La solution rouge

Gérard De Villiers · Chapitre 4 sur 19

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La solution rouge

Chapitre IV

 

Quelques animaux empaillés encombraient les vitrines poussiéreuses du hall à peine éclairé du Samaki. Malko gravit le perron, un peu tendu, se demandant ce qu’il allait trouver. Le meurtre du salon de coiffure augurait mal de l’avenir… l’employée qui somnolait à la réception ne leva même pas la tête lorsqu’il s’engagea dans l’escalier sombre.

Arrivé au premier étage, Malko frappa à une porte portant en énormes lettres blanches : world handicap. Presque aussitôt une minuscule Cambodgienne vint ouvrir.

– The office is closed {14}, annonça-t-elle d’une voix fluette.

– Je dois voir Jane Baron, dit Malko. Prévenez-la.

La Cambodgienne n’eut pas le temps de répondre.

Une voix de femme très grave cria d’une pièce voisine :

– Qu’est-ce que c’est ?

– C’est Malko.

– OK, venez.

Malko traversa un bureau encombré de cartons et d’affiches, pour rejoindre la pièce voisine. Une femme aux épaules de lutteur, avec de courts cheveux blonds en brosse, des yeux très bleus, sans le moindre maquillage, des traits réguliers, mais complètement asexués, s’exerçait à soulever des haltères. Vêtue d’un slip et d’un soutien-gorge en coton blanc, révélant un corps musclé sans un pouce de graisse, un ventre plat, des cuisses noueuses de coureur cycliste. Elle posa ses haltères et tendit à Malko une main aux ongles coupés très court en carré.

– Excusez-moi, je fais mon heure de culture physique.

On aurait dit la fille naturelle de Chris Jones et de Milton Brabeck. Elle avait à peu près autant de féminité que les deux gorilles réunis. Dès sa première rencontre, Malko avait eu instantanément envie de l’appeler

« mon colonel »… Pourtant, Jane Baron n’était qu’un « case officier {15} » de la CIA, spécialiste de l’Asie, parlant chinois et khmer, couverte par une authentique organisation de charité. Célibataire, vingt ans de Company, intrépide, d’après Oswald Lovell le chef de station de la CIA à Bangkok que Malko avait vu avant de reprendre le « 747 » d’Air France pour Ho Chi Minh-Ville. Les trois vols hebdomadaires de la compagnie française lui avaient permis un stop-over à Bangkok sur la route de Saigon. Jane Baron était responsable d’une grande partie des contacts nécessaires à l’opération qu’il devait, théoriquement, conclure.

Une femme de fer.

Depuis des mois, elle parcourait les pays de l’Asie du Sud-Est, distribuant des prothèses dans les camps de réfugiés et dans les villages. Bien entendu, ses camarades de l’ONG pour qui elle travaillait ignoraient son appartenance à la Central Intelligence Agency…

– Je viens de… commença Malko.

Jane Baron l’interrompit d’un geste.

– Attendez.

Se retournant vers une sorte de lit de camp, elle lança une interjection en khmer et Malko aperçut alors une petite Cambodgienne en sampot, accroupie à terre, au regard effrayé. Interpellée, elle se leva, ramassa quelques affaires et fila comme une souris.

– C’est ma masseuse, expliqua Jane Baron, elle ne parle pas anglais, mais on ne sait jamais.

Au moment où la masseuse s’esquivait, il surprit un regard trouble entre les deux femmes. Après tout, le « colonel » n’était peut-être pas totalement asexué… Jane Baron posa sur Malko ses yeux bleus et demanda d’une voix autoritaire :

– Vous êtes déjà là ? Que s’est-il passé ?

Avant qu’il puisse répondre, elle s’était assise sur le lit de camp, les jambes croisées, sans penser à se rhabiller, comme si Malko n’avait pas appartenu au sexe opposé. Elle alluma une cigarette avec un Zippo puissant comme un lance-flammes et souffla la fumée.

Gracieuse comme un sergent-chef de « Marines »…

– Il y a eu un contretemps, avoua Malko.

– Vous n’avez pas vu Phong Ton ?

– Si, mort.

Jane Baron arrêta brutalement de se masser les cuisses.

– Mort ! Que s’est-il passé ?

– Une inconnue lui a planté deux aiguilles dans les yeux. Avant que je puisse lui parler.

– Vous avez assisté au…

– Non, mais j’ai retrouvé un témoin.

Il lui raconta l’épisode du jeune amputé et ce que ce dernier lui avait appris. Jane Baron l’écouta, ses yeux bleus assombris par la fureur.

