La solution rouge
Chapitre X
Réagissant en une fraction de seconde, Malko lança ses bras en avant, déviant les poignets de Palin. Les deux épingles à cheveux s’enfoncèrent dans le drap, de chaque côté de sa tête, manquant ses yeux de quelques centimètres. Il n’eut pas le temps de souffler. Avec une force inattendue, Palin s’était rejetée en arrière, échappant à sa prise. D’une manchette assenée de toutes ses forces sur son poignet droit, il réussit à lui faire lâcher une des épingles à cheveux, qui roula sous le lit.
Au même moment, son regard tomba sur l’endroit où une des épingles d’acier s’était enfoncée dans le drap : autour du trou minuscule, il y avait une auréole jaunâtre. L’extrémité de l’épingle d’acier était imprégnée d’un produit quelconque.
Un déclic se fit dans la tête de Malko.
Le datura !
Le poison utilisé souvent par le Vietcong durant la guerre du Viêt-nam. De la famille du curare, ce poison végétal vous tuait instantanément par paralysie des muscles respiratoires.
D’une détente désespérée, il arriva à saisir le poignet de Palin alors qu’elle se préparait à le frapper. Elle gronda comme un fauve, lança son genou en avant. Malko sentit son corps se couvrir de sueur en un clin d’œil. Un brutal éblouissement, accompagnant une douleur aiguë dans le bas-ventre ! Palin venait d’écraser d’un coup de genou ce qu’elle soignait amoureusement quelques minutes plus tôt ! Le souffle coupé, plié en deux par la douleur, Malko réussit à conserver assez de force pour ne pas lâcher le poignet gauche de la Cambodgienne.
Celle-ci, échevelée, ses longs cheveux noirs dans la figure, se débattait comme une tigresse, cherchant à égratigner Malko avec la pointe de l’épingle à cheveux qu’elle tenait encore. Une seule écorchure suffirait à le tuer. La douleur de son bas-ventre un peu atténuée, il noua son autre main autour du poignet de son adversaire et, d’une brutale torsion, réussit enfin à lui faire lâcher la tige d’acier.
À peine l’épingle fut-elle tombée à terre que Palin bondit comme un chat, plongeant à la recherche de la première. Lorsqu’elle se releva, elle la tenait pointée à l’horizontale, comme un poignard. Elle n’attendit pas une fraction de seconde avant de se ruer sur Malko.
Ce dernier roula sur lui-même, esquivant l’attaque, puis mit la table du milieu de la pièce entre lui et Palin. Celle-ci le guettait. D’un bond souple, elle monta sur la table, visiblement prête à sauter sur Malko. Ce dernier aperçut alors dans un coin une ombrelle, comme les Cambodgiennes en utilisent souvent pour se protéger du soleil. Il l’attrapa et s’en servit comme d’une épée, maintenant à distance la furie. Celle-ci, stoppée par la pointe de l’ombrelle dans le ventre, ne put parvenir à le frapper. Mais Malko était coincé : Palin se trouvait entre lui et la porte. À la longue, elle allait bien finir par l’atteindre.
Il eut une idée soudain. Attrapant la moustiquaire, il l’enroula autour de son bras et avança. Surprise, Palin n’eut pas le temps de réagir. En un éclair, Malko la lui jeta sur la tête, l’aveuglant.
Le temps qu’elle se débatte pour s’en débarrasser, il la ceintura par-derrière. Lui prenant le poignet des deux mains, il le cogna violemment contre le rebord de la table et Palin lâcha enfin prise avec un cri de douleur. D’un coup de pied, Malko balança la mortelle épingle à cheveux sous le lit. Déjà, Palin se ruait sur lui, les griffes en avant. Pendant une fraction de
seconde, il repensa à la Chinoise aux ongles empoisonnés {21} puis réalisa que si cela avait été le cas, elle n’aurait pas eu à utiliser les aiguilles. Non, elle essayait simplement de lui crever les yeux…
Ce fut une lutte féroce. Palin avait une force prodigieuse, décochant des ruades d’une violence inouïe, griffant, mordant, les cheveux dans la figure, déchaînée, la bave littéralement aux lèvres. Malko n’arrivait pas à l’immobiliser sous lui.
