coupé la tête de tous les bouddhas, expliqua-t-il. Ce sont des fous. S’ils avaient pu, ils auraient détruit les temples. Ils en ont fait sauter des petits à l’explosif, tout au fond. Votre ami n’est pas là. Voulez-vous commencer la visite ?
Malko sortit un billet de dix dollars.
– Je vais commencer seul. Envoyez-le-moi quand il arrivera.
Le guide ne protesta que pour la forme, ravi, avant de remonter dans la Volga qui alla se garer à l’ombre d’un énorme bouddha moderne de plâtre doré. Malko s’enfonça dans une allée dallée de grandes pierres rectangulaires allant vers le centre du Bayon, se dirigeant au jugé vers les quatre tours. Il atteignit une première série de cours intérieures ornées de fresques rougeâtres. Le soleil tapait fort et le silence était impressionnant.
Allait-il trouver Chang ?
Il continua un peu au hasard, zigzaguant entre les colonnes et les statues, changeant de niveau, s’enfonçant de plus en plus au cœur du temple. De la verdure sortait des pierres disjointes et un serpent lui fila soudain entre les jambes. Enfin, presque par surprise, il déboucha sur un espace découvert dominé par les quatre tours, croisant le regard énigmatique de quatre bouddhas de plusieurs mètres de haut s’élevant dans le même alignement, ornant des tours à quatre faces. L’endroit de son rendez-vous.
Personne.
Il regarda autour de lui et aperçut sur sa droite l’entrée d’une galerie rectiligne ornée de quelques petits bouddhas non décapités. Au milieu se dressait un « linguam », la représentation du sexe de Vishnou. Sorte d’obélisque de pierre de 1,50 m de haut, scellé dans le sol. Un homme, debout, était appuyé contre le linguam. Trop loin pour qu’il distingue ses traits. Malko s’immobilisa, sur ses gardes. Si c’était Chang, pourquoi ne se manifestait-il pas ? Il appela à mi-voix, de l’entrée de la galerie :
– Monsieur Chang ?
Aucune réponse, aucun mouvement. L’estomac de Malko se chargea de plomb. Cette immobilité sentait la mort. Il examina de plus près les parois de la galerie où des dizaines de recoins pouvaient dissimuler un piège. Il attendit, guettant un bruit ou un mouvement. En vain. La silhouette immobile semblait le narguer. Aussi figée que le linguam de pierre auquel elle s’appuyait. Impossible de ne pas aller voir.
Il sortit son Colt de sa sacoche et l’arma, puis s’engagea avec précaution dans la galerie, surveillant particulièrement les grosses dalles disjointes du sol où on pouvait avoir coincé une grenade reliée à un fil invisible.
Dix mètres plus loin, il s’immobilisa en face de l’homme, l’estomac retourné d’horreur.
C’était bien Mr. Chang.
Il avait été empalé debout. Une énorme écharde de bambou s’enfonçait entre ses jambes, le maintenant en position verticale. L’autre extrémité du bambou était coincée entre deux dalles de pierre. Mais le plus horrible n’était pas là. Deux pointes de bambou avaient été enfoncées dans les yeux et le sang avait inondé tout le visage. Une fine cordelette enserrait encore son cou : on avait dû l’achever en l’étranglant… Une goutte de sang frais tomba de son menton et s’écrasa sur les pierres du sol.
La mort remontait à moins d’une demi-heure…
Malko, l’estomac noué, s’appuya au gros linguam rond, observant le temple à travers une ouverture.
Au-delà des bouddhas noirâtres et des statues il aperçut la Volga, à plus de deux cents mètres. Il comprit immédiatement la raison de cette mise en scène. Les assassins étaient toujours là. Comme souvent en Asie, on avait souhaité l’impressionner avant de lui régler son compte.
Il n’eut pas à attendre longtemps : une silhouette verdâtre apparut au bout de la galerie, puis une autre. Il se retourna : d’autres surgissaient par le côté où il était venu comme des insectes nuisibles. Des Khmers rouges en tenue chinoise armés de Kalachnikovs, silencieux sur leurs semelles de caoutchouc. Ils avançaient vers lui, le prenant en tenaille avec le visible espoir de le capturer vivant.