– C’est très grave, dit-elle, cela signifie que notre opération a été pénétrée, en dépit des précautions prises. Il faut savoir par qui avant de passer au stade suivant.

– Le stade suivant, c’est quoi ?

– Reprendre le contact avec ceux qui vous avaient envoyé Phong Ton, coupa Jane Baron très sûre d’elle. Vous connaissez l’importance que la Company attache à cette affaire.

Malko avait en effet découvert sa mission à Bangkok une semaine plus tôt, au cours d’un dîner à la terrasse de l’Oriental avec le chef de station de la CIA, Oswald Lovell. Les Américains tenaient à tout prix à ce que la paix revienne au Cambodge. Depuis l’invasion des Khmers rouges en 1975, beaucoup de choses s’étaient produites, rendant la situation inextricable… D’abord, en 1979, les Vietnamiens, qui avaient toujours eu un œil sur le Cambodge et haïssaient les Khmers rouges inféodés aux Chinois, avaient envahi le Cambodge, repoussant alors le gros des Khmers rouges vers la frontière de la Thaïlande et libérant les trois quarts du pays.

Jusqu’en 1986, la situation était restée gelée, avec, d’une part un gouvernement vietnamien « fantoche » à Phnom Penh et, d’autre part, les Khmers rouges, soutenus par la Chine, qui occupaient encore certaines régions et des poches de résistance, rendant impossible un retour à la normale.

Aucun pays n’avait reconnu le gouvernement de Phnom Penh et d’autres dissidents s’étaient joints aux Khmers rouges dans une coalition aussi hétéroclite qu’inefficace. La situation semblait devoir perdurer, aucun des deux partis n’étant assez fort pour l’emporter. Puis, en 1986, les Vietnamiens s’étaient retirés officiellement, laissant un gouvernement nommé par eux, avec comme Premier ministre Hun Sen, et une armée renforcée. Bien entendu, les Khmers rouges avaient tenté de reprendre le pouvoir, mais n’avaient pas pu y parvenir.

Depuis, les différentes parties se traînaient de conférences internationales en réunions secrètes, n’arrivant jamais à se mettre d’accord.

Tout le monde n’avait peur que d’une chose : que les Khmers rouges reviennent au pouvoir et reprennent leur génocide. Bien que le sinistre Pol Pot garde un profil bas, l’Angkar n’avait pas changé de but et les Cambodgiens étaient persuadés qu’une fois de retour les Polpotistes adopteraient de nouveau les mêmes méthodes.

Les Soviétiques, par amitié pour le Viêt-nam, avaient surarmé les Cambodgiens. Agaçant du même coup la Chine Populaire, qui aurait bien vu un gouvernement à sa botte à Phnom Penh, génocide ou pas.

– Voilà le background, avait expliqué Oswald Lovell à Malko. La situation serait définitivement bloquée si nous n’avions pas quelques contacts sérieux avec les Khmers rouges…

– Comment ! Vous travaillez avec Pol Pot ! avait sursauté Malko.

C’est un peu comme si on lui avait appris que Winston Churchill prenait régulièrement le thé avec Hitler.

– C’est un secret bien gardé, avait confirmé l’homme de la CIA. Déjà, nous avions pu en approcher certains durant la période de 1970 à 1975. Un de nos agents, Hu-Nim, avait été coopté dans le directoire de l’Angkar. Malheureusement, il a été exécuté en 1978, quand ses amis ont découvert ses liens avec nous. Je pense d’ailleurs qu’ils le soupçonnaient depuis longtemps, mais en 78, ils pensaient ne plus avoir besoin de nous : ils avaient le pouvoir. Or, ils ont eu tort.

– Ah bon, pourquoi ?

– En 1980, ils nous ont appelés au secours, via les Chinois. Les Vietnamiens allaient les exterminer et les chasser du massif des Cardamomes, en dépit de la complicité des Thaï et de l’aide chinoise. Alors, on leur a donné un coup de main… En leur faisant parvenir des munitions et en envoyant des commandos britanniques les entraîner. Ça s’est très bien passé. C’est moi qui ai traité avec Khieu Sampan, qui se trouvait alors à Bangkok.

Khieu Sampan était le plus « présentable » des Khmers rouges. Une sorte de ministre des Affaires étrangères itinérant. Il prétendait ne pas avoir eu de responsabilité dans le génocide, ce qui était faux, évidemment. Malko avait quand même été étonné du cynisme de l’Américain.

– À l’époque, vous saviez ce qu’ils avaient fait, avait-il souligné. Le génocide de près de deux millions de Cambodgiens.