Ils combattaient tous les deux sans un mot, cherchant seulement à neutraliser l’autre. Soudain, elle devint inerte dans ses bras, et tomba à terre. Surpris, croyant à un malaise, il se releva essoufflé. Juste pour la voir se ruer vers une minicommode. Il la rejoignit au moment où, après avoir ouvert un tiroir, elle refermait les doigts sur un petit automatique noir… Cette fois, toute galanterie évanouie, il referma le tiroir sur son poignet d’un violent coup de pied. Palin poussa un hurlement. Malko en profita pour la saisir à la gorge, des deux mains. Le temps de trouver ses carotides, il appuya les pouces dessus.
Le meilleur moyen pour provoquer une syncope en quelques secondes… Palin lutta de toutes ses forces, puis ses yeux se révulsèrent et ses jambes se dérobèrent sous elle. Malko l’accompagna dans sa chute et, aussitôt, la retourna sur le ventre.
Déchirant la moustiquaire en bandes grossières, il lui ligota les poignets derrière le dos avec cette corde improvisée, puis les chevilles. Il était temps : elle reprenait connaissance et commençait à faire des bonds comme un poisson hors de l’eau. Malko se rhabilla à toute vitesse, puis vérifia que ses liens de fortune tenaient bien. Les yeux de Palin ressemblaient à des charbons ardents. Les muscles de son visage frémissaient sous sa peau. Malko ramassa les deux épingles à cheveux et le pistolet qu’il roula dans un morceau de tissu.
– Pourquoi avez-vous essayé de me tuer ? demanda-t-il.
Palin ne répondit pas, le fixant d’un regard haineux. Un mur : elle semblait avoir oublié d’un coup tout son anglais.
– Bien, dit-il, je vais vous emmener à la police. On saura vous faire parler.
Une pensée désagréable lui trottait dans la tête : comment Palin l’avait-elle identifié ? Pour vouloir le tuer, elle savait donc qui il était. Le cyclo-pousse qui les avait renseignés avait-il parlé ? Ou bien, la surveillance discrète dont il était l’objet avait-elle permis à Palin de le repérer. Dans la masse asiatique, il était impossible de savoir qui était qui. Et il n’y avait aucune différence visible entre un honnête cyclo-pousse et un Polpotiste. Peut-être que l’interrogatoire de la Cambodgienne éclaircirait ce point essentiel.
Malko regarda sa montre. Neuf heures quarante-cinq. L’heure du couvre-feu était passée depuis longtemps.
Où pouvait bien être Chieng ?
Il ouvrit la porte et sortit dans le jardinet. La ruelle était silencieuse. En face, il aperçut une masse sombre. Le cyclo-pousse qui attendait. Il était sauvé !
Il acheva de traverser le jardin et poussa le petit portail, hélant l’homme. Ce dernier se dressa brusquement. Il aperçut Malko, hésita quelques secondes, puis, sans crier gare, grimpa sur sa machine et s’éloigna dans l’obscurité à toute vitesse. Malko n’osa pas le poursuivre, pour ne pas laisser Palin seule. Il revint vers la maison, édifié. Toute l’affaire avait été bien préparée. Le cyclo était le complice de Palin. Elle l’avait probablement recruté pour se débarrasser du corps de Malko, une fois celui-ci empoisonné. Il contempla Palin qui roulait sur elle-même, comme un animal, avec des grognements de fureur.
Qu’allait-il en faire ?
S’il la laissait sur place pour aller chercher de l’aide, elle risquait de disparaître, aidée par ses complices. Il lui était difficile de se lancer dans Phnom Penh, la nuit, une femme ligotée sur le dos. Avant la police, son objectif était de l’amener à Sopia…
Finalement, il prit sa décision. Peut-être que Chieng attendait dans l’avenue à l’entrée de la rue où le pousse s’était engouffré. Même si ce n’était pas le cas, il y avait de nombreux cyclo-pousses en maraude après le couvre-feu, rentrant chez eux ou cherchant un endroit pour dormir. Avec des dollars, il pourrait sûrement se faire conduire où il voulait.
Lorsqu’il se pencha pour attraper Palin, elle lui cracha au visage et réussit à lui échapper, à coups de ruades. Finalement, il parvint à l’asseoir sur la table, puis, de là, à la basculer sur son épaule comme un sac de pommes de terre. Elle lui lançait des injures en cambodgien, lui mordit l’épaule, mais dut se soumettre, impuissante. Malko avait replanté les deux épingles à cheveux dans la coiffure de Palin et mis le petit pistolet dans la poche de son pantalon, après avoir fait monter une balle dans le canon.
Il se mit en route dans la ruelle obscure. Il connaissait assez Phnom Penh pour retrouver son chemin. Comme dans une cité américaine, les rues se croisaient à angle droit et portaient des numéros.