Il regarda autour de lui. L’ouverture carrée en face de lui donnait sur une cour de pierre, dix mètres plus bas. Impossible de sauter. Les soldats se rapprochaient. Il aperçut soudain une amorce de couloir et s’y engagea. Il se terminait quelques mètres plus loin par une fosse sombre. Malko, sans hésiter, s’y laissa tomber. En se recevant, il distingua une sorte de tunnel s’enfonçant horizontalement. Il s’y engouffra à quatre pattes, son Colt au poing, se retournant pour vérifier qu’il avait encore un peu d’avance. Soudain, il se trouva en face d’un mur.
Le tunnel était une impasse.
Derrière lui, un Khmer rouge en uniforme vert moutarde progressait comme une chenille. Malko ne se faisait guère d’illusion : à lui tout seul, il ne viendrait pas à bout de ses ennemis, mais il y avait les soldats qui gardaient le Bayon. Prenant son Colt, il tira au jugé dans la direction de son adversaire. La détonation, répercutée par les parois étroites du tunnel, lui vrilla les tympans.
L’autre s’écroula sur le sol et ne bougea plus. Mais déjà ses camarades arrivaient derrière, enjambant son corps, ne cherchant pas à se servir de leurs armes.
Accroupi, le dos collé au mur de pierre, Malko se mit à tirer sur la marée montante, assourdi par les puissantes détonations du Colt. C’était un massacre. Chaque projectile faisait mouche dans cet espace restreint. La culasse claqua, restant ouverte. Automatiquement, Malko remit son second chargeur, le dernier, et se prépara à tirer. Le silence l’arrêta.
Il n’y avait plus que des morts et des blessés dans le tunnel. Aucun nouveau Khmer rouge ne se montrait. Avec d’infinies précautions, Malko se déplaça, arrivant à la hauteur des corps. Le premier était mort, les yeux ouverts. Le second et le troisième aussi, la tête éclatée. En tout, ils étaient six. Disciplinés comme des fourmis, ils avaient essayé de remplir leur mission : capturer Malko vivant. Il y avait quelque chose d’effrayant dans ce sacrifice collectif. Plusieurs avaient des pistolets à leur ceinture ou une Kalach en bandoulière. Ils n’avaient même pas cherché à s’en servir.
Progressant encore, il arriva au puits et risqua un œil. Personne. Il sentit que les survivants s’étaient repliés. On n’avait pas dû prévoir qu’il serait armé. Grâce à des trous dans la paroi, il réussit à regagner le niveau de la galerie. Le cadavre de Chang était toujours là.
Se déplacer dans le temple représentait peut-être encore un risque. Il se contenta d’aller jusqu’au bout de la galerie et de se dissimuler dans une anfractuosité, après avoir remis le Colt dans sa sacoche. Les coups de feu avaient forcément été entendus. Le guide ne pouvait manquer de donner l’alerte.
Vingt minutes s’étaient écoulées lorsque le museau d’un M 16 pointa son nez à l’entrée de la galerie. Malko se mit à appeler en anglais. Quelques instants plus tard, un soldat cambodgien plus mort que vif s’arrêtait en face de lui. Il y en avait d’autres derrière, accompagnés du guide. Malko, ébouriffé, poussiéreux, joua parfaitement l’affolement. Racontant qu’il s’était trouvé nez à nez avec des Khmers rouges qui lui avaient tiré dessus et qu’il avait pu leur échapper.
Les cris d’horreur du guide qui venait de découvrir le cadavre mutilé le dispensèrent d’en dire plus.
Personne ne douta de son récit. Escorté d’une Jeep bourrée de soldats, il reprit la Volga noire direction le temple d’Angkor. Le guide semblait terrorisé.
– Vous avez eu de la chance, dit-il. Ils voulaient probablement vous kidnapper pour demander une rançon. Ils ont fait cela avec un autre ethnologue qui est resté six mois les fers aux pieds dans leur camp.
Malko eut beaucoup de mal à s’intéresser aux fresques d’Angkor… Un soleil de plomb tombait sur les temples noirâtres. Il avait hâte de se retrouver à Phnom Penh, pour essayer de sauver leur opération.
Ta-Mok était en train de mener une violente contre-offensive. La première victime avait été leur allié, le malheureux Chang. Croyant tendre un piège à Ta-Mok, c’est lui qui y était tombé.
Non seulement, le contact était rompu avec les gens de Pailin, mais l’offensive de Ta-Mok semblait de nature à tout remettre en question.
Malko débarqua avec les autres touristes vers cinq heures du soir à l’aéroport de Phnom Penh. Le souriant Chieng était là.