Le monde entier était au courant.

– Bien sûr ! avait admis Oswald Lovell.

– Et la Company a quand même décidé de les aider ?

Le chef de station avait eu un sourire froid et cynique.

– Pas la Company, le président des États-Unis… Vous pensez bien que sur un sujet aussi sensible, nous n’allions pas prendre d’initiatives… Il fallait des ordres écrits et nous les avons eus. Ils sont toujours dans les archives de Langley. À la disposition des générations futures.

Malko était trop habitué au cynisme de la politique pour s’étonner vraiment, mais tout avait un prix.

– Qu’avez-vous obtenu en échange ?

L’Américain avait arboré un sourire innocent.

– Rien, c’était seulement pour emmerder les Vietnamiens. Le président Reagan ne pouvait pas supporter l’idée que les États-Unis aient été battus et ridiculisés par ces « gooks ». Donc, quiconque était leur ennemi devenait notre ami… Et ça a marché : nous avons empêché la vietnamisation du Cambodge. Les Chinois nous ont d’ailleurs été très reconnaissants. Ils nous ont remerciés en nous permettant d’installer des stations d’écoutes le long de leur frontière avec l’URSS. Gorbatchev n’était pas encore apparu…

Encore une histoire exemplaire.

– Et maintenant, que se passe-t-il ? avait demandé Malko. Les Vietnamiens sont partis et Reagan est à la retraite.

De nouveau, le chef de la station de la CIA avait souri.

– La situation n’est pas plus simple pour autant. Bloquée. Les Vietnamiens ont peur que Pol Pot revienne et les Khmers rouges, se sentant en force, sont intraitables sur les conditions de leur participation à un nouveau gouvernement… Mais en coulisses, cela discute dur. Parce qu’il y a deux éléments nouveaux. D’abord les Soviétiques, ruinés, ne peuvent plus aider ni le Cambodge ni le Viêt-nam. Par ricochet, le Viêt-nam doit, à son tour, diminuer son aide au Cambodge.

« Ce qui a rendu le gouvernement de Hun Sen très fragile. Ensuite, après le rapprochement Bush-Gorbatchev, l’URSS et les USA ne s’opposent plus sur le Cambodge. Du coup, les Popovs nous ont balancé il y a quelque temps des informations très inquiétantes.

« Les vieux crabes du Comité Central de Hanoï, qui ont tous entre soixante-dix et quatre-vingts ans, ont pris langue avec les Chinois et certains Khmers rouges. Pour leur proposer une nouvelle idée.

– Laquelle ?

– La « Solution Rouge ».

– C’est-à-dire ?

– En gros, ils leur disent : nous sommes tous des communistes, pourquoi ne pas nous entendre ? Abandonnons la politique d’ouverture des modérés, comme Hun Sen, et formons un nouveau gouvernement pur et dur, qui sera communiste à cent pour cent. On referme le pays, comme la Birmanie, et on revient à la solution de l’Angkar. L’autarcie. Au passage, on liquide tous ceux suspectés d’avoir connu l’influence de l’Ouest.

– Mais ils sont fous ! avait objecté Malko.

L’Américain avait haussé les épaules.

– Non, ils croient toujours au communisme, en dépit de son échec tragique. Ils ont le pouvoir au Viêt-nam, et des gens qui pensent comme eux à Phnom Penh. Chea-Sim, ancien bonze comme Ta-Mok et membre influent du gouvernement Hun Sen.

– Cette « Solution Rouge » a une chance de marcher ?

Oswald Lovell était redevenu grave.

– Oui, les pourparlers internationaux sont bloqués. Les Khmers rouges sentent qu’ils tiennent le bon bout et Hun Sen sait que s’il les laisse revenir pour un gouvernement de coalition, ils le boufferont…

– Mais enfin, avait objecté Malko, les Cambodgiens les supporteraient, après ce qui s’est passé ?

– On ne leur demandera pas leur avis, pas plus qu’en 75…

C’était effrayant. L’Américain n’avait pas laissé à Malko le temps de reprendre son souffle.

– Nous, à la Company, avons échafaudé un plan pour contrer la Solution Rouge, avait-il expliqué. Grâce à nos contacts avec certains Khmers rouges. L’idée est la suivante : conclure un accord avec eux, du moins avec ceux qui sont contrôlables, de façon à ce qu’ils s’engagent à ne plus recommencer leurs conneries. Grâce à nos contacts avec les Popovs, nous pouvons le faire savoir aux Vietnamiens, pour qu’ils cessent leur opposition systématique à un gouvernement de coalition comportant des Khmers rouges modérés et des Cambodgiens provietnamiens, tout aussi modérés. Mais cela suppose quelques conditions réunies, et nous n’avons pas beaucoup de temps. C’est pourquoi je vous envoie à Phnom Penh.