Palin était légère et facile à porter, en dépit des coups de pied qu’elle essayait sans cesse de lui décocher. S’il parvenait à éviter les barrages des grands carrefours, il avait gagné.
Malko, suivant le trottoir du boulevard Sivutha, était presque arrivé au croisement avec la grande avenue nord-sud Acharmean, quand il entendit derrière lui la pétarade d’un moteur deux-temps. Il se retourna : une Honda avec deux hommes arrivait derrière lui. Premier signe de vie depuis son départ de chez Palin. Il n’eut pas le temps de se cacher. La Honda stoppa brusquement devant lui et l’occupant du siège arrière en bondit, un pistolet à la main, interpellant Malko en khmer, d’un ton peu amène. Aussitôt, Palin se mit à vociférer d’une voix aiguë, se tortillant comme une anguille…
Les yeux exorbités de surprise, le jeune homme au pistolet contemplait la scène. Son compagnon le rejoignit. La Honda portait une plaque rouge : c’étaient des policiers, probablement vietnamiens.
De toute évidence dépassés : ce n’était pas tous les jours qu’on croisait en pleine nuit un étranger, une Cambodgienne ligotée sur son épaule. Par gestes, le premier fit signe à Malko de la poser à terre. Ce dernier dut obtempérer. Palin protestait toujours. Un des policiers défit ses liens et l’autre fouilla Malko, trouvant le pistolet… La tension monta d’un cran. Les deux Vietnamiens, très excités, ne parlant que leur langue et le khmer, ne comprenaient pas. L’un d’eux prit un walkie-talkie à sa ceinture et lança un appel, au grand soulagement de Malko… Presque aussitôt, le ton de Palin changea : de virulent, il devint geignard. Elle commença à s’éloigner, mais un des policiers lui intima l’ordre de rester là. Malko n’avait qu’une crainte : qu’elle se serve de ses épingles à cheveux pour se débarrasser des deux hommes par surprise. La situation risquait alors de se compliquer sérieusement…
Sa crainte ne se matérialisa pas : quelques minutes plus tard, une vieille Volga avec un gyrophare sur le toit arriva à grands coups de sirène. Il en sortit deux policiers vert moutarde en casquette plate, revolver au côté. Ils commencèrent par écouter les explications de leurs collègues et de Palin. Puis le chef se tourna vers Malko.
– Cette femme dit que vous avez essayé de la violer et que vous la transportiez pour la jeter dans le Mékong… dit-il en mauvais anglais.
– C’est ridicule, contra Malko. Elle est dangereuse, c’est une Polpotiste, elle a essayé de me tuer. Les épingles à cheveux de son chignon sont empoisonnées.
Les quatre policiers se tournèrent d’un bloc vers Palin. Le mot « Polpotiste » avait fait l’effet d’un électro-choc… Le chef lui lança un ordre, réitéré, comme elle ne bronchait pas. Finalement, de mauvaise grâce, elle arracha les deux épingles à cheveux de sa tête et les jeta à terre… Aussitôt, un des policiers de la Honda lui attacha les mains derrière le dos avec des menottes.
– On a trouvé une arme sur vous, continua le policier. Qui êtes-vous ?
– Cette arme appartient à cette femme, fit Malko. Je vous expliquerai tout : je suis un ami du capitaine Jan Sarin. Il faudrait le prévenir.
Le nom du policier détendit l’atmosphère. Mais ils passèrent quand même les menottes à Malko qu’on installa à l’arrière de la voiture, tandis que Palin prenait place à l’avant. Les deux policiers remontèrent sur leur Honda et le petit convoi se mit en route.
– Nous allons au quartier général de la police, boulevard Tousamuth, annonça le gradé.
Le ministère de l’Intérieur où se trouvait le QG de la police était une grosse villa coloniale jaunâtre isolée dans un jardin, au coin de la rue 214 et du boulevard Tousamuth, ex-Norodom. Quelques policiers bayaient aux corneilles dans la salle du rez-de-chaussée. Pas le moindre gradé en vue. Ils prêtèrent une attention modérée aux explications de leurs collègues, semblant beaucoup plus intéressés par le physique de Palin qui continuait à gémir et à se plaindre. On confisqua tout ce que Malko avait sur lui, puis un des policiers ouvrit une porte donnant sur un escalier menant au sous-sol. Il y fit descendre Malko. Cela sentait le renfermé et la crasse. Ils débouchèrent dans un couloir central éclairé d’une ampoule jaunâtre, desservant une vingtaine de portes. Le policier ouvrit la première et son collègue déposa Palin sur le sol de terre battue d’une cellule, sans même lui ôter ses menottes.