– Mrs. Sen veut vous voir tout de suite, annonça-t-il.
Le trajet parut très long à Malko. Lorsqu’on l’introduisit dans le grand bureau froid, Sopia Sen surgit comme une tornade et s’arrêta avec un sourire soulagé.
– Je pensais ne pas vous revoir ! s’exclama-t-elle. Vous ne m’avez pas aperçue à l’aéroport ce matin ?
– Si, admit Malko, mais je ne pouvais pas redescendre de l’avion. Après ce qui m’est arrivé là-bas, je comprends mieux ce que vous vouliez me dire…
Elle s’assit sur une des chaises chinoises, alluma une cigarette et lança :
– La guerre est ouverte. Je l’ai su très tôt ce matin par mes contacts dans les milieux vietnamiens. Ta-Mok a tout appris et prévenu les vieux bonzes de Hanoï qu’il allait exécuter l’envoyé de Pol Pot. Ils lui ont donné leur feu vert.
– J’ai failli subir le même sort, dit Malko, et je ne comprends pas pourquoi ils ne m’ont pas liquidé, c’était facile dans le Bayon.
– Ta-Mok ignore les détails de notre opération, expliqua la jeune femme. Il voulait vous interroger. Éviter de commettre des erreurs. Si nous ne réagissons pas rapidement, la Solution Rouge va se mettre en place.
– Les gens de Pailin sont-ils au courant du sort fait à leur envoyé ?
– Pas encore.
– Ils vont l’apprendre. Et sûrement changer d’avis.
– C’est à nous de les en empêcher, fit fermement la Cambodgienne.
– Comment ?
– En liquidant Ta-Mok.
Malko eut un sourire amer.
– Les Vietnamiens n’y sont pas arrivés avec plusieurs divisions blindées et de l’aviation. À moins d’utiliser l’arme nucléaire…
– Il faut lui tendre un piège, le faire sortir de sa tanière.
– Comment ?
– Je n’en sais rien encore. On trouvera. En attendant, Jane Baron doit aller à Pailin les encourager, leur expliquer que les Américains et Hun Sen n’ont pas changé d’avis. Il y a peut-être encore une chance que Ta-Mok se rende à la réunion de l’Angkar. Il en est capable.
– Et s’il n’y va pas ?
– J’ai une idée, fit-elle brusquement, je vais la mettre au point. Allez voir Jane Baron.
La villa de Jane Baron n’était pas éclairée. Malko en fut étonné, car la grosse Land Cruiser blanche se trouvait devant la porte. Il poussa le portail de bois et traversa le jardin. Personne dans le patio, à part les moustiques. La porte du living était ouverte, l’Américaine devait se trouver dans la maison. Il appela :
– Jane !
Aucune réponse.
Il alla explorer la chambre et le bureau, sans plus de succès et pensa enfin à la « salle de bains ». Elle était plongée elle aussi dans l’ombre, mais une odeur fade l’alerta, ainsi qu’un ronflement bizarre. Le pouls à 150, il alluma.
Jane Baron était dans la baignoire, le visage tourné vers le ciel. Elle avait eu la gorge tranchée d’un coup de coupe-coupe, d’une oreille à l’autre, et sa main droite avait laissé échapper un vibromasseur avec lequel elle devait se donner du plaisir quand son assassin l’avait trouvée. C’est lui, qui, tombé sur le sol, continuait à fonctionner. Un petit pistolet 6,35 était posé sur une chaise, trop loin pour qu’elle ait pu l’atteindre.
La baignoire était rouge, comme un lac de cauchemar.
Malko entendit soudain des pas dans le jardin, puis une voix qui lança :
– Hello.
C’était Sherry.
Malko n’eut pas le temps de répondre : elle avait découvert la scène horrible… Son cri s’étrangla dans un sanglot nerveux et elle se laissa entraîner dans le living-room, hébétée. Ce ne fut qu’après que Malko lui eut servi un Johnny Walker sans eau qu’elle arriva à croiser son regard.
– Qu’est-ce que… Qui… Elle est morte ?
Sherry secoua la tête, joignant les mains.
– Je savais que quelque chose comme ça arriverait… Je lui avais dit, mais elle me mentait.
– Qu’est-ce que vous saviez ?
– Qu’elle n’était pas ce qu’elle prétendait être. J’avais surpris des choses bizarres. Elle m’avait emmenée à Pailin. J’ai bien vu qu’elle ne s’occupait pas que de problèmes humanitaires.