– Mais pourquoi ne traitez-vous pas cela à Bangkok où les Khmers rouges se rendent facilement ? avait objecté Malko.

L’Américain avait secoué la tête négativement.

– Impossible. Nous avons choisi un arbitre, une Cambodgienne nommée Sopia Sen dont nous sommes sûrs et que les Vietnamiens acceptent. Cette personne se trouve à Phnom Penh et doit pouvoir tenir Hun Sen et ses amis vietnamiens au courant des tractations. C’est elle qui fixe les concessions minima à obtenir des gens de Pol Pot. Celles sans lesquelles les Vietnamiens feront capoter toute l’opération.

« Tout doit se passer au Cambodge, en temps réel. Hun Sen est très méfiant. C’est lui-même un ancien Khmer rouge et il sait comment ses amis se comportent…

– Pourquoi a-t-il rallié les Vietnamiens ? avait interrogé Malko.

– Pour sauver sa peau en 1979. Il était condamné à mort pour avoir mal défendu sa position en tant que colonel. Mais la vraie raison, c’est qu’il avait été formé à Hanoï, du temps où les Chinois et les Vietnamiens s’aimaient d’amour tendre.

– Et quel est mon rôle à Phnom Penh ? avait demandé Malko.

– Veiller à ce que tout se passe bien. Transmettre les propositions des Khmers rouges aux proVietnamiens et inversement. Essayer de les raisonner et, surtout, arriver à leur faire signer un accord de principe. Ceci acquit, le reste de la négociation se déroulera à Bangkok au grand jour. Si vous n’y parveniez pas, le Cambodge risquerait de sombrer à nouveau dans l’horreur.

Malko avait été touché. Il avait connu la débâcle de 1975 et avait découvert comme tout le monde l’horreur du régime « libérateur » de Pol Pot. Le malheureux peuple cambodgien ne méritait pas deux génocides en vingt ans.

 

Maintenant, les difficultés commençaient. Jane Baron l’observait presque avec méfiance. Comme s’il avait été responsable de l’assassinat féroce de son contact.

– Vous êtes certain de ne pas avoir commis d’imprudence ? demanda-t-elle.

Malko sentit la moutarde lui monter au nez.

– Je descendais pratiquement de l’avion, objecta-t-il. À part vous, je n’ai rencontré personne. Même Chieng ne savait pas jusqu’au dernier moment où j’avais rendez-vous.

– Je ne comprends pas, avoua l’Américaine. Je me suis rendue moi-même à Pailin, il y a quinze jours, au cours d’une tournée de mon organisation. Les Cambodgiens étaient bien sûr au courant, mais je suis allée aussi à Battambang, à Kompong Speu, à Kompong Som. Phong Ton, que vous deviez rencontrer, était un homme prudent avec qui la Company entretient des relations suivies. C’était le cousin de Hu-Nim, notre agent au sein de l’Angkar exécuté en 1978. Lorsque je l’ai rencontré, il a été très positif, car la question avait déjà été discutée à très haut niveau… Les Khmers rouges aussi sont fatigués et inquiets ; les Chinois ont annoncé qu’ils ne leur livreraient plus de matériel de guerre.

– C’est vrai ?

– Ils le leur ont dit à notre demande. Pour permettre une négociation. Mais ils ont encore de quoi tenir trois ans… Les Cardamomes sont bourrées de caches secrètes avec de l’armement lourd. Quant aux hommes, ils n’ont plus qu’à puiser dans les camps de réfugiés. C’est un réservoir sans fond…

– Du côté vietnamien, il n’y a pas de loup ?

Jane Baron tira sur son soutien-gorge.

– Je ne sais pas ! finit-elle par avouer. Nous avons l’accord de Hun-Sen qui, trop modéré, serait balayé par une Solution Rouge au profit de Chea-Sim, mais il y a ce dernier et ses partisans.

– Peuvent-ils avoir été au courant des négociations ?

– Des négociations, sûrement, admit-elle, mais pas des détails comme l’arrivée de Phong Ton. Sauf s’il a commis une imprudence. La police est aux mains des Vietnamiens, ici. Pendant le couvre-feu ce sont des policiers vietnamiens qui patrouillent en Honda pour le faire respecter. Pas des Cambodgiens.