La suivante fut pour Malko à qui, quand même, on ôta les menottes. Pour gagner de la place, on avait élevé des cloisons de briques, créant des « cellules » de 1,50 m sur 3 m. Le minimum vital. Pas d’ouverture, à part la porte. Une vieille boîte de munitions comme seau hygiénique. Une vague natte noire de crasse et un cylindre de bois comme oreiller…
La porte claqua et Malko se retrouva dans le noir. De l’extérieur, les policiers venaient d’éteindre l’unique ampoule !
Depuis six heures du matin, Malko guettait les bruits du couloir. À cinq heures, un gardien lui avait apporté une soupe d’eau de riz très salée, à laquelle il n’avait même pas touché. Impossible de communiquer : personne ne parlait anglais, ni aucune des langues pratiquées par Malko. Des portes s’ouvraient et se fermaient, il entendait des cris, de violentes discussions en cambodgien, parfois le bruit mat d’un coup. Il se trouvait de toute évidence dans les caves de la gestapo locale. Comme ces policiers avaient été formés par les Vietnamiens et le KGB, il n’y avait rien de bon à en attendre.
Si personne ne prévenait Jan Sarin, Malko risquait de croupir un bon moment dans son cul-de-basse-fosse… La natte était si sale qu’il préférait se tenir debout…
Il appela, frappa à la porte et un policier cambodgien souriant finit par venir.
– No scream ! {22} lança-t-il à Malko avant de refermer.
L’attente reprit. Heureusement, on ne lui avait pas ôté sa montre… Il était midi lorsque la porte s’ouvrit cette fois sur un gradé à épaulettes rouges. On lui fit signe de sortir et il grimpa avec soulagement l’escalier étroit et glissant. Ensuite, on le poussa vers les étages supérieurs. Par les fenêtres, il aperçut des voitures dans la cour, une superbe moto jaune canari avec un haut-parleur sur le guidon. L’immeuble avait dû abriter jadis une riche famille de colons. Au second étage, c’était un peu moins sale… Son cerbère ouvrit une porte et le poussa à l’intérieur.
La première personne qu’il aperçut fut la pulpeuse Sopia Sen, installée sur une chaise, maquillée, bijoutée, très femme du monde, une cigarette à la main. Elle portait des escarpins et une jupe assez courte pour dévoiler ses longues jambes. Malgré lui, Malko reporta son regard sur la soie épaisse du chemisier beige qui dissimulait son horrible secret.
En face d’elle se trouvait une silhouette tassée sur une chaise collée au mur. Palin, vêtue de sa robe chinoise maculée de taches, pieds nus, un de ses poignets attaché à une menotte dont l’autre était passée autour d’un des pieds du bureau. Son visage semblait avoir doublé de volume, l’œil gauche était complètement fermé, du sang séchait sur ses grosses lèvres. Sa main gauche était enflée comme si on lui avait cassé tous les os. La tête sur la poitrine, elle semblait dans le coma et ne bougea même pas lorsque Malko pénétra dans la pièce.
Derrière le bureau se trouvait le capitaine Jan Sarin, l’air sévère.
Une bonne tête de boucher, avec le cheveu noir et gominé, sanglé ou plutôt boudiné dans une tenue kaki, les mains ornées de bagues. Devant lui, étaient posées les épingles à cheveux qui avaient failli tuer Malko.
– Je vous présente le capitaine Jan Sarin, annonça Sopia Sen de sa voix douce. Il commande le Deuxième Bureau et c’est un ami personnel.
Elle avait appuyé sur le mot personnel… Le capitaine fit le tour du bureau et serra vigoureusement la main de Malko, bredouillant quelques mots d’anglais pratiquement incompréhensibles.
– Le capitaine ne parle pas anglais, commenta suavement Sopia Sen, mais il vous remercie de l’avoir aidé à capturer cette femme qui est certainement dangereuse. On l’appelle la Princesse Rouge.
– Comment m’avez-vous retrouvé ? demanda Malko.
– Chieng est venu me dire que vous aviez disparu. Je suis tout de suite entrée en contact avec le capitaine. Il avait votre dossier sur son bureau.
Chieng avait au moins servi à quelque chose… Un détail important intriguait Malko.