– C’est vrai, reconnut Malko, Jane et moi travaillions dans la même organisation…
– La CIA ?
À ce stade, c’était inutile de mentir.
– Oui.
La jeune Américaine secoua ses cheveux roux avec une grimace de dégoût.
– Vous trouvez que vous n’avez pas fait assez de mal à ce malheureux pays ! En 70, vous l’avez entraîné dans la guerre. Sans vous, Sihanouk serait toujours là et le Cambodge vivrait en paix.
– Peut-être, dit Malko, mais nous tentons maintenant de venir en aide au Cambodge. Je ne peux pas vous dire comment, mais si j’échoue, ce pays sombrera dans un communisme sans espoir. Avec le retour de Pol Pot et de ses horreurs.
La jeune Américaine le regardait d’un air absent. Comme si elle ne comprenait pas. Soudain, elle gémit.
– My God, où vais-je coucher ? Je ne veux pas retourner au Monorom.
– Il n’y a rien à craindre.
Elle eut un haut-le-corps.
– Non. J’ai peur.
– Très bien, dit Malko, attendez-moi ici quelques instants.
Il abandonna la jeune femme devant son Johnny Walker et alla dans le bureau. En une demi-heure, il eut tout fouillé consciencieusement, sans rien trouver de compromettant. Dans la chambre, rien non plus. Surmontant son dégoût, il retourna dans la buanderie et récupéra le petit 6,35 qu’il mit dans sa poche. Lorsqu’il retrouva Sherry, elle n’avait pas bougé, complètement amorphe. Mais le verre de scotch était vide.
– Prenez vos affaires et venez, dit-il.
– Où ?
– Où vous voudrez. Il vaut mieux que la police cambodgienne trouve le corps. La femme de ménage donnera l’alerte demain matin.
Elle se laissa guider comme une automate jusqu’à la vieille Toyota.
– Je vais vous prendre une chambre au Samaki, suggéra Malko, là où sont vos amis. Je pense qu’il vaut mieux que vous ne soyez officiellement au courant de rien…
– Non, sursauta la jeune femme, je ne veux pas aller au Samaki.
– Pourquoi ?
– J’ai peur, je ne comprends pas, ils vont me tuer, moi aussi.
Chieng roulait lentement dans le boulevard Acharmean, attendant les instructions de Malko.
– Où voulez-vous aller dans ce cas ? demanda-t-il à Sherry.
– Je veux rester avec vous.
– OK, allons au Cambodiana, il y a des chambres en pagaille.
Ils traversèrent Phnom Penh où la circulation avant le couvre-feu était particulièrement intense. Malko se dit qu’il se trouvait désormais en première ligne. Sauf s’il décidait de repartir immédiatement de Phnom Penh.
Malgré lui, il surveillait les deux roues… Un attentat était vite arrivé. Visiblement, Palin Yukanthor morte, le réseau polpotiste à Phnom Penh continuait à fonctionner. Et Ta-Mok avait décidé de se venger. Il pensa à Sopia. Elle se trouvait en danger, elle aussi…
Le portier chamarré du Cambodiana se précipita pour ouvrir la portière et il poussa Sherry dehors. La jeune femme titubait et il dut lui tenir le bras pour l’empêcher de tomber…
– Je vais vous prendre une chambre, proposa-t-il.
Elle secoua la tête avec obstination.
– Non, non, j’ai peur, je reste avec vous.
– Dans ma chambre ?
– Oui.
Il n’insista pas et ils prirent l’ascenseur. À peine arrivée dans la chambre, elle se laissa tomber sur le lit. Malko se pencha vers elle.
– J’ai une course à faire. Reposez-vous.
Sherry le retint, s’accrochant à lui comme une noyée.
– Non, non, je veux aller avec vous. J’ai peur.
– Ici, vous ne risquez rien, assura Malko. N’ouvrez à personne qu’à moi.
Elle regarda autour d’elle.
– Où est le téléphone ?
– Il n’y en a pas…
Tout à coup, elle sauta du lit, se jetant dans ses bras avec une violence inouïe, l’épousant de tout son corps.
– Je vous en prie, je sais que vous ne reviendrez pas…
– Mais si !
Il mit cinq minutes à la calmer avant de repartir. Il n’y avait plus une seconde à perdre. Chieng attendait paisiblement.
– Nous retournons chez Mrs. Sen, annonça Malko.
La belle Sopia Sen était sa dernière alliée.
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