Ses larges épaules semblaient s’être affaissées et elle alluma une nouvelle cigarette. L’ancien Royal était complètement silencieux, comme mort. À l’image du Cambodge entier. Il régnait dans la pièce une chaleur moite et pénible. Jane Baron se leva pour aller chercher une serviette.

– Je vais essayer de retrouver la meurtrière de Phong Ton, suggéra Malko. J’ai besoin d’une arme.

– Des armes, il y en a plein Phnom Penh, assura l’Américaine, ce n’est pas un problème. Chieng vous en procurera un. Mais avant tout, il faut prévenir Sopia Sen.

– Oswald Lowell ne m’a pas dit d’où elle sortait.

– Sopia Sen a travaillé avec le prince Sihanouk et nous l’avons contactée il y a plusieurs années, expliqua l’Américaine. Elle nous a rendu de très grands services. Elle possède aussi la confiance des Vietnamiens et surtout de Hun Sen.

Autrement dit, Sopia Sen mangeait à tous les râteliers.

– Où habite-t-elle ? demanda Malko.

– À Phnom Penh, bien sûr ; elle attend votre visite. Voici son adresse. C’est au bout de l’avenue Tousamuth. Chieng connaît. Allez-y maintenant. Pendant ce temps, je vais essayer de voir comment je peux renouer mes contacts avec les gens de Pailin…

– En retournant là-bas… suggéra-t-il.

– Trop long, coupa Jane Baron. Il faut une autorisation et cela risquerait de donner l’éveil. Mais j’ai un contact de secours ici à Phnom Penh, je vais l’activer.

– Très bien, dit-il, j’y vais, mais mon chauffeur va le savoir.

– Aucune importance, coupa Jane Baron, je vous dis que le gouvernement Hun Sen est au courant et connaît le rôle que vous jouez. Sinon, vous ne seriez pas là.

De nouveau, Jane Baron écrasa les phalanges de Malko, mais son regard n’avait plus la même fermeté. Quand il se retrouva dehors, la nuit était tombée brutalement. De nuit, Phnom Penh, avec ses milliers de cyclistes, paraissait être revenu en arrière de cinquante ans. La Toyota se lança dans le magma des cyclopousses, des Honda pétaradant à qui mieux mieux, souvent conduites par des femmes coiffées d’étranges feutres de couleurs vives, des chapeaux de chasse tchèques. Quelques policiers sans arme, fluets dans leur tenue vert moutarde, n’essayaient même pas de régler la circulation.

Malko se demanda quel accueil il allait recevoir de la femme qui tenait dans ses mains à la fois les Khmers rouges, les Américains et les Vietnamiens.

 

La villa de Sopia Sen était un peu en contrebas de l’avenue Tousamuth, protégée par de hauts murs, eux-mêmes surmontés de fils barbelés. Malko frappait à un portail de fer depuis cinq minutes quand un Cambodgien famélique entrouvrit enfin le battant. Ne comprenant visiblement rien aux explications de Malko, il consentit néanmoins à le faire entrer dans une pièce aux murs nus qui sentait l’encens. Un bureau, une grande table et, dans un coin, un homme qui dormait roulé en boule sur une grande table basse, une Kalachnikov près de lui. Pas un bruit dans la maison. Malko s’assit sur une chaise chinoise horriblement inconfortable et attendit.

Quelques minutes plus tard, un glissement imperceptible lui fit tourner la tête.

Une femme venait d’entrer dans la pièce. Saisissante de beauté. Un visage triangulaire, avec des yeux très étirés, vifs, maquillés comme à New York, la bouche peinte, un chignon compliqué s’élevant à vingt centimètres au-dessus de la tête, lui donnant l’air hiératique, de longues mains faites aux ongles démesurés… Elle était vêtue d’un chemisier de soie noire et, serré à la taille, d’un sampot rouge descendant jusqu’aux chevilles.

Ses pieds nus étaient faits comme ses mains. Malko avait l’impression de se trouver devant une hétaïre de haut vol plus qu’en face d’une diplomate.

– Je viens de la part de Jane Baron, annonça-t-il. Je suppose que vous êtes Sopia Sen.

– C’est exact, fit la femme d’une voix mélodieuse. Apportez-vous de bonnes nouvelles ?

– Malheureusement, cela a très mal commencé, avoua Malko.

Pendant son récit, pas un nerf du visage de la Cambodgienne ne bougea. Seulement, lorsqu’il eut terminée, sa bouche s’ouvrit dans un sourire saisissant de férocité.

– Mais, monsieur Linge, fit-elle d’une voix suave, ce sont de très bonnes nouvelles.

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