– J’ai déjà vu cette femme en compagnie du capitaine, dit-il. Il ignorait donc qui elle était ?
Sopia traduisit sa question au policier qui hocha vigoureusement la tête, vexé comme un pou.
– Le capitaine est très en colère. Cette femme se faisait passer pour une entraîneuse sous un faux nom. En réalité, elle se nomme Palin Yukanthor, c’est une descendante d’une famille royale khmère qui a rallié les Polpotistes depuis longtemps. On la croyait morte.
Le capitaine se lança dans de grandes explications, traduites au fur et à mesure par Sopia.
– Depuis sept heures du matin, ils s’en occupent : ils ont perquisitionné sa maison et trouvé des documents très compromettants. Elle occupe un rang important dans les rangs des Polpotistes.
Il croisa le regard de Sopia Sen, qui, coupant le capitaine, s’empressa de préciser :
– Palin Yukanthor appartient au clan de Ta-Mok.
Le capitaine approuva gravement de la tête. Ainsi tout était clair. C’était le premier grain de sable dans la belle machinerie de la CIA. Le dénommé Ta-Mok n’attendait pas paisiblement qu’on lui mette la tête sur le billot. Le policier cambodgien saisit une des épingles à cheveux et l’agita devant Malko, avec un commentaire traduit aussitôt.
– Cette femme a déjà commis plusieurs meurtres avec cette méthode. Des gens qui nous informaient.
Autrement dit des mouchards…
– Le capitaine est très content, enchaîna Sopia Sen chaleureusement. Je lui ai expliqué le rôle important que vous jouiez dans la tentative de réconciliation nationale et le Premier ministre Hun Sen a bien voulu le lui confirmer…
Malko regarda Palin, immobile et muette comme un fantôme.
– C’est très grave que ce Ta-Mok soit au courant, dit-il. Cette femme n’est sûrement pas seule à Phnom Penh. Ses complices feront tout pour saborder notre accord.
Traduction, re-dialogue, puis la belle Sopia reprit la parole.
– Le capitaine a saisi chez elle des documents qui ne sont pas encore analysés. Quant à ses complices, elle n’a pas encore voulu nous livrer leurs noms, mais elle ne va pas tarder à changer d’avis. Nous avons les moyens de la convaincre… C’est sûrement une femme raisonnable. Nous avons récupéré une partie du matériel utilisé par les Polpotistes pour faire avouer leurs adversaires. Il n’est que justice qu’elle en profite aussi.
Jan Sarin se tourna vers Palin et l’apostropha d’un ton méprisant. La « Princesse Rouge » ne réagit même pas, comme si elle était déjà morte. Malko n’était pas à l’aise. Les Droits de l’Homme étaient une notion inconnue dans cet univers féroce.
Deux policiers entrèrent et s’approchèrent de Palin. Sopia Sen annonça aussitôt avec un sourire gourmand :
– Ils vont l’interroger. Il faut connaître tout le réseau de Ta-Mok à Phnom Penh, sinon, il nous posera des problèmes. Mais, rassurez-vous, elle parlera…
Un des policiers était en train de détacher la menotte passée autour du pied du bureau. L’autre maintenait Palin qui semblait tenir à peine debout… Le premier policier tira le poignet où la menotte libre était attachée pour lui relier les deux mains derrière le dos. Il ne put pas finir son geste. Palin, d’une détente foudroyante, venait de se redresser. Sa main alourdie de la menotte balaya l’air, écrasant le visage du second policier.
Elle se ramassa et parut soudain soulevée du sol comme par un puissant ressort. Son pied se détendit à l’horizontale, frappant le premier policier à la gorge, lui broyant la trachée-artère. Il tituba en arriéré. Le capitaine essayait fiévreusement de sortir son pistolet de son étui. Sopia Sen, médusée, était paralysée.
Malko fit un pas en avant pour ceinturer Palin. Avec un cri féroce, elle le balaya d’une manchette qui lui coupa le souffle. Traînant toujours sa menotte, elle ouvrit la porte et bondit dans le couloir. Malko la vit plonger dans l’escalier… Le capitaine Jan Sarin avait récupéré son arme et son sang-froid. À son tour, il se précipita à ses trousses, arme au poing, braillant des ordres dans sa langue, Malko sur ses talons. Ils arrivèrent au rez-de-chaussée. Palin avait déjà disparu. Les policiers éberlués ne savaient plus très bien ce qui se passait. Le capitaine Sarin les rameuta à coups de gueule et c’est tout un groupe qui franchit la porte du ministère de l’Intérieur. Palin galopait à cent mètres d’eux sur le boulevard Tousamuth, traversant en biais au milieu des cyclos et des Honda. Un des flics en civil enfourcha la moto jaune et se jeta à sa poursuite. Le capitaine, Malko et d’autres préférèrent continuer à pied, bousculant les piétons, manquant dix fois se faire écraser. Bien qu’elle soit pieds nus, Palin courait à toute vitesse. Le flic en moto arriva derrière elle. Malko le vit saisir une arme dans sa ceinture et la brandir.
À côté de lui, le capitaine hurla quelque chose, mais son appel fut perdu dans les pétarades des Honda.
Tout à coup, Palin se retourna et aperçut le policier se rapprochant d’elle. S’arrêtant net, elle l’attendit. Il arriva à sa hauteur et sauta de sa machine presque en voltige. Au moment où il étendait la main pour la prendre au collet, Palin lui expédia un formidable coup de pied, le corps presque à l’horizontale, le déséquilibrant. Ensuite, d’un bond, elle sauta sur la moto jaune tandis qu’il tombait à terre.
Fou de rage, il se redressa, et, tenant son arme à deux mains, commença à tirer sur la fuyarde. Un cyclo qui zigzaguait devant reçut son projectile en plein front et alla percuter une Honda venant en sens inverse. Le policier continua à tirer, malgré les glapissements du capitaine Sarin.
Soudain, la moto chevauchée par Palin se mit en dérapage, pour finalement venir s’écraser contre une camionnette. La jeune fugitive fut projetée à terre, roula sur elle-même et demeura allongée sur le dos. Quand Malko et les policiers arrivèrent à sa hauteur, elle tremblait légèrement, les yeux ouverts fixant le ciel et une grande tache sombre s’agrandissait sur sa robe bleu électrique. Le capitaine Sarin se précipita et défit les boutons de la robe, découvrant un trou gros comme le poing, l’orifice de sortie, juste en dessous du sein gauche. De la mousse rosâtre commença à perler aux lèvres de Palin, sa tête remuait de droite et de gauche. Elle replia un de ses genoux en un mouvement réflexe.
Le policier qui avait tiré, son arme vide encore à bout de bras, regardait la scène stupidement. Il semblait terriblement jeune ; les autres détournaient la circulation du corps étendu en plein milieu de la chaussée et de la moto couchée sur le côté.
– Elle va mourir, dit Malko.
Tout le monde semblait s’en moquer.
Accroupi près de la blessée, le capitaine Sarin tentait de lui parler. Avec un effort visiblement surhumain, elle tourna la tête vers lui et voulut lui cracher au visage. Elle avait cependant si peu de force que le crachat retomba, s’étalant autour de ses grosses lèvres qui semblaient violettes maintenant.
Sopia Sen arriva, essoufflée, décoiffée et apostropha violemment le capitaine qui lui répondit sur le même ton. Dans le lointain, on entendit enfin la sirène d’une ambulance. Malko regarda la blessée. Sa poitrine se soulevait de plus en plus faiblement, et la mousse rosâtre aux commissures des lèvres n’avait presque plus de consistance : elle agonisait.
– Quel est l’imbécile qui a tiré ? demanda Sopia Sen au capitaine.
– Celui-là, dit le Cambodgien, désignant le policier.
Sans un mot, elle marcha sur lui et le gifla à toute volée, une fois, deux fois, l’injuriant en même temps. Tout à coup, il tomba à genoux sur le macadam, les deux mains jointes au-dessus de sa tête, bredouillant des mots indistincts, son arme posée à terre.
– Qu’est-ce qui se passe ? demanda Malko.
– Je lui ai dit que le président Hun Sen le ferait fusiller, gronda la Cambodgienne. Nous avions absolument besoin des informations que cette femme nous aurait communiquées.
L’ambulance stoppa à côté d’eux dans un hurlement de pneus, et deux infirmiers en surgirent, fendant la foule compacte. Au moment où ils se baissaient pour mettre le corps sur un brancard, Palin Yukanthor eut un spasme ultime et demeura immobile.
Morte.
Le capitaine passa la main dans ses épais cheveux noirs. Accablé. Pas autant que Malko… Contrairement aux assurances de ses ex-amis, Ta-Mok ne se laissait pas faire. Derrière Palin Yukanthor, il y en avait d’autres. Et sa prochaine cible ne pouvait être que Malko.